"Le Royaume de Dieu est comme un grain de sénevé qui, lorsqu'on le sème sur la terre, est la plus petite de toutes les graines qui sont sur la terre ; mais une fois semé, il monte et devient la plus grande de toutes les plantes potagères, et il pousse de grandes branches, au point que les oiseaux du ciel peuvent s'abriter sous son ombre" (Marc 4, 31-32).
C'est vraiment cette belle image du grain de sénevé qui m'est venue en premier lieu à l'esprit en préparant cette prédication et que je vous livre ici en incipit de ma contribution personnelle en mémoire de notre chère Agnès, qui nous laisse tous bien tristes en ce jour... Elle, petite ou insignifiante aux yeux d'un monde soucieux de performance, appartient  désormais plus que jamais à Dieu, en cette éternelle demeure où Il se plaît tant à l'accueillir.
Le mystère de la mort nous reste bien épais, et rien ne saurait mieux nous éclairer que notre proximité avec le Dieu de Jésus-Christ. Et je ne dirai pas que Dieu n'est présent en rien dans cet événement de la mort d'Agnès. À trop vouloir le distancer de cette réalité, on pourrait finir par l'exclure. Or l'instant de la mort est un moment trop important pour que Dieu ne s'y intéresse pas et qu'il en soit absent. À plus forte raison dans le cas d'une mort brutale, ou précoce, ou particulièrement dramatique. Notre vie et notre mort ne sont pas livrées au hasard ou à la nécessité. Dans la sagesse et la force de son Amour, Dieu donne du sens et du prix à chacun de nos instants, y compris à l'instant de notre mort, moment que le monde juge totalement insensé et négatif.

Allons plus loin :
osons croire que dans sa miséricorde, le Seigneur veille à ce que la mort nous surprenne au moment qui est pour nous préférable, et que lui seul mesure. Évidemment, ce n'est pas Dieu qui nous tue. Le moment de notre mort, au niveau historique et terrestre, est déterminé par des causes repérables. Par exemple l'effet de l'âge : il y a nécessairement un moment où la "machine" est trop usée pour continuer. Ou la maladie : les microbes et les virus ne s'inclinent pas tous devant les traitements de la médecine, aussi sophistiqués soient-ils. Ou encore l'accident : nul n'est à l'abri d'un enchaînement de paramètres imprévisibles et parfois imperceptibles, aboutissant au drame imparable ; la manie contemporaine de trouver à tout prix un responsable chaque fois qu'il y a une catastrophe ne fait que manifester l'angoisse de l'homme, et son besoin de l'exorciser ; il ne peut pas admettre qu'il y ait des choses qui échappent à son savoir et à son pouvoir.
C'est vrai : l'expression "Dieu a rappelé Agnès à lui" n'est pas très heureuse. Elle passe sous silence ce qui relève des événements de ce monde (ce que les philosophes appellent les causes secondes) et elle risque de ramener à ce bas niveau des circonstances ce qui est de l'ordre de la sagesse et de la providence de Dieu (la Cause première). Il ne faut pas tout mélanger ! Mais faut-il pour autant tout séparer ? Dieu ne serait que le spectateur de notre histoire, de ses bonheurs et de ses détresses ? Avouons que ce n'est pas le beau rôle ! En tout cas, ce n'est pas comme cela que la Bible voit les choses. Quant à nous, nous serions prisonniers de notre destin, sans motif et sans appel. Ce qui n'est pas très drôle non plus.
 Je devine l'objection : c'est facile de critiquer, mais qu'est-ce que vous proposez à la place ? Je propose de dire : "Dieu a appelé Agnès à lui."  La différence est apparemment minime, elle ne tient qu'à une lettre, mais l'écart est important. Dans l'idée du  rappel, il y a quelque chose d'un peu militaire et d'arbitraire : soldat Untel, sortez du rang !  Cela me fait penser aussi au coup de sifflet de l'arbitre annonçant que la partie est finie. L'appel, au contraire, est une notion clé de toute la Bible. "Viens, suis-moi" dit le Christ ; il est le Bon Pasteur, ses brebis entendent sa voix et elles le suivent ; son appel résonne tout au long de notre vie, jour après jour, y compris ce jour-là, qui sera notre dernier jour.
Rappeler souligne la blessure de l'arrachement. Appeler souligne la possibilité d'un attachement.  Ces formules ont néanmoins l'inconvénient de dire les choses du point de vue de Dieu, comme si on était à sa place. Tout compte fait, j'en préfère des plus modestes, qui partent et qui parlent de nous : "Nous confions à la grâce de Dieu Agnès, qui nous a quittés." On pourrait dire aussi les choses à partir d'Agnès elle-même : "Elle est partie à la rencontre de son Seigneur."
 La première phrase de l'évangile choisi par la famille résume tout le discours solennel de Notre-Seigneur : "Ne soyez donc pas bouleversés : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi." Si Jésus commence par dire : "Ne soyez donc pas bouleversés", c'est que les disciples ne cachaient pas leur angoisse. Et on les comprend : ils se savaient cernés par l'hostilité générale, ils savaient que le compte à rebours était commencé. C'est ainsi que la séparation brutale d'avec Agnès nous renvoie à notre propre mort, qui peut nous être tout aussi (sinon plus) insupportable.
 De là où elle se trouve, à la suite du Christ et à sa manière, Agnès fait appel à notre foi et stimule notre espérance. La foi est l'attitude fondamentale du peuple juif que nous lisons dans tous les psaumes par exemple. L'espérance ne peut s'appuyer que sur la foi et Jésus revient à plusieurs reprises sur le mot "croire" : "Ne soyez donc pas bouleversés (puisque) vous croyez en Dieu."  Seulement, une chose est de croire en Dieu - et cela est acquis -, une autre est de croire en Jésus, précisément au moment où il semble avoir définitivement perdu la partie.  Et donc, la deuxième grande ligne de force de son discours est : "Vous croyez en Dieu... croyez aussi en moi." "Croyez ce que je vous dis." "Celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi."  Pour dépasser le désarroi où nous laisse aujourd'hui Agnès, il faut prendre le temps de méditer chaque phrase de cette page évangélique, chacun de ces mots, lourds de toute l'expérience biblique : "connaître", "voir",  "demeurer", "aller vers",... Oser dire "Je suis la Vérité et la Vie" revient à s'identifier à Dieu lui-même. Et, en même temps, ces deux personnes sont bien distinctes, puisque Jésus dit : "Je suis le chemin" (sous-entendu : vers le Père).
 Il ne faut pas achever sans se rappeler que le Fils de Dieu a partagé notre vie humaine jusqu'à en éprouver une très grande souffrance et déchéance lors de sa Passion.  Mais, puisqu'il en a fait une offrande totale à Dieu son Père, sa fin ne se résume pas à un supplice. En mourant ainsi, il nous a libérés d'une vie sans espérance et sans horizon. Notre existence est en effet marquée par la joie, mais aussi par la souffrance et toutes sortes de déceptions et d'épreuves... Or l'Évangile nous invite à croire que, dans ces moments difficiles, Jésus nous accompagne. Même s'il nous arrive de "perdre la foi", nous pouvons l'appeler à l'aide dans la prière, sachant que Dieu reste vivant à nos côtés et qu'avec lui le mal et la mort n'ont pas le dernier mot.  Le suprême péché contre l'Esprit n'est pas le cri contre Dieu mais il est la négation de l'existence de Dieu.
En ayant trouvé place au cœur des Béatitudes, Agnès nous invite maintenant à nous relever et à nous préparer à la rejoindre en cette lumineuse danse des élus, si bien rendue par Bienheureux Fra Angelico dans son œuvre picturale, où il n'est plus ni maladie orpheline ou évolutive et où la paralysie cède la place à la grâce
d'un mouvement éternel.

P. Thibault NICOLET