Homélies

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 25 septembre 2022

26ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Am 6,1a.4-7 / 1Tim 6,11-16 / Lc 16,19-31

Heinrich Schütz a écrit une très belle pièce : « Vater Abraham, erbarme dich mein », qui met en musique l’Évangile de e jour. Écoutez-la, c’est un petit bijou.

De l’indifférence à l’impuissance : « Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion ; ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! » Le péché pointé par le prophète Amos, avec sa vivacité coutumière, est l’indifférence, le repli sur soi, l’apathie égoïste qui fait qu’on se désintéresse du bien commun : en un mot, le péché par omission. Pas question de se donner bonne conscience en se contentant de : « je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, que me demande-t-on de plus ? » L’omission du bien qui était à portée de vue, de main, de cœur, est aussi grave que le mal commis délibérément : rappelons-nous le récit du Jugement dernier (Mt 25), où les reproches du Seigneur tournent exclusivement autour du bien qui n’a pas été fait (« vous ne m’avez pas nourri, habillé », etc.). La sanction est proportionnée à la faute : ceux qui ont vécu à distance des difficultés et des souffrances de leurs contemporains se retrouvent à distance du salut, une distance définitivement infranchissable : « un grand abîme a été établi entre vous et nous ». Le bonheur du paradis, la joie du Royaume de Dieu sont hors d’atteinte, parce qu’il n’est plus temps de chercher, de se donner, de se convertir, de faire fructifier ses talents : les talents confiés ont été redemandés par le Maître, et on fait les comptes.

La justice : il en est beaucoup question, dans les textes, aussi bien dans le psaume (« Le Seigneur garde à jamais Sa fidélité, Il fait justice aux opprimés ») que dans la 2ème lecture (« Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur »). L’accent est différent : la justice de Dieu est célébrée et associée à « Sa fidélité », Son regard compatissant sur les humbles et les pauvres ; la justice du croyant consiste à « rechercher » celle de Dieu, à l’installer dans la vie concrète par un style de vie (« la charité, la persévérance et la douceur ») nourri par une connexion permanente avec Dieu (« la piété, la foi »). Le meilleur moyen de sortir de l’indifférence est cette « soif de justice » dont le Christ a fait une Béatitude ; le seul remède contre l’impuissance, ici-bas et là-haut, est la « recherche de la justice », afin que chacun ait son dû (et non un pourboire) et en ayant le souci permanent de s’ajuster à la Parole de Dieu. En ce double sens, la justice doit être notre manière de vivre ici-bas, car elle sera comme le mètre-étalon de notre vie dans le Royaume — ou séparés du Royaume par ce fameux « grand abîme ».

Léternité, justement, parlons-en ! Saint Paul ose une exhortation très audacieuse : « Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! » Surprenant : la vie éternelle se « saisit »… Autrement dit, il faut la désirer, la rechercher activement, y mettre toutes ses forces et toute sa volonté, ne pas attendre bêtement que le Royaume me tombe tout cuit dans le bec, si j’ose dire. Et pourquoi ? Parce que Dieu est le seul détenteur du bien ultime, la victoire sur la mort : Lui qui est le « Roi des rois et Seigneur des seigneurs, Lui seul possède l’immortalité ». Il veut nous la donner mais attend de nous une foi vivante, une charité active, une espérance indéracinable, et, comme le disait saint Paul, un désir ardent de la recevoir, de la posséder, d’en vivre pleinement et dès à présent, comme si nous pouvions réellement nous en « emparer ». Pour me faire mieux comprendre, puisque c’est la saison, je parlerai ‘champignons’.

« Trouver Dieu, c’est un peu comme trouver des champignons… Pour trouver des champignons, il faut d’abord les chercher. Celui qui ne cherche pas Dieu ne le trouvera jamais. Pour que la récolte soit bonne, il faut d’abord se lever assez tôt. Il faut rouler, il faut marcher. La cueillette des champignons demande un véritable effort. On ne trouve pas Dieu dans la richesse, la mollesse et les plaisirs. Pour trouver des champignons il faut y croire. Il faut en avoir envie, il faut se mettre dans les conditions voulues pour que l’opération réussisse. Pour trouver Dieu c’est pareil ! Je pousserai encore plus loin ma comparaison… Lorsque vous prendrez la route du retour avec un sac bien garni, mais avec beaucoup de lassitude, de nouveaux champignons se présenteront devant vous. Vous ne pouvez pas les laisser. Cette fois, ce n’est pas vous qui les cherchez, mais c’est eux qui se mettent au travers de votre chemin » (d’après “ La Vie ”, 14 février 1980). Il en va de même pour la vie spirituelle : à ceux qui cherchent vraiment, il sera donné au-delà de toute mesure.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 18 septembre 2022

25ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Am 8,4-7 / 1Tim 2,1-8 / Lc 16,1-13

« Qui vous confiera le bien véritable ? Ce qui vous revient, qui vous le donnera ? » : après la parabole du père aux deux fils, la parabole de l’intendant infidèle nous questionne sur ce qui est « notre » bien.

Il est question d’argent (« un homme riche ; un intendant dilapidant ses biens »), de décision à prendre rapidement (« que vais-je faire ? ») et de jugement sur l’honnêteté (« le maître loua cet intendant malhonnête ») : dans ce passage, rien n’est évident ! Le Christ parle fondamentalement du rapport à l’argent, comme l’indique Sa conclusion (« vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent ») : ici l’argent est un bien que l’on possède et que l’on gaspille, que l’on veut récupérer et que l’on escamote… Le Maître a reçu une leçon : lui qui était resté dans la possession statique de son « bien » voit que son intendant est plus intelligent que lui, en ce qu’il considère que l’argent peut être « dilapidé » à bon escient, pour se faire des amis. L’argent est conçu comme un simple moyen par l’intendant, qui mérite du coup qu’on fasse son éloge. L’autre point qui réclame attention est la rapidité avec laquelle l’intendant a réagi, dans le laps de temps qui lui était laissé entre son renvoi et la publicité de ce renvoi : il a « agi de façon avisée », car il a compris qu’il n’avait pas une minute à perdre et qu’il fallait agir tant qu’une marge de manœuvre lui restait. Tout cela amène un jugement paradoxal, par lequel le maître (et Jésus ?) a l’air de louer l’escroquerie : là encore, le Christ enfreint délibérément les conventions des « Pharisiens, amis de l'argent » (Lc 16,14), pour leur faire comprendre que l’argent, contrairement à ce qui est gravé sur chaque pièce de monnaie, n’a pas de valeur en soi, mais relativement à l’homme et au peu de temps qu’il a, sur terre, pour le dépenser.

De l’argent au salut : est-ce que l’intendant malhonnête n’a pas, à nous aussi, quelque leçon à donner ? Il a compris que le plus important était de « se faire des amis » qui puissent « vous accueillir dans les tentes éternelles » — autrement dit : que tout ce qui se passe ici-bas est transitoire, orienté vers la vie éternelle, et doit la préparer et non la contrarier. Le petit pas prépare le grand saut, les petits actes d’amour nous travaillent en vue de l’Amour infini, les petites fidélités construisent une amitié sans fin avec Dieu : « qui est fidèle en très peu de chose est fidèle aussi en beaucoup ». Comment passer des biens terrestres, dont l’argent est une image (car, avec lui, on peut acquérir les autres), au « vrai bien » ? Comment passer du désir de posséder, qui nous habite trop souvent (argent, maison, situation, relations humaines, sécurités, habitudes même religieuses), au désir de servir ? Comment user de temps, si précieux, sans perdre une minute, pour engranger l’essentiel, laisser passer le superflu parfois très encombrant, rejeter sans transiger ce qui est nocif ? Mais on peut être croyant et ne pas vouloir entendre, rechigner à se détacher : « les Pharisiens, qui sont amis de l'argent, [...] se moquaient de Lui. Il leur dit : "Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs » (Lc 16,14-15). Ce constat est comme un écho des avertissements solennels d’Amos : « écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre et voudriez faire disparaître les humbles du pays [...].YHWH l'a juré [...] : "jamais je n'oublierai aucune de leurs actions" ». Dieu est intransigeant devant le mal, l’injustice, la passion de posséder ou de dominer, et la pratique ou la prière ne dispensent en rien des conversions et des partages nécessaires.

En quoi sommes-nous des intendants ? Acteur, utilisateur responsable, chargé d’affaires, mais en aucun cas propriétaire, « l’intendant apparaît ici comme la figure de la condition humaine chargée, depuis Adam, de faire valoir la création » (Bible chrétienne, II). Du coup nous pouvons nous interroger sur notre rapport à la création, aux biens, aux talents, aux responsabilités qui nous sont confiés : est-ce que nous « gaspillons » tout cela ? Ou bien pesons-nous de tout notre poids sur les plus faibles, à l’image de ceux qu’Amos dépeint en train d’« anéantir les humbles du pays » ? Et que dire de la vie, dont nous sommes intendants depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle ? Il n’y aura jamais de place, dans le cœur de Dieu et donc dans la foi chrétienne, pour l’avortement ou l’euthanasie. Aussi devons-nous, comme le demande saint Paul, « faire des demandes, des prières, des intercessions [...] pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité » !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 4 septembre 2022

23ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Sg 9,13-18 / Phm 9-10.12-17 / Lc 14,25-33

« De grandes foules faisaient route avec Jésus ; Il Se retourna et leur dit » : quand Jésus Se « retourne », dans l’Évangile selon saint Luc, cela signale des paroles d’une particulière intensité, comme lorsqu’Il réprimande Jacques et Jean qui voulaient foudroyer les incrédules, lorsqu’Il interpelle le pharisien qui L’a mal reçu, lorsqu’Il prédit aux femmes de Jérusalem la ruine de leur ville, et même lorsque, sans dire un mot, Il fixe Simon-Pierre qui vient de Le renier. Ici Jésus est en garde contre une popularité trompeuse, et Il va sans détour dire à ces foules trois grandes vérités.

Être disciple : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (14,25-27.33). Voilà qui semble bien décourageant ! Mais si l’effet ‘douche froide’ me semble voulu, il n’est que la conséquence d’un amour débordant qui ne peut faire l’impasse sur une vérité absolue : sans Dieu, notre vie n’a pas de sens, ni signification ni but. Et suivre Jésus implique d’accepter la croix, non la souffrance mais la fidélité dans l’épreuve, sans se croire ‘puni’ ou ‘testé’ par Dieu ni Le ‘punir’ en cessant de prier, de pratiquer, de croire dès que survient l’échec ou le deuil. Et il serait vain de prétendre ‘faire le bien’ sans le rapporter à Dieu, sans l’offrir dans la prière à Celui qui est la source de tout bien ; vain de penser qu’un humanisme délesté d’un acte de foi personnel en Jésus Sauveur peut sauver un chrétien : « celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Lc 11,23).

Bâtir une tour : « Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : “Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !” » (28-30). La vie spirituelle est construction, patiente et souvent ardue, d’une maison intérieure, d’un sanctuaire où Dieu seul aura accès et d’où Il pourra faire rayonner, en nous et à travers nous, Son amour infini. Nous trouvons déjà dans ce même Évangile la comparaison de la maison : « Quand l’esprit impur est sorti de l’homme, il parcourt des lieux arides en cherchant où se reposer. Et il ne trouve pas. Alors il se dit : “Je vais retourner dans ma maison, d’où je suis sorti” » (Lc 11,24-25). Ici aussi la construction est menacée, et l’histoire n’a pas l’air de se terminer bien… Vous relirez le passage ! Alors ? Pas de permis de construire ? La « tour » fait référence à la tour de Babel, ce monstrueux et dérisoire symbole de l’orgueil humain qui pense pouvoir construire un monde sans Dieu, cette humanité qui se croit toute-puissante sur la vie (avortement) comme sur la mort (euthanasie), ces croyants qui essaient de mener leur vie spirituelle en contrôlant tout… Bâtir spirituellement, c’est laisser Dieu nous bâtir comme Sa demeure.

Partir en guerre : « Quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix » (31-32). Évidemment, il ne s’agit pas de partir en guerre comme M.Poutine, en faisant mourir les autres ! Dans la bouche du Christ, la « guerre », le combat spirituel, est dirigé(e) vers soi-même, pour arracher la « poutre » de notre œil, ce qui sans empêche de voir les conversions nécessaires et plus largement tout ce qui nous conduit au péché. Un autre passage de l’Évangile selon saint Luc nous donne une précieuse indication, reliant le thème du combat et celui de la maison : « Quand l’homme fort, et bien armé, garde son palais, tout ce qui lui appartient est en sécurité. Mais si un plus fort survient et triomphe de lui, il lui enlève son armement auquel il se fiait, et il distribue tout ce dont il l’a dépouillé » (Lc 11,21-22). La vie spirituelle, dans la construction comme dans le combat, ne mène à rien si l’on se fie à ses seules forces ou si l’on s’endort sur ses lauriers.

Quand Jésus Se retourne… Le psaume l’annonçait : « Tu fais retourner l’homme à la poussière ; Tu as dit : ''Retournez, fils d’Adam !'' ». Dieu fait tomber en « poussière » l’orgueil humain et sa prétention à tout maîtriser : laissons-Le retourner notre cœur vers Lui, laissons-Le nous dépouiller de ce qui nous « appartient », c’est-à-dire ce que nous tentons de nous approprier. Devenons un peu plus disciples.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 21 août 2022

21ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Is 66,18-21 / He 12,5-7.11-13 / Lc 13,22-30
Champagnier – Saint-Martin d'Uriage

Nous avons entendu la finale du troisième Isaïe, qui est datée entre -537 et -520 : « Le ou les auteurs des chapitres 56 à 66 se situent après l'exil ; le Temple est reconstruit et la communauté jérusalémite connaît une période de relâchement et de découragement. Les promesses divines tardent à se réaliser ; il s'ensuit diverses défaillances et une certaine inquiétude ». (Encyclopædia Universalis). Le prophète doit intervenir : « Il reprend, console, admoneste mais, surtout, il fait briller Jérusalem comme la ville du Dieu, le phare de toutes les nations, le lieu de l’espérance eschatologique » (croire.la-croix.com). En ce 21ème dimanche du temps ordinaire, nous sommes appelés à regarder l’horizon, à la lumière de notre foi.

« Redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent » (He) : nous avons bien besoin d’entendre ces paroles d’encouragement ! Le Seigneur ne nous abandonne pas, et les difficultés ne doivent pas nous faire baisser les bras : que ce soient nos problèmes personnels, la vie de famille qui n’est pas toujours idéale, l’avenir écologique et économique incertain, la sécularisation à peu près générale des mentalités et des comportements, la crise des vocations dans l’Église… Je n’énumère pas pour commencer une lamentation, mais pour mieux me faire comprendre : la Parole de Dieu ne nous appelle pas à un optimisme béat qui ignorerait les réalités du moment. Non, elle nous invite à entrer dans le regard de Dieu où amour et vérité sont inséparables. Pour être bienveillants, soyons lucides — et vice-versa ! Pour que grandisse l’espérance, vertu indispensable à toute époque, il faut être conscient de la faillite des espoirs trop humains, des recettes et des slogans. Seule la main du Seigneur doit être notre appui ; seule la Parole de Dieu pourra redonner soif et sens à nos contemporains ; seuls les saints revitaliseront l’Église.

« Connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! » (Is) Le signe, c’est le Christ, « lumière qui se révèle aux nations » (Lc 2,32) ; le signe, c’est nous, puisque le Christ Lui-même nous dit « vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,14). Dieu rassemble — voilà pourquoi l’Adversaire ne sait que diviser — et nous rend aptes à participer à Sa grande œuvre de rassemblement de toute l’humanité en une seule famille : « de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur » (Is). Dieu rassemble, le croyant offre : la vocation ultime de l’homme est d’offrir à Dieu sa vie, ses réalisations, le monde même. L’Eucharistie est le signe par excellence du rassemblement voulu et réalisé par Dieu, et le sacrement de l’offrande par lequel nous « rendons grâce à Dieu », nous reconnaissons que tout vient de Lui et que tout mène à Lui. Pour participer pleinement à l’Eucharistie, il est vital de la préparer en rassemblant dans notre cœur tout ce que nous voulons offrir à Dieu, et de la répercuter chaque jour de la semaine pour faire grandir le don que Dieu nous y aura fait.

« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » (Lc) : le Seigneur ne Se contente pas de nous encourager, Il nous avertit. Ce n’est pas une menace, mais un constat : la porte du Royaume de Dieu est étroite, ce que nous révélait, d’une manière tout à fait particulière, le Vendredi Saint : le Christ est passé par la mort, n’emportant rien de cette terre, ni pouvoir, ni succès, ni argent, ni maison, ni vêtement. Fidèle à Sa mission, « Il S’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort » (Ph 2,8), Il est passé par cette porte étroite pour nous permettre de la franchir après Lui. Mais comment faire, pour chacun de nous ? D’abord se débarrasser « du péché qui nous entrave si bien » (He 12,1), de toutes ces mauvaises habitudes qui se sont installées et qui nous encombrent. Ensuite, « chercher à entrer », désirer cette vie éternelle et ordonner notre existence en fonction d’elle, ne pas se rendre étranger au Christ par notre style de vie et nos priorités pour que le Christ ne nous dise : « Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice ». « Entrer par la porte étroite », n’est-ce pas vivre dès maintenant en citoyen des cieux ?

Comme l’écrivait Dom Delatte, « la vie éternelle, nous la portons depuis notre baptême, en nous, dans le sanctuaire de notre cœur. La vie éternelle, c’est une révélation de Dieu tel qu’il est [...]. Et, actuellement, l’acte de notre vie, c’est presque uniquement de prendre conscience, dans une foi, et dans un amour croissants, [...] de la Patrie vivante où nous sommes placés ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 15 août 2022

Assomption

Ap 11,19a ; 12,1-6a.10ab / 1 Co 15,20-27a / Lc 1,39-56

« Déployant la force de Son bras, [...] Il relève Israël Son serviteur » : par la puissance de l’amour de Dieu, la sainte Vierge Marie est relevée d’entre les morts, ressuscitée : c’est ce que nous fêtons en ce jour de l’Assomption. Prenons le temps d’accueillir ensemble le message du Livre de l’Apocalypse, entendu en 1ère lecture.

« Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement » : Marie représente l’Église, qui ne cesse d’enfanter l’humanité pour en faire la grande famille des enfants de Dieu. Elle enfante dans la joie, par les sacrements, elle enfante dans la douleur, en butte aux scandales et au péché de ses membres, en butte aux moqueries des railleurs et aux persécutions des puissants. Elle enfante, c’est-à-dire qu’elle porte une vie qui n’est pas la sienne, et qu’elle doit donner au monde ; elle enfante, ce qui signifie que le temps de la plénitude et de l’accomplissement n’est pas encore venu, mais qu’elle demeure jusque-là en travail. Nous avons donc, membres de l’Église, à nous mettre toujours plus en travail, à nous dépenser pour que ce Christ que les tabernacles de nos églises abritent puisse nourrir tous les hommes, pour que ce Messie que les Écritures révèlent sorte des livres et des bibliothèques pour devenir Parole de Vie pour tous ! Le Cantique de la Vierge Marie, jailli d’une joie profonde, s’ouvre à tous ceux qui accueilleront cette naissance avec foi : « tous les âges me diront bienheureuse, Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui Le craignent ». Demandons à Marie de travailler pour associer tous les âges à sa joie, et de nous placer comme elle dans les mains miséricordieuses du Seigneur.

« Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance » : l’énigme du mal est présente aux portes de ce qui devrait être une image fidèle de la Cité sainte où seul règne l’Agneau. Le Dragon qui dévore, qui déchire, qui rugit, c’est l’Adversaire : nous le voyons à l'œuvre là où règnent la peur, la haine, l’injustice, la cupidité, l’idolâtrie de l’apparence et du plaisir, mais aussi le délire de la toute-puissance qui nous révolte chez les dictateurs mais qui se déploie bien plus largement. Lorsque l’avortement devient un progrès, un droit fondamental et même constitutionnel, ne voyons-nous pas le « le Dragon se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance » ? Et pourtant nous nous habituons… Il ne faut pas s’aveugler : la venue du Seigneur provoque des résistances. Nous l’avons entendu hier : « [Il est] venu apporter un feu sur la terre », et « [Il doit] recevoir un baptême », c’est-à-dire être plongé dans la mort ; et même cette mort n’arrêtera pas Ses ennemis, et même Pâques ne « [mettra pas] la paix sur la terre ». Le Cantique de la Vierge Marie le dit éloquemment : « Il disperse les superbes, Il renverse les puissants de leurs trônes, Il renvoie les riches les mains vides ». Demandons-lui de savoir dénoncer les désirs de toute-puissance de notre époque, et de n’être, comme Marie, ni orgueilleux, ni puissants, ni riches.

« La Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place » : le désert, lieu du silence et de l’intériorité, est le véritable refuge de l’Église. C’est dans la prière que l’Église trouve la source des sacrements qu’elle donne à l’humanité, mais aussi la nourriture pour sa foi et la force dans l’épreuve. Ce sont les prières des contemplatifs qui portent l’action des prêtres en paroisse, des missionnaires et de tout le peuple de Dieu. À nous aussi, « Dieu a préparé une place [...] au désert » : sommes-nous disposés à répondre à Ses appels ? Le Cantique de la Vierge Marie nous fait entrevoir comment une vraie vie intérieure donne une relation personnelle avec Celui qui nous appelle par notre nom et qui seul peut combler nos soifs les plus essentielles : « Il s’est penché sur son humble servante ; le Puissant fit pour moi des merveilles ». Demandons à Marie d’être assez humbles pour laisser le Seigneur Se pencher sur notre faiblesse, et d’avoir le regard assez pur pour voir les merveilles qu’Il réalise en nous et autour de nous.

« Déployant la force de Son bras, [...] Il relève Israël Son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais » : l’Assomption de la Vierge Marie, comme toutes les fêtes mariales, nous dit aussi ce qu’est l’Église, cette famille de Dieu qui nous appelle et nous donne les moyens de vivre en futurs ressuscités.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 14 août 2022

20ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Jr 38,4-6.8-10 / He 12,1-4 / Lc 12,49-53

« Je suis venu apporter un feu sur la terre » : malheureusement, les conditions climatiques actuelles donnent un écho sinistre à cette parole ! D’autant que la suite de l’Évangile n’est guère plus encourageante !

« Je suis venu apporter un feu sur la terre » : chez saint Luc, le mot apparaît 4 fois dans l’Évangile (dont 2 fois pour dire le feu du ciel comme châtiment) et 4 fois dans les Actes des apôtres (Pentecôte, signe apocalyptique, buisson ardent). Il y a donc ambiguïté : ce feu que le Christ est venu « apporter » (on pourrait même traduire : « jeter ») est un feu qui révèle Dieu à l’homme, qui illumine et éclaire (le buisson ardent, la Pentecôte) mais aussi un feu qui purifie et détruit le péché (et nous nous souvenons du sort de Sodome & Gomorrhe pour lesquelles Abraham intercéda en vain). Ce feu, nous le rallumons liturgiquement au début de la Vigile pascale, puis il allume le cierge pascal (signe de la présence du Christ ressuscité) avant de se communiquer à tous pour l’entrée triomphale dans l’église et la profession de foi baptismale. Le symbole est fort : le Christ vient éclairer nos ténèbres par Sa victoire sur la mort et le péché, Il nous communique Sa vie et Sa sainteté, et attend de nous la réponse de foi (renonciation au mal et Credo proclamés cierge en main). Voilà pourquoi la Lettre aux Hébreux nous avertissait : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché ». Par ces images fortes (le feu, le sang), la Parole de Dieu nous invite au combat spirituel sans pauses ni concessions.

« Je dois recevoir un baptême » : c’est une annonce de la Passion, qui va plonger (c’est le sens du mot baptême) le Christ dans les eaux de la mort. Luc vient de signaler (11,53-54) l’hostilité féroce des scribes et pharisiens ; il a rapporté (12,4.8) l’appel de Jésus à ne pas craindre « ceux qui tuent le corps » et à témoigner de Lui en toute circonstance : du coup cette parole de Jésus (est-ce un cri d’angoisse ? Une prière ? Une prédiction?) prend tout son sens. Après l’image très active (« apporter, jeter le feu sur la terre », le Christ emploie une image où Il est passif (« Je dois recevoir un baptême, je dois être plongé dans la mort ») : Il est à la fois Celui qui peut éclairer le chemin de l’humanité à travers l’histoire et Celui que l’homme, Sa créature, peut réduire au silence, comme le prophète (« et Jérémie enfonça dans la boue »). Il est « Vérité et Vie », le Royaume en personne venu jusqu'à nous, et il est « Chemin », Celui sur lequel on marche, le malheureux qu’on piétine, qu’on rejette, qu’on ignore, qu’on humilie — et nous savons qu’Il a voulu être identifié à ces « plus petits » (Mt 25).

« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? » Eh bien oui, pour être parfaitement honnête, ç’aurait été mon premier mouvement… D’autant plus que c’est saint Luc, et nul autre, qui rapporte le chant des anges à Noël (« et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime »), et que saint Paul plus tard, dira du Christ qu’« Il est Lui-même notre paix » (Ep 2,14). Et nous entendons à chaque messe cette parole du Christ dans l’Évangile selon saint Jean : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ». Alors ? Jésus constate une irrémédiable division entre deux univers contradictoires : le royaume de Dieu et ce qui s'y oppose, le péché. Aucune réalité humaine, pas même la plus sacrée, la famille, n’échappe au choix radical que le Christ nous demande. On pourrait dire de Lui ce qu’on disait de Jérémie : « en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville ». De fait, Jésus précise que Sa paix, Il ne la « donne pas comme le monde donne » (Jn 14,27) : ne seront démoralisés que ceux qui confondent la foi avec les cahiers de doléances ou les instituts de sondage.

Le Christ vient donner Sa lumière, mais elle va être refusée par un grand nombre, et sera pour eux comme un feu qui dévore les broussailles des négligences accumulées et des fausses sécurités ; le Christ vient faire de nous des fils et des filles du Très-Haut par la grâce du baptême, mais cela passera pour Lui par un plongeon dans la mort, un « baptême » de sang. Notre foi ne nous promet donc ni les succès humains, ni la bonne santé, ni une longue vie : elle nous permet de suivre le Christ partout où Il va. Demandons au Seigneur que grandisse en notre cœur le feu de la foi : « Seigneur, fais que ma foi soit certaine. Qu’elle soit certaine par sa lumière qui rassure. Seigneur, fais que ma foi soit joyeuse. Qu’elle donne paix et gaieté à mon âme, qu’elle la dispose à prier Dieu et à converser avec les hommes » (saint Paul VI).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 31 juillet 2022

18ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Qo 1,2 ; 2,21-23 / Col 3,1-5.9-11 / Lc 12,13-21

« Qui donc m’a établi pour être [...] l’arbitre de vos partages ? » : la réplique du Christ est fulgurante ! Loin de Se mêler des affaires temporelles de Ses contemporains, Il vient les entraîner — et nous avec — en haut, à mourir, à l’accueil de la nouveauté de Dieu. Aujourd’hui, c’est avec saint Paul que nous réaliserons ce programme.

En haut : « recherchez les réalités d’en haut, [...] pensez aux réalités d’en haut ». Les réalités d’en haut sont, bien sûr, invisibles : le Royaume de Dieu ou paradis ; l’action de la grâce en nous et autour de nous lorsque nous prions, pardonnons, partageons ; la vie sacramentelle enfin. Je m’arrêterai un peu sur cette dernière, car si nous ne « recherchons pas les réalités d’en haut », nous allons sombrer dans la routine et la tiédeur, et considérer plus ce qui se voit (de l’eau, de l’huile, du pain, du vin, rien d’extraordinaire) plutôt que ce qui ne se voit pas (Dieu Se donnant véritablement à nous et nous rendant aptes à la vie éternelle avec Lui). Car reste invisible l’action de Dieu, Sa grâce, c’est-à-dire Son amour prévenant qui vient à notre rencontre pour nous changer, nous disposer à la prochaine grâce, nous faire désirer « les réalités d’en haut » : qui dira la force du dynamisme baptismal qui nous attire à la communion ? « Car quiconque est baptisé en Jésus Christ reçoit avec le baptême, non-seulement un droit réel sur le Corps et sur le Sang de Jésus Christ, mais encore une tendance secrète à cette viande céleste, et une intime disposition à la désirer » (Bossuet, Défense de la Tradition et des saints Pères, livre I, ch. xviii, 51).

Mourir : « faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre ». Nous faisons tous l’expérience que nos aspirations aux « réalités d’en haut » sont souvent contrariées par les soucis du monde, les désirs qui nous éparpillent en mille et un fragments et les peurs qui nous paralysent… Nous en arrivons parfois à perdre ce regard surnaturel sur les personnes et les situations, jugeant tout à l’aune de l’esprit de ce monde qui demande des preuves, pousse à la compétition, mesure chichement sa confiance et son temps. Arrivés à ce point, notre foi est en danger, contrebalancée par les slogans du moment, les urgences qui ne sont pas des priorités, les prudences que l’on devrait appeler tiédeurs ou négligences… Notre foi ne nous demande en aucun cas d’ignorer les réalités terrestres : elle nous appelle à prendre conscience de leur impact en nous et autour de nous, tout en nous rappelant pourquoi (pour quoi) nous sommes faits. Prendre conscience, et agir : élaguer, revoir nos priorités, arracher les mauvaises herbes du péché, lutter pied à pied contre l’égoïsme qui fait mourir en nous la grâce. Notre conversion est un travail de longue haleine, mais la peine que nous nous serons donnée pour suivre le Christ en rejetant le péché ne sera pas perdue.

Nouveau : « vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui [...] se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance ». Oui, la foi chrétienne est perpétuel renouvellement intérieur, puisqu’elle est relation avec Celui qui « fait toutes choses nouvelles », Celui qui ne connaît ni vieillissement ni affadissement. Si notre foi est vivante, c’est-à-dire si nous avons chaque jour le souci de vivre en présence du Seigneur, alors la robe blanche de notre baptême sera tout ce qu’elle doit être : le vêtement qui permet d’entrer dans la salle des Noces, et la promesse de notre résurrection. Au fond, être chrétien n’est pas difficile : il suffit de laisser faire Dieu, de se laisser faire par Dieu qui nous transforme, petit à petit, par Sa grâce pour que notre vie soit tout entière filiale (tournée vers le Père) et donc fraternelle (tournée vers les autres).

« Que la vérité est simple ! Mais le cœur de l’homme est profond, il a des ruses infinies contre Dieu. Il s’arme de la charité contre la vérité ; il oppose l’union à l’unité ; il embrasse, il aime, il pleure, il croit, il est sublime, et il n’est pas dans le vrai » (Lacordaire, Lettre à la Comtesse Edling, 1840). C’est parce qu’il est conscient de notre capacité à tout compliquer, et plus encore convaincu de la simplicité de la foi que l’apôtre saint Paul, annonçant la Bonne Nouvelle de Jésus, nous montre la direction (en haut), les pièges (ce qui appartient à la terre), et le chemin (le renouvellement intérieur). Beau programme de vie, qui seul peut nous sortir de la « Vanité des vanités ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 24 juillet 2022

17ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Gn 18,20-32 / Col 2,12-14 / Lc 11,1-13

« Pour dix, je ne détruirai pas » : le marchandage d’Abraham pour Sodome a ouvert, de façon étonnante, notre liturgie de la Parole. Sujet ô combien d’actualité !

Commençons par ce qu’on ne nous a pas dit !

Un regard sur les versets 17-20, qui précèdent immédiatement : « Le Seigneur s’était dit : ''Est-ce que je vais cacher à Abraham ce que je veux faire ? Car Abraham doit devenir une nation grande et puissante, et toutes les nations de la terre doivent être bénies en lui. En effet, je l’ai choisi pour qu’il ordonne à ses fils et à sa descendance de garder le chemin du Seigneur, en pratiquant la justice et le droit ; ainsi, le Seigneur réalisera sa parole à Abraham''. Alors le Seigneur dit : ''Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe !'' ». Dieu est décrit comme délibérant en Lui-même : c’est bien sûr une image. Ce qui n’en est pas une, c’est l’importance d’Abraham aux yeux de Dieu, sa future vocation : il est choisi pour transmettre à sa descendance les paroles de l’alliance (« garder le chemin du Seigneur, en pratiquant la justice et le droit »), et, à travers ce peuple élu, éclairer toute l’humanité pour la conduire dans la foi au Dieu unique (« toutes les nations de la terre doivent être bénies en lui »). C’est bien logiquement que celui « en qui » tous doivent être « bénis » est rendu partie prenante du sort de ces villes pécheresses : Dieu veut faire d’Abraham un intercesseur.

Quels étaient les péchés de Sodome et Gomorrhe ? La débauche évidemment, mais aussi, disaient les rabbins, la cupidité, le mépris des pauvres, la corruption de la justice, la violation des lois de l’hospitalité, la cruauté envers les humains et les animaux (Les Légendes des Juifs). Le péché de l’homme n’est pas une affaire privée : Dieu est concerné, à la fois comme Créateur (Il ne nous a pas faits pour que nous nous égarions ou nous maltraitions les uns les autres) et comme Sauveur (si nous mourons dans notre péché, Il ne pourra rien pour nous).

Pourquoi Abraham n’osa-t-il pas descendre en-dessous du chiffre de 10 justes ? Les rabbins disaient : « il savait que 8 justes — Noé et sa femme, leurs trois fils et leurs femmes — n’avaient pas suffi pour écarter de la génération du Déluge son destin funeste » (Louis Ginzberg, Les Légendes des Juifs, II, 55). Nous savons aussi qu’un culte juif ne peut avoir lieu si les présents sont moins de 10 : Abraham ne peut demander à Dieu d’épargner une ville où il n’y a même pas une prière commune.

Quel écho avec l’Évangile ?: la prière

« Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : ''Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples'' » La prière s’apprend, comme l’alphabet, comme la nage. Comment ! La prière ne serait pas le pur élan du cœur, le fruit de la spontanéité ? Oui, mais pas seulement. Elle est aussi imitation du Maître de prière qu’est Jésus Christ, Lui, le Fils éternel du Père, qui éprouve un besoin vital, en son humanité, de prier, et pas qu’un peu, et pas qu’une fois. Le Priant nous enseigne la prière, nous transmet Sa prière, veut faire de nous des priants, des contemplatifs, des intercesseurs comme Abraham. Sans oublier que notre prière devra conjuguer dimensions personnelle et communautaire : nous avons besoin de nous retirer « au plus secret » pour prier en silence, nous avons besoin de nous retrouver pour prier et louer ensemble le Seigneur.

« Le Père du ciel donnera l’Esprit Saint à ceux qui Le Lui demandent ! ». Qui agit dans la prière ? Dieu ! Le Père vers lequel nous nous tournons est Celui qui nous a adoptés dans le baptême ; nous Le prions avec les mêmes paroles et surtout la même confiance que Son Fils Jésus, et Ils nous enverront l'Esprit Saint qui, depuis Pentecôte, est répandu sur l’Église pour qu’elle évangélise, rassemble et sanctifie le monde. Qui dit Esprit Saint dit Église : notre prière, si elle veut rester chrétienne, doit être ecclésiale. Qui dit Esprit Saint dit vérité : notre prière doit nous mettre en vérité, devant le Seigneur, avec nous-mêmes et avec nos frères. Qui dit Esprit Saint dit amour : dans la prière, nous nous rendons disponibles aux flots d’amour dont Dieu veut nous combler mais qui demandent, pour être reçus, que nous ouvrions la porte de notre cœur.

« Pour dix, je ne détruirai pas » : puissions-nous être conscients de la grandeur de notre vocation de croyants, sentinelles de l’invisible, intercesseurs pour le salut du monde. Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 10 juillet 2022

15ème Dimanche du Temps Ordinaire /Année C

Dt 30,10-14 / Col 1,15-20 / Lc 10,25-37

« Écoute la voix du Seigneur ton Dieu », demandait le Livre du Deutéronome : pour nous chrétiens, cette voix est une parole, la Parole en personne, Jésus Christ. Comment entendre, accueillir, aimer cette Parole venue prendre chair dans notre humanité ? En faisant comme les catéchumènes : prenez un Évangile et lisez-le en entier !

Nous suivons cette année l’Évangile selon saint Luc : on a pu distinguer trois grandes parties dans cet Évangile ; la deuxième (9,51-19,28) nous occupera tous les dimanches jusqu'en novembre !Autant s’y attarder un peu, puisque saint Luc a choisi de présenter les enseignements et les exhortations de Jésus dans le cadre d’un voyage qui le conduit à Jérusalem, où Il sait qu’Il va donner Sa vie. Comme toujours chez saint Luc, Jésus le Fils de Dieu est présenté comme le Sauveur de tous les hommes, particulièrement attentif aux plus petits, aux pécheurs, aux païens, et aussi comme le Maître de vie révélant aux hommes l’exigence d’un amour radical et le caractère inépuisable de la miséricorde divine.

« Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant Ses commandements et Ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte ». Écoutons, contemplons le Christ, tel que la liturgie nous Le donne aujourd’hui : avons-nous conscience de la chance immense que nous avons, dimanche après dimanche, de grandir dans la connaissance intérieure, spirituelle, de la personne la plus importante de notre vie, puisque c’est Lui qui nous rassemble et nous nourrit aujourd’hui et qui nous sauvera au dernier jour ?

« Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature » : le Christ a une identité filiale. Il n’est pas, comme nous, une créature, un être limité séparé du Créateur par un gouffre ontologique que seule la bonté du Créateur peut franchir, par le don de l’alliance. Il est, profondément, essentiellement, éternellement, Fils : unique, égal au Père, Un avec Lui (« consubstantiel »), inséparable mais distinct, un seul Dieu mais en relation d’altérité avec le Père. Cette filiation, Jésus Christ nous la révèle — et c’est pour cette seule raison qu’Il sera mis à mort — et nous la partage : dans le baptême, nous renaissons comme enfants du Père, frères et sœurs de Jésus ; par la prière du Notre Père, Il met sur nos lèvres Sa propre prière, Son lien intime avec le Père raison qu’il transforme notre vie et tout notre être en une vie de fils et un être de fils.

« Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église » : le Christ a une identité ecclésiale. Saint Augustin parlera du « Christ total » pour désigner l’Église des sauvés, l’ensemble de ceux qui seront en communion définitive avec Lui dans le Royaume de Dieu. Le chrétien n’est pas seul en face de son Dieu : il est membre d’une communauté, l’Église, peuple de Dieu convoqué pour rendre au Père tout l’amour reçu, par un acte d’adoration qu’on appelle Eucharistie. Le chrétien n’est pas sans famille, mais au contraire appelé à grandir dans la foi avec et par les autres croyants, en communion avec les évêques du monde entier, eux-mêmes en communion avec le Successeur de Pierre. Le Christ n’a rien voulu faire, lorsqu’Il prêchait sur cette terre, avant d’avoir constitué autour de Lui le groupe des apôtres, qu’Il rend témoins et acteurs de la Bonne Nouvelle. Autant dire que Jésus ne veut rien faire sans Son Église, qui n’est pas une organisation humaine qui changerait de doctrine au gré des slogans du jour, mais le Corps mystique du Christ appelé à se dilater au long de l’histoire aux dimensions de l’humanité tout entière.

« C’est Lui [...] le premier-né d’entre les morts » : le Christ a une identité résurrectionnelle. Il est le premier des ressuscités, Il a éprouvé dans toute Son humanité la morsure du temps et de la mort, et le rayonnement de l’éternité, la victoire absolue de la Vie divine. Nous ne prions pas un mort, nous ne faisons pas mémoire de Lui au sens d’une cérémonie du souvenir : non, c’est un vivant, c’est le Maître de la Vie qui S’offre à nous en exemple, en ami, nourriture. Il nous donne tout ce qu’Il a, donc Sa victoire sur la mort ; Il nous donne tout ce qu’Il est, donc Son être même de Ressuscité, pour nous apprendre, si l’on ose dire, à ressusciter quand notre heure sera venue.

« Écoute la voix du Seigneur ton Dieu ; va, et toi aussi, fais de même ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 3 juillet 2022

14ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Is 66,10-14c / Ga 6,14-18 / Lc 10,1-12.17-20

Nous voici arrivés en été : c’est l’occasion de faire le point sur cette année pastorale écoulée. Dans nos discussions entre frères prêtres, nous avons constaté à la fois une reprise de la mission et des célébrations sacramentelles, et une nette déperdition (un tiers?) du nombre des pratiquants réguliers : il n’y a pas eu tant de morts du covid que cela ! Alors, que s’est-il passé ? Pourquoi une rupture d’habitude a-t-elle remplacé la communion au Corps du Christ lors du rassemblement communautaire dominical par la « messe à la télé » ? Qu’est-ce que cela dit de notre foi en l’Eucharistie, de notre vie d’Église ? Et comment accueillir ceux que le Seigneur nous envoie (car Dieu ne S’est pas mis en vacances, Lui) et nous enverra la prochaine année scolaire ?

« Parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et Il les envoya deux par deux, en avant de Lui, en toute ville et localité où Lui-même allait Se rendre » : c’est Jésus Christ qui envoie en mission, pas en solitaire, mais « deux par deux » ; pas au hasard, mais « parmi les disciples » ; pas n’importe où, mais « en avant de Lui ». Autrement dit, notre foi est par nature missionnaire, ecclésiale, ancrée dans notre être de disciples à l’écoute du Maître : tout cela pour donner Jésus (et non nous-mêmes) à ceux que nous rencontrerons. Comme le disait avec un humour terrible Mère Teresa, « les gens ont faim de Dieu. Quelle terrible rencontre [cela] serait avec notre prochain si nous ne lui donnions que nous-mêmes »  !

« S’il y a là un ami de la paix [un fils de paix], votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra [repassera] sur vous ». La paix est comme personnifiée : elle « vient reposer » ou « revient » sur celui qui a prononcé son nom ; elle connaît le fond des cœurs, fuit ses ennemis et discerne ses « amis », ou plutôt ses « fils » si l’on traduit littéralement. Cette paix est comme la sagesse de Dieu, transmise, reçue, grandissant dans les âmes disposées à l’accueillir mais pas dans celles qui sont fermées à son action. Cette paix est donc bien plus que l’absence de guerre : elle est une parole de Jésus Christ confiée à Ses disciples pour qu’ils la disent sur ceux qu’ils rencontreront, sans discrimination : et comme Jésus est Dieu, Sa Parole est un acte (comme dans la Genèse : « Il dit, et cela fut »), elle va créer dans le cœur de ceux qui la recevront une réalité nouvelle, une paix plus grande, plus profonde, plus pérenne. Une seule condition : ne pas la refuser, accepter d’ouvrir sa porte, reconnaître qu’on en a besoin. Je reprends une citation de Mère Teresa : « Dieu ne peut remplir ce qui est plein. Il ne peut remplir que le vide, la pauvreté profonde, et votre "oui" est le point de départ pour être ou devenir vide. L’important n’est pas combien nous "avons" vraiment à donner, mais à quel point nous sommes vides, afin de Le recevoir pleinement dans notre vie et de Le laisser vivre Sa vie en nous ».

« Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire ». Le Christ affirme Son autorité suprême, Sa victoire finale sur le diable et ses œuvres : ce n’est pas une évidence, mais une promesse. Il nous faut donc poser un acte de foi, au-delà de l’agitation bruyante de l’Adversaire qui fait tout pour occuper le devant de la scène et faire oublier que Dieu est Dieu. Par contre, s’il « tombe du ciel comme l’éclair », Satan n’est pas encore réduit à l’impuissance : comment ne pas le voir à l'œuvre derrière ces tyrans qui oppriment leurs peuples ou déchaînent le fléau de la guerre ? Comment ne pas le voir à l'œuvre dans ces charlatans qui polluent l’esprit des jeunes pour leur faire croire que leur liberté réside dans le fait de se poser chaque jour la question de savoir s’ils sont filles ou garçons ? Comment ne pas le voir à l'œuvre quand on parle sans rire de constitutionnaliser l’avortement, c’est-à-dire d’inscrire le droit de tuer des innocents dans ce qui est la charte de notre vie en société ? Encore une fois, écoutons la voix courageuse de Mère Teresa : « Assurons-nous cette année de faire en sorte que chaque enfant sans exception, né ou à naître, soit désiré. [...] Dieu [...] nous dit : "Même si une mère pouvait oublier son enfant, je ne t’oublierai pas. Je t’ai gravé dans la paume de ma main." [...] Cet enfant à naître a été gravé dans la main de Dieu dès sa conception et il est appelé par Dieu à aimer et être aimé, non seulement dans cette vie, mais pour toujours ». Chrétiens, notre foi nous appelle à témoigner, et, pour y arriver, à nous nourrir des sacrements avec plus de ferveur et de régularité : sans quoi nous ne pourrons rien pour contrer les « serpents et scorpions » de notre temps.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 19 juin 2022

Fête-Dieu / Année C

Gn 14,18-20 / 1Co 11,23-26 / Lc 9,11-17

« Seigneur Jésus Christ, dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta passion ; donne-nous de vénérer d'un si grand amour le mystère de ton corps et de ton sang, que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption » : la prière d’ouverture nous plaçait au centre du mystère que nous célébrons. Aujourd’hui, comme chaque dimanche, nous sommes rassemblés par Lui ; et nous fêtons tout particulièrement le sacrement où Il Se donne pour nous communiquer Son amour : l’Eucharistie. La liturgie a choisi de nous faire entrer par la porte du miracle des pains multipliés, simple signe qui dit ce que sera, en bien plus grand, l’Eucharistie.

« Jésus prit les cinq pains et les deux poissons » : Il prend ce qu’on Lui donne, Il agit à partir de notre pauvreté. Double leçon pour nous : plus nous Lui donnerons de nous-mêmes, plus Il pourra agir ; et n’hésitons pas devant la pauvreté de ce que nous sommes capables de Lui offrir. Le Christ ne pourra transformer que ce que nous Lui offrons, Il ne pourra nous rassasier et nous combler que si nous acceptons d’être pauvres devant Lui.

« et, levant les yeux au ciel » : Jésus est toujours relié à Son Père, ne fait rien sans Lui, sans S’être assuré de Sa volonté. L’action de Jésus est fruit de Sa contemplation, de Sa vie intérieure, de Sa communion avec le Père dans la prière : de même nous aurons toujours besoin de ce lien, de cette intériorité, de cette vie de l’âme sans laquelle nous agirons par automatisme, par activisme, par égoïsme. Si nous voulons être des croyants féconds, nous devons être reliés à la source divine de l’amour infini et de la vérité absolue ; soyons convaincus, comme nous le signale Jésus, que « sans Lui nous ne pouvons rien faire » !

« Il prononça la bénédiction sur eux, les rompit » : Jésus bénit — dit du bien — et cette parole, parce qu’Il est Dieu, produit une réalité nouvelle : « Il dit, et cela fut ». Il les partage, car les dons de Dieu sont faits non pour être thésaurisés, mais pour être partagés. Le propre de Dieu est de bénir et de partager : devenus, par le baptême, fils et filles de Dieu, notre vocation est de bénir et de partager, comme notre Sauveur Jésus, comme notre Père. L’Eucharistie est don de la bonté de notre Dieu, sacrifice de Jésus Christ qui accepte d’être brisé sur la croix, pour devenir Pain rompu qui donne la vie éternelle. L’Eucharistie nous est donnée pour qu’à notre tour nous devenions pains rompus pour le salut du monde.

« et les donna à Ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule » : Jésus choisit de ne rien faire sans Ses disciples, de ne rien donner aux hommes sans Son Église. « Frères, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis » (1Co) : l’Eucharistie ne se vit pas chacun devant son écran de télévision, mais rassemblés en Église, convoqués par l’Église pour être l’indispensable moteur de nos relations humaines, nourris par l’Église pour pouvoir transmettre à notre tour la joie de la foi. Notre rassemblement pour et par l’Eucharistie fait de nous un peuple eucharistique, qui offre et rend grâce, un peuple dominical, c’est-à-dire « du Seigneur », appartenant ici et maintenant au Seigneur Jésus, un peuple filial qui prie ensemble le même Père.

« Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers » : les dons de Dieu nourrissent, et comblent notre faim d’amour, de vérité, d’absolu. Dieu est même tellement généreux que Ses dons passent notre mesure : la surabondance est une marque de la manière dont Dieu donne. L’Eucharistie nous éduque à la générosité, à la gratuité, au don de nous-mêmes au-delà de tout calcul, de tout intérêt, de tout retour ; l’Eucharistie nous apprend à tout recevoir de la main de Dieu, avec ferveur, avec confiance, avec aussi l’humilité de deux qui ont compris qu’ils ne perçoivent que bien peu de ce grand mystère… heureux serons-nous si nous venons communier dans cet esprit ! Car communier, ce n’est pas recevoir quelque chose, mais rencontrer l’Infini, Dieu en personne.

« C’est donc avec une pleine conviction que nous participons à ce repas comme au corps et au sang du Christ. Car, sous la figure du pain, c’est le corps qui t’est donné ; sous la figure du vin, c’est le sang qui t’est donné, afin que tu deviennes, en participant au corps et au sang du Christ, un seul corps et un seul sang avec le Christ. C’est ainsi que nous devenons des ''porte-Christ'', son corps et son sang s’étant répandus dans nos membres. » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés)

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 29 mai 2022

7ème dimanche de PÂQUES / Année C

Ac 7,55-60 / Ap 22,12-14.16-20 / Jn 17,20-26

Pourquoi le mois de mai est-il appelé « mois de Marie » ? On m’a posé la question et je n’ai pas su répondre. Voilà ce que dit le site de la conférence des évêques de France : « Il est difficile de dire précisément pourquoi le mois de mai est associé à la Vierge Marie. Le mois de mai ne comporte pas traditionnellement une grande fête mariale [...]. Ce n’est que depuis la réforme liturgique de 1969 que la Visitation est fêtée le 31 mai. [...] Le roi de Castille Alphonse X le Sage (†1284) avait associé dans un de ses poèmes la beauté de Marie à celle du mois de mai. Le frère dominicain Henri Suso (†1366) avait pris l’habitude le premier mai d’orner les statues de Marie de couronnes de fleurs. Il y a donc très probablement un lien entre la beauté de la flore qui se déploie au mois de mai » et la sainte Vierge. Voilà la réponse ! Mais que nous dit la liturgie de ce jour, en cette fin du « mois de Marie » ? Elle insiste sur l’union, l’unité.

Unis dans la prière du Christ : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui [...] croiront en moi ». Quel réconfort de savoir que chacun de nous est dans le cœur du Christ ! Peu importe l’époque ou le lieu, Son amour et Sa prière sont tournés vers nous tous, qui que ce soit peut être touché et sauvé par Sa Parole et Son Évangile… Rien ne limite l’agir du Christ, ni le temps, ni la distance, sauf peut-être ceux qui n’ont jamais le temps pour Dieu voire prennent leurs distances avec l’Église, avec la foi catholique, puis avec Dieu. La Vierge Marie, femme de prière, doit nous aider à maintenir et à approfondir notre relation au Christ, c’est-à-dire notre entrée dans la propre prière du Christ. Prier avec Marie, ce n’est pas détourner notre regard de Dieu mais Le regarder avec les yeux de Celle qui ne Lui a jamais rien refusé. Prier comme Marie, avec confiance et humilité, pour que la volonté de Dieu devienne la nôtre, et non l’inverse. Prier Marie, car Elle est plongée dans l’amour de Dieu, corps et âme, depuis Sa résurrection que la liturgie appelle Assomption.

Unis comme Jésus et Son Père : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi ». Quel mystère que cette amour trinitaire, éternel, immense, absolu, entre le Père et le Fils, amour de communion, une communion tellement forte qu’elle en est une Personne, l'Esprit Saint. Les mots me manquent, aussi je laisse la parole au futur Benoît XVI qui, sans prétendre définir l'Esprit Saint, le tentait de dire « ce qui est ''propre'' à la troisième personne [divine] : elle est ''ce qui est en commun'', l’unité du Père et du Fils, l’Unité en personne. Le Père et le Fils sont un dans la mesure où ils vont au-delà d’eux-mêmes ; ils sont un dans cette troisième personne, dans la fécondité du don ». L’illustre théologien terminait en disant : « de telles affirmations ne pourront jamais être autre chose que des approches » (Le Dieu de Jésus Christ, 1977). Certes, nous balbutions, mais il faut parler ; certes, nous ne percevons que bien peu de ce qui ce joue, se vit, se donne dans l’Eucharistie, mais nous y sommes invités — et avec quelle force ! — par le Seigneur Lui-même : « faites cela » ! Marie est femme d’unité : avec Dieu, qui lui demande l’impossible et qu’Elle suivra jusqu’au pied de la croix ; avec Joseph, cet époux dont les Évangiles nous font entendre le silence profond et fidèle ; avec les apôtres, qu’elle a accompagnés jusqu'à Pentecôte, au point de se trouver avec eux lors de la venue de l’Esprit.

Unis pour la mission : « Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé ». L’unité trinitaire n’est pas clôture sur soi, fût-il de nature divine : elle est irradiation d’amour, diffusion de la vérité, torrent fécond de vie éternelle. L’Esprit Saint est particulièrement à l'œuvre, Lui le Consolateur et le Défenseur, porteur de paix, de sagesse, de pardon, de courage, d’intériorité, de don de soi… « Nous ne pouvons reconnaître l’Esprit que dans ses effets. [...] L’Écriture ne décrit jamais l’Esprit Saint en soi ; elle ne parle que de la manière dont il vient vers l’homme et dont il se différencie des autres esprits » (Le Dieu de Jésus Christ, 1977). Ces esprits d’orgueil, de violence, de mensonge, de blasphème, nous les voyons triompher sur la scène de l’histoire et tenter de nous persuader qu’ils ont pris le dessus et qu’ils auront le dernier mot. Mais Marie est là, femme de foi que nul mystère n’a effarouchée, que nul échec n’a découragée, que la croix n’a pas terrassée ni la victoire de Pâques enorgueillie. Nul doute que sa prière a accompagné les Douze et l’Église naissante dans son émergence et son déploiement missionnaire. Aujourd’hui encore, Elle veille sur l’Église et prie pour son unité. Nous aussi sommes appelés à prier, à offrir et à souffrir pour l’Église, sa fécondité, sa pureté, son unité menacée par les slogans et les loups déguisés en bergers.

Vierge Sainte, gardez-nous unis dans l’amour du Christ, seule source de vie et de vérité ! Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 26 mai 2022

Ascension / Année C

Ac 1,1-11 / He 9,24-28 ; 10,19-23 / Lc 24,46-53
Uriage-Vizille

Avez-vous noté le ton souverain avec lequel Jésus Christ parle aux Siens, au moment de les quitter ? Nous fêtons l’Ascension, le « jour où Il fut enlevé au ciel », jour de Son départ, physique, de cette terre, jour qu’Il a préparé par des paroles pleines d’autorité, comme le sont les commandements de Dieu. Avec quoi, comment nous quitte Jésus ?

Il nous quitte avec une catéchèse : « après avoir, par l’Esprit Saint, donné Ses instructions aux Apôtres qu’Il avait choisis » ; « c’est à eux qu’Il S’est présenté vivant après Sa Passion ; Il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, Il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu ». A travers les apôtres, l’Église est dépositaire, jusqu'à la fin des temps, de l’enseignement de Jésus, c’est-à-dire de la révélation des mystères, des réalités divines que l’humanité n’aurait pu trouver sans un secours et une intervention de Dieu. Cet enseignement concerne la personne même de Jésus Christ Ressuscité (« Il S’est présenté vivant après Sa Passion ») : donc il est action de l'Esprit Saint, dont la principale mission est de donner Jésus au monde (« après avoir, par l’Esprit Saint, donné Ses instructions »). Cet enseignement concerne des sujets de la plus haute importance : « Il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu », c’est-à-dire de la vie éternelle, du paradis, du salut, et donc des moyens pour y parvenir (baptême, prière, partage, conversion, etc.). Le départ de Jésus signifie qu’Il fait pleinement confiance à Son Église, fondée sur la foi des apôtres, pour comprendre, approfondir, transmettre et proclamer ces réalités invisibles donc essentielles.

Il nous quitte avec des commandements : « Au cours d’un repas qu’Il prenait avec eux, Il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père » ; « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de Sa propre autorité ». Jésus n’est pas un rêveur bohème, un adepte inoffensif de la non-violence, un prophète particulièrement bien inspiré : Il est le Seigneur, le Sauveur, le Messie, le grand prêtre de l’alliance nouvelle et éternelle, le Roi qui viendra juger le monde, Celui qui est UN avec le Père et, avec Lui, nous envoie l'Esprit Saint. Ses ultimes propos avant Son départ physique sont donc emplis de gravité et de majesté : parce qu’Il est Dieu, Il est Celui qui connaît le mieux Sa créature, qui sait quel est son bien véritable et qui a donc le droit de Lui prescrire la route de la foi qui, seule, rendra chacun heureux. En nous quittant, le Seigneur ne nous laisse pas un vide que nous pourrions remplir avec nos slogans, nos consensus ou nos bonnes idées : Il nous demande d’être là où l'Esprit Saint pourra nous prendre, nous combler, nous vivifier, comme les apôtres.

Il nous quitte avec une promesse : « Il déclara : ''Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche'' » ; « vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ». Quand Dieu promet, Il tient : Pentecôte, dans 10 jours, sera donc l’événement attendu dans la foi par 12 hommes que l'Esprit Saint va consacrer apôtres, colonnes de l’Église, témoins, martyrs. Et ils ont reçu parce qu’ils avaient attendu ! Dieu a pu les combler parce qu’ils ont cru dans Ses promesses. L’Ascension nous rappelle que Dieu ne nous laisse pas seuls, mais nous donne Son Esprit de sainteté en permanence et en abondance : y avons-nous assez recours ?

Il nous quitte avec un envoi : « Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ». Si Jésus Christ, l’Envoyé du Père, peut retourner auprès de Lui, porteur désormais d’une humanité ressuscitée, ce n’est pas parce que Sa mission est finie, mais parce que nous sommes établis en état personnel et communautaire de mission, perpétuellement, jusqu'à la fin des temps : en Son Nom, à Sa place, avec la même autorité, porteurs du même Esprit Saint, devenus fils du Père par l’adoption du baptême. Pas question de rester à regarder le ciel la bouche bée : la terre a soif de Dieu, elle aura besoin de tous nos efforts !

Il nous quitte avec une bénédiction : « Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, Il les bénit. Or, tandis qu’Il les bénissait, Il Se sépara d’eux et Il était emporté au ciel. Ils Se prosternèrent devant Lui ». Quelle merveille ! Quelle douceur ! Son dernier regard est pour ces 12 qui L’ont trahi mais qu’Il appelle Ses « frères », Son dernier geste est une bénédiction, Sa dernière pensée est pour nous ! Oui, l’Ascension nous dit la tendresse du Christ pour chacun de nous.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 17 avril 2022

PÂQUES

Ac 10,34a.37-43 / Col 3,1-4 / Jn 20,1-9

« Personne n’a été le témoin oculaire de l’événement même de la Résurrection et aucun évangéliste ne le décrit. Personne n’a pu dire comment elle s’était faite physiquement. Moins encore son essence la plus intime, le passage à une autre vie, fut perceptible aux sens. Événement historique constatable [...], la Résurrection n’en demeure pas moins, en ce qu’elle transcende et dépasse l’histoire, au cœur du mystère de la foi » : le Catéchisme, si nous le lisons attentivement, regorge de questionnements propres à faire grandir notre foi. Qu’est-ce que Pâques ?

Pâques est l'œuvre de Dieu, comme le soulignait abondamment la Lettre aux Colossiens : « Jésus de Nazareth, Dieu Lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance » ; « Dieu L’a ressuscité le troisième jour. Il Lui a donné de Se manifester » ; «  Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Lui-même L’a établi Juge des vivants et des morts ». Vous avez bien entendu : Dieu le Père est à la fois Celui qui a consacré Son Fils pour en faire un Christ, c’est-à-dire notre Messie, Celui qui a opéré la résurrection de l’humanité de Son Fils broyée par la mort, Celui qui a permis au Seigneur Jésus de Se montrer dans une chair victorieuse de la mort aux saintes femmes, aux apôtres, aux disciples d’Emmaüs etc., Celui qui envoie Son Église annoncer cette victoire anticipée sur tout péché et toute mort, et qui nous rend témoins — au besoin martyrs — de cette vérité essentielle et salvatrice. Tout cela est contenu dans le petit mot de Pâques, qui, vous le savez, signifie le « passage » de Dieu dans l’histoire de Son peuple pour le libérer de toute forme d’esclavage et abattre tous les pharaons.

Pâques est comme une fête sacramentelle, c’est-à-dire qu’elle est le signe, le moyen et le début de réalisation de la résurrection générale qui adviendra, en plénitude, au Jugement dernier. Cette résurrection, qui sera l’avènement, dans notre âme et notre corps, de la vie parfaite, absolue, éternelle, qui est pour l’instant le propre de Dieu, nous l’anticipons, l’expérimentons et même la goûtons par les sacrements : « vous êtes ressuscités avec le Christ [...] ; vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu ». Lorsque les chrétiens célèbrent les sacrements, ils « reproduisent par des symboles, comme en peinture », Sa mort et Sa résurrection, et Lui « les renouvelle, les remodèle et leur fait partager sa propre vie » (Nicolas Cabasilas). Les sacrements de la Pâques nous introduisent directement dans un monde nouveau, où la vie divine peut se déployer sans obstacle, où la grâce peut opérer son œuvre de relèvement, de sanctification, de transfiguration de toute la Création et spécialement de l’homme qui en a été constitué comme le gardien, le jardinier et l’intendant. « Le baptême donne d’être, et tout simplement de subsister, selon le Christ [...] ; l’onction du chrême parachève celui qui vient de naître en lui infusant l’activité correspondant à une telle vie. La divine Eucharistie garde et maintient cette vie et cette santé » (Nicolas Cabasilas).

Pâques nous invite à vivre d’une manière renouvelée, anticipant prophétiquement la Résurrection, car, « quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire ». Oui, si notre célébration de Pâques n’était pas habitée par la foi en la Résurrection, alors elle serait vide de sens ; et si notre foi ne fait pas de nous des hommes et des femmes nouveaux, elle est absurde et inutile : il est donc logique, nécessaire, vital, que la fête de Pâques nous rende capables et désireux de vivre en fils et filles de la résurrection. « De quelle façon vivons-nous en Dieu : nous avons transposé notre vie de ce monde visible vers le monde invisible, non en changeant de lieu, mais en changeant d’existence et de vie » (Nicolas Cabasilas). Comme le demandait saint Paul, « recherchez les réalités d’en haut [...] ; pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre ». Laissez de côté ce qui n’en vaut pas la peine, la course au profit, au pouvoir, l’idolâtrie de l’apparence, le bruit permanent des réseaux dits sociaux qui tiennent plus du bourdonnement des mouches que de la parole échangée… Laissez de côté ce qui vous empêche de penser, de reprendre souffle, de prier, d’être vous-mêmes, de donner gratuitement, de recevoir gratuitement, de faire confiance, de pardonner, d’aimer !

Qu’est-ce que Pâques ? Laissons la parole à la Liturgie byzantine : « Le Christ est ressuscité des morts ; par Sa mort Il a vaincu la mort, aux morts Il a donné la vie » (Tropaire de Pâques).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 16 avril 2022

VIGILE PASCALE / Année C

Gn 1,1-2,2 + Ps 32 / Ex 14,15-15,1 + Ex 15,1-18 / Is 55, 1-11 + Ps 29 / Ez 36,16-17.18-28 + Ps 50 / Rm 6,3-11 / Ps 117 / Lc 24,1-12

Le feu a été rallumé, le chant de victoire (l’Exultet) a été entonné, l’eau attend d’être consacrée pour les baptêmes du temps pascal, sept semaines s’ouvrent devant nous, avec leurs alleluia multipliés et le renouvellement de l’envoi de l’Esprit à Pentecôte…

Pourquoi la liturgie nous fait-elle repasser toutes les étapes de l’Ancien Testament ? L’Évangile ne suffit-il donc pas ? Je répondrai avec saint Jérôme, qui « nous enseigne qu’il ne faut pas étudier seulement les Évangiles, [ni] seulement la tradition apostolique présente dans les Actes des Apôtres et dans les Lettres [...]. En effet, l’Ancien Testament est tout entier indispensable pour pénétrer dans la vérité et dans la richesse du Christ. Les pages évangéliques elles-mêmes l’attestent : elles nous parlent de Jésus comme d’un Maître qui, pour expliquer Son mystère, recourt à Moïse, aux Prophètes et aux Psaumes. [...] Plus radicalement, c’est seulement à la lumière des “figures” vétérotestamentaires qu’il est possible de connaître en plénitude le sens de l’évènement du Christ qui s’est accompli dans Sa mort et dans Sa résurrection » (Lettre Apostolique Scripturae Sacrae Affectus, 2020). Autrement dit : ce que nous célébrons ce soir est un aboutissement autant qu’un point de départ, l’accomplissement des promesses divines et de toute la révélation biblique. La Résurrection du Seigneur Jésus, si elle a surpris tout le monde, si elle est advenue à l’abri des regards, d’une manière mystérieuse, ineffable, n’en est pas moins le point d’orgue, le but, le sens profond et ultime de toutes les interventions de Dieu dans l’histoire de hommes.

Pourquoi Pâques est-elle liée au baptême ? « Nous avons donc été ensevelis avec Lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm). Être baptisé, c'est avoir vécu dans sa chair et dans son âme l'immersion dans la mort et l'éveil à la Vie. Baptisés, nous voici plongés dans l'océan infini de l'amour divin qui nous change, nous renouvelle, nous fait naître à la vie dans l'Esprit. Des baptêmes d'adultes, en cette nuit de Pâques, ont lieu dans le monde entier. Ils nous redisent la force des appels de Dieu dans une vie humaine, ils nous redisent l'importance vitale, l'actualité brûlante, l'efficacité réelle du baptême que nous avons reçu et avec lequel nous cohabitons parfois bien tièdement. Le baptême n'est pas une petite cérémonie familiale sans lendemain : par ce sacrement, Dieu Trinité investit une âme, l'adopte, la rend membre du corps de l’Église, la divinise par avance, la dispose à la résurrection, la rend apte à l'infini, à l'éternel, à l'absolu.

Seul Dieu pouvait triompher de la mort : le Seigneur Jésus, en ressuscitant au matin de Pâques, révèle à la fois Sa divinité et la raison ultime de Sa venue en notre chair, qui est de nous communiquer Sa victoire sur la mort et le péché qui y conduit. Quelles sont les premières pensées du Christ au matin de la Résurrection, quelle a été Sa prière ? Nul doute que tout était coloré par « l'union la plus étroite » avec Son Père : « mais, aujourd'hui, Il n'est plus seul ; en tant que chef de l'humanité rachetée, Il offre à Son Père tous les membres de Son corps mystique ». Cette nuit, « nous célébrons l'Agneau qui enlève les péchés du monde » (Pius Parsch), Celui qui, en étant dépouillé de tout, n’a laissé aucune prise à l’Adversaire, Celui qui, en acceptant la mort par fidélité à Sa mission, à Son Être de Fils unique du Père, nous montre le chemin, nous ouvre une porte que nul ne pouvait franchir, nous libère de tous les péchés que nous Lui aurons remis en confession. La victoire de la résurrection, chantée de toutes les manières lors de la Vigile pascale, nous invite à laisser Dieu intervenir de manière décisive dans notre existence de chaque jour. Comme le recommandait Mère Teresa, « Surmontez le fini avec l’infini » ! Dieu seul peut combler une vie, donner sens à chacun de nos actes, triompher de nos impasses, féconder nos efforts, nos engagements et nos rencontres : notre joie pascale doit se faire contagieuse !

Pâques est la révélation de la grande promesse d’éternité faite par Dieu à l’humanité. Si nous voulons vivre en disciples du Ressuscité, c’est Lui qu’il faut porter à nos contemporains : « Les gens ont faim de Dieu. Quelle terrible rencontre [cela] serait avec notre prochain si nous ne lui donnions que nous-mêmes » (Mère Teresa). Oui, donnons-leur le Christ Ressuscité !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 15 avril 2022

Vendredi Saint

Is 52,13-53,12 / He 4,14-16 ; 5,7-9 / Jn 18,1-19,42

« Il est nôtre, ce corps sans vie qui gisait dans le sépulcre, mais qui a ressuscité le troisième jour et qui, au-dessus de toutes les hauteurs célestes, est monté jusqu'à la droite du Père tout-puissant. Si nous suivons la route de Ses commandements, et si nous n'avons pas honte de confesser tout ce qu'Il a payé pour notre salut dans l'abaissement de Sa chair, nous aussi serons élevés jusqu'à la participation de Sa gloire. Car ce qu'Il a annoncé s'accomplira de façon éclatante : ''Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux'' ». (Sermon de Saint Léon le Grand sur la Passion). Ces paroles, prononcées dans une basilique romaine il y a plus de quinze siècles, résonnent aujourd’hui avec force : en ce soir du Vendredi Saint, l’Église, partout dans le monde, ne célèbre pas le sacrifice de l’Eucharistie mais, en signe de deuil, vénère la croix sur laquelle l’Homme-Dieu est mort.

Les autels sont dépouillés, les croix ont été voilées, nous communierons avec des hosties consacrées il y a peu mais pas aujourd’hui, en ce jour de jeûne et de silence, nous sommes encore marqués par le chemin de croix vécu à l’heure de la mort du Christ… Mais nous ne célébrons pas la mort, nous ne valorisons pas la souffrance, nous n’oublions pas que Celui qui donna Sa vie sur la croix est le même qui nous a donné les commandements de la Loi nouvelle de l’Évangile, le même aussi qui, depuis Pâques, est ressuscité, vivant à jamais. Sa mort est l’aboutissement de toute une vie dévouée à l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, rythmée par des appels à la conversion, des pardons généreux, des guérisons pleines de miséricorde, des enseignements exigeants comme seul l’amour est exigeant.

La Passion que nous venons d’entendre n’est donc pas un morceau isolé de l’existence terrestre de Jésus, ni une sorte d’encart spécial dans le grand livre de la Bible. Elle condense toutes les souffrances, toutes les injustices subies par les justes depuis le commencement et jusqu'à la fin des temps : « c'est Lui qui endura bien des épreuves en un grand nombre de personnages qui Le préfiguraient : en Abel Il a été tué ; en Isaac Il a été lié sur le bois ; en Jacob Il a été exilé ; en Joseph Il a été vendu ; en Moïse Il a été exposé à la mort ; dans l'agneau Il a été égorgé ; en David Il a été en butte aux persécutions ; dans les prophètes Il a été méprisé » (Homélie de Méliton de Sardes sur la Pâque). De même que la liturgie de la Vigile pascale, demain soir, fera converger vers Jésus Ressuscité toutes les promesses de Dieu et tous les espoirs de l’humanité présents dans l’Ancien Testament, de même la Passion du Christ est un condensé de la souffrance de l’humanité broyée par la violence, et un condensé de la présence de Dieu au cœur même de nos ténèbres. Le Christ a porté toutes nos souffrances et tous les péchés de l’humanité, soyons-en certains ! C’est cela qui L’a écrasé, bien plus que les clous de la crucifixion.

En venant vénérer la croix, portons dans notre cœur le désir de sortir du péché et de réparer nos fautes ; portons aussi le fardeau de ceux que la violence a brisés, que l’échec a désespérés, que la faiblesse a enfermés dans l’impuissance et le dénuement. La croix de Jésus est une croix de vie, c’est-à-dire une croix de mort où le Seigneur de la Vie a choisi de S’étendre à notre place, pour manifester Son amour fidèle pour chacun d’entre nous, pour signifier aussi que rien ne peut nous séparer de l’amour du Père, même quand Il semble silencieux. « Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? Le bras puissant du Seigneur, à qui S’est-il révélé ? » : à ceux qui ne s’arrêtent pas à l’apparence, mais savent voir, à travers l’horreur de la croix, l’amour inconcevable d’un Dieu que rien n’arrête quand il s’agit de sauver ceux qui, sans Lui, seraient irrémédiablement perdus. « Il est nôtre, ce corps sans vie qui gisait dans le sépulcre, mais » il ressuscitera le dernier jour !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 14 avril 2022

JEUDI SAINT

Ex 12,1-8.11-14 / 1Co 11,23-26 / Jn 13,1-15

« Quand Lui-même a déclaré, au sujet du pain : Ceci est mon corps, qui osera encore hésiter ? Et quand Lui-même affirme catégoriquement : Ceci est mon sang, qui pourra en douter, et dire que ce n’est pas Son sang ? » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés). Autant dire que tout ce que nous faisons, ce soir, repose entièrement sur la parole de Jésus, Sa volonté, Son intention. En ce soir du Jeudi Saint, nous qui commémorons la dernière Cène,sommes appelés à rendre grâce au Seigneur Jésus pour les deux sacrements qu'Il institua au cours de ce repas pascal : l’ordination sacerdotale et l’Eucharistie.

Mardi soir la Messe chrismale a rappelé la promesse du Seigneur : « Vous serez appelés Prêtres du Seigneur ; on vous dira Servants de notre Dieu », et nous a invités, nous qui avons été ordonnés prêtres, à redire avec confiance et humilité : « le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle », donner « l’huile de joie ». Oui, vraiment, le prêtre est ordonné, consacré avec le saint-chrême pour donner les sacrements et, à travers eux, la vie divine elle-même. L’onction du baptême, qui fait des créatures de Dieu des enfants de Dieu ; l’onction de la confirmation, qui fait des enfants de Dieu des adultes dans la foi, témoins, membres actifs de l’Église, missionnaires et apôtres ; l’onction de l’huile des malades, qui chasse des cœurs meurtris par la souffrance la peur, la colère, le désespoir, le repli sur soi. Consacré par Dieu même, le prêtre a pour mission de consacrer les croyants, de faire grandir cette consécration par les sacrements de l’Eucharistie et du pardon, pour qu’à leur tour, les croyants consacrent à Dieu ce monde à travers leurs choix, leurs activités et leurs relations de famille, de travail, de société… Immense mouvement de sanctification de l’humanité, du temps et de l’univers dont nous célébrons aujourd’hui la source : Jésus Christ.

Ces dernières semaines, nous avons vécu, par procuration médiatique, les horreurs de la guerre, et il n’est pas une violence, pas une injustice de notre monde qui ne vienne frapper à notre porte. Que fait Dieu contre le mal ? Une promesse : « Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur ». Dieu aura le dernier mot, Dieu fermera la bouche à tous les pharaons qui se pensent tout-puissants et hors d’atteinte de la justice divine : à l’image de la tour de Babel, rien de ce qui s’élève contre Dieu et Sa parole d’amour et de vérité ne tiendra. Mais en attendant ? L’Évangile nous montre comment le Christ lutte contre le mal : « alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre Ses mains, qu’Il est sorti de Dieu et qu’Il S’en va vers Dieu, [...] Se mit à laver les pieds des disciples ». Quel renversement ! Jésus essaie de guérir les ambitions et la cupidité de Judas en lui montrant l’exemple, en le ramenant à l’impératif du service, en lui donnant la clef du bonheur, de la fécondité spirituelle, de la vérité de la foi : le dépouillement intérieur, qui fait tomber tout orgueil, tout appétit de puissance, tout désir de paraître et de s’affirmer. Certes Jésus ne choisit pas la facilité, refusant de lutter par le mal contre le mal… Il va y laisser Sa vie mais c’est le seul chemin, pour Lui comme pour nous.

L’ultime réponse du Christ au péché, c’est le don de Sa vie, de Son Corps et de Sang, de Sa présence dans l’Eucharistie, présence tellement forte qu’on la nomme « réelle ». Comment ne pas rendre grâce pour ce mystère ? Et tant pis si nous ne comprenons pas tout en cette vie, au Ciel tout nous sera manifesté en plénitude — à condition que nous y ayons cru ici-bas. « L’Eucharistie, surtout dans cette période si difficile, ne peut être laissée aux marges de notre existence mais doit être remise, avec encore plus de force, au centre de la vie des chrétiens. L’Eucharistie n'est pas seulement le sacrement dans lequel le Christ est reçu [...], mais est l'âme du monde et le pivot autour duquel converge tout l’univers. En définitive, l'Eucharistie est pour le salut du monde, pour la vie du monde » (cardinal Gualtiero Bassetti, archevêque de Perugia).

« Quand Lui-même a déclaré, au sujet du pain : Ceci est mon corps, qui osera encore hésiter ? » : Seigneur, nous ne doutons pas de Ta parole, mais nous mettons notre foi dans Tes promesses ! Tu es là, au milieu de nous, et Tu nous guideras jusqu'à Toi.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 10 avril 2022

Rameaux / Année C

Lc 19,28-40 / Is 50,4-7 / Ph 2,6-11 / Lc 22,14-23,56

« Un sage conseiller est le bonheur des rois » (Pompée, Corneille) : on connaît des rois, ou des présidents, qui devraient choisir de nouveaux conseillers ! Peut-être ceux-ci pourraient-ils ouvrir leurs yeux aux souffrances qu’engendrent la guerre et l’injustice… La vérité ou la mort : tel est le choix proposé par la liturgie de ce jour. Après 5 semaines de Carême où Jésus, par la voix de l’Église, nous a fortement invités à faire la vérité dans notre vie humaine et chrétienne, nous le voyons confronté au mensonge des enthousiasmes sans lendemain, Lui qui vient apporter la Vérité à l’humanité.

Le premier Evangile : au début de notre messe, dans la joie de célébrer Jésus et de commencer ensemble la Semaine Sainte, nous avons proclamé la Bonne Nouvelle de l'entrée de Jésus à Jérusalem en chantant « hosanna », ce qui veut dire « Seigneur, sauve ! ». Ici, la joie et la louange sont comme la conclusion des trois années de ministère public de Jésus, années pendant lesquelles Il a prêché, béni, guéri, pardonné... Les miracles ont accompli leur rôle : ils ont préparé le cœur des hommes à célébrer Celui qui en est l'auteur, le Fils unique du Père, Jésus le Miséricordieux. « Béni soit Celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur ! » Mais cette foule se retournera contre Lui, comme notre monde matérialiste est tenté de délaisser Dieu pour se tourner vers les idoles de l’argent, du pouvoir, de la guerre ou du plaisir...

Que représentent ces rameaux que nous avons tenu en main au début de cette messe ? Nous avons processionné avec eux, nous les emmènerons chez nous, signes verdoyants de la nouveauté de l'Evangile, de la vie divine reçue dans l'Eucharistie, de la démarche de pardon que nous aurons accepté de faire pour nous préparer aux fêtes de Pâques. Quelle vérité aura ce signe s'il ne correspond pas à un acte de foi personnel, à un moment d'une vie en Église plus régulière ? Que ces rameaux nous aident à nous tourner résolument vers Celui qui seul peut nous sauver de la mort et du péché ; qu'en les installant chez nous, nous (re)mettions Dieu au centre de nos préoccupations, de nos priorités, de nos choix, de notre vie.

Pour cette entrée dans la Semaine Sainte, nous avons donc la joie de l’entrée de Jésus à Jérusalem et le signe des rameaux. Mais attention ! Rien de tout cela ne tiendra la route sans une foi vivante en Jésus, sans accomplir Sa volonté, sans vivre Son pardon. Cela implique, si l’on est chrétien, de venir se confesser.

Pourquoi se confesser avant Pâques ? « Parce que le Seigneur en a besoin » : de quoi a-t-Il besoin ? De nous, bien sûr ! De notre réponse de foi, libre et aimante ; de notre intériorité et de notre action ; de nos enthousiasmes mais surtout de notre fidélité quotidienne ; de nos choix, de nos engagements, de notre témoignage, de notre réflexion, de nos relations, de nos familles, de notre société… Il a besoin de nous donner une grâce de réconciliation, de nous dispenser Son pardon, et Il le fait par un sacrement spécial, la confession. Pourquoi se confesser avant Pâques ? Parce que nous en avons besoin ! Dans notre vie, rien ne doit, et rien ne pourra, se construire sans Dieu : plaçons-Le au cœur de notre existence, « parce que le Seigneur en a besoin » pour les transformer, les purifier, les fortifier, les sanctifier… Dieu ne nous sauvera pas sans nous ! Seule une démarche personnelle, une confession sincère, pourra nous libérer du fardeau du péché, nous fortifier contre la tentation, nous rendre la paix du cœur, nous donner le courage et la joie de poser des gestes de réconciliation (en famille, entre voisins, au travail…), de rompre avec de mauvaises habitudes, de renouer avec la prière, de sortir de l’égoïsme qui enferme, tous efforts dont nous connaissons la nécessité mais que nous repoussons sans cesse.

Nous allons donc revenir chez nous, porteurs de ces rameaux mais aussi, j'espère, de ce qu'ils impliquent : la foi en Jésus Christ mort et ressuscité pour chacun de nous. Nous aurons reçu, don infiniment plus précieux, le Corps du Christ en communion ; nous ferons, si nous voulons être cohérents avec nous-mêmes, une démarche pour nous confesser et retrouver ainsi une pleine communion avec Jésus qui nous aime et a livré Sa vie pour nous. Alors Pâques sera ce qu'elle doit être : la grande fête de notre future résurrection, aux côtés du Christ vainqueur de la mort.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 13 mars 2022

2ème Dimanche de Carême / Année C

Gn 15,5-12.17-18 / Ph 3,17-4,1 / Lc 9,28-36

Une lueur d’espérance pour traverser les ténèbres de la Passion, une lumière dans notre obscurité : voilà ce que le Christ entend offrir à Ses disciples les plus proches, voilà ce qu’Il nous propose aujourd’hui. Dans les Évangiles, la Transfiguration de Jésus fait référence à deux événements fondateurs : comme au Baptême dans le Jourdain, la voix du Père Se fait entendre et le Saint-Esprit Se manifeste (autrefois par la colombe, maintenant par la nuée) pour désigner le Fils de Dieu à la foi des disciples ; dans la Transfiguration, la Pâque de Jésus est prophétiquement anticipée. À l’horizon, se dessine la Transfiguration définitive du Corps de Jésus Christ par Sa résurrection : le Corps de Jésus, humain, fragile, mortel, entre dans les splendeurs éternelles du paradis. À cet événement fait encore référence la 2ème Lettre de saint Pierre (2P 1,16-18), émerveillée de la « grandeur » et de « la Gloire magnifique » révélées aux apôtres ce jour-là. Événement tellement insaisissable, dans sa grandeur, que la liturgie le propose à notre méditation deux fois par an : le 2ème dimanche de Carême et le 6 août. Mais qu’en retenir aujourd’hui ?

Tout d’abord, la vision sur la montagne nous permet de comprendre l'identité pascale de Jésus. « Pendant qu’Il priait, l’aspect de Son visage devint autre, et Son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec Lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de Son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Dans la Transfiguration, est rendue évidente la dignité du Christ comme Seigneur du monde et de l'histoire, accomplissant en Sa Personne toute la révélation (la Loi et les prophètes). Jésus Christ est le Messie désigné par les prophètes et attendu par le peuple d’Israël, Il est le nouveau Moïse qui donne la Loi nouvelle des Béatitudes, Il est le nouvel Élie qui ressuscite les morts. Il est plus que cela : la clef de compréhension des Écritures, Celui qui révèle à l’humanité la totalité du dessein divin de salut. Il est le Rédempteur, qui va offrir Sa vie sur l’autel de la croix et, passant de la mort à la vie, ouvrir les portes de la vie éternelle à tous ceux qui auront cru en Lui. Notre foi nous pose la question : qui est Jésus pour nous ? Est-Il notre seul Sauveur ?

« Une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix Se fit entendre : ''Celui-ci est mon Fils, Celui que j’ai choisi : écoutez-le !'' » La bénédiction que le Père prononce pour et sur le Fils nous est destinée puisque, par le baptême, nous sommes devenus par adoption fils et filles de Dieu, entrant ainsi dans le Corps Mystique de Jésus, l’Église. Puisque le Christ est la Tête de l’Église et nous les membres de Son Corps, alors la Transfiguration nous concerne la glorification de la Tête préfigure la nôtre : en voyant la splendeur du Christ Transfiguré, nous entrevoyons notre propre avenir. Chrétiens, sommes-nous vraiment fils et filles de la bénédiction que Dieu veut adresser à toute Sa Création ? Sommes-nous signes de la Transfiguration qui attend l’humanité ? Sommes-nous des témoins de la Résurrection : celle du Christ, déjà accomplie, la nôtre, qui est en germe et se développe grâce aux sacrements par lesquels la vie divine est réellement communiquée ?
 
La Transfiguration est comme une explosion de lumière : un peu comme si les apôtres voyaient tout un coup le soleil en face ! D’où leur stupeur, leur effarement, leur impuissance : comme soutenir la vue de Dieu qui manifeste, pendant quelques instants, Sa gloire, Sa présence totale ? Mais la lumière, dans la Bible, n’est pas toujours synonyme d’éblouissement : est la première des créatures de Dieu (« Dieu dit : "Que la lumière soit", et la lumière fut » Gn 1,3), car la séparation entre la lumière et les ténèbres est la condition préalable à l'appel de toutes choses à l’existence. Jésus est notre lumière, Il nous permet de voir le beau, le vrai, le bien ; Il chasse les ténèbres de la peur et de la haine. La Bible se termine, avec le Livre de l'Apocalypse, par la manifestation de la cité sainte, la Jérusalem céleste, dont Dieu lui-même est la lumière : « Il n'y aura plus de nuit, et ils n'auront plus besoin de la lumière d'une lampe ni de la lumière du soleil parce que le Seigneur Dieu les éclairera. Et ils régneront pour les siècles des siècles » (Ap 22,5). Ici la lumière est symbole d’une présence de Dieu, à la fois rassurante, omniprésente, définitive, éternellement porteuse de vie.

Transfiguré, le Christ annonce Son passage par la mort mais aussi Sa condition divine qui Lui permet une victoire sur Sa mort et notre mort. Dans notre monde troublé par la guerre, Dieu propose aux hommes, inlassablement, Sa lumière qui seule nous permettra de refuser le mensonge, de rayonner notre foi, de faire de notre existence d’ici-bas la préparation de l’éternité.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 6 mars 2022

1er Dimanche de Carême / Année C

Dt 26,4-10 / Rm 10,8-13 / Lc 4,1-13

« Frères, que dit l'Écriture ? » Excellente manière de commencer le Carême : nous demander ce que dit, ce que nous dit la Parole de Dieu. Aujourd'hui la Parole de Dieu nous parle de la force, non pas celle des armes qui se déploie dans toute sa cynique brutalité contre le pauvre peuple ukrainien, mais la force de la prière, de la foi et de la générosité.

La force de la prière : celui qui « invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». Jésus va au désert « durant 40 jours, tenté par le diable », comme le peuple d'Israël qui erra 40 années, tenté par le retour en arrière, l'esclavage d'Égypte, la rébellion contre Dieu et Moïse Son représentant. Jésus partage volontairement le sort de Son peuple et, à travers lui, de toute l'humanité : Il est confronté à notre faim, notre désir de pouvoir, notre soif de miracles. Le diable suggère : « dis à cette pierre qu'elle devienne du pain », et ainsi Jésus Se mettrait à Son propre compte, ne dépendant plus de Son travail, de Ses contemporains, ni de la Création. Le diable insiste : « je Te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes », ce qui permettrait à Jésus d'emporter par la force l'adhésion des peuples, et de répandre la Bonne Nouvelle sans rencontrer les contradictions du dialogue. Enfin le diable va au bout de sa logique tordue : « jette-Toi du haut du pinacle du Temple » ! Force Dieu à intervenir, à faire le miracle éclatant qui va convaincre les foules d'un coup, les fasciner, leur prendre leur liberté... Fais-en des esclaves, et mets le Père à Ton service ! Mais Jésus refuse fermement, car Il est constamment relié au Père par une prière profonde, confiante, une prière qui est écoute de la volonté du Père — car l'enjeu est toujours : « si Tu es Fils de Dieu ». Jésus ne cesse d'être Fils, par et grâce à Sa prière.

La force de la foi : « Cette Parole, c'est le message de la foi que nous proclamons ». L'Évangile nous dit, à toutes ses pages, le besoin fondamental de l'homme : croire ! Non en quelque chose, comme s'il suffisait d'avoir des "valeurs" pour trouver un sens à sa vie ; non en quelque chose, comme si la foi se résumait à une liste de concepts à comprendre ou de recettes à apprendre : en Quelqu'un, Celui à qui nous pouvons confier notre vie, notre unique et trop courte vie sur terre, Celui qui seul peut nous donner une vie sans fin, la vie éternelle. « Si tu crois… » : il faut choisir, ce qui n'est possible que si l'on connaît et surtout si l'on aime. Notre foi est un choix capital : accueillir, écouter, imiter, aimer un Vivant, le Seigneur Jésus Christ, « que Dieu Son Père a ressuscité des morts ». Le signe des cendres, qui a ouvert notre Carême mercredi, était significatif de ce choix : les cendres sont à la fois le résidu d'une combustion, donc le symbole de ce qui est mort et qu'il faut évacuer, et un possible fertilisant, ce qu'il faut jeter en terre pour que pousse une vie nouvelle, encore invisible mais bien réelle. Notre foi, éclairée par la Parole de Dieu, doit nous conduire au discernement pour rejeter ce qui nous entrave et rechercher ce qui nous fera porter du fruit.

La force de la générosité : « tous ont le même Seigneur généreux envers tous ceux qui l'invoquent », et donc nos gestes de partage ne seront nullement des exploits dont nous pourrions nous enorgueillir, mais des actes de justice. Le Carême n'a pas le monopole du partage, mais il nous rappelle utilement que la charité en acte est une dimension permanente de notre vie de foi. Toute la Bible nous crie que le pauvre, le malheureux, l'isolé, est notre frère, et que Dieu compte sur nous pour que règne ici-bas une équité qui serait comme un reflet de la justice divine. « Dieu est attentif au cri de celui qui est dans la misère mais en retour demande à être écouté : Il demande justice pour le pauvre, l'étranger, l'esclave. Pour vivre de la justice, il est nécessaire de sortir de ce rêve qu'est l'autosuffisance, de ce profond repliement sur soi qui génère l'injustice » (Benoît XVI). Le Carême signifie clairement le lien entre la prière et les sacrements d'une part, et nos efforts en vue d'une société où chacun aura sa place, qu'il soit paysan du Tiers-monde, enfant à naître, retraité sans pension, Ukrainien tremblant sous les bombes…

Que la Parole de Dieu nourrisse donc les forces de chacun d'entre nous, de nos paroisses, de nos familles ; qu'elle éclaire les choix de société qui se présentent devant nous ; qu'elle donne à notre Carême sa pleine dimension, une marche vers la sainteté et la vie éternelle, en Église, sans s'effrayer des déserts à traverser, sur les pas mêmes de Jésus. Car Il est là, vraiment présent.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 2 mars 2022

Cendres

Jl 2,12-18 / 2Co 5,20-6,2 / Mt 6,1-6.16-18

« Accorde-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement, par une journée de jeûne, notre entraînement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l'esprit du mal », demandait l’oraison d’ouverture. Voici que nous vivons un Carême de guerre, et les mots de « combat spirituel » et de « lutter contre l'esprit du mal » prennent pour vous comme moi, j’en suis sûr, une tonalité toute particulière. Dans ce combat, les textes du jour sont comme une boussole à ne pas quitter des yeux ; mais comme nous les connaissons (trop?) bien, je vous propose d’élargir le regard sur les Evangiles de cette semaine. 4 dialogues se présentent à nous.

Lundi : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » — « va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; [...] puis viens, suis-moi. » En premier, donc, dans notre chemin de Carême, la certitude de la Bonté de Dieu, sur laquelle nous pouvons tout miser : non pour l’emprisonner à notre service, mais en Le suivant où qu’Il aille (et nous savons que Son chemin passe par la croix) ; non pour faire des choses spirituelles comme on accumulait les bons points, mais en laissant l’Esprit nous délivrer de nos péchés, nous dépouiller de nos fausses richesses, nous désencombrer de nous-mêmes. Préparons-nous à Pâques, c’est-à-dire à la vie éternelle, en faisant grandir dans notre cœur cette certitude, née de l’expérience, de l’infinie bonté de Dieu qui n’est pas faiblesse mais bienveillance aimante pour chacun de nous, personnellement, et chaque jour.

Mardi : « Voici que nous avons tout quitté pour Te suivre » — « Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers. » Pierre a lâché ses filets pour suivre Jésus, mais il n’a pas encore tout quitté : il lui reste pas mal d’illusions sur lui-même, que la vie avec Jésus se chargera de dissiper peu à peu. Pensons spécialement à la Passion, qui va révéler à Simon-Pierre à la fois sa grande faiblesse, sa profonde affection pour son Maître, et surtout l’immense miséricorde de Jésus. C’est quand il comprend qu’il faut cesser de vouloir être le premier qu’il devient réellement le premier des apôtres, porte-parole du groupe des 12, pierre d’unité pour l’Église. Demandons au Seigneur, dans notre chemin de Carême, de savoir quitter les « bonnes places » où nous nous sommes installés pour vivre uniquement de la miséricorde de Dieu.

Vendredi : « Pourquoi, alors que nous [...], nous jeûnons, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » — « Des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront ». Jésus invite à sortir de la comparaison, même et surtout dans l’ordre spirituel : regarder ce que fait le voisin, comptabiliser ses mérites et démérites, jalouser ou mépriser l’autre conduit infailliblement à la stérilité. Notre Carême n’est pas fait pour nous faire valoir aux yeux des autres, ni, pire encore, aux nôtres ! Le sens de notre jeûne n’est donc pas de l’ordre de la prouesse ni de la paresse, mais de l’absence : le Christ, « l’Époux », nous a été enlevé, mis à mort sur la croix, ressuscité puis monté au ciel, c’est-à-dire absent physiquement. Seule la foi permet de voir Jésus, c’est-à-dire pour ici-bas, de croire qu’Il est vraiment présent dans Sa Parole, dans Ses sacrements, dans Son Église, mais aussi dans la rencontre avec les plus petits comme dans le silence de notre cœur. Le Carême est précisément là pour vivifier notre foi, en nous invitant à une relation plus intense avec la Parole de Dieu et le cœur à cœur de l’oraison (la prière), avec les sacrements, notamment la confession (la pénitence), avec les autres (le partage), et avec nous-mêmes, pour retrouver, par le silence et la sobriété, une respiration intérieure (le jeûne).

Samedi : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » — « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » Le Carême vient nous rappeler, par ses exigences, que nous ne sommes pas spontanément accordés à Dieu, et qu’il nous faut nous convertir en prenant au sérieux notre péché et surtout la capacité qu’a Dieu de nous en délivrer. Pourquoi Jésus est-Il venu parmi nous ? En d’autres termes, pourquoi fêtons-nous Noël ? Pourquoi Jésus a-t-Il donné Sa vie pour nous — pourquoi célébrer le triduum pascal ? Parce que Jésus sait que, sans Lui, « nous ne pouvons rien faire », ni être justes, ni nous convertir, ni être sauvés. Le Carême nous redit que la foi est combat, c’est-à-dire conversion permanente ! Nous voici revenus à la guerre : la seule qu’un chrétien devrait mener, c’est celle contre le péché — son péché.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 27 février 2022

8ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Si 27,4-7 / 1 Co 15,54-58 / Lc 6,39-45

« L’histoire, qu’on appelle avec raison la sage conseillère des princes » (Bossuet), n'a visiblement rien appris à certains... La guerre est là, dans notre Europe, et nous avons dans la bouche le goût amer de la défaite, de l’impuissance, du gâchis… Que faire ? La Parole de Dieu peut nous aider à voir plus clair.

Le tamis, le four et l’arbre : ce n’est pas une Fable de La Fontaine, mais les images employées par la 1ère lecture. « Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ; de même, les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos. Le four éprouve les vases du potier ; on juge l’homme en le faisant parler ». Le langage d’un homme, sa parole, doivent donc passer par un tamis, le tri du discernement ; par l’épreuve du four, qui vérifiera la poterie mal façonnée, laquelle se fendra et sera bonne à jeter : discernement et mise à l’épreuve du langage doivent le purifier de ses scories, propos inutiles, impurs, malfaisants, simples bavardages ou vraies médisances… La parole est aussi arbre donnant du fruit, c’est-à-dire concentré du bien que nous portons en nous, parce que nous l’aurons puisé dans le sol (en Dieu), avant de l’offrir aux autres. « Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : […] car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » : l’Évangile reprend l’image du fruit, savoureux ou pourri, pour qualifier ce qui réside dans notre cœur et que notre conversation fait ressortir, inévitablement. « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » : ils sont nombreux les imprudents ou les présomptueux, les gens dans le vent ou les spécialistes, les charlatans ou les idéologues qui prétendent nous guider, nous dire que faire et même que penser ! Balayons aussi devant notre porte : notre parole porte-t-elle en germe les guerres de demain, dans notre famille, dans notre paroisse, dans notre société ? Rivalités, médisances, parti-pris, lamentations stériles ou violence plus ou moins refoulée : rien de tout cela ne doit avoir sa place dans notre bouche, dans notre cœur, dans notre vie.

La persévérance ! « Soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue » : il est bon de réentendre cette parole, qui est conseil, appel, promesse. Conseil de ne pas nous laisser dérouter par les événements, décourager par l’injustice, briser par l’épreuve, ramollir ou endormir par notre péché. Appel à nous donner dans l’Église « à l’œuvre du Seigneur », l’annonce à temps et à contretemps d’un Évangile de justice et de paix adressé à tous sans exception ! Promesse qu’aucun effort, aucun engagement, aucun sacrifice, aucune souffrance ne seront perdus si Dieu en était la cause et le but. Notre parole doit donc dégager l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, pour que nos actes, à leur tour, révèlent ici-bas Celui qui appelle à la Vie et non à la mort, à la paix et non à la guerre, à la bénédiction et non à la malédiction. Jésus nous avertit de passer par cette « porte étroite », exigeante mais seule valable, et non par la voie royale des richesses, des honneurs et de la perdition : il s’agit de laisser le Christ faire de nous, qui croyons en Lui, des lumières dans l’obscurité.

La prière ! Pas de foi sans prière, soyons-en convaincus. « A la suite du pape François et en union avec les évêques de France, j’appelle les catholiques de France à prier pour les Ukrainiens et pour le retour de la paix en Ukraine, pour toutes les victimes de la violence aveugle que porte la guerre. Prions aussi pour le peuple russe tout entier, dans sa diversité. Dans notre prière, n’oublions pas les soldats, les familles qui seront endeuillées, les personnes qui seront blessées. N’oublions pas non plus les populations civiles et, parmi elles, les plus fragiles et les pauvres qui sont trop souvent les premières victimes des conflits. La responsabilité des dirigeants qui décident la guerre est immense à leur égard. [...] Que le Seigneur éclaire les gouvernants, convertisse les cœurs qui doivent l’être et soutienne tous ceux qui se mobiliseront pour restaurer la paix, le dialogue et la concorde entre les peuples. Qu’Il inspire aux évêques des différentes confessions les paroles et les gestes qui réconforteront et qui serviront le véritable esprit de paix » (Mgr Eric de Moulins-Beaufort, Président de la Conférence des évêques de France).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 6 février 2022

5ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Is 6,1-2a.3-8 / 1Co 15,1-11 / Lc 5,1-11

« La charge de répandre la foi incombe à tous les disciples du Christ, chacun selon sa part », disaient les Pères de Vatican II (Ad gentes). En ces temps difficiles pour notre Église en France et en Occident, il est bon de réentendre cet appel et d’en faire la source d’un dynamisme nouveau, animé par une certitude profonde. Ce dimanche, trois verbes  nous permettent de comprendre et de vivre cet appel : peiner, crier, tenir bon.

Les pêcheurs peinent : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets ». Ils ont peiné, parce qu’ils ont pêché (les poissons!) sans Jésus : symboliquement, ils étaient bien dans la nuit… Ils ont peiné, et ça n’était sans doute pas la première fois qu’ils revenaient bredouilles, amers, en se demandant si tout cela en valait bien la peine… Comme nous, quand notre métier ou notre situation de famille semblent ne plus avoir de sens, parce que nos efforts apparaissent vains ; et ce ne serait rien sans le péché (avec accent aigu cette fois!), qui vient alourdir notre barque, éloigner notre âme de la présence de Dieu, nous plonger dans l’obscurité intérieure. Oui, notre condition humaine est marquée par la fragilité, oui, l’échec est souvent présent dans notre vie : mais le Seigneur est là, qui nous encourage à « jeter les filets », de nouveau, et cette fois-ci avec Lui. Non que la foi amène la réussite : mais elle donne sens à nos actes et permet d’entendre les appels de Dieu au cœur même de nos peines.

Les anges crient : « L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ; les pans de Son manteau remplissaient le Temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de Lui. Ils se criaient l’un à l’autre : ''Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers ! Toute la terre est remplie de Sa gloire'' ». Le roi de Juda Ozias mourut en 742 [ou 740/736], après un très long règne (40 ou 50 ans), marqué, à la fin, par la lèpre qui le frappa après qu’il ait voulu s'attribuer les fonctions du sacerdoce en encensant un autel dans le Temple : ce qui a donné naissance à l’expression « mettre la main à l’encensoir ». Dans ce contexte, la proclamation de la sainteté de Dieu prend tout son sens : le vrai roi, le seul saint, l’unique devant qui hommes et anges doivent se prosterner, c’est Dieu ! Les anges crient-ils la sainteté de Dieu parce que les hommes ont de la peine à l’entendre ? L’histoire est riche de personnages puissants qui se prennent pour Dieu, qui veulent tout concentrer entre leurs mains, qui essaient de s’approprier le sacré, de l’utiliser à leur profit ou de tuer la foi pour que ne reste plus d’autre culte que celui du pouvoir en place… Mais c’est oublier que seul Dieu « remplit toute la terre de Sa gloire » ! Chrétiens, nous portons en nous le Nom du Christ qui seul est Saint, digne d’être adoré : nous sommes signes de contradiction, depuis 2000 ans, pour tous les Césars qui prétendent prendre une place qui n’est pas la leur. Signes d’espérance, aussi, car Celui que contemplent les anges, Celui dont ils crient la sainteté, aura le dernier mot : la vérité et l’amour, la justice et la paix, triompheront à la fin.

Les croyants tiennent bon : « Je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants ». Oui, Dieu aura le dernier mot : en attendant, pas question de s’endormir, de se décourager ou de se raidir. Dieu nous appelle à tenir bon en gardant l’Évangile. Le verbe « tenir bon », à ce mode-là, peut signifier : se dresser/se tenir, se comporter/se conduire, insister/persister. Saint Paul nous demande donc une attitude faite de droiture et de persévérance : un chrétien n’est pas censé être mou ou versatile, tournant à tous les vents de doctrine, timide devant les slogans du jour, muet quand il faudrait porter une parole libre et vraie quand prétendent s’installer des consensus douteux ou des évidences qui n’en sont pas… Et le tout non avec l’orgueil de ceux qui savent tout sur tout, mais comme un accueil permanent de la Bonne Nouvelle, cet Évangile par lequel Dieu Se révèle à nous tout en nous révélant pour quoi nous sommes faits, cet Évangile que nous ne nous sommes pas donné à nous-mêmes mais que nous avons reçu. Tenir bon, c’est accueillir continuellement Dieu dans sa vie, et partager à tous les grâces que cette rencontre avec Dieu aura fait germer dans notre cœur.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 30 janvier 2022

4ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Jr 1,4-5.17-19 / 1Co 12,31-13,13 / Lc 4,21-30

« Amen, je vous le dis » : quand le Christ introduit une phrase par ces mots solennels, une réalité importante va suivre. Importante, et dérangeante, soit parce que très exigeante (Amen, je vous le dis, quiconque n’accueillera pas le royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera jamais 18,17), soit parce que le Seigneur choisit de révéler ce que l’homme ne pouvait savoir (Amen, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive 21,32), soit parce qu’elle renverse les hiérarchies humaines en révélant un Dieu débordant d’un amour invraisemblable pour l’humanité (Amen, je vous le dis, il se mettra à son tour en tenue de travail, il les installera à table et il viendra les servir 12,37 ; Amen, je vous le dis, il n’est personne qui, ayant quitté, à cause du règne de Dieu, maison, femme, frères, parents ou enfants... 18,29 ; Amen, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis 23,43) — « Amen », ayant le sens de ce qui est vrai, solide, digne de confiance, sur quoi on peut s’appuyer, et même bâtir sa vie spirituelle. Ici Jésus emploie l’expression pour la première fois, parce qu’Il a bien conscience que ce qu’Il va dire va déplaire à Ses concitoyens. Cela ne L’arrête pas, car Il est venu dire à toute créature la vérité ultime de son existence sur terre, qui est le Royaume de Dieu ; Il est venu Se révéler comme le Messie tant attendu, mais qui va accomplir Sa mission d’une manière infiniment surprenante pour ceux-là même qui espéraient Sa venue ; Il est venu proclamer la Bonne Nouvelle, qui n’est pas une simple vérité dogmatique, mais une Personne : Lui, Jésus, « Chemin, Vérité et Vie ». Le chemin vers la vie passe par la vérité : sommes-nous ancrés dans cette vérité-là au quotidien ?

« Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé » : nous sommes en chemin dans cette vie, et nous ne comprenons pas tout… Parfois, nos incompréhensions nous découragent, notre marche s’arrête, et nous baissons les yeux faute d’entrevoir l’horizon… Dieu le sait, et nous prévient que, dans notre existence d’ici-bas, nous ne pouvons nous appuyer que sur Lui. Et saint Paul ajoute même que ce que nous recevons de Lui n’est rien par rapport à ce qui nous attend là-haut : non pour nous démobiliser, mais au contraire pour que nous ayons conscience que nos dons sont faits pour servir ici et maintenant, et servir en corrélation, en harmonie, en symphonie avec les dons des autres. Où en serions-nous si tout le monde voulait être pape ? Ou président ? Si, dans l’orchestre, tous prenaient leur partition pour l’absolu de la musique ? Il n’y aurait pas de mélodie, pas de nation, pas d’Eglise. Le Seigneur nous appelle donc à ne jamais laisser le secondaire prendre le pas sur l’essentiel, à ne pas permettre à l’accessoire de se faire passer sur l’unique nécessaire, à ne jamais oublier que, quels que soient nos talents personnels, le plus grand, « c’est la charité » : « s’il me manque l’amour, je ne suis rien », car « L’amour ne passera jamais ».

« La parole du Seigneur me fut adressée : ''Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations'' ». Quelle merveille ! Avant même que nous n’ayons été conçus, Dieu nous connaissait ! Avant que nous n’ayons accompli une seule bonne action, Dieu nous aimait ! Avant que nous ne Lui ayons répondu par notre foi, Dieu avait un projet de vie, de bonheur et de sainteté sur nous ! Sommes-nous assez conscients de l’immense privilège qui est le nôtre de savoir tout cela ? Combien ne se sentent pas aimés, nés du hasard et avançant à tâtons dans la pénombre, sans imaginer le chemin ? Et nous qui connaissons cette Parole du Seigneur, à nous personnellement adressée, nous ferions comme si cela ne changeait pas le sens, le but, le goût de notre vie ? Impossible ! Impossible non plus de ne pas partager cette Bonne Nouvelle, et d’en tirer les conséquences pour ces millions d’enfants qui n’ont pas le droit de naître parce que certains pensent valoriser la femme et libérer la société en érigeant le permis de tuer en socle d’une nouvelle civilisation. À ces petits aussi, Dieu a dit : « je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ». N’ont-ils pas le droit de l’entendre, cette Parole de vie et d’amour ?

« Amen, je vous le dis » : la foi en Christ est exigeante, comme l’amour ; comme la liberté.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 23 janvier 2022

3ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Ne 8,1-4a.5-6.8-10 / 1Co 12,12-30 / Lc 1,1-4 ; 4,14-21

Vous avez remarqué que nous avons repris le cycle des Évangiles selon saint Luc : en ce 3ème dimanche du temps ordinaire, nous sommes invités à prêter une attention toute particulière à la Parole de Dieu et à demander au Seigneur qu’elle porte en nous tous les fruits de grâce qu’Il en attend. Je commencerai avec une belle citation de l’Exhortation Apostolique post-synodale Verbum Domini (Benoît XVI, 2010) : « l’annonce de la Parole crée la communion et apporte la joie. [...] Il s’agit de la joie, comme don ineffable, que le monde ne peut donner. On peut organiser des fêtes, mais pas la joie. Selon l’Écriture, la joie est un fruit de l’Esprit Saint, qui nous permet de pénétrer dans la Parole et de faire en sorte que la Parole divine entre en nous en portant ses fruits pour la vie éternelle. En annonçant la Parole de Dieu dans la force de l’Esprit Saint, nous désirons communiquer aussi la source de la vraie joie ». Joie, donc, parce que la Parole de Dieu se décline dans notre vie de foi de bien des façons.

La Parole de Dieu nous appelle aujourd’hui : « Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur Lui. Alors Il Se mit à leur dire : ''Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre'' ». Si la Parole de Dieu nous installe dans un passé regretté ou nous projette vers un futur fantasmé, si elle nous enferme dans un cocon douillet ou nous échauffe l’esprit de cogitations extraordinaires, nous nous sommes trompés : ce n’est pas elle que nous écoutons, mais notre imaginaire, avec ses peurs et ses désirs. Aujourd’hui, Dieu Se donne par Sa Parole, mais comment ? Je ne sais pas — Lui sait, tout est là. Si je ne me laisse pas surprendre, saisir par elle, peut-être suis-je en train de me donner à moi-même ce que j’estime que Dieu devrait me donner — à moins que je n’attende plus rien pour aujourd’hui, si je pense que ce n’est pas pour moi que Dieu parle. Aujourd’hui Dieu Se donne : donc il me faut dresser l’oreille, ouvrir mon cœur, accueillir avec confiance et silence, être prêt et ouvert au surgissement de l’imprévu.

La Parole de Dieu nous tourne vers Dieu : évident, n’est-ce pas ? Pas si sûr : si Esdras et Néhémie ont besoin d’exhorter le peuple, c’est que la Parole de Dieu était négligée depuis longtemps : « Ce jour est consacré à notre Dieu ! La joie du Seigneur est votre rempart ! ». Quand nous venons à la messe, venons-nous d’abord écouter Dieu, Le bénir comme Esdras (« Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand »), Le recevoir, L’adorer dans Sa présence eucharistique réelle ? Sommes-nous tout entiers présents ou pensons-nous aux habits du voisins, à la hauteur des chants, au repas à préparer ? Et notre dimanche ? Est-il « jour consacré » à Dieu, c’est-à-dire qui consacre notre temps, notre semaine, notre quotidien, pour en faire le lieu de la grâce qui nous fait entrer dans l’éternité du Royaume ? « Jour consacré », qui nous consacre comme fils de Dieu, serviteurs, disciples, témoins de Jésus Christ Ressuscité ? La messe et les autres sacrements prennent toujours le temps de nous faire entendre une riche palette de textes bibliques : les subissons-nous passivement ou les laissons-nous nous dire Dieu, nous tourner corps et âme vers Lui ?

La Parole de Dieu nous envoie vers nos frères : « Chacun pour votre part, vous êtes membres de ce Corps ». Membres du même Corps du Christ qui est l’Église, donc appelés à l’unité (prions-nous pour cela en-dehors de la semaine consacrée à cela du 18 au 25 janvier?), appelés à remplir chacun sa tâche, selon la responsabilité reçue, sans jalouser ni usurper les charismes de l’autre (« Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner »), appelés à une solidarité, une fraternité, plus même : à un amour qui n’isole pas et ne sélectionne pas. Ainsi, dans l’Église, personne ne peut dire : « je ne fais pas partie du corps » ni « Je n’ai pas besoin de toi ». Nul n’est au centre, mais chacun doit pouvoir trouver sa place ; je ne décide pas qui doit faire partie de l’orchestre, mais j’ai ma partition à jouer, que nul ne jouera à ma place ; et la musique que nous serons capables de produire pourra attirer ceux qui ne sont pas là, et qui peut-être ont soif de prendre part à la symphonie des dons de Dieu.

Aujourd’hui, Dieu, nos frères : la Parole de Dieu est porteuse d’une triple joie. Mais elle ne germe que dans le silence de la foi : « Faisons silence pour écouter la Parole du Seigneur et pour la méditer, afin que, par l’action efficace de l’Esprit Saint, elle continue à demeurer, à vivre et à nous parler tous les jours de notre vie » (Verbum Domini).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 16 janvier 2022

2ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Is 62,1-5 / 1Co 12,4-11 / Jn 2,1-11

Une collection de détails, voilà ce que l'Évangile du jour semble livrer à notre réflexion : « on manqua de vin ; il y avait là six jarres de pierre ; chacune contenait deux à trois mesures ; il ne savait pas d’où venait ce vin »… Et j’en passe ! Que nous importe pour notre foi ? Les saintes Écritures voudraient-elles nourrir notre imagination en nous aidant à visualiser la scène, ses acteurs, ses répliques ? Oui, pourquoi pas ? Mais je pense qu’il y a davantage.

« La mère de Jésus était là » : pourquoi l’évangéliste, pourtant si avare de détails (et même n’hésitant pas à faire l’impasse sur le récit de la Nativité ou de l’institution de l’Eucharistie), se croit-il obligé de mentionner la présence de Marie, qu’il désigne, d’ailleurs, par sa seule maternité ? Cette présence de Marie, Mère du Christ, est rare, et lui permet une intervention décisive : elle a vu, elle intervient, elle en appelle à son Fils — mais pas n’importe comment. « Elle ne s’avance pas le front haut, elle parle sans s’afficher, elle ne dit pas audacieusement devant tous : ''Mon fils, je t'en prie, le vin manque, les convives sont mécontents, l'époux est humilié, montre ta puissance !'' [...] C'est confidentiellement que cette mère aimante s'adresse à son Fils tout-puissant. Elle ne met pas Sa puissance à l'épreuve, mais sonde Sa volonté » (saint Bernard de Clairvaux). Marie qui « sonde la volonté » de son Fils et Seigneur : elle était là pour cela, comme Abraham auprès de Dieu lorsque Celui-ci médite de détruire Sodome et Gomorrhe, cités de perdition. À chaque fois, le Seigneur rend le croyant intercesseur pour l’humanité : Abraham le Juste et Marie l’Immaculée, Abraham le Père des croyants et Marie Mère de l’Église. Marie nous apprend à voir, et à agir en fonction de ce que nous aurons vu ; elle nous enseigne l’intercession, prière humble qui porte les fardeaux des autres en s’ouvrant à la volonté de Dieu.

« Jésus dit à ceux qui servaient : ''Remplissez d’eau les jarres''. Et ils les remplirent jusqu’au bord » : détail qui nous importe peu, direz-vous ! Donc ce n’est pas un détail. Ils n’y vont pas de main morte : la quantité d’eau est énorme, et cela implique pour eux d’énormes efforts de transvasement : mais peu importe ! Ils sont spontanément entrés dans la générosité de Jésus, et imitent sans le savoir la surabondance de Dieu : souvenons-nous de la multiplication des pains (Mt 14,21 : « l'on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. Ceux qui avaient mangé étaient environ 5000 hommes » et Mt 15,38 : « ils ramassèrent, des morceaux qui étaient de reste, sept corbeilles pleines. Or ceux qui avaient mangé étaient 4000 hommes »). Pour nous, quel exemple de confiance ! Si nous ouvrons largement nos oreilles, notre cœur, nos mains, nous recevrons et diffuserons un amour divin dont la générosité, la fécondité, la gratuité nous étonneront toujours ! Si nous laissons Dieu remplir nos vies « jusqu’au bord », alors notre existence prendra un sens nouveau, une qualité, une saveur qui nous combleront ! Si nous prenons au sérieux la grâce de notre baptême, alors l’eau vive de l'Esprit Saint qui fait de nous des fils et des filles du Très-Haut débordera nos cadres trop étroits, nos timidités et nos tiédeurs, en dépit de notre faiblesse et de nos fragilités.

« Ceux qui servaient savaient bien d’où venait ce vin, eux qui avaient puisé l’eau » : ils servaient, donc ils savaient. Quelle leçon de vie à travers ce qui semble être un détail oiseux ! Le chrétien a la chance de connaître Dieu, Sa volonté, Son amour, Sa vérité : de cette connaissance doit naître le service, discret, responsable, fidèle, persévérant, humble car connu de Dieu seul et accompli par amour pour Lui, comme Marie et non pour la gloriole. « Or à qui le Seigneur commande-t-il de remplir les amphores ? Aux serviteurs assurément, [...] à ceux spécialement que Marie a tout d'abord renseignés en disant : "Faites tout ce qu'il vous dira" » (saint Bernard). Marie a comme préparé le cœur de ces serviteurs, que nul autre qu’elle ne regarde, pour en faire des porteurs de joie pour tous : de même l’Église, notre Mère, prépare notre âme par les sacrements pour nous rendre porteurs d’amour et de pardon, de justice et de paix pour le monde.

La présence de Marie n’est jamais un détail… Et c’est aussi vrai dans notre vie spirituelle. À Cana, « elle prit ainsi en pitié la confusion des gens, parce qu'elle était miséricordieuse, parce qu'elle était toute bienveillante. D'une fontaine de tendresse, que pourrait-il couler sinon de la tendresse ? Est-il étonnant, veux-je dire, que les entrailles de bonté produisent la bonté? Si quelqu'un conservait un fruit dans sa main toute une demi-journée, ne garderait-il pas le parfum du fruit tout le reste du jour ? [...] Nous le savons, cette Bonté [Jésus] a rempli son cœur avant ses entrailles, et quand elle sortit de son sein, elle ne quitta pas son âme » (saint Bernard) : qu’il en soit de même pour chacun d’entre nous.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 9 janvier 2022

Baptême du Seigneur / Année C

Is 40,1-5.9-11 // Tt 2,11-14 ; 3,4-7 // Lc 3,15-16.21-22

« Consolez, consolez mon peuple – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem » (Is) : en ce début d’année, Dieu ne nous abandonne pas à la morosité, mais nous propose Sa présence, dans la joie de Noël, une présence de Consolation qui vient redonner à notre cœur courage et force, paix et confiance. Cette présence consolatrice n’est pas une chose ou une idée, mais une personne, le Christ, dont nous fêtons aujourd’hui le mystérieux baptême. Quand la liturgie parle du « Baptême du Seigneur », elle désigne un acte exceptionnel par lequel Jésus Se manifeste aux yeux du monde comme l’Envoyé, le Christ, le Messie : nous sommes donc dans la même logique que Noël et l’Épiphanie.

« La grâce de Dieu s’est manifestée (Epephanê) pour le salut de tous les hommes. Elle nous instruit, afin que, renonçant […] nous vivions dans le temps présent, [...] attendant » (Tt) : dans ce passage très riche, saint Paul nous inscrit donc dans la continuité de la fête de l’Épiphanie., de la manifestation de Jésus Christ à l’humanité à travers les mages. C’est bien pour nous sauver que Jésus a pris notre humanité, pour nous sauver qu’Il nous donne les sacrements, à commencer par le baptême, pour nous sauver qu’Il donnera Sa vie sur la croix. Et tout cela n’est pas le fruit de nos efforts, de nos mérites ou de nos cogitations philosophiques, mais le don de l’amour gratuit, premier, de Dieu le Père. Qu’attend de nous notre Dieu ? Que nous recevions ce don avec confiance et le fassions grandir avec persévérance… Mais comment ? En nous laissant instruire par la Parole de Dieu, lui permettant d’exiger de nous les conversions et les progrès que Dieu attend ; en vivant l’aujourd’hui de Dieu, le présent de Sa présence, au lieu d’avoir l’œil dans le rétroviseur ou la boule de cristal. Mais comment vivre au présent de Dieu ? En sachant renoncer à ce qui nous enchaîne, nous paralyse, nous divise, nous salit, et en inscrivant chacune de nos journées dans l’attente de la rencontre avec le Seigneur. Tel est le double don de notre baptême.

« Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt). Les mots sont très forts : renaissance ou régénération (palingenesis) et renouvellement (anakainosis). Le mot de régénération est employé par Jésus en Mt 19,28 : « lors de la régénération du monde, lorsque le Fils de l’Homme siégera sur Son trône de gloire » ; il s’agit de restauration de la vie après la mort, en référence à la rénovation de la terre après le déluge, mais plus profondément de la restauration du monde qui doit avoir lieu après sa destruction, au Jugement dernier, et, au final, de la résurrection. Le mot renouvellement veut dire renouveau, rénovation, changement complet vers le meilleur, un nouveau mode de vie, opposé à l'ancien état corrompu : il indique une dimension morale. Notre baptême nous a plongés dans la vie divine, trinitaire, dans l’éternité du Royaume de Dieu, tout en nous soutenant dans notre marche d’ici-bas, dans notre lutte contre le péché, dans notre attente de la rencontre la plus importante de notre vie, puisqu’elle engagera toute notre éternité. Le sacrement du baptême nous fait renaître en permanence à la vie de Dieu, puisqu’il a ouvert en notre âme une porte par laquelle la grâce veut entrer à flots, pour faire de nous des femmes et des hommes nouveaux, libérés de toute peur, de toute haine, de toute collusion avec le mal.

« Jésus priait, le ciel s’ouvrit » (Lc) : comment ne pas voir le lien de causalité ? C’est parce que Jésus prie que le ciel s’ouvre, que la voix du Père peut être entendue par l’humanité, que l'Esprit Saint peut enflammer les cœurs, susciter la foi, conduire au salut. Chrétiens, nous sommes non seulement des disciples de Jésus Christ, mais Ses frères et sœurs, les membres de Son Corps qui est l’Église, les fils et filles de Son Père, les temples de Son Esprit Saint : prêtres, prophètes et rois de par notre baptême, notre vocation est aussi de prier pour que le ciel s’ouvre, que notre société désabusée et fragmentée puisse recevoir l'Esprit Saint qui renouvelle toute chose, qui chasse toute peur, démasque le péché, et donne l’unique nécessaire. Notre baptême ne nous condamne pas à être les spectateurs désolés du triomphe du matérialisme, du productivisme et de l’individualisme, tous ces mots en -isme qui, déguisés en « nouveaux droits », feront de nous des esclaves !

« Consolez, consolez mon peuple – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem » : laissons cette parole nous rejoindre comme un encouragement, une promesse, et aussi un appel.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 19 décembre 2021

4ème Dimanche d'Avent / Année C

Mi 5,1-4 / He 10,5-10 / Lc 1,39-45

« C'est Son Verbe, notre Seigneur Jésus Christ, qui, dans les temps derniers, S'est fait homme parmi les hommes, pour rattacher la fin au principe, l'homme à Dieu » (saint Irénée) : le mystère de Noël, que nous nous apprêtons à célébrer, est la révélation d’une initiative incroyable de notre Dieu — une initiative aux conséquences incalculables. Aussi l’enjeu de ce temps de l’Avent est-il capital. Par chance, notre 4ème semaine d’Avent sera, cette année, presque complète : nous avons donc le temps d’achever notre préparation spirituelle !

« Marie se mit en route et se rendit avec empressement » : l’Avent nécessite une mise en route, des pas concrets pour se rapprocher du Seigneur, pour mettre en œuvre Sa Parole. Et ces pas, comme pour Marie, nous conduiront vers nos frères, car la préparation de Noël n’a rien d’une recette trop sucrée pour enfants gâtés : Dieu doit se chercher avec ardeur, une ardeur qui doit faire grandir notre générosité pour les autres, proches ou lointains. L’empressement de Marie doit être le nôtre, non pour nous précipiter ici ou là et nous agiter en tous sens, mais pour ne pas retarder démarches, courriers, coups de téléphones, actions, dons qui aideront notre prochain à se savoir, à travers nous, connu, regardé, visité, aimé de Dieu. L’Avent n’est pas un temps de passive attente d’une date connue d’avance : c’est le moment favorable pour agir « avec empressement » selon le cœur de Dieu, à l’imitation de la Vierge Marie.

« Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint » : elle se laisse combler, et par Dieu seul. Dieu, but de sa foi, source de sa joie, est Celui qui, seul, peut rejoindre ses soifs les plus essentielles : parce qu’elle a laissé Dieu creuser en elle la quête de sens, la soif du salut, l’attente du Messie, Élisabeth peut recevoir de Lui la réalisation de Ses promesses. Élisabeth et Marie ont vécu un Avent tout particulier, l’attente d’une naissance, inespérée pour la première, inouïe pour la seconde : ces deux naissances en devenir les ont profondément changées, comme à chaque fois que la vie vient illuminer un foyer. Ces deux femmes voient d’ores et déjà la vie autrement : l’enfant à naître est promesse d’avenir, et, comme toutes les mamans, elle les confient à Dieu, réceptives à ce que Dieu voudra faire d’eux en ce monde. La vocation de leurs fils, l’un prophète, l’autre Messie, les questionne et les comble tout à la fois : la porte est grande ouverte pour que l'Esprit Saint, que saint Luc montre si souvent à l’œuvre dans les premiers chapitres de son Évangile, fasse sentir la plénitude de Sa présence, de Son action, de Sa force et de Sa douceur. « Alors, comme Élisabeth, nous serons remplis d’Esprit Saint ».

« D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » : tout nous est donné, mais d’où cela vient-il ? Nous posons-nous, comme Élisabeth, la question ? La grâce est une dimension fondamentale de notre vie de foi : se rendre compte qu’un amour est donné, c’est lui permettre d’agir à découvert en nous ; se demander d’où vient telle joie, telle paix, telle ouverture du cœur, tel désir de prier, de pardonner, de partager, c’est trouver en Dieu la source inépuisable qui nous fera passer d’un ressenti éphémère à un don, un engagement, une conversion, une charité durables et réellement féconds. Remonter à la source qui est Dieu pour voir Dieu au présent et marcher vers Dieu avec plus de courage, de persévérance et de joie : tel est le mouvement profond de notre foi, le mouvement eucharistique. La messe nous apprend à vivre dans cette dynamique d’un don de Dieu sans cesse reçu, reconnu, réactualisé, et qui grandit à mesure même que nous le recevons et le reconnaissons, sans jamais nous l’approprier ni nous habituer, afin de communier dans les mêmes sentiments de gratitude et de joyeuse surprise qu’Élisabeth : « D’où m’est-il donné que mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? »

Temps de l’empressement, de l’accueil de l’Esprit de Vie, de l’action de grâce, l’Avent peut être tout cela pour chaque croyant : car il s’agit d’accueillir le Christ, le Bien-Aimé du Père, le Sauveur des hommes, venu tout donner pour tout réconcilier. « C'est Son Verbe, notre Seigneur Jésus Christ, qui, dans les temps derniers, S'est fait homme parmi les hommes, pour rattacher la fin au principe, l'homme à Dieu » (saint Irénée).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 12 décembre 2021

3ème Dimanche d'Avent / Année C

So 3,14-18 / Ph 4,4-7 / Lc 3,10-18

« Il aura en toi Sa joie et Son allégresse, Il te renouvellera par son amour » (So) : en ce 3ème dimanche d’Avent, dimanche de la joie, le prophète Sophonie nous administre une piqûre de rappel bienvenue, si j’ose dire ! Mais de quelle joie parle-t-il ?

« Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi. Tu n’as plus à craindre le malheur » (So) : joie de ne plus avoir peur, ô combien précieuse en ces temps qui sont les nôtres ! Joie de transmettre à ceux que nous rencontrerons cette liberté intérieure par rapport au destin, qui n’est pas écrit, au malheur, que nous ne porterons jamais seuls, au péché, dont Dieu veut et peut nous débarrasser. Car même les pires crapules peuvent se laisser toucher par la grâce : témoins ces profiteurs qu'étaient les collecteurs d'impôt que la parole de saint Jean-Baptiste a retournés, témoin ce bandit crucifié à côté de Jésus qui Lui demande le salut, témoins ces innombrables conversions qui, depuis 2000 ans, ont formé des bataillons serrés de saints et de saintes tout-à-fait improbables à vue humaine... Dieu peut changer le cœur de l'homme : y croyons-nous ? Et si nous y croyons, cela modifie-t-il notre point de vue sur les autres ? Comprenons-nous que Dieu fait toujours le premier pas, qu'Il appelle chacun à changer ce qui ne va pas, à aimer davantage, à se faire artisan de paix ? Demandons au Seigneur la grâce de la conversion de notre regard, qui souvent enferme et désespère ; osons demander la foi pour nos sociétés déchristianisées et désabusées, qui cherchent en vain leur idéal ; portons la joie de laisser la peur derrière soi.

« Tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ » (Lc) : joie de ne pas être au centre, mais de laisser cette place à Dieu, qui l’occupe bien mieux que nous et notre nombril. Nous sommes souvent désabusés devant le spectacle de tous ces petits esprits se bousculant pour obtenir les meilleures places : nous en oublierions presque nos propres travers… Or ils nous touchent tous, et Jean-Baptiste lui-même a dû lutter pour ne pas prendre une place qui n’était pas la sienne. Jean-Baptiste a un rôle préparatoire, il le sait. Loin de se prendre pour le Messie, il Le désigne aux foules pour qu'elles s'attachent à Lui, délaissant le prophète qui L'annonçait. Jean-Baptiste sait que la vocation de tout croyant est de préparer les chemins de Dieu dans le cours d'une histoire humaine marquée par beaucoup de violences et d'injustices. Préparer le chemin pour qu’un autre l’emprunte, laisser la place centrale vide pour que Dieu puisse l’habiter : si Dieu n’est pas au centre, rien ne sera à sa place dans notre vie personnelle, rien ne tiendra debout dans notre société.

« Priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes » (Ph) : joie de parler à Dieu, de Le célébrer… Cette joie nous est offerte dans notre prière personnelle et communautaire : prier, recevoir la paix, la partager aux autres par nos engagements de chaque jour. Prier, et non réciter ses prières ; se mettre en présence de Celui qui est notre paix et notre vie, et non Lui abandonner quelques miettes de notre emploi du temps ou de notre affection ! Nous sommes rongés par les soucis du quotidien, absorbés dans les tâches matérielles, dispersés en mille et un lieux : où chercherons-nous notre unité personnelle et donc intérieure si ce n'est dans une relation d'amitié avec le Dieu qui nous a créés et nous aime fidèlement ? Pourquoi ne prions-nous pas régulièrement ? Pourquoi n'avons-nous pas le temps d'aller à la messe le dimanche, voire en semaine ? Il ne s'agit pas de se culpabiliser, mais de se reposer les vraies questions, pour y apporter ― et ce peut être la grâce de cet Avent ― des réponses nouvelles, plus généreuses, plus confiantes...

Quelle est donc notre vraie joie ? Ce n’est pas une joie qui proviendrait du pouvoir, du plaisir ou de l’avoir ; non, c’est une joie qui vient d’ailleurs, de la présence de Dieu, de la communion avec Lui, du don inestimable de Son amitié, de Sa confiance, de Son amour. Les vraies joies viennent d’ailleurs, elles nous sont données par les autres ; les joies que nous nous donnons à nous-mêmes sont éphémères et souvent factices. Que notre Avent fasse grandir en nous l’attente, le désir des vraies joies, de l’unique joie qui peut éclairer ce monde : l’Enfant de la crèche, Jésus, notre Sauveur.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 5 décembre 2021

2ème Dimanche d'Avent / Année C

Ba 5,1-9 / Ph 1,4-6.8-11 / Lc 3,1-6

« Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère ! » Nous avons bien besoin d’entendre cet appel en ce 2ème dimanche de l’Avent, alors que nous sentons les forces de dissolution très présentes et hélas très efficaces, dans notre société à la dérive, capable du meilleur comme du pire… Les textes de ce jour nous invitent à la résistance, toute spirituelle, qui est refus de la violence, refus de la résignation, refus de l’autosuffisance, refus de l’indifférence : une résistance toute négative ? Non, car sur notre chemin, nous rencontrons Jean-Baptiste et Baruch : comme vous savez tout du premier, je m’arrêterai sur ce dernier.

Qui est Baruch ? Issu de la tribu de Juda, Baruch devint le secrétaire du prophète Jérémie dont il nota les prophéties (vers l'an -606). Il fut emmené avec lui à Taphnis en Égypte après l'assassinat du gouverneur babylonien de Jérusalem (vers l’an -585). Après la mort de Jérémie, il rejoignit les Judéens captifs à Babylone (vers l’an -582).

Le Livre de Baruch, composé bien des siècles après et qui n'existe plus qu'en grec, est un recueil composite destiné à soutenir la foi des Israélites de la diaspora, par l’exaltation de la Loi de Moïse et l’attente de la restauration opérée par le Messie (prière de confession et d’espérance 1,15–3,8 ; poème où Loi et Sagesse sont identifiées, 3,9–4,4 ; prophétie où Jérusalem personnifiée s’adresse aux exilés en rappelant les promesses messianiques 4,5–5,9 ; lettre dénonçant le culte des idoles, 6). Le texte, qui débutait avec le constat de la rupture entre Dieu et Son peuple, s’achève sur leur réconciliation, grâce à trois moyens : une réflexion pénitentielle sur le péché, la méditation de la Loi, l’espoir mis dans la venue du Messie. C’est ce passage que nous avons entendu aujourd’hui. Il tente de nous établir dans trois dispositions d’esprit :

La joie : « Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu » (Ba). Cette joie est une décision de notre part, décision de quitter la morosité du repli sur soi, de la lamentation, et surtout du péché, décision de se revêtir de la présence de Dieu, de Sa justice. Pas une joie bête, donc, ni ignorant les autres, mais centrée sur Dieu, Sa présence (« gloire ») et la communion avec Lui dans une justice qui nous renverra à nos frères, puisque le manteau de Dieu vient souvent couvrir le pauvre, dans la Bible. Joie active, joie venue d’en haut, à partager aux plus déshérités.

La hauteur de vue : « Debout, Jérusalem ! Tiens-toi sur la hauteur, et regarde vers l’orient » (Ba) : le prophète nous appelle à nous relever, à voir les choses avec un peu de hauteur, de recul, à tourner nos regards, nos pensées, notre âme vers l’Orient, le soleil levant, c’est-à-dire le Seigneur Jésus, puisque c’est ce titre que lui donne l’Évangile de saint Matthieu 2,2 (« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient »). Notre joie serait superficielle si elle ne provenait d’un regard de foi qui voit loin, qui cherche toujours plus haut : l’Avent veut nous rappeler que Quelqu’un vient à notre rencontre, le Messie que les prophètes ont annoncé, que le peuple hébreu a attendu contre vents et marées, que saint Jean-Baptiste a désigné aux foules qui l’écoutaient dans le désert. Prendre de la hauteur « pour discerner ce qui est important » (Ph) : l’Avent nous redit que nous ne sommes pas faits pour vivre le nez dans le guidon ou alimenter les statistiques de la consommation. Nous sommes faits pour Dieu, pour vivre à hauteur de Dieu, à la hauteur de Son amour et de Sa sainteté !

L’humilité : « Car Dieu a décidé que les hautes montagnes et les collines éternelles seraient abaissées, et que les vallées seraient comblées » (Ba). Vivre à hauteur de Dieu, oui, mais sans se prendre pour Dieu ! Le chrétien sait que le chemin vers le Royaume de Dieu est long, parsemé d’obstacles (« les hautes montagnes et les collines éternelles ») qui peuvent nous piéger ou nous décourager : le matérialisme, l’orgueil, l’égoïsme, la violence, la peur, la négligence, et tant d’autres… Dieu va-t-il nous laisser nous débrouiller ? Non, bien sûr, et c’est encore une Bonne Nouvelle : « Dieu a décidé que » tout obstacle sur la route, entre nous et Lui, peut être levé.

Oui, telle est la promesse de notre Avent : Dieu te conduira « dans la joie, à la lumière de Sa gloire, avec Sa miséricorde et Sa justice ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 28 novembre 2021

1er Dimanche d'Avent / Année C

Jr 33,14-16 / 1Th 3,12-4,2 / Lc 21,25-28.34-36

Quel sera le programme de notre Avent ? Mis à part « les péchés du monde » dans l’Agnus et « consubstantiel » dans le Credo, quoi de neuf pour nous ? Une proposition de justice, d’amour et de rédemption, avec saint Joseph pour guide.

Justice : « en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et Il exercera dans le pays le droit et la justice ». Ce descendant du roi David sera le porteur des promesses divines, puisque c’est Lui le Messie attendu. Il ne viendra pas conquérir ou dominer, mais faire régner la justice : plus qu’une justice humaine, Il viendra instaurer une juste relation entre l’homme et Dieu, et, par suite, une juste relation entre les hommes. Notre Avent peut être un temps fort de justice si nous faisons le ménage dans nos relations pour repérer nos éventuelles injustices, si nous donnons plus de temps à Dieu dans la prière, l’écoute de Sa Parole et le sacrement du pardon, pour Le laisser nous ajuster à Lui. Tout cela nécessite de notre part discernement et action : comme saint Joseph ! « Homme juste », Joseph passe aux actes, sans remettre au lendemain : sa relation avec Dieu change son quotidien, et Joseph vit pleinement le triptyque biblique oreilles/cœur/mains. Des oreilles pour recevoir une Parole qui vient d’ailleurs que de nous-mêmes ; un cœur pour la garder, la méditer, la faire mûrir, l’accepter ; des mains pour la mettre en œuvre concrètement : Joseph, descendant du roi David, est un bon guide si nous voulons vivre ajustés à Dieu.

Amour : « Que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant ». Et si notre Avent était un temps où décidions d’aimer, plus généreusement, plus gratuitement, plus profondément ? D’abord ceux qui nous entourent, puis ceux auxquels nous ne pensons pas assez ou que nous ne voulons pas voir d’habitude, puis nous-mêmes, au sens où nous nous laisserions aimer par Dieu avec plus de confiance et d’abandon ? Quelle meilleure préparation à la venue, à Noël, de l’Amour désarmé, que de laisser l’amour désarmer nos mains et nos cœurs de nos rancunes, de nos petitesses, de nos replis ? Aimer pour consonner avec l’Amour en personne qu’est Dieu ; aimer pour que notre vie devienne une histoire d’amour où Dieu tiendra la place centrale… Comment Joseph reconnaît-il l’action de Dieu dans son histoire ? En acceptant d’entrer de plain-pied dans le concret, le quotidien, le répétitif, le banal : tout prend sens puisque tout se fait en présence de Jésus. Comme pour nous ! Tout peut prendre sens dans nos journées, vie de famille, métier, relations de voisinage — même les courses ou le ménage ! — si tout se fait en présence du Seigneur.

Gloire et rédemption : « Alors, on verra le Fils de l’Homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche ». La description de la catastrophe finale fait froid dans le dos… si on oublie le plus important, cette présence universelle (« grande gloire ») de Jésus manifesté comme Messie (« le Fils de l’Homme »). Au milieu d’une annonce très sombre et inquiétante, un appel à se redresser, à ne pas laisser la peur, la nuit prendre le dessus. Joseph, lui aussi, a été « dans la nuit » : il ne comprend plus rien, mais il agit aussitôt. Ce faisant, il sauve la vie de l’Enfant, et il Lui permet aussi de commencer, symboliquement, mystérieusement, Sa mission de Messie en Se rendant présent en terre païenne (l’Égypte) pour l’éclairer de Son amour. Prenant soin du plus Petit, Joseph emmène Dieu-avec-lui et Lui permet d’être plus largement présent parmi les hommes. Joseph expérimente un passage de la mort à la vie : à travers la « nuit » de l’Exode, resplendit la lumière de l’Étoile de Noël qui n’est plus un astre, mais une personne, Jésus. Nous sommes, comme saint Joseph, des porteurs du Christ dans toutes les Égyptes de notre monde : terres hostiles, dangereuses pour les plus faibles, terres où la désespérance vient étouffer les élans du cœur et même la foi, terres de l’individualisme, de la résignation, de la douleur sans écoute ni consolation. Par nos mains seulement, la « gloire » de Dieu, Son salut offert à tous, pourra de nouveau éclairer notre monde : notre Avent sert aussi à nous en convaincre.

Justice, amour et salut donnés par Dieu sont donc le programme de notre Avent ; je ne saurais mieux le résumer que par l’oraison d’ouverture : « Donne à tes fidèles, Dieu tout-puissant, la volonté d’aller par les chemins de la justice à la rencontre de celui qui vient, le Christ, afin qu’ils soient admis à sa droite et méritent d’entrer en possession du royaume des Cieux ». Amen, oui, qu’il en soit ainsi !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 2 novembre 2021

Commémoration des Défunts 2021

Ap 21,1-5a.6b-7 / Ps 24,6-7.17-18.20-21 / Mt 25, 31-46

« Souviens-toi de nos frères et sœurs défunts », demandera, dans quelques minutes, la prière eucharistique. Dieu pourrait-Il les oublier, ceux qui nous ont quittés et qui sont entrés dans leur éternité ? Bien sûr que non ! En confiant nos défunts, pendant la messe, à Dieu, nous leur faisons, en fait, le seul cadeau qui leur soit utile ; en priant pour eux spécialement en ce lendemain de Toussaint, nous redisons notre espérance chrétienne en la résurrection des morts, et nous affirmons au moins trois vérités de foi.

Notre histoire a un sens : « quand le Fils de l’Homme viendra dans Sa gloire, et tous les anges avec Lui » : c’est à la fois une révélation et une promesse, Bonne Nouvelle pour tous ceux qui y croiront ! Dieu vient, Il est au terme de l’histoire humaine qui, nous le savons tous, prendra fin un jour. Dieu vient, et ce sera non plus dans le secret de nos cœurs ou dans l’humilité de la crèche, mais « dans Sa gloire », c’est-à-dire par la manifestation d’une Présence totale, que tous verront, « et tous les anges avec Lui », témoins de ce monde invisible que notre foi confesse et que les Évangiles appellent le Royaume. Ce Royaume, ce paradis, cette vie éternelle est aussi comparé à une ville sainte, une maison, une demeure où Dieu et tous ceux qui auront reçu Son salut vivront ensemble pour toujours, dans une confiance, une joie, une paix, un amour d’une proximité inimaginable pour nous aujourd’hui : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; Il demeurera avec eux, et ils seront Ses peuples, et Lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu ». C’est l’alliance, nouvelle (car nous ne pouvons l’imaginer en termes de vie terrestre) et éternelle, car rien ne pourra plus la rompre. Il sera enfin tout pour nous et nous réaliserons à quel point Son amour aura été et sera toujours présent dans notre âme, la rendant capable d’une vie divine.

Dieu fera toute la vérité : « alors Il siégera sur Son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant Lui » : cette venue sera un jugement, car la lumière de la vérité se fera sur tout être, sur toute vie, sur chacune des âmes créées par Dieu. Jugement non à la manière des hommes, sur l’apparence ou selon des critères défectueux, mais en pleine connaissance de cause : le Créateur connaît Sa création de l’intérieur, Il n’aura pas besoin de tribunaux, de procureurs ou d’avocats, car Sa vérité rayonnera partout. Cette vérité de l’amour de Dieu chassera enfin toute ténèbre, tout vieillissement, au point qu’on pourra parler de nouvelle création, de nouvelle naissance, aussi bien pour nous que pour toute la création : « j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés ; [...] ce qui était en premier s’en est allé. ». Ne parlons donc pas de la vie de l’au-delà en termes de continuité avec notre présent : rupture il y a, car il faut que le grain se dissolve en terre pour donner, le moment venu, un splendide épi de blé se dorant au soleil.

Un amour qui veut de l’amour : « chaque fois que vous (ne) l’avez (pas) fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous (ne) l’avez (pas) fait », dira le Christ au dernier jour. L’amour de Dieu se fait tour à tour récompense, joie, consolation : « Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur ». Il attend dès ici-bas notre réponse, notre foi, notre démarche : si nous croyons en Dieu, comment laisser le chagrin détruire notre espérance dans Ses promesses de résurrection ? Comment vivre sans Lui, comme si ce qu’Il nous a donné (Son Évangile, Ses sacrements, Ses commandements) était inutile et superflu ? Comment nous détourner de ceux qu’Il nous donne comme frères ? Notre prière pour nos frères défunts nous rappelle à notre mortalité, donc à l’urgence de nous convertir et de nous donner au quotidien, et nous ouvre sur notre éternité future, œuvre de l’amour infini de Dieu pour nous.

« Souviens-toi de nos frères et sœurs défunts, souviens-toi de tous ceux qui ont quitté ce monde et trouvent grâce devant toi : en ta bienveillance, reçois-les dans ton Royaume, où nous espérons être comblés de ta gloire, tous ensemble et pour l’éternité, quand tu essuieras toute larme de nos yeux ; en te voyant, toi notre Dieu, tel que tu es, nous te serons semblables éternellement et, sans fin, nous chanterons ta louange par le Christ notre Seigneur ». Telle est notre foi profonde, plus forte que notre tristesse, telle est notre espérance : une vie infinie nous attend, et Dieu est cette Vie même.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 1er novembre 2021

TOUSSAINT 2021

Ap 7,2-4.9-14 / 1Jn 3,1-3 / Mt 5,1-12

« J’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant » : étrange et poétique vision du Livre de l’Apocalypse, ce livre voué non pas à décrire la catastrophe finale, mais à dévoiler le sens de l’histoire, qui est, pour nous chrétiens, l’avènement de la Jérusalem céleste où Dieu régnera entouré des saints et saintes issus de toute l’humanité. En ce jour où l’Église fête tous les saints et saintes déjà parvenus auprès de Dieu, quel encouragement ! Mais le chemin est long, direz-vous : Dieu le sait, qui nous donne une boussole pour arriver à bon port, et ce sont les Béatitudes.

Vous avez noté cette solennelle introduction par Matthieu : Jésus gravit la montagne des Béatitudes pour promulguer directement, Lui, le Messie, la nouvelle alliance, accomplissant et dépassant du même coup celle de Moïse. Le centre de cette « alliance nouvelle et éternelle » consiste en Sa propre personne, puisque Jésus Christ est le Royaume de Dieu en personne. Jésus ne vient pas nous délivrer un enseignement moral en forme de code de la route, mais Il vient nous révéler — et nous partager — le bonheur d’être Fils du Père éternel, faisant de nous des fils et des filles humbles, doux, purs, artisans de paix, de pardon et de justice, fidèles jusque dans la persécution. En proclamant les Béatitudes, Jésus n'impose pas un nouveau joug sur les épaules des hommes mais annonce l'heureuse nouvelle de la Présence du Royaume de Dieu en Sa personne : « dans leur profondeur originelle, elles sont une sorte d'autoportrait du Christ et, précisément pour cela, elles sont des invitations à le suivre et à vivre en communion avec lui » (Jean-Paul II, Veritatis splendor).

Mais approchons-nous un peu plus près du texte : vous avez remarqué les huit béatitudes, et l’ambivalence des temps, présent et futur. Nous comprenons que, si le Royaume n’est pas encore manifesté en plénitude, il n’est pourtant pas absent de notre existence ici-bas. Il y a trois éléments dans chaque béatitude : un cri de bonheur, une condition, une causalité divine. Or, si le deuxième élément est visible aux yeux de la chair, le premier et le troisième ne sont perceptibles qu'aux yeux de la foi. Là aussi, ambivalence entre ce que le monde voit et ce que la foi voit : nous ne sommes pas dans l’automatisme d’une religion qui apporterait le succès ou le bien-être ! Le monde accepterait de croire en Jésus s’Il dénouait magiquement les fils emmêlés de l’histoire humaine pour en faire le portrait probant de l’efficacité de la foi ; le monde aimerait qu’on lui donne des sécurités, des garanties, et même une assurance-vie-éternelle… Mais les Béatitudes disent autre chose : elles appellent à aimer, à aimer comme Dieu, à aimer pour Dieu. « Jésus porte à leur accomplissement les commandements de Dieu, en particulier le commandement de l'amour du prochain, en intériorisant et en radicalisant ses exigences ; l'amour du prochain jaillit d'un cœur qui aime, et qui, précisément parce qu'il aime, est disposé à en vivre les exigences les plus hautes » (Veritatis splendor).

Quel est notre rôle face à cette proclamation, par Jésus, de la nouvelle alliance ? Qu’attend-on de nous ? Comment nous insérer dans cet autoportrait que le Messie, Fils de Dieu et Fils de l’Homme, nous présente en guise d’appel et de promesse de vrai bonheur ? Remarquons que la première des Béatitudes « est précisément la béatitude des pauvres, des pauvres en esprit, comme le précise saint Matthieu, ou encore des humbles ». Les Béatitudes sont comme un « espace ouvert » par Jésus pour nous faire entrer dans la Vie : « en effet, chaque Béatitude promet précisément, selon une perspective particulière, ce bien qui ouvre l'homme à la vie éternelle » (Veritatis splendor). Avec Jésus Christ, le bonheur n’est plus une utopie, c’est une promesse — à condition de ne pas chercher la voie de la facilité.

« J’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant » : et si, au fond, la sainteté était quelque chose de tout simple, comme le bonheur ? Regarder « du côté où le soleil se lève », c’est-à-dire le Christ Ressuscité, Soleil levant qui seul nous fait naître et renaître ; laisser le « Dieu vivant » « imprimer Sa marque » en nous, c’est-à-dire laisser l’Amour qui est Dieu nous envahir tout entiers, et vivre notre baptême en plénitude, pas au rabais ? Si nous prenons au sérieux la capacité que Dieu a de nous sauver, heureux serons-nous : la sainteté ne sera plus hors de portée.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 31 octobre 2021

31ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Dt 6,2-6 / He 7,23-28 / Mc 12,28-34

Deux qui font un : telle est l’arithmétique de Jésus ! La question des commandements n’est donc pas affaire de chiffres, mais d’intelligence du cœur. Mais je sais que nous avons de la peine avec le mot commandement : comment le comprendre ? On pourrait l’expliquer par cette phrase du Deutéronome : « tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera [le] bonheur ». Autrement dit : les commandements, donnés par Dieu, sont un chemin de bonheur, et même le seul chemin, car Dieu connaît toute la route, et chacun des culs-de-sac dans lesquels nous risquerions de tomber, s’Il ne nous guidait pas. Un commandement est donc un objectif de vie et de vrai bonheur que le Seigneur nous transmet ; quand l’homme fait la sourde oreille en se pensant très libre, il se met en danger. Aussi le Seigneur ne Se lasse-t-Il jamais de nous les rappeler.

« Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ». Aimer, c’est d’abord écouter Dieu, Sa Parole de vie et d’amour qui attend notre confiance et notre réponse ; aimer Dieu, c’est reconnaître en Lui le cœur, le centre, le but de notre vie. Si Dieu ne passe pas en premier dans notre vie, Il n’est pas vraiment Dieu pour nous. « Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : aimer l’autre non pour le ramener à soi, mais pour lui-même, dans sa singularité ; non pour voir en l’autre on un étranger, un rival ou un ennemi, mais un prochain, celui dont je peux me rendre proche par l’écoute, l’entraide, le partage, le pardon, le don de ma vie.

« Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là » : ils sont inséparables dans l’esprit de Jésus. Autrement dit, si notre foi ne transforme pas, en l’améliorant, notre relation aux autres, elle est non seulement inutile mais illusoire : si nous n’aimons pas notre prochain, c’est qu’au fond nous n’aimons pas Dieu. Donc la foi en Dieu n’est pas recherche de sensations mystiques, de confort spirituel ou de sécurités rituelles, elle est élan d’amour et de vérité, de justice et de paix pour tous ceux que le Seigneur me donne comme prochains, comme frères et sœurs. Parallèlement, l’amour des autres ne peut être déconnecté de l’amour de Dieu : sinon la foi se résorbe en une liste de ''valeurs'' qui peut faire l’économie de la révélation biblique, de la vie sacramentelle, de la prière, de la médiation de l’Église,… En unissant en un seule réponse les deux commandements, le Christ nous alerte sur ces deux impasses mortelles pour la foi : une verticalité coupée du concret, du quotidien et de l’altérité, et une horizontalité évacuant tout besoin de Dieu et toute nécessité de recevoir de Lui le salut. Dans les deux cas, le croyant se fourvoie, puisqu’il « sépare ce que Dieu a uni », puisqu’il oppose charité et vérité, qui sont unies en Dieu, puisqu’il prend en main sa vie spirituelle au point de se donner à soi-même le salut sans vouloir le recevoir « chaque jour » de la main de Dieu, Lui qui nous parle par notre conscience et par les autres, Lui qui Se donne dans les Écritures et dans les sacrements, Lui qui a choisi de sauver non des individus mais l’humanité rassemblée en un peuple nouveau, l’Église. Cette unité, nous la retrouvons dans l’Eucharistie.

« Jésus, lui, parce qu’Il demeure pour l’éternité, [...] est capable de sauver d’une manière définitive ceux qui par Lui s’avancent vers Dieu, car Il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur » : c’est un point central de notre foi ! Tout passe par Jésus, qui est comme le pont que nous devons emprunter pour arriver jusqu’au Royaume de Dieu, la vie éternelle, le bonheur sans fin, le salut qui est le but de notre vie de foi. Et Jésus est vivant ! Au présent, pas au passé ! Prier Jésus, c’est être en relation avec quelqu'un qui est vraiment là aujourd’hui ; communier au Corps du Christ, c’est recevoir Celui que la prière du prêtre a rendu vraiment, réellement, personnellement présent ! Par l’Eucharistie, le Seigneur nous rassemble, nous enseigne, nous nourrit, nous envoie dans notre vie quotidienne porteurs de Sa présence, de Son amour, de Sa paix. « Quand lui-même a déclaré, au sujet du pain : Ceci est mon corps, qui osera encore hésiter ? C’est donc avec une pleine conviction que nous participons à ce repas comme au corps et au sang du Christ. Car, sous la figure du pain, c’est le corps qui t’est donné. C’est ainsi que nous devenons des ''porte-Christ'', son corps et son sang s’étant répandus dans nos membres » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés). Il n’y a pas de merveille plus grande que celle-là.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 17 octobre 2021

29ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 53,10-11 / He 4,14-16 / Mc 10,35-45

« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi » (Mc) : avec quelle force résonne cet avertissement du Christ à ne pas « faire sentir son pouvoir » ! Le dévoilement des abus commis dans l’Église ces dernières décennies n’a pas fini de nous choquer et de nous blesser, mais aussi de tourner notre cœur à la fois vers les victimes de ces crimes abominables et vers Dieu dont la Parole nous rejoint avec toujours plus de vérité et d’acuité.

« S’il remet sa vie en sacrifice de réparation » : Isaïe prophétisait la venue d’un mystérieux Serviteur souffrant, mené à la mort et portant sur ses épaules le péché du monde entier. Notre foi y reconnaît le visage défiguré mais toujours miséricordieux du Christ en croix, et l’Évangile de ce jour succède immédiatement à trois annonces de la Passion par le Christ Lui-même (Mc 8,31-33 ; 9,30-32 ; 10,32-34). « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner Sa vie en rançon pour la multitude » : le ‘et’ (kai) est épéxégétique, c’est-à-dire destiné à expliquer l’idée contenue dans le verbe principal, soit « servir c’est-à-dire donner Sa vie... » Pour le Christ, servir c’est donner sa vie pour le salut du monde, ni plus ni moins : on voit combien Ses apôtres en sont loin à ce moment-là, mais nous savons qu’ils y parviendront. Premier motif d’espérance pour nous : le Seigneur est capable de transformer les cœurs, même ceux qui, comme Ses premiers disciples, sont à priori tournés vers la gloriole et le succès mondains.

« Par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira » : telle est la mission du Serviteur souffrant, du Messie, de Jésus, venu uniquement « pour faire la volonté du Père » ; telle est donc notre vocation de baptisés. Faire ce qui plaît au Seigneur, devenir les relais de sa volonté de salut pour les multitudes, être ici-bas, par nos paroles et par nos actes, par toute notre vie, les reflets, les signes, les témoins de l’amour infini du Créateur pour Sa création, du Père pour Ses enfants, du Très-Haut pour les fragiles pécheurs que nous sommes. On a pu se demander, au vu de l’actualité — mais qui a de la mémoire se souvient que cela dure depuis que Benoît XVI a commencé à nettoyer les écuries d’Augias — si notre foi servait à quelque chose, si l’Évangile était capable de transformer les cœurs, de faire du croyant un vrai fils de Dieu, un frère désintéressé, un saint. Les prophéties d’Isaïe, réalisées en Jésus Christ, sont une réponse, ou plutôt nous disent la réponse à donner : un ‘oui’ sans conditions ni restrictions, sans captation ni compensations. Les paroles du psaume nous disent l’attitude fondamentale que le Seigneur espère de nous, et veut créer en nous : « Nous attendons notre vie du Seigneur ».

« Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses » (He) : le Christ, dans l’Évangile, a annoncé qu’Il était Celui qui va donner Sa vie pour sauver ceux qui étaient perdus ; Il S’est aussi dépeint comme le Bon Samaritain prenant soin de l’humanité blessée par péché. Ce faisant, Il nous indique la voie à suivre si nous voulons être Ses disciples : « Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue, c’est d’être comme le bon Samaritain. Toute autre option conduit soit aux côtés des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec la souffrance du blessé gisant sur le chemin. [...] La parabole nous met en garde contre certaines attitudes de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes et ne prennent pas en charge les exigences incontournables de la réalité humaine » (Pape François, Fratelli tutti, n°67). Cette alternative dramatique entre service désintéressé et prédation est rendue ô combien évidente par l’actualité du rapport de la CIASE. Notre foi ne fait donc pas silence sur nos impasses, puisque le motif de l’Incarnation du Verbe, de la venue du Christ au milieu de nous, est notre fragilité, notre faiblesse, notre misère qu’il serait aussi vain de nier que de croire irrémédiable. Autre motif d’espérance : le Seigneur connaît de l’intérieur la blessure de l’humanité et Il peut la guérir.

« Tenons donc ferme l’affirmation de notre foi » (He) ! Ne nous décourageons pas ! Il serait fou de quitter la barque pendant la tempête, alors qu’il n’est pas d’autre navire pour atteindre l’autre  rive, celle du Royaume de Dieu. Les temps sont durs mais quand ont-ils été faciles pour la foi, l’Évangile, l’Église ? Le péché de quelques-uns nous met la honte au front, mais va-t-il obscurcir tous ces visages saints sur lesquels a resplendi, depuis 2000 ans, la bonté du Christ, Sa douceur, Sa paix, Sa charité inépuisable, Sa bienveillance active, Son inébranlable fidélité ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 3 octobre 2021

27ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Gn 2,18-24 / He 2,9-11 / Mc 10,2-16

« Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère » : voilà qui n’est pas très en phase avec le discours ambiant, la mode oserai-je dire… Mais tant pis, d’autant que rien ne se démode comme la mode. Le discours de l’Église sur le mariage ne changera pas fondamentalement, quoi que puissent braire les médias, parce qu’il est le fruit de la Parole de Dieu, de la révélation biblique. Dans le projet de Dieu, projet qui dit la vérité ultime de l’humanité, la relation entre l’homme et la femme est libérée de l’arbitraire, du caprice, de la tyrannie des désirs et des humeurs, parce que destinée dès le début à devenir sacrement de l’amour du Christ pour l’Église, amour radical, absolu, capable de passer par le radical dépouillement de la croix mais aussi de faire advenir la résurrection, un signe du Royaume de Dieu. Mais, en ce 27ème dimanche du temps ordinaire, la liturgie ne nous parle pas que du mariage.

« Le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux » : rien à voir avec une anesthésie générale, il s’agit de la "Tardemah" (profond sommeil, transe, catalepsie), celle-là même qui tombe sur Abram en plein sacrifice d’alliance (Gn 15,12), sur Saül et ses compagnons pourchassant injustement le futur roi David (1S 26,12), sur les faux prophètes du temps d’Isaïe (Is 29,10). Pour Se faire connaître, pour nous avertir de Sa présence ou de nos impasses, Dieu met comme en sommeil nos facultés : nous n’y voyons plus clair, nous nous sentons soit abandonnés de Dieu, soit écrasés par Sa transcendance… La foi n’est pas la claire vision de qui nous sommes, de l’avenir avec nos projets, ni même du présent avec nos réalisations ou nos engagements : ce n’est que petit à petit, ou par à-coups, que nous comprenons ce que Dieu attend de nous, ce qu’Il fait avec nous, comment Il nous conduit, nous attend, nous réconforte ou nous reprend. Ce sommeil mystérieux fait partie de notre condition humaine : à vouloir tout contrôler, tout expérimenter, à réduire le monde et la vie à ce que nous en comprenons, nous passons à côté de l’essentiel. Notre foi nous fait passer par ces étapes de "Tardemah", indispensables pour souffler, nous ressourcer, laisser Dieu nous poser les bonnes questions et renouer les fils de notre existence éparpillée.

« L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un » : pour s’attacher, il faut quitter ! Autre leçon existentielle, capitale ! L’amour ne s’approprie rien ni personne : ni ses enfants, ni son conjoint, ni ses amis, ni ses collègues, ni sa religion, ni Dieu. L’amour vrai est don, donc perte, dessaisissement de soi dans l’acte même d’aimer ; l’amour vrai est reflet de l’Amour trinitaire, donc créateur de vie, de communion, de liberté. Sans gratuité, la grâce ne passera pas dans notre vie ; sans sacrifices, le sentiment va s’étioler et le lien devenir routine puis carcan ; sans renoncements à d’autres possibles, le choix sera défait aussitôt fait, regretté, rogné, subi comme un poids qui m’empêche de tout vivre — puisque telle est l’illusion que notre monde cherche à rendre évidente. Laissons Dieu nous apprendre quoi quitter, entendons Sa voix quand elle nous invite à dépasser les apparences et à replonger dans l’essentiel !

« Celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire » : car le but est là ! Il s’agit de la gloire, de la présence plénière de Dieu qui pourra enfin aimer sans obstacle, sanctifier sans combats, sauver sans résistance de notre part. Si on se marie, c’est pour devenir saint avec et grâce à l’autre ! Si on est ordonné prêtre, c’est pour devenir saint en sanctifiant le monde par les sacrements. La gloire, la sainteté, le Royaume : tel est le but, mais le croyons-nous vraiment possible, et désirable ? L’éternité n’est pas un concept, mais la raison pour laquelle nous avons été créés ; la résurrection n’est pas un beau rêve, mais notre avenir. « C'est donc pour nous préparer à la vie de ressuscités que le Seigneur nous propose de vivre selon l'Évangile, lorsqu'il nous prescrit de renoncer à la colère, de supporter le mal avec patience, de nous détacher des plaisirs, de ne pas désirer la richesse. Ainsi nous fait-il suivre la voie droite, lorsque nous adoptons à l'avance, par libre choix, ce que nous posséderons comme naturellement dans cette vie future » (saint Basile de Césarée).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 26 septembre 2021

26ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Nb 11,25-29 / Jc 5,1-6 / Mc 9,38-43.45.47-48

« Celui qui est un scandale pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer » : vous l’avez compris, le ton est grave. Le Christ, puis saint Jacques, nous avertissent, dans un enseignement particulièrement sévère. En effet, l'enjeu est capital : il en va de la foi, de la vérité, du salut, de la sainteté. Comment, bien sûr, ne pas penser aux victimes d’abus dans l’Église, dont nous découvrons, effarés, le grand nombre, dans bien des pays ? Ces abus concernent l’Église mais aussi les milieux sportifs, politiques, le monde du handicap et même la cellule familiale : que de souffrances montent vers le Ciel ! Nous aurons à cœur de prier pour elles, ce 5 octobre, jour où va paraître le rapport global sur les abus commis dans l’Église de France, mais aussi à ne pas être nous-mêmes, de quelque façon que ce soit, « un scandale, une occasion de chute », pour qui que ce soit — en commençant par la parole.

Il y a ceux à qui Dieu donne la responsabilité de porter Sa Parole : « L’un s’appelait Eldad [c’est-à-dire "Dieu a aimé" ?], et l’autre Médad » (Nb) : les noms vont par paire, probablement choisis pour leur assonance ; peut-être leur signification est-elle liée à l’amour, au sens où Dieu choisit librement de combler qui Il veut, indépendamment des hiérarchies et des prévisions humaines. En tout cas le sens de l’épisode est clair : Dieu sait Se choisir des porte-parole, attendus ou inattendus, car Il connaît le fond des cœurs. Dieu choisit, en ce sens que tous ne sont pas appelés aux mêmes grâces, aux mêmes responsabilités, au ministère de la Parole ou de la diaconie… Appelés, mais pour combien de temps ? « Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas » (Nb) : deux interprétations sont possibles pour nous. Soit il nous faut entendre que nos missions, nos responsabilités, nos charismes, ne sont pas éternels, et que Dieu nous les retirera quand Il l’estimera bon pour Son Royaume — et donc pour nous — ce qui implique de nous tenir prêts à rendre compte des dons que Dieu nous a faits. Soit on peut y voir un avertissement : il y en a qui s’engagent sans durer, qui démarrent feu et flamme puis s’éteignent d’un coup, qui ne persévèrent pas quand vient l’épreuve, la tentation ou simplement le passage du temps… Ne soyons donc ni ceux qui s’approprient, ni ceux qui abandonnent !

Il y a ceux qui prétendent parler à la place de Dieu ou de Ses représentants : « Serais-tu jaloux pour moi ? » (Nb). Josué met la main sur Moïse, « son » maître, et à travers lui, sur Dieu. Terrible tentation du croyant de faire du prophète un gourou, de la Bible un slogan, de la grâce divine une marque de supériorité, de l’Église un club de privilégiés ! La réponse de Moïse est nettement un refus, repris, avec d’autres mots, par Jésus 1200 ans plus tard : « Ne l’en empêchez pas » (Mc). N’éteignez pas l’Esprit chez les autres comme si vous étiez juges et propriétaire des choses divines ! Ne barrez pas le chemin du salut, de la foi, de la conversion à quiconque sous prétexte que l’autre n’a pas sollicité votre approbation ! Ne parlez pas à la place de Dieu ou de Son Église, au risque de faire passer vos peurs, vos désirs, votre sensibilité au premier plan !

Il y a une Parole donnée à tous pour les transformer et transformer le monde à travers eux : tel était le rêve de Moïse : « Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! » Ce rêve se réalise depuis le jour de Pentecôte : l'Esprit Saint a été répandu sur le monde, et Son effusion ne cessera plus jusqu'à la fin des temps. Effusion sacramentelle, par laquelle l’homme est adopté, nourri, fortifié, pardonné par Dieu ; effusion de la Bonne Nouvelle, cette Parole de vie qui change le cours de notre existence si nous la prenons au sérieux. Car la Parole de Dieu est parfois percutante, nous invitant à des dépouillements radicaux, dont la main ou l’œil de l’Évangile de ce jour sont les signes : « Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le Royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas ». Les saintes Écritures sont le trésor que Dieu nous donne pour « entrer dans le Royaume » : on les appelle aussi « montagnes d’Israël », car « c’est là qu’il faut paître, si vous voulez le faire en sécurité. Tout ce que vous apprenez là, savourez-le ; tout ce qui est en-dehors, rejetez-le » (saint Augustin). Que la Parole de Dieu soit notre « montagne d’Israël », notre trésor, notre lieu de vie spirituelle, car elle seule nous conduira au but : la sainteté, le salut éternel.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 12 septembre 2021

24ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 50,5-9 / Jc 2,14-18 / Mc 8,27-35

« Chemin faisant, Il interrogeait Ses disciples ; Il commença à les enseigner ; Passe derrière moi, Satan ! » : Jésus est sur tous les fronts, et nous Le voyons œuvrer pour susciter la foi de ses disciples, révéler les mystères de Dieu, chasser Satan du cœur des hommes : ce que l’abbé Isaac de l’Étoile résumait par la formule : « Le Christ a supprimé le diabolique, assumé l'humain, donné le divin ». Notre rentrée paroissiale est donc placée sous le signe de cette triple action du Christ.

« Le Christ a assumé l'humain », Lui que nous voyons faire route avec les compagnons qu’Il avait appelés à cette tâche d’apôtres, Lui qui attend la réponse de foi du croyant : « Chemin faisant, Il interrogeait Ses disciples ». Le Christ accepte de marcher avec nous, sur nos routes humaines dont Il n’ignore ni les cahots, ni les détours, ni même les impasses. Ne faisons donc pas de notre foi quelque chose de désincarné, ne mettons pas la relation avec le Seigneur en-dehors de notre vie de relations, ne transformons pas les saints en être à part de notre humanité commune : sinon, nous n’allons plus nous y retrouver, au sens propre. Nous ne savons qui nous sommes que si nous laissons le Christ assumer notre humanité, et tout son déploiement : nos engagements, nos qualités, notre vie affective, familiale, professionnelle, économique, sociale, nos fragilités, nos failles, nos peurs, notre péché ! Le Seigneur est venu assumer tout cela en marchant patiemment à nos côtés : alors ne prétendons pas arriver au Ciel sans prendre le temps de la marche avec Jésus, sous prétexte qu’elle demande du temps, de la fidélité, de la persévérance… Car c’est cette marche qui nous transformera, ce temps passé avec le Seigneur et donc avec nos frères, qui changera notre cœur : « Le Seigneur défend les petits ; j’étais faible, Il m’a sauvé » (Ps).

« Le Christ a donné le divin », Lui qui vient d’auprès du Père et qui nous envoie l’Esprit : « Il commença à leur enseigner » ce que nul d’entre eux ne pouvait prévoir, le mystère de la Rédemption, de la croix et de la résurrection. Notre foi, celle que nous essayons de transmettre aux enfants du catéchisme et aux jeunes de l’aumônerie, est d’abord écoute de ce que Dieu nous dit de Lui-même, de ce que Jésus nous révèle du Père : l'Esprit Saint nous est donné, Lui le lien éternel entre le Père et le Fils, pour nous faire entrer dans la pleine connaissance de Dieu, l’amour véritable qui est Dieu, la communion trinitaire, pas moins ! Nous avons donc tous, enfants, jeunes, parents, paroissiens de tous âges, à nous mettre à l’écoute du Seigneur, à l’école du Christ qui seul peut nous faire accéder à la vérité et à la vie éternelle. Quel est notre programme d’année, au-delà des initiatives qui vous ont été présentées et de celles qui germeront spontanément ? Il est tout simple, et exigeant en même temps : « Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille » (Is). Prenons le temps de préparer nos messes en lisant les textes à l’avance, de prier chaque jour, de partager la Parole de Dieu en fraternités locales, de lire pour comprendre et intérioriser le contenu de la foi de l’Église.

« Le Christ a supprimé le diabolique », Lui qui, voyant sans doute la foi de Ses apôtres vaciller devant les conciliabules de Pierre, démasque le diviseur, le père du mensonge, et le rabroue sans ménagement : « Passe derrière moi, Satan ! ». Voilà qui est dit ! Il ne faut pas réduire notre foi à une religion du bien-être, et en faire un médicament de confort : ce n’est pas pour rien qu’ils ne sont plus remboursés par la Sécu ! Il y a dans notre vie et donc dans notre foi un véritable combat spirituel à accepter, sous peine d’être vaincus d’avance par celui qui ne sait que déchirer, salir, rabaisser, accuser. Comme le Christ, et à Sa suite, nous aurons à démasquer les astuces de l’adversaire qui veut nous opposer les uns aux autres et nous séparer de Dieu, éternellement. Combat spirituel, donc, pour arracher les mauvaises herbes non chez le voisin mais dans notre vie : lutte quotidienne contre nos mauvaises habitudes, nos pentes glissantes, nos tiédeurs, nos négligences. Dans cette lutte, le sacrement de réconciliation est plus qu’une aide puissante, c’est l’assurance de la victoire : «  Voilà le Seigneur mon Dieu, Il prend ma défense ; qui donc me condamnera ? » (Is). Vivons donc ce combat sans tension ni raideur, mais avec cette certitude que le Christ a vaincu les puissances des ténèbres, et qu’Il n’aura de cesse de nous associer à Sa victoire.

« Le Christ a supprimé le diabolique, assumé l'humain, donné le divin, si bien que tout est commun à l'épouse et à l’Époux » : tout est commun entre nous et Dieu ! Merveilleuse annonce en ce début d’année paroissiale, qui doit résonner dans nos cœurs : jamais le Seigneur ne nous abandonnera.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 13 juin 2021

Sacré-Cœur / Année B

Os 11,1.3-4.8c-9 / Ep 3,8-12.14-19 / Jn 19,31-37

« Pour faire sortir Israël d’Égypte, j’ai appelé mon fils » (Os) : étrange affirmation répercutée par le Livre du prophète Osée ! Étrange, sauf si l’on se rappelle que l’Égypte est, dans la Bible, le symbole de l’esclavage et même du péché. Aussi faut-il comprendre : pour que l’humanité sorte de l’esclavage du péché, Dieu le Père a envoyé Son Fils Jésus Christ, effet de Son amour infini, et motif, pour nous, de louange et d’amour renouvelés. La Fête du Sacré-Cœur, que j’ai choisi de reporter à ce jour, nous propose de célébrer l’amour incommensurable de Dieu, si souvent ignoré, voire méprisé, de ceux-là mêmes qu’Il vient libérer et sauver.

L’amour infini du Christ se manifeste sur la croix : « il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage » (Jn). Amour qui donne tout, qui compte pour rien la souffrance, le déshonneur, la mort lente, horrible, publique, infâme, de la croix ; amour fidèle même à ceux qui l’abandonnent, amour fécond même pour ceux qui prennent sans état d’âme le rôle du bourreau : amour exigeant, qui demande conversion du cœur, acte de foi personnel, témoignage. Le sang et l’eau qui jaillissent du cœur transpercé de Jésus sont symboles des sacrements que le Seigneur a voulu instituer pour sauver l’humanité plongée dans les ténèbres de l’Égypte. L’Église en a la charge, sur mandat du Christ, qui lui confie la responsabilité, jusqu'à la fin des temps, de faire couler l’eau vive du baptême et de consacrer, par l’Eucharistie, le sang versé pour la multitude.

L’amour infini du Christ est connaissance : nous avons toute notre vie pour creuser le mystère, sans jamais nous résigner à notre faible capacité de comprendre, ni, au contraire, nous imaginer avoir tout saisi. La foi, que nous avons reçue à notre baptême, doit grandir pour « mettre en lumière le contenu du mystère qui était caché depuis toujours en Dieu : [...] les multiples aspects de la Sagesse de Dieu [...], la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur… » (Ep) La vie du Royaume de Dieu nous échappe radicalement, et pourtant nous sommes faits pour elle ; les Béatitudes peuvent nous sembler irréalisables, néanmoins le Christ est venu tout spécialement nous les donner ; la Bible nous intimide peut-être ou nous déroute, mais elle n’est pas faite pour prendre la poussière dans notre bibliothèque… Pour autant, la foi ne se réduit pas à une connaissance, une formation ou un enseignement : elle est entrée dans le mystère, c’est-à-dire dans l’intimité de Dieu, ce que nous n’aurions jamais pu imaginer de Lui mais qu’Il a choisi de nous révéler et, dans la mesure de notre humaine faiblesse, de nous communiquer : « Vous connaîtrez ce qui surpasse toute connaissance : l’amour du Christ » (Ep), avons-nous entendu. Cette promesse commencera à se réaliser au moment où nous y croirons.

L’amour infini du Christ attend notre réponse, plus que cela, notre foi, notre abandon, notre louange : « Voici le Dieu qui me sauve : j’ai confiance, je n’ai plus de crainte » (Is) ! Dialogue d’amour où Dieu prend toujours l’initiative, nous donnant même les moyens de L’entendre, de croire en Lui, de Lui répondre, de L’aimer. Ce dialogue est particulièrement prenant, important, réel, nourrissant, vivifiant, dans l’Eucharistie, qui nous permet, sur cette terre, de rencontrer et de recevoir en notre âme Celui qui a donné pour nous plus qu’un enseignement, plus qu’une Bonne Nouvelle : Son Corps et Son Sang, Sa vie sur la croix. Les enfants ont dit dans leurs lettres leur joie et leurs attentes par rapport à la première fois où ils communieront : « heureux, serein, proche de Dieu ; mieux vivre au quotidien, aller plus à la messe ; recevoir le Corps du Christ, resserrer les liens avec Lui ; me confier à Dieu ». Tout un programme de vie chrétienne qui ne se réalisera que si vous, parents, les accompagnez souvent à la messe ; que si vous laissez la place, dans votre quotidien, dans votre emploi du temps, dans vos maisons, à la prière, au pardon, à la foi.

« Pour faire sortir Israël d’Égypte, j’ai appelé mon fils » : Dieu le Père nous donne Son Fils Jésus pour que nous sortions de nos Égyptes, laissant derrière nous la tiédeur, la peur, le désespoir, l’égoïsme, la violence. Mais cela ne sera possible que si l’Eucharistie nous soutient dans notre marche au désert pour atteindre la Terre promise : le Royaume des Cieux où Dieu pourra nous aimer comme Il le désire, pleinement, sans obstacles de notre part, éternellement.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 6 juin 2021

Fête-Dieu / Année B

Ex 24,3-8 / He 9,11-15 / Mc 14,12-16.22-26

Bossuet disait du sacrifice de la messe : « de quelque magnificence qu’on [l’]accompagne quelquefois [...], le fond en est simple : il ne faut qu’un peu de pain et de vin pour l’accomplir ; le reste, qui est si grand que le Ciel même en est étonné, se fait par quelques paroles » (Explication de quelques difficultés sur les prières de la Messe, à un nouveau catholique). En cette Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang de Jésus Christ, il nous est bon de réfléchir à cette simplicité qui, pour reprendre les termes de Bossuet, est étonnante, c’est-à-dire stupéfiante, pour ne pas nous attiédir ou, pire encore, nous habituer à cette merveille d’amour de notre Dieu.

« Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique » (Ex) : tout commence, dans la foi, par une Parole venue de Dieu (la révélation), Parole qui veut susciter une écoute et une mise en œuvre par le croyant (l’alliance), élevant ainsi l’homme au-dessus de sa condition pécheresse et mortelle pour le faire vivre d’une vie nouvelle (le salut). L’Eucharistie est née d’une parole de Jésus Christ (« ceci est mon corps, prenez et mangez, faites cela en mémoire de moi... »), elle se célèbre en reprenant, en réitérant, en faisant résonner au présent cette parole (« la nuit même où Il fut livré… »), elle se prépare en écoutant divers extraits de la Bible (liturgie de la Parole), elle se reçoit dans un bref mais indispensable dialogue de foi (« le Corps du Christ » – « amen »). Autrement dit : ce n’est pas l’homme qui a inventé l’Eucharistie, mais c’est Dieu ; ce n’est pas Dieu qui en a besoin, mais c’est l’homme : et un besoin urgent, vital, nécessaire, hebdomadaire voire quotidien. Aller à la messe, recevoir l’hostie est d’abord un acte de foi, une réponse à une parole de Dieu pour nous : « mangez-en tous » !

« Le Christ, poussé par l’Esprit éternel, S’est offert Lui-même à Dieu comme une victime sans défaut » (He) : remplaçant ainsi les anciens sacrifices, le Seigneur Jésus offre tout ce qu’Il a, tout ce qu’Il est — corps et sang, chair et âme, humanité et divinité — pour relier définitivement la Création à son Créateur, l’humanité blessée par le péché et la mort à Celui qui est pardon, rédemption et vie éternelle. L’Eucharistie est véritablement une offrande, ou, pour le dire autrement, est l’Offrande véritable, le seul bien que l’homme peut offrir à son Dieu pour rétablir et maintenir la communion avec Lui : Jésus Christ, vrai homme, prototype de cette humanité nouvelle libérée du péché et totalement fidèle à l’alliance, et Jésus Christ, vrai Dieu, dont la divinité est  porteuse d’une vie, d’une vérité, d’un amour, d’une justice, d’une paix, d’un salut infinis, parfaits, absolus, éternels. Il est bon de se redire que l’Eucharistie n’est pas notre œuvre, notre réalisation, ou une prestation qui mériterait une notation voire des applaudissements : c’est l'œuvre de Dieu, le sacrifice du Christ, le don de l'Esprit Saint, la grande prière de l’Église catholique, pas moins.

« De cette manière, Il a obtenu une libération définitive » (He) : le but de l’Eucharistie et l’un de ses nombreux effets, est de nous donner le salut réalisé par Jésus Christ, en nourrissant notre âme, lieu de la présence de Dieu en nous, en faisant croître notre grâce baptismale jusqu'à ce qu’elle envahisse tout et renouvelle tout dans notre existence, pour nous mettre déjà en consonance avec la vie du Royaume pour laquelle nous sommes faits et sans laquelle notre vie sur terre ne serait qu’une marche vers la mort. En Se donnant à nous en nourriture, le Christ vient visiter notre cœur et le rendre libre du péché, du mal et de la mort : en sommes-nous assez conscients ? Le désirons-nous ? Le portons-nous dans notre cœur lorsque nous approchons de l’autel pour communier ? Prenons-nous le temps de l’action de grâces silencieuse après la communion pour ouvrir notre âme à Celui qui Se fait si petit uniquement pour pouvoir y entrer ? Demandons-nous, comme fruit de notre communion, d’être libérés de l’égoïsme et de l’affreuse routine du péché ? Sommes-nous prêts à collaborer loyalement et joyeusement à l'œuvre de libération que le Seigneur vient accomplir en nous ?

« Ô Dieu, créateur de l’univers, accorde-moi premièrement que je Te prie bien ; ensuite que je me rende digne d’être exaucé ; et enfin que Tu me rendes tout-à-fait libre » (saint Augustin) : que l’Eucharistie, nous permette d’entrer dans la grande prière du Christ à Son Père, qu’elle purifie notre cœur et fasse grandir notre foi ; qu’elle nous donne la véritable liberté des enfants de Dieu.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 30 mai 2021

TRINITÉ / Année B

Dt 4,32-34.39-40 / Rm 8,14-17 / Mt 28,16-20

« Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé » (Dt) : nous cherchons peut-être la Trinité dans le monde des abstractions mathématiques, des concepts philosophiques, et cela nous semble bien compliqué. Mais Dieu-Trinité nous invite à interroger les témoins de la foi de l’Église, ceux qui ont vécu de cette vie même de Dieu, vie débordante qui a changé l’existence de milliards de croyants, qui a changé le cours de l’histoire : parler de la Sainte Trinité est, pour nous chrétiens, dire une présence, une libération et un envoi.

« C’est le Seigneur qui est Dieu, [...] il n’y en a pas d’autre » (Dt) : cet acte de foi en Dieu Un et Trine n’est pas une abstraction ou une théorie, mais est reconnaissance et même expérience d’une présence perpétuelle, stable, fidèle. Dieu ne S'est pas contenté de nous créer, Il a établi en nous Sa demeure depuis le jour où le baptême a fait de nous Ses enfants : cette présence trinitaire est réelle, non symbolique ; elle est en nous source de vie spirituelle, d'intériorité, de don de soi, de communion. Cette présence crée une alliance et demande une réponse : « leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt) ; « garde ses lois et ses commandements que je te prescris aujourd'hui » (Dt). Quelle est cette réponse ? Elle tient en un mot : l'alliance, cette alliance nouvelle et éternelle qui est célébrée et réalisée à chaque Eucharistie, chaque fois que le prêtre consacre le pain et le vin, chaque fois que l'on communie à cette réalité nouvelle. « Il n’y a pas d’autre Dieu », inutile de chercher ailleurs !

Les chrétiens « sont fils de Dieu », « héritiers avec le Christ », et ils « se laissent conduire par l’Esprit de Dieu » (Rm) : l'action de Dieu Trinité est multiple ― réconfort, croissance, sanctification ― mais on peut dire des sacrements qu'ils libèrent, à l'image de de qui s'est passé pendant l'Exode : « Est-il un dieu qui soit venu se chercher une nation au milieu d'une autre ? » (Dt). L'humanité tout entière est appelée à un exode nouveau, qui la fera passer de la servitude à l'alliance et donc à la liberté ; ce chemin n'est possible que par la grâce du baptême, qui donne l'adoption filiale : « vous n'avez pas reçu un esprit d'esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba, Père ! » (Rm). Ainsi Dieu prend l'initiative d'intervenir dans l'histoire pour libérer l'homme de ses propres esclavages ; Il le fait en Se donnant Lui-même, dans la Trinité de Ses personnes, pour remplacer la peur par le don, le repli sur soi par la communion, la haine par l'amour, la mort par la Vie.

« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt) : la Trinité est un envoi en mission. De même qu'il est impossible d'enfermer la Trinité dans un triangle, l'amour de Dieu doit déborder de notre cœur comme la foi doit être proclamée en dehors de nos églises et de nos chapelles... Révélant la Trinité aux Siens avant de les quitter physiquement, Jésus leur donne immédiatement mission de transmettre à tous cette bonne nouvelle : Dieu a tellement d'amour en soi qu'Il est communion de trois Personnes S'aimant d'un amour éternel et infini, et que cette communion même n'épuise pas Sa capacité à aimer, puisqu'Il désire y faire entrer toute l'humanité. Notre mission est donc simple : témoigner, par notre vie et nos œuvres, par notre spiritualité et par nos priorités, de l'existence d'un Dieu très aimant qui demande à l'homme d'aimer, lui apprend à aimer, le rend capable d'aimer. Aimer, c'est-à-dire recevoir de Dieu de quoi aimer tous ceux que Dieu placera sur notre chemin ; aimer jusqu'au dernier souffle, aimer malgré l'offense ou la fatigue, aimer sans condition, aimer comme Dieu.

« Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé » : non que la Trinité se situe dans un passé lointain ! Mais cette présence se dit au fil de l’histoire humaine, marquée ô combien par le péché mais aussi par la grâce. Dieu Trois-fois-saint, Dieu Un et Trine est le seul capable de faire de notre histoire personnelle et collective une histoire sainte, reflet de Sa vie de communion, de don, d’amour. La fête liturgique de la Trinité nous rappelle que nous ne croyons pas en un Dieu abstrait, solitaire ou indifférent, mais pétri d’amour, source de tout amour vrai, océan d’amour qui nous appelle à Le rejoindre.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 22-23 mai 2021

PENTECÔTE / Année B

Gn 11,1-9 + Ps 32 / Ex 19,3-8a.16-20b + Dn 3,52-56 / Jo 3,1-5+ Ps 103 / Rm 8,22-27 / Jn 7, 37-39
Ac 2,1-11 / Ga 5,16-25 / Jn 15,26-27 ; 16,12-15

Surgit Spiritus Souffle et feu, l'Esprit Saint surgit, espéré et surprenant : 50 jours après Pâques, la fête de la Pentecôte célèbre le don de l'Esprit Saint aux apôtres, aux 120 disciples et, à travers eux, à l’Église envoyée en mission vers toutes les nations du monde. Mais qui est l'Esprit Saint ?

« Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie » : l’Esprit Saint est d’abord, pour nous croyants, Celui en qui on croit. Il est quelqu’un, non un esprit (fantôme), mais une vraie Personne. Nous avons peine à Le représenter, Il n’a pas de corps, on ne Lui donne pas un nom qui soit pour nous porteur d’une personnalité (comme le Père ou le Fils), mais Il est une Personne divine à part entière, et c’est même Lui qui, dans la Trinité, a ce ''rôle'' d’appliquer à chacun le salut voulu par le Père et réalisé par le Fils une fois pour toutes. Esprit Saint, Sanctificateur, Il communique la sainteté, l’image indélébile de Dieu en nous et la ressemblance qui peut se perdre mais que les sacrements nourrissent et purifient ; Il fait ainsi de chacun de nous des personnes au sens complet du terme, des êtres-de-relation transformés par leur relation avec la Trinité (la foi) et transformants dans leurs relations avec leurs frères (la charité). Dire que nous croyons en l'Esprit Saint, qu’Il est « Seigneur » (c’est-à-dire Dieu), comme le Père et le Fils, qu’« avec le Père et le Fils, Il reçoit même adoration et même gloire », qu’« Il donne la vie », revient à reconnaître la présence de l’Esprit Saint partout où Il Se donne, et donc dans tous les lieux de notre vie où Il peut et veut nous sanctifier, nous rendre semblables à Dieu, faire de nous d’autres Christs.

« Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique » : Dieu veut l’unité et la concorde de la famille humaine, mais non l’uniformité de l’oppression, le nivellement réalisé par l’imposition, violente ou insidieuse, d’une pensée unique, qui transforme les peuples en une masse anonyme et écrasante et les personnes en individus interchangeables. À rebours des utopies « babéliques » qui, au fond, détruisent l’alliance entre Dieu et l’humanité au nom d’une Idée ou d’une Pratique érigées en absolu, l’Église veut être ce lieu, ce corps, où l’Esprit unit sans uniformiser, sanctifie chacun personnellement sans le couper ni de ses racines ni de ses frères, enseigne sans jamais céder aux slogans de ce monde, transmet la foi des apôtres non comme une idéologie sujette à changements ou statufiée par le conformisme, mais comme une sève porteuse d’une vie qui vient de Dieu et qui conduit à Dieu. L’Esprit Saint, qui « a parlé par les prophètes » en orientant le peuple élu vers l’attente du Messie, est le sang de l’Église, ce nouveau Peuple de Dieu, lui communiquant la vie divine et, à travers elle, les dons d’unité, de sainteté, de catholicité (ouverture à l’universel et à la totalité de la foi), d’apostolicité (transmission fidèle du témoignage oculaire, irremplaçable, des témoins de Pâques).

« Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés » : l'Esprit Saint est un acteur essentiel de la vie sacramentelle qui fait de nous des chrétiens, c’est-à-dire non seulement des disciples du Christ, mais des fils et des filles de Dieu, adoptés par le Père, porteurs de l’onction royal, sacerdotale et prophétique à l’instar du Christ, temples de l’Esprit Saint. Par le baptême, l'Esprit Saint nous libère du règne du péché pour nous faire entrer, par avance, dans le Règne de Dieu ; par la confirmation, l'Esprit Saint nous marque une nouvelle fois de Son empreinte, de Son sceau, pour faire de nous des témoins et des missionnaires de l’Évangile où que nous vivions ; par l’Eucharistie, l'Esprit Saint envoyé par le Père à la demande du prêtre rend présent le Corps et le Sang du Christ, livrés pour la vie et le salut du monde… Que de merveilles dans notre vie d’Église, que de signes de la présence active, aimante, transformante de l'Esprit Saint ! Et là ne s’arrête pas la grâce des sacrements, puisque par eux la vie éternelle est semée au cœur de notre mortalité pour nous faire triompher, au dernier jour, de la mort même : « J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir » ! Cette résurrection aussi sera l'œuvre de l’Esprit...

Pentecôte : don de l'Esprit Saint à demander et recevoir avec confiance et abandon, sans crispation sur nos péchés ni sur nos manques ; don de l'Esprit Saint à vivre en Église et par l’Église, puisque le Christ n’a rien voulu faire sans elle ; don d’amour infini qui nous rappelle que nous sommes appelés à vivre non repliés sur nous-mêmes, mais au grand large ! Laissons donc la joie de cette fête transformer nos vies, car à travers elles, Dieu peut transformer le monde.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 13 mai 2021

Ascension / Année B

Ac 1,1-11 / Ep 4, 1-13 / Mc 16, 15-20

40 jours après Pâques et 10 jours avant la Pentecôte, la liturgie de l’Église nous permet de célébrer l'Ascension, fête très connue (par son pont notamment) et souvent représentée (par des tableaux pas toujours du meilleur goût). Nous connaissons bien cet Évangile, dont il nous faut tirer toutes les conséquences théologiques : par la montée au ciel de Jésus Christ, « le corps tout entier, avec sa Tête, est Fils de l’homme et Fils de Dieu, et Dieu » (Isaac de l’Étoile). Extraordinaire promotion de l'humaine nature ! L’Évangile étant bien connu, donc, prenons le temps de relire le commencement des Actes des apôtres, qui nous permettra une progression en six points (courts!)

L'Ascension marque la fin du parcours des Évangiles : « dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où Il commença, jusqu’au jour où Il fut enlevé au ciel ». Nous pouvons lire le Livre des Actes comme le second tome de l’Évangile selon saint Luc puisqu'ils ont le même auteur et que le premier (centré sur Jésus) s'achève exactement où le second (centré sur l’Église) commence.

L'Ascension conclut la série d'apparitions de Jésus ressuscité : « C’est à eux qu’Il S’est présenté vivant après Sa Passion, Il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, Il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu ». Voilà le fondement de la Tradition de l’Église, qui a recueilli tout ce que Jésus a enseigné aux apôtres, même ce qui n'est pas consigné, pour raison de brièveté, dans les Évangiles. Maintenant les apôtres, appelés à guider l’Église après le départ physique de Jésus, savent toute chose, bien mieux que pendant les trois années où ils Le suivaient, sans trop Le connaître ni même Le comprendre. Le Christ constitue Son Église comme témoin de Sa Parole, de Sa résurrection, de Sa Personne, de la vérité et du salut.

L'Ascension est un départ, qui marque une absence physique : « Il S’éleva, et une nuée vint Le soustraire à leurs yeux ». Évidemment il faut éviter de figer dans l'espace (les nuages?) le départ de Jésus : le fait est qu'Il a voulu marquer par cette disparition la fin de ce compagnonnage unique par lequel Il les avait appelés et formés. Après l'Ascension, les disciples ne chercheront plus à revivre ces années de proximité physique avec Celui qui sera désormais présent « au milieu d'eux » quand ils se rassembleront « en Son Nom ».

L'Ascension prépare Pentecôte : « Il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père […] ; vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours [...] ; vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ». Ce départ est une « promesse », faite par le Père, révélée et préparée par le Fils, du don de l'Esprit Saint. Pentecôte, don plénier de l'Esprit Saint, est un « baptême » qui inaugure la vie sacramentelle par laquelle le salut donné en Jésus Christ, la résurrection de Jésus Christ, et Jésus Christ Lui-même, est désormais communiqué à l'humanité.

L'Ascension est le prélude de la mission universelle de l’Église : « Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ». Pentecôte sera le départ d'une incroyable aventure missionnaire dont les Actes des apôtres nous montrent le début et l'histoire de l’Église, depuis 2000 ans, la continuation et l'expansion : combien de peuples ont été touchés par l’Évangile ! Combien de croyants, prêtres, religieux et religieuses, catéchistes, sont partis loin de leur foyer pour transmettre, partout et à tous, la Bonne Nouvelle ! L'Ascension a permis tout cela, car si le Christ était resté physiquement présent à Jérusalem, jamais Ses disciples n'auraient eu le courage de partir à l'inconnu : c'est parce qu'Il n'est physiquement nulle part que le Christ peut être rendu présent partout par la foi.

L'Ascension nous oriente vers un retour, une attente : « Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous L’avez vu S’en aller vers le ciel ». Jésus est auprès du Père, mais notre vie, si elle est chrétienne, doit se faire attente de la rencontre, du face-à-face avec Lui. Nous le proclamons à chaque messe (anamnèse) mais nous y préparons-nous ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 9 mai 2021

6ème dimanche de PÂQUES / Année B

Ac 10,25-26.34-35.44-48 / 1Jn 4,7-10 / Jn 15,9-17

« Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu » : on n'est pas plus catégorique ! L'amour n'est pas une option, mais le centre même de notre foi, de notre relation à Dieu, au point qu'on peut affirmer l'inexistence de cette relation, de cette connaissance, de cette foi, si l'amour fait effectivement défaut. Mais que nous donne Dieu pour entrer dans Son amour, en vivre et en faire vivre ce monde ?

Des commandements : ça commence mal pour notre sensibilité contemporaine allergique à l'autorité ! Et pourtant impossible d'y couper : « Mon commandement, le voici » ; « Voici ce que je vous commande ». Comment entendre cette parole, qui établit un lien direct entre commandement et amour, et même possibilité d'aimer : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour » ? Pas de repli possible dans un amour qui serait détaché de l'écoute et de la pratique des commandements de Dieu, pas de séparation imaginable, dans la bouche de Jésus, entre amour et vérité : on dit couramment qu'un amour sans vérité ne serait que sensiblerie, et une vérité sans amour aussi vivifiante qu'un théorème mathématique. En Dieu amour et vérité se rejoignent (s'embrassent dit le Psaume), s'identifient même : c'est par amour que Dieu nous dit qui Il est et quelle est la vérité de notre existence, et la vérité ultime c'est d'aimer et de se laisser aimer. Comme le disait finement saint Augustin, « personne ne peut être adapté à la vie future s'il ne s'y exerce pas dès maintenant » : en nous révélant ce pour quoi nous sommes faits, l'amour infini de la vie éternelle, Dieu veut nous y préparer, et nous demande de prendre les moyens d'entrer dans cette Vie bienheureuse qu'Il nous réserve, mais à laquelle notre condition terrestre ne nous rend pas spontanément aptes.

La joie : Dieu ne nous donne pas Sa vérité, ou plutôt ne Se donne pas en vérité, pour que nous fassions triste figure ! Malheur à nous si nous donnons à la vérité le goût de la mort ! La vérité est vie, le dogme est canal de grâce, c’est-à-dire de l'amour prévenant, premier et gratuit de notre Dieu pour toutes Ses créatures. Le Christ prend la peine de rappeler aux Siens pourquoi Il leur donne Ses enseignements : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite ». Une joie nous est proposée, une joie qui peut atteindre la plénitude parce qu'elle vient de Dieu, perfection infinie, et qu'elle nous conduit à Dieu, le seul capable de nous rendre parfaits comme Lui, saints comme Lui, vivants comme Lui. La joie de Dieu n'a rien à voir avec les ricanements que notre société occidentale prend pour la liberté d'esprit, l'intelligence ou le bonheur ; la joie de Dieu n'est pas dans ces fausses extases qui font oublier le cri des pauvres ou les pleurs des malheureux : non, la joie de Dieu est un don d'en haut qui tourne nos regards vers les réalités de ce monde que Dieu seul est en volonté et en capacité de transfigurer. La joie du Christ, dans les Évangiles, éclate quand Il voit « les champs qui se dorent pour la moisson », c’est-à-dire la foi qui grandit dans les cœurs, la charité qui se fait active, le croyant qui prend conscience et de sa grâce et de sa mission, l’Église qui sème la Parole au creux de tous les sillons… Chrétiens de vieille chrétienté, croyons-nous encore à cette joie-là ?

Amitié : Dieu veut entrer avec nous en relation d'amitié ! Incroyable ! L'Infini, l’Éternel, le Tout-Puissant, accepte et désire même ce lien si familier, si humain, si affectueux, sans crainte de Se mettre à notre niveau, à égalité pourrait-on dire : « Je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître ». Mesurons le chemin que Dieu entend parcourir pour qu'une telle amitié soit possible, et, encore une fois, étonnons-nous… Il nous l'avait bien dit, Celui qui est Vérité et Vie, qu'Il était aussi Chemin, mais aurions-nous envisagé que ce Chemin Le mènerait jusqu'à nous, pour ainsi dire dépouillé des attributs de Sa divinité : quel cœur peut accepter d'aller jusque-là ? Cœur exigeant (« Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande »), mais cœur éternellement fidèle : ce sera, 20 jours après Pentecôte, la fête du Sacré-Cœur.

Commandements de vie, joie, amitié : le Seigneur nous a donné bien des motifs de Le louer, dans cette Eucharistie mais pas seulement : « lorsque chacun s'en va chez soi, il semble cesser de louer Dieu. S'il ne cesse pas de bien vivre, il loue Dieu continuellement. Ta louange ne cesse que lorsque tu te détournes de la justice et de ce qui plaît à Dieu. Car si tu ne te détournes jamais de la vie vertueuse, ta bouche est muette, mais ta vie est une acclamation et Dieu prête l'oreille au chant de ton cœur » (saint Augustin).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 2 mai 2021

5ème dimanche de PÂQUES / Année B

Ac 9,26-31a / 1Jn 3,18-24 / Jn 15,1-8

« En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Saint Augustin commentait cette affirmation du Christ en notant : « Il n'a pas dit ''vous ne pouvez pas faire grand-chose'', mais ''vous ne pouvez RIEN faire'' »… Soyons donc toujours plus convaincus que si Dieu n'est pas le moteur de notre vie, nous n'irons nulle part. Mais voyons de plus près.

« Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent » : il y a là une évidente allusion à l'enfer… Je laisse à chacun le soin d'en tirer les conclusions ! Mais avant d'en arriver là, voyons comment ne pas nous dessécher, nous flétrir, mourir de soif spirituellement : par la prière et les sacrements, que Dieu nous a donnés spécialement à cette fin. Car c'est nous qui en avons besoin, pas Lui ! Impossible pour un sarment de vigne de pousser sans être irrigué par la sève que lui communique le cep ; impossible d'allumer une lampe si on n'est pas branché sur le courant ; impossible de vivre sans manger ni boire : impossible pour un chrétien de vivre son baptême sans l'alimenter, régulièrement, à la source de la Parole de Dieu et de la prière personnelle et des sacrements. ''Et'', pas ''ou''… Il faut non pas trier, mais croiser les canaux de la grâce ; aimer Dieu en désirant et recevant tous les moyens qu'Il nous donne, par Son Église : dilection et non sélection ! On pourrait aussi comprendre cette phrase comme une invitation à repérer les « sarments secs » de notre existence (mauvaises habitudes, péchés, ressentiments, jalousies, égoïsme…), à les « ramasser » et à les brûler au grand feu de l'amour de Dieu. Chacun peut se mettre au travail !

« L’Église était en paix [...] ; elle se construisait et elle marchait dans la crainte du Seigneur ; réconfortée par l’Esprit Saint, elle se multipliait » : malheur à ceux qui troublent la paix de l’Église ! L’Église ne grandit que dans la « crainte du Seigneur », c’est-à-dire le respect de Ses commandements, même s'ils déplaisent aux puissants et aux savants de ce monde ; l’Église ne « se construit » que dans la « paix » que donne l'harmonie de chacun de ses membres. Si quelqu'un pense être chrétien sans avoir le souci de l'unité de l'ensemble, il fait fausse route ; si quelqu'un œuvre en semant la zizanie partout où il passe, il se fait illusion, il ne fait aucun bien durable ni même réel, il ne fait pas grandir l’Église. L'Esprit Saint nous est donné en Église, comme le sang irrigue tout le corps sans exception : un chrétien ne peut faire bande à part, faute de quoi sa foi se desséchera (cf. les sarments secs).

« Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez pour moi des disciples » : la « gloire » de Dieu n'est pas la gloriole ou l'éclat, mais la présence, le poids au sens où l'on dit de quelqu'un que sa parole a du poids… Comment Dieu manifestera-t-Il Sa présence en ce monde, si ce n'est par nous, par notre état de disciples et la fécondité qui découlera de notre union intime, permanente, existentielle, avec le Christ Ressuscité, Agneau immolé, Bon Pasteur, Porte de la Vie éternelle, Vigne du Père ? Comment serions-nous véritablement disciples de Jésus sans « porter du fruit », c’est-à-dire faire aboutir tout ce que l'arbre de la croix aura de sève pour nourrir et guérir ce monde ? Comment serions réellement heureux sans que nous traverse une fécondité qui vient de Dieu et qui veut mobiliser toutes nos énergies pour faire de notre amour un don, de notre vie une vocation ?

« En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » : mais vraiment rien, soyons-en persuadés. Rien en-dehors de la grâce, rien en-dehors, c’est-à-dire contre, l’Église qui est Corps du Christ, rien en dehors d'une conversion personnelle permanente qui ouvre notre cœur à la Parole de Dieu, qui ouvre nos yeux sur les « sarments secs » qui nous encombrent, qui ouvre notre foi aux dimensions infinies du salut que Dieu veut offrir à tous. Alors regardons loyalement notre vie et repérons là où nous ne sommes plus reliés à la Vigne, là où nous sommes déconnectés (pour reprendre un mot moderne) de la grâce, là où notre fécondité s'étiole et s'enlise. Et demandons avec confiance au Seigneur de faire de nous ce qu'Il voudra, et de nous envoyer comme Il le voudra et quand Il le voudra.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 25 avril 2021

4ème dimanche de PÂQUES / Année B

Ac 4,8-12 / 1Jn 3,1-2 / Jn 10,11-18

« La vérité n’aime pas les angles obscurs, et ne cherche pas les chuchoteurs » (saint Jérôme, Ep. 125) : en ce 4ème dimanche de Pâques, la liturgie proclame avec force quelques vérités essentielles. Vous le savez, le chapitre 10 de saint Jean forme « trois petits tableaux paraboliques différents, formant triptyque » : comment accéder légitimement au bercail (1-6), quelle est la porte du bercail (7-10), qui est le vrai et l'unique pasteur (11-18) ; « l'opposition qui, au premier tableau, s'est établie entre l'escalade et l'entrée normale ; au second tableau, entre la porte et ceux qui détournent de la porte, s'accuse maintenant entre le mercenaire et le pasteur » (Dom Delatte, commentaire des Évangiles). Elle nous parle de salut, de foi et de pasteur.

Le salut : « En nul autre que Lui, il n’y a de salut » (Ac) : les apôtres sont très clairs ! Jésus n'est pas un produit parmi d'autres dans le grand supermarché du religieux, mais Il est unique, central, indépassable : l'Esprit Saint a permis à Pierre de reconnaître en Jésus Christ non une porte mais La porte du Royaume, non un salut possible, mais Le seul salut, non un homme de Dieu parmi d'autres, mais Dieu qui S'est fait homme. Mais ce n'est pas évident pour le monde, qui doute, qui ricane, qui tourne le dos ou hausse les épaules : « on nous demande comment cet homme a été sauvé », feint de s'étonner l'apôtre ! Mais il ne faut pas chercher midi à 14h, semble-t-il dire ! Un homme peut-il en sauver un autre ? Ou se sauver soi-même ? La foi en Jésus Christ implique une attitude fondamentale : se reconnaître totalement dépendant d'un autre, qui est Maître de la vie et de la mort en général, et de la mienne en particulier ; mettre Dieu au centre et Lui permettre de réorganiser ma vie et son échelle des valeurs et des priorités ; s'en remettre vraiment à la grâce, et renoncer aux illusions de toute-puissance, qui prétendent grandir l'homme au-dessus de sa condition, et qui en fait le conduisent au néant. Ce que je viens d'énoncer, volontairement sans fioriture, ne va pas dans le sens des foules, et va conduire chacun à prendre parti… Par la révélation de Son identité de Fils de Dieu, Jésus crée nécessairement une polarisation entre les hommes : foi ou incrédulité, ouverture d'une vie à la grâce, qui en fait une vocation, ou fermeture dans ce qui risque de n'être qu'un monologue narcissique… A chacun d'opter.

La foi : « Nous verrons Dieu tel qu’Il est » (1Jn). Promesse magnifique ! Ne nous lassons pas de la relire, de la redire, de la méditer : Dieu nous promet le face-à-face, notre vie terrestre aboutit non à la mort mais à un accomplissement, une plénitude, un bonheur, un Amour aux potentialités infinies puisque c'est Dieu en personne. Tout cela est promis, mais que dire d'aujourd'hui ? Nous n'y sommes pas : « quand cela sera manifesté », semble tempérer l'apôtre, apparemment pour nous dire de ne pas nous emballer mais en fait pour nous inviter à ne pas nous décourager. La foi n'est pas l'évidence, et semble bien faible pour affronter l'incrédulité : pas de preuves, pas d'argument imparable, pas de miracle qui cloue le bec à l'adversaire, pas d'unanimité pour accueillir le message de Dieu. En fait, la foi nous introduit dans un mode de relation nouveau, et spécifique, et toutes les comparaisons restent bien chétives « pour décrire ce que nous sommes à Notre Seigneur et ce qu'Il est pour nous » : dévouement absolu, un seul cœur et une seule âme, confiance sans limites, tendresse et joie, tant on est sûr l'un de l'autre (Dom Delatte, commentaire des Évangiles). Cela, le Christ nous appelle à la vivre dès maintenant, comme la meilleure préparation au mystérieux rendez-vous auquel nous sommes tous conviés.

Le pasteur : vous voyez bien, dans cette logique, comment le Christ nous conduit, par la foi en Sa personne, jusqu'à la vraie vie avec Lui. Il Se choisit des hommes qui vont aider leurs frères à passer par la Porte du Royaume qu'est la foi, porte étroite qui demande dépouillement et conversion, porte unique qu'il faut trouver et accepter de franchir. Mais ils ne vont pas l'aider comme des mercenaires qui accompliraient leur tâche à la manière d'une routine, d'un automatisme, d'une activité qu'on prend et qu'on laisse : ils vont s'identifier au Christ Bon Pasteur parce que c'est l'unique moyen de mener leur mission à bonne fin et parce que le Christ les aura spécialement consacrés pour cela. « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn), c’est-à-dire, d'après le contexte biblique : est prêt, disposé à donner sa vie. Il s'agit donc, pour nous prêtres, de nous donner au Christ en vous donnant le Christ et en nous donnant à chacun de vous.

Priez pour nous, prêtres, qui sommes constitués et consacrés prêtres par le Christ pour vous faire entendre Sa voix, être au milieu des hommes signes de Sa présence qui rassemble, guide, encourage, guérit, nourrit. Priez pour que nous sachions parler avec la voix de l'unique Pasteur, non avec la voix étrangère de ce monde ou de nos intérêts propres. Il y a une seule porte, le Christ, et nous ne sommes pas la porte ; mais Il nous a établis sur le seuil pour aider chacun à entrer, tout en laissant le loup dehors. « La vérité n’aime pas les angles obscurs, et ne cherche pas les chuchoteurs » : priez pour que nous sachions élever la voix, à temps et à contretemps, au-dessus de la rumeur de ce monde, pour faire entendre à tous l'appel du Bon Pasteur.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 18 avril 2021

3ème dimanche de PÂQUES / Année B

Ac 3,13-15.17-19 / 1Jn 2,1-5 / Lc 24,35-48

« Il y eut un moment où Jésus apparaissait vaincu : les ténèbres avaient couvert la terre, le silence de Dieu était total, et l’espérance, une parole qui semblait désormais vaine » (Benoît XVI, message de Pâques 2012). L’Évangile nous y ramène, semble-t-il…

« Pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ? » : il s'agit, littéralement, de pensées tortueuses (dialogismói), pensées de tentation, de doute et de méfiance vis-à-vis de l'œuvre de Dieu. C'est un reproche, bien sûr, mais aussi une plainte : comment n'ont-ils pas assez d'amitié dans leur cœur pour ne pas reconnaître Celui qui a choisi de partager Sa vie avec eux, trois années durant ? Comment ont-ils pu oublier Sa voix, Son regard à nul autre pareil, au point de Le confondre avec un fantôme ? La joie de Pâques ne doit pas nous faire oublier que, lorsque le Ressuscité surprend les Siens dans la salle aux portes soigneusement verrouillées, ceux-ci sont déjà bien loin de Lui : la tristesse, le désespoir, la ruine de leurs ambitions terrestres auxquelles, pourtant, Il leur avait dit de ne pas s'accrocher, une immense honte surtout, les submerge au point de ne pas reconnaître Sa présence, de douter, d'avoir peur, de déraisonner… Pâques n'efface pas d'un coup le Vendredi Saint, et, si le Christ peut encore montrer les stigmates de Sa Passion, Il voit, sans aucun doute, les dégâts immenses que la crucifixion a fait dans le cœur de Ses apôtres. Nous le comprenons bien, nous qui sommes plongés depuis un an dans une crise collective qui laissera des traces profondes ! C'est à chacun de nous que le Christ redit, aujourd’hui, « Pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ? » pour que nous laissions la tristesse derrière nous.

Mais revenons à la source, c’est-à-dire à Jésus : quand notre foi vacille, il faut savoir que, comme aux apôtres enfermés à double tour, Jésus vient nous apporter paix et joie, non par un ''message'', ni même seulement par la compréhension du dessein millénaire de Dieu révélé dans les Écritures, mais par la présence renouvelée de Sa Personne. Qui est-Il donc, Celui qui vient surprendre les Siens au matin de Pâques ? Le même que Celui que nous célébrons aujourd’hui, Celui dont témoigne saint Pierre dans les Actes des apôtres : « serviteur, le Saint et le Juste, Prince de la vie, Messie ». Tout cela, et bien plus encore ! Une personne unique qui demande un amour unique, et qui S'engage envers nous d'une manière unique : contemplons-Le, « livré, renié, ressuscité d’entre les morts, glorifié », pour reprendre les termes des Actes. Ce « Prince de la Vie » n'est pas resté confiné dans Son paradis, si j'ose dire ; ce « Saint » ne S'est pas contenté d'une séparation radicale avec toute forme de mal, mais Il est venu nous communiquer Sa sainteté ; ce « Juste » ne S'est pas cantonné dans le rôle de Juge des vivants et des morts qu'Il tiendra au dernier jour, mais Il a tout risqué pour nous ajuster à la volonté du Père et faire de nous des justes ; ce « Messie » n'a pas voulu des triomphes humains dont rêvaient même Ses disciples, mais Il nous a consacrés, à Son image, par l'Esprit qui fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois, pour qu'advienne le Royaume. Pâques nous invite à fixer notre regard sur le Ressuscité, à le contempler.

Contempler Jésus pour que la foi change radicalement notre vie : si nous avons bien écouté les textes de ce jour, nous avons compris que les relations que le Christ noue et renoue avec les Siens sont appelées à s'étendre à toute l'humanité pour la purifier du mal, l'unifier en une seule famille reliée par l'amour. Notre foi devrait faire de notre relation au Christ le moteur de notre existence, le motif de nos actes, la racine secrète de tous nos efforts et de tous nos combats spirituels, la source de notre joie : « nous avons un défenseur, nous Le connaissons, nous gardons Ses commandements ». Nous « gardons Ses commandements », mais nous ne gardons pas Jésus pour nous : « la conversion sera proclamée en Son Nom » à toute créature pour que nul ne se croie étranger à la voix de Dieu qui l'appelle à l'amour et à la liberté véritables. Le christianisme n'est pas une morale ou une belle civilisation : il consiste essentiellement en la présence de Jésus ressuscité qui rejoint et sauve l'humanité à travers la médiation de l’Église, c’est-à-dire de chacun de nous !

« Si Jésus est ressuscité, alors – et seulement alors – est arrivé quelque chose de vraiment nouveau, qui change la condition de l’homme et du monde, [...] parce que le Ressuscité n’appartient pas au passé, mais Il est présent aujourd’hui, vivant » (Benoît XVI, message de Pâques 2012). Voici le ''message'' de Pâques, si l'on doit en chercher un ; voici la Bonne Nouvelle dont le Christ nous rend témoins, porteurs, missionnaires jusqu'à la fin des temps.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 11 avril 2021

2ème dimanche de PÂQUES / Année B

Ac 4,32-35 / 1Jn 5,1-6 / Jn 20,19-31

« ''Vous devez renaître'' est la formule simple et directe dont [l’Église] se sert après son Divin Maître, ''Votre nature tout entière doit naître de nouveau'' » ; car l’Église « a pour mission de sauver la nature humaine de sa misère [...] en l’élevant [...] au-dessus de son propre niveau. [...] C’est pour cette fin qu’une grâce rénovatrice a été déposée entre ses mains » (bienheureux cardinal Newman, Apologia pro vita sua). En ce 2ème dimanche de Pâques, le Christ dépose entre les mains tremblantes de Ses apôtres la grâce de la Résurrection.

« Jésus vint, et Il était là au milieu d’eux » : Il est présent, au centre, au milieu des Siens, comme Il a promis d'être toujours au milieu de nous, pourvu que nous nous rassemblions en Son Nom. Ce n'est pas une hallucination collective ou un enthousiasme fanatique qui a causé la résurrection, c'est la présence de Jésus ressuscité Se manifestant toutes portes closes, l'événement objectif de Sa victoire sur la mort dans un vrai corps, qui fait entrer les cœurs fermés des apôtres dans une joie pascale qu'ils n'attendaient ni n'espéraient. La rencontre est réelle, mais effrayante : qui est-Il, Celui qui peut Se rendre présent ainsi, sans être limité par ce corps au-delà de la mort qui est pourtant le Sien ? Le corps de Jésus ressuscité est bien Son corps historique mais dans un état glorieux, identique quant à sa nature humaine, tout autre par la gloire divine qui le transfigure (« et eiusdem naturæ et alterius gloriæ » St Grégoire le Grand). Continuité avec Sa vie terrestre et spécialement avec ces trois années de vie publique qui leur ont permis de Le connaître de près… mais pas d'épuiser Son mystère, que la Résurrection révèle enfin. Jésus est Celui-qui-est, Dieu-avec-nous, le Seigneur présent à Sa création, pour rassembler autour de Lui l'humanité en un seul peuple. Mais pas sans nous...

« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » : Jésus envoie Ses disciples avec la même autorité avec laquelle le Père L'avait envoyé Lui-même en ce monde ; Il leur confère le même pouvoir sur les forces du mal. Plus qu'une confiance renouvelée envers ceux qui L'avaient trahi, plus qu'une confirmation de leur vocation de « pêcheurs d'hommes », il s'agit de la manifestation de la volonté du Christ de fonder l’Église, c’est-à-dire de confier à la communauté des croyants, structurée par le ministère des apôtres sous l'autorité de Pierre, le soin d'annoncer à tous le salut advenu en Christ. Dieu ne S'annoncera pas par des moyens extraordinaires qui supprimeraient l'intervention humaine : depuis l'origine, l'annonce de la Bonne Nouvelle implique l'action de disciples devenus missionnaires par contact avec leur Maître. Mais ne nous y trompons pas : de même que Jésus n'a pas reculé devant une mission qui incluait la mort et la croix, de même Ses disciples ne devront pas craindre le témoignage en toutes circonstances, au risque de l'échec, jusqu’au martyre qui les associera pleinement au mystère pascal du Bon Pasteur devenu Agneau du sacrifice pour enlever le péché du monde. D'ailleurs leur première mission échoue : ils n'arrivent pas à convaincre Thomas !

« Ayant ainsi parlé, Il souffla sur eux » : ainsi se réalise, dans saint Jean, la nouvelle création annoncée au début de l’Évangile à Nicodème (Jn 3,3-7) et reprenant le même verbe que la Genèse (Gn 2,7 LXX), où Dieu, après avoir formé l'homme avec l'argile, souffla en lui une haleine de vie [enefúsesen]. Symboliquement, la Résurrection est une nouvelle création, qui relève les apôtres d'entre les morts, eux qui avaient succombé à la peur pendant la Passion ; symboliquement, c'est par eux, qui sont appelés à devenir les colonnes de l’Église, que le Christ commence Son œuvre de re-création, de restauration dans l'alliance rompue depuis le premier péché. Les apôtres sont les premiers à recevoir le Souffle de l'Esprit qui les plonge dans la vie divine, et fortifie leur foi d'une manière décisive… Mais voilà, Thomas manque à l'appel : Dieu aurait-Il mal calculé Son moment ? Thomas nous représente, nous qui n'avons pas vécu cette rencontre avec le Seigneur dans la chair, et qui néanmoins pouvons Le suivre, l'aimer, croire en Lui de tout notre être. Le commandement de Jésus à Thomas, « sois croyant, deviens croyant » c’est-à-dire crois en moi, mais aussi « deviens fidèle » au sens de fiable, dont le témoignage pourra être crédible car non soumis aux variations des humeurs et des doutes, ce commandement ne pourra être réalisé qu'après Pentecôte, quand les apôtres recevront en plénitude l'Esprit de sainteté et de vérité. Et la Pentecôte englobe toute l'humanité dans son rayonnement, puisqu'à travers les sacrements, l'Esprit Saint crée un homme nouveau, vivant dès ici-bas de la grâce et non de la chair, prêt à ressusciter car capable d'entendre l'appel : « Vous devez renaître » !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 4 avril 2021

PÂQUES

Ac 10,34a.37-43 / Col 3,1-4 / Jn 20,1-9

« C’était encore les ténèbres […] ; nous ne savons pas où on L’a déposé […] ; les disciples n’avaient pas compris » : saint Jean multiplie les négations dans ce récit du matin de Pâques où tout, cependant, devrait être simple… Il est évident que nul n'attendait cet événement, puisque nul ne le comprit lorsqu'il advint, sauf le disciple bien aimé qui, dans le secret de son cœur, « croit ». Pâques n'est donc pas le fruit d'une attente déraisonnable de disciples choqués par l'échec de Jésus et s'étant convaincus ''qu'il se passerait quelque chose'' qui renverserait la donne… Pâques nous surprend, nous déroute et réintroduit dans notre histoire l'évidence de l'initiative de Dieu, de Sa puissance de vie éternelle devant laquelle la mort s'efface. Pâques est au cœur de notre foi chrétienne, non seulement parce que sans cela nous ne serions pas ici (que sert de célébrer un mort?), mais encore parce que cet événement resitue notre relation à Dieu dans le bon sens : c'est Lui qui Se révèle à nous, c'est Lui qui donne sens à l'histoire humaine, c'est Lui qui aura le dernier mot, aussi graves qu'aient été les blessures et les désillusions.

« Nous qui avons mangé et bu avec Lui après Sa résurrection d’entre les morts » (Ac) : point capital ! La résurrection suppose des témoins, non du fait lui-même dont les modalités échappent à notre expérience sensible, mais de la présence désormais permanente, réelle, indestructible, du Christ au milieu de Son peuple, c’est-à-dire de la grande famille humaine qu'Il est venu réconcilier, unifier et conduire au Père. Le temps pascal sera rythmé, vous le savez, de récits non pas du tombeau vide mais d'apparitions de Jésus ressuscité : une présence radicalement nouvelle que même les plus intimes ont de la peine à reconnaître, dans un premier temps… Une présence irradiant une puissance de vie tellement forte qu'elle en est un peu effrayante, elle qui se joue des lois de l'espace et du temps… Une présence familière cependant, toute de bonté, de miséricorde, que seul Celui qu'ils ont accompagné pendant trois ans sur les routes de Terre Sainte peut incarner : ce corps, cette voix, ces blessures, ce regard à nul autre pareil, qui va au fond de leur âme et en lit les plus secrets mouvements, cet Amour à l'intensité unique qui a donné sens à leur vie et qui les enverra, de nouveau, sur les routes du monde, sans crainte des périls.

« Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Lui-même L’a établi Juge des vivants et des morts » (Ac) : car la résurrection est envoi, et Pâques annonce déjà Pentecôte. De même que Jésus avait choisi d'accomplir Sa mission d'annonce de l’Évangile avec un groupe de disciples, structuré au fur à mesure par les responsabilités confiées aux « Douze », de même, à compter de Sa résurrection, leur confie-t-Il l'immense charge de faire connaître à l'univers qui l'ignore encore Sa victoire sur la mort et tout ce qu'elle implique : la véracité de Son enseignement, l'authenticité de Ses miracles, désormais compris comme les signes avant-coureurs du salut donné en Christ, l'identité de Celui qui S'est désigné comme Fils de l'Homme et dont ils ont enfin compris toutes les dimensions. Autrement dit : Jésus Christ ressuscité ne sera connu, compris, aimé que par l'action des apôtres, par le témoignage personnel de ceux qui L'ont connu avant la croix et rencontré après, par la prédication incessante de l’Église, jusqu'à la fin des temps. Pâques associe définitivement le Christ à Son Église, dont Il fait Son Corps mystique déjà vainqueur de la mort et sans laquelle rien de Lui, jusqu'à Son Nom, ne serait connu. « Dieu Se désigne Lui-même par l’union de Son Nom » à celui des disciples, une « particule d’appartenance » qui le relie définitivement avec les hommes, qui les fait entrer « dans Son Nom et presque dans Son être, à tel point que Dieu Se définit par Sa relation avec ceux qu’Il aime : dès lors on est affranchi de la mort et du néant » (Dom Delatte, L’Évangile de Notre Seigneur Jésus Christ le Fils de Dieu, II).

Alors laissons monter en nous l'immense joie de Pâques : « Il est nôtre, ce corps sans vie qui gisait dans le sépulcre, mais qui a ressuscité le troisième jour et qui, au-dessus de toutes les hauteurs célestes, est monté jusqu'à la droite du Père tout-puissant. Si nous suivons la route de ses commandements, et si nous n'avons pas honte de confesser tout ce qu'il a payé pour notre salut dans l'abaissement de sa chair, nous aussi serons élevés jusqu'à la participation de sa gloire » (sermon de saint Léon le Grand sur la Passion).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 3 avril 2021

VIGILE PASCALE / Année B

Quelle joie de célébrer cette Vigile pascale avec vous ! L'an dernier, nous étions chacun chez soi, privés de culte public, exilés loin de la communauté… Puisse cela nous rappeler, fortement, la dimension ecclésiale, communautaire, de notre foi : nous ne sommes pas faits pour vivre isolés, la liturgie chrétienne n'est pas faite non plus pour être consommée à distance, en replay, par une kyrielle d'individus éparpillés. Le sommet de l'année liturgique, en ce soir, nous le redit : Dieu crée l'humanité (Gn), Dieu Se constitue un peuple (Ex), Dieu prépare une alliance éternelle où tous pourront entendre Ses commandements, en vivre, et, par eux, être sauvés (les prophètes). C'est maintenant que nous faisons mémoire de tout cela, c’est-à-dire que nous rendons présent le salut de Dieu, actuelle Son intervention dans l'histoire, efficace le sacrifice par lequel le Christ a tout réconcilié.

« Pourquoi crier vers moi ? Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! Toi, lève ton bâton, étends le bras sur la mer, fends-la en deux » (Ex) : assez de lamentations, dit le Seigneur ! Tu as dans la main le bâton que je t'ai donné pour accomplir les signes de puissance devant pharaon ; tu as ma nuée lumineuse qui te sépare de la mort qui, sans cela, te rejoindrait ; tu as ma promesse de t'arracher à l'esclavage d’Égypte et te conduire en terre de bénédiction et de liberté, où tu pourras vivre l'alliance avec moi ! Nous aussi, entendons le Seigneur nous redire que la lamentation n'est pas chrétienne, que le désespoir n'est pas notre destin, que Dieu est présent, aujourd’hui comme hier, fidèle, aimant, libérateur, et qu'Il nous demande de nous relever pour être signes, au milieu d'une société morose et désabusée, de la puissance libératrice de l’Évangile, ouvert à tous, offert à toute l'humanité, que nous ne pouvons pas garder prisonnier entre nos murs.

« L’homme ancien qui est en nous a été fixé à la croix avec Lui pour que le corps du péché soit réduit à rien, et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché » (Rm) : dans un raccourci saisissant, saint Paul condense toute l'histoire du salut dans les quelques heures que Jésus a passé en croix. Avec Lui, c'est le vieil Adam qui meurt, paralysé par son péché, c’est-à-dire, symboliquement, ce qui dans l'humanité mène au péché, à la chute, à la mort : bien sûr, la tentation est toujours là, et le Christ a voulu l'éprouver pour nous montrer que nous aussi pouvons répondre 'non' à Satan, sans moyens extraordinaires, puisque le Messie n'a pas voulu mettre Sa divinité au service de Sa fragilité humaine. Mais « nous ne sommes plus esclaves du péché », plus condamnés à suivre sans cesse la pente fatale, avec pour seule aide la Loi qui nous indique quelle barrière nous avons franchie ; non, par la grâce du sacrifice du Christ et de Sa résurrection, la vie divine peut triompher, en nous, des forces mortelles du péché, nous permettant ainsi d'ouvrir toutes grandes les portes de notre âme au pardon, à la liberté des enfants de Dieu, au salut, à la vie éternelle.

« Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du Seigneur » (Ps 117) : espoir insensés diront les ricaneurs que notre civilisation à son couchant semble fabriquer à la pelle… Non, réalité déjà advenue en Jésus Christ, triomphateur de la mort, réalité à venir pour tous ceux qui comprendrons l'urgence de se joindre à la victoire du Christ, la plus belle et la plus décisive « des actions du Seigneur » ! Réalité qu'il faut anticiper en adoptant, dores et déjà, le style de vie des ressuscités qui est précisément celui des Évangiles : « convertissez-vous, car le Royaume des cieux s'est approché » ! Réalité qu'il faut proclamer à temps et à contretemps, même s'il faut affronter incroyance et refus, car au fond cette annonce rejoint la plus secrète et la plus universelle des attentes de l'homme : comment vaincre la mort ? Le cri de joie du psaume est la plus belle réponse.

« Vous cherchez Jésus de Nazareth, le Crucifié ? Il est ressuscité : Il n’est pas ici » (Mc) : Il n'est pas dans les tombeaux où les puissants ont voulu, et veulent toujours, Le mettre. Il n'est pas dans la poussière des idéologies, dans le déchaînement de la violence, dans une soupe de 'valeurs' consensuelles, dans les vains efforts de l'homme pour dominer le temps et même la mort. Non, la résurrection de Jésus est un fait qui s'impose par son caractère objectif : à l’opposé de la propagande, elle ne crée l’événement mais est en est la conséquence. Nous sommes ici parce qu'il s'est passé quelque chose ! Nous sommes ici parce que le Ressuscité nous précède sur nos routes, et nous ouvre le Royaume de Dieu : c'est là, seulement, que nous devons Le chercher, et que nous Le trouverons.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 2 avril 2021

Vendredi Saint

Is 52,13-53,12 / He 4,14-16 ; 5,7-9 / Jn 18,1-19,42

« Ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler » (Is) : rassemblés pour l'Office de la Passion du Vendredi Saint, seul jour de l'année où le sacrifice de l'Eucharistie n'est pas offert, nous sommes invités à voir et à entendre d'une manière profondément renouvelée, celle-là même du Christ.

Visage et vision : sur la croix, est offert à notre regard un visage qui n'en est plus un tant la souffrance l'a frappé, et notre regard spontanément se détourne… Ainsi que l'avait prédit le prophète, « Il était pareil à celui devant qui on se voile la face » (Is) : comme tous ceux qui sont dans le malheur, ces pauvres qu'on n'ose pas regarder en face, ces malades dont on ne prend plus des nouvelles, ces veuves qu'on n'invite plus jamais à sa table… Pour ceux qui ont vu le Saint-Suaire, ceux qui ont été marqués par tel ou tel film, ceux qui ont médité sur la Passion, tout simplement, l'idée de ce que le Christ a pu souffrir est insupportable, inimaginable même si l'on pense qu'au-delà des souffrances physiques, de la trahison générale, de l'humiliation et de l'absolue solitude, Notre Seigneur a porté en Lui le péché de toute l'histoire humaine. Jésus affronte, dans Sa Passion, les cris d'une foule excitée par Ses ennemis, le sadisme d'une caserne acharnée tout entière contre Lui, les quolibets des savants et des puissants qui n'avaient jamais réussi à avoir le dernier mot dans leurs discussions avec Lui… « Les soldats tressèrent avec des épines une couronne qu’ils Lui posèrent sur la tête », martyrisant un visage désormais caché par un buisson d'épines : pour eux il n'y a plus rien à voir… Mais pas pour le croyant ! L'évangéliste contemple le corps supplicié, et il voit la « gloire », la présence manifeste du Messie ; il raconte sans pathos l'écrasement d'un innocent, l'anéantissement du Juste, et il devient, jusqu'à la fin des temps, porteur d'un témoignage sur lequel s'appuie notre foi aujourd’hui : « celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ».

Entendre et répondre : la mort du Christ, que nous commémorons aujourd’hui, est aussi appel à l'écoute et à la prise de parole. Pendant Ses trois années de vie publique, le Seigneur a parlé, et a pris les moyens de susciter l'écoute : par Ses paraboles pas toujours immédiatement accessibles, par ses miracles, « signes » demandant une foi préalable et destinés à susciter la foi. Le Christ, Parole éternelle du Père, est présence vivante, incarnée, de la Vérité qui Se donne par amour, qui dit aux hommes ce qu'est l'Amour véritable, qui en appelle, au fond de chaque homme, à la soif d'absolu : « quiconque appartient à la vérité écoute ma voix ». Quelle réponse reçoit-Il à Jérusalem ? Des cris de haine de la populace, le lâche silence de ceux qui prétendaient être disciples, le blasphème des autorités (« Les grands prêtres répondirent : ''Nous n’avons pas d’autre roi que l’empereur'' ») qui oublient que Dieu seul est leur roi… Quelle réponse reçoit-Il aujourd’hui ? Indifférence des masses uniquement préoccupées du lendemain, du matériel, des loisirs ; hostilité des puissants qui imaginent que les petites lois qu'ils votent dans la pénombre d'un hémicycle priment sur la Loi naturelle voulue par Dieu ; repli sur soi ou désespérance de nombre de communautés chrétiennes tentées par l'éparpillement, la résignation, l'attiédissement de la foi pour rattraper le train de ce monde… Combien ont fait leur la remarque désabusée de Pilate : « qu'est-ce que la vérité ? »

Le paradoxe d'un grand prêtre mis au rang des pécheurs : le drame du Golgotha nous invite à nous recentrer sur le Christ, et Lui seul, en nous demandant ce qu'Il a voulu faire en naissant parmi nous, en parcourant nos routes et en acceptant de boire la coupe amère de la souffrance et de la mort. Le Christ n'est pas un révolutionnaire qui aurait manqué son but ou un innocent persécuté parmi tant d'autres : Il est le fondateur d'une alliance nouvelle et éternelle, et en Lui « nous avons un grand prêtre éprouvé en toutes choses » (He). Éprouvé, c’est-à-dire partageant intimement la fragilité de notre condition jusqu'à subir les assauts du « prince de monde » qui épuisera contre Lui toutes les tentations, mais aussi tous les mauvais instincts et toutes les violences des pécheurs. Éprouvé, c’est-à-dire Se mettant à nos côtés pour que jamais nous ne désespérions de la miséricorde de Dieu, que jamais la mort ne l'emporte en nous ou par nous : « Il a été compté avec les pécheurs, alors qu’Il portait le péché des multitudes » (Is). Sur le bois de la croix, le Christ grand prêtre S'offre en sacrifice, donnant tout pour nous soustraire aux forces du mal qui se déchaînent, en vain, contre Lui : « le démon avait renversé Adam avec le bois de l’arbre, Jésus Christ a terrassé le démon avec le bois de la croix » (Saint Jean Chrysostome, homélie du Vendredi Saint 392). Voilà pourquoi la croix de Jésus est notre victoire.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 1er avril 2021

JEUDI SAINT

Ex 12,1-8.11-14 / 1Co 11,23-26 / Jn 13,1-15

« Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? » (Jn) : il est clair que les apôtres, au soir de la Cène, n'avaient rien compris du tout… Mais Jésus sait qu'Il leur enverra « l'Esprit de vérité qui leur enseignera la vérité tout entière » : à la veille de mourir, Il sème la semence de la foi de l’Église à venir, instaurant les sacrements de la nouvelle alliance, le sacerdoce et l'Eucharistie.

« Moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur » (1Co) : qu'il est émouvant dans sa sobriété, ce premier témoin écrit de l'institution de l'Eucharistie ! Et il nous est donné précisément par saint Paul, qui n'y avait pas participé… Point besoin d'avoir connu Jésus dans la chair pour célébrer le don qu'Il a voulu faire, une fois pour toutes, à l'humanité. Par contre ce don doit être reçu et transmis : reçu de l’Église, transmis en Église. Pour saint Paul, reçu des apôtres qui étaient là à la veille de la Passion, transmis aux communautés qu'il fonde un peu partout entre Antioche et Rome. Pour nous, célébré en Église, approfondi avec la foi de l’Église, transmis en Église à la génération qui vient, par la catéchèse et le catéchuménat. L'Eucharistie est un bien qui se reçoit et se transmet, un trésor qui nous est donné pour ici-bas, que nous ne pouvons comprendre que dans le cadre de la foi des apôtres, que nous avons besoin de creuser et de méditer tout au long de notre chemin de foi (rien de pire que de penser en avoir fait le tour!), une réalité essentielle dont nous pouvons si peu nous passer que nous ne concevons pas de la garder pour nous… En ce jour du Jeudi Saint, le Seigneur nous appelle à rendre grâce pour ceux qui nous ont transmis la foi dans le sacrement de l'Eucharistie, et à nous mobiliser pour partager au plus grand nombre « ce qui vient du Seigneur ».

« Ce jour-là sera pour vous un mémorial » (Ex) : qui dit mémorial dit mémoire, mais bien plus ! Il s'agit d'une action de Dieu qui retentit définitivement dans l'histoire des hommes, et en fait ainsi une histoire sainte. Un mémorial institué par Dieu crée un cycle liturgique qui, chaque année, fait de nouveau entrer les croyants dans le projet de Dieu, en rendant l'acte de salut présent, efficace, actuel. C'est vrai pour la libération opérée par Dieu au moment de l'Exode, qui a fait une fois pour toutes d'Israël un peuple voué à l'alliance avec le Dieu unique ; c'est vrai pour l'Eucharistie, instaurée par le Christ, à la veille de Sa mort, pour Le rendre présent, partout où une messe est célébrée, jusqu'à la fin des temps. En ce Jeudi Saint, Dieu nous appelle donc à faire de notre vie le lieu du mémorial, lieu d'une présence toujours plus vivante, actuelle, réelle, qui rayonne dans notre cœur, illumine notre regard, change l'ordre de nos priorités, fait germer et grandir le Royaume.

« Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur » (Ex) : voilà une phrase à ne pas prendre à la légère, comme si elle ne concernait que pharaon et ses soi-disant dieux… Dieu, toujours, opère ce « jugement » qui sépare la lumière des ténèbres, la vérité du mensonge, la foi de l'impiété, la sainteté du péché, la vie de la mort. Dieu « passe » dans notre vie personnelle mais aussi dans notre histoire collective, et la Pâque du Seigneur est toujours une force de subversion qui renverse les forteresses où l'homme se pense en sécurité, une force de conversion qui frappe à la porte de nos maisons pour que nous laissions entrer Celui qui, seul, peut nous sauver ; une force de salut qui vient apporter la vie plus forte que la mort, et éclairer d'une lumière impitoyable tous nos faux-semblants, toutes nos illusions, toutes nos idoles, pour nous en montrer la vanité et le vide. En ce soir du Jeudi Saint, alors que nous célébrons le Christ prenant Son dernier repas avec Ses apôtres au moment même où s'agitent, contre Lui, les forces de la trahison et de l'injustice, Dieu nous appelle à Le laisser faire toute la vérité dans notre conscience et notre vie de relations, pour qu'Il puisse abattre les idoles et être en tout et partout notre Seigneur.

« Quand Lui-même a déclaré, au sujet du pain : Ceci est mon corps, qui osera encore hésiter ? Et quand Lui-même affirme catégoriquement : Ceci est mon sang, qui pourra en douter, et dire que ce n’est pas Son sang ? C’est donc avec une pleine conviction que nous participons à ce repas comme au Corps et au Sang du Christ. Car, sous la figure du pain, c’est le Corps qui t’est donné ; sous la figure du vin, c’est le Sang qui t’est donné, afin que tu deviennes, en participant au Corps et au Sang du Christ, un seul corps et un seul sang avec le Christ. C’est ainsi que nous devenons des ''porte-Christ'', son Corps et son Sang s’étant répandus dans nos membres » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 21 mars 2021

5ème Dimanche de Carême / Année B

Jr 31,31-34 / He 5,7-9 / Jn 12,20-33

« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous » : dans cet Évangile quelque peu mystérieux, le Christ nous donne une indication précieuse. Tout ce qui Lui arrive ici-bas est « pour nous », orienté vers nous, voué à notre salut : Sa naissance, Son enseignement, Sa mort et Sa résurrection. Encore faut-il l'entendre, et le voir...

« Nous voudrions voir Jésus » demandent ces « Grecs » (pas circoncis, donc, mais fréquentant la synagogue et cherchant à observer les principaux préceptes de la Loi de Moïse) qui, n'osant pas aborder directement Jésus, passent par l'intermédiaire de Philippe et André (deux prénoms grecs, sûrement pas un hasard). Que répond Jésus ? « Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive » ! Mais où donc ? Sur les routes de Galilée, de Samarie, de Judée, d'abord, pour apprendre de Lui à devenir disciples, en écoutant Son enseignement, en cherchant à comprendre Ses paraboles, en étant témoins de Ses guérisons mais surtout de Sa miséricorde, de Son amour universel, de Sa Personne offerte au monde, tournée vers les petits, reliée inséparablement à Dieu le Père. Suivre Jésus là où Il va, à l'instar du peuple élu marchant dans le désert, au rythme de la nuée divine qui donnait le signal et du départ et de l'arrêt : « suivre Jésus en vient à désigner chez Jean l'exode intérieur hors du monde hostile à Dieu » (Anselm Schulz, Suivre et imiter le Christ). A cette demande bien légitime, Jésus répond donc par un appel à devenir des disciples qui marchent au pas de leur Maître, au pas de Dieu, pour entamer l'exode intérieur qui les conduira, au final, en Terre Promise. Notre Carême doit être ce temps d'exode intérieur où nous laissons derrière nous l'esprit du monde pour mieux marcher vers la Terre Promise qu'est le Royaume de Dieu.

« Maintenant mon âme est bouleversée » : versets d'une extraordinaire intensité, par lesquels nous est entrouvert le mystère de la conscience du Verbe incarné, vrai Dieu et vrai homme. Jésus S'approche de la Passion, le sacrifice suprême, et Il ressent le tremblement de toute l'humanité devant l'injustice et la trahison, la souffrance et la mort. Tremblement, mais pas refus, ni désertion : le Fils est là pour ramener l'humanité vers le Père et répandre sur elle l'Esprit de vérité et de sainteté. La Passion sera, mystérieusement, source d'une inépuisable fécondité, et Jésus le sait, Lui qui emploie l'image des semailles pour mieux préparer les Siens à la moisson. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas » : Jésus continue à répondre aux Grecs, en laissant entendre que, pour Le « voir », il faudra Le suivre jusqu'à la croix, là même où, selon saint Jean, se révélera Sa « gloire ». L'épreuve du Christ est aussi l'épreuve de notre foi : pourquoi suivons-nous Jésus ? Jusqu'où sommes-nous prêts à aller ? « Marcher avec Jésus d'une façon purement humaine mène infailliblement à la catastrophe de la défection » (Anselm Schulz). Le Carême nous invite à purifier notre foi de ce qu'elle aurait de trop humain, routinier, statique : le bouleversement intérieur du Christ nous redit que nous ne ferons pas l'économie du combat contre le mal.

« Il est devenu pour tous ceux qui Lui obéissent la cause du salut éternel » (He) : la Bible révèle que pour voir Jésus, il faut aussi Lui « obéir », c’est-à-dire L'entendre d'une manière active et confiante qui conduit à des actes, à une conversion réelle, à une adhésion sincère et inconditionnelle. Voir Jésus, c'est désirer Le contempler éternellement, donc prendre au sérieux Ses promesses (« Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps »), Ses appels (« le Royaume de Dieu est tout proche : convertissez-vous et croyez à l’Évangile »), Son alliance nouvelle et éternelle annoncée par les prophètes (« Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur » Jr). Voir Jésus, n'est-ce pas se laisser regarder par Lui, et permettre à ce regard omniscient et totalement aimant de nous relever, de nous fortifier, de nous sanctifier ? Voir Jésus, n'est-ce pas Le laisser nous sauver en faisant de nous des disciples, des témoins, des apôtres, des saints ? Tel est, ne nous y trompons pas, l'enjeu réel de notre Carême.

« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous » : Dieu n'a pas besoin du Carême, de la prière, de la Bible, des sacrements, mais bien nous ! Puisse notre Carême nous rappeler cette vérité essentielle : tout ce que nous donne l’Église vient de Dieu, et a pour seul but de nous permettre de L'entendre ici-bas, en attendant de Le voir face à face au dernier jour.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 14 mars 2021

4ème Dimanche de Carême / Année B

2Ch 36,14-16.19-23 / Ep 2,4-10 / Jn 3,14-21

« Tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités » (2Ch) : que dirions-nous aujourd’hui, quand les puissants étalent sans vergogne leurs crimes (Birmanie), leur corruption (Liban), leur folie des grandeurs (Corée du Nord), leur volonté paranoïaque de contrôler le corps et l'esprit de leurs concitoyens (Chine)… Remarquez bien que je n'ai fait aucune remarque sur nos gouvernants, puisque je suis tenu à la neutralité… Comment ne pas ressentir angoisse et colère quand les menaces se précisent sur la famille, la vie de l'enfant à naître, la liberté scolaire, le droit au culte : « ils profanaient, méprisaient, se moquaient », car ils ne savent faire que cela, salissant tous ceux qui acceptent de les écouter et de les imiter. Oui, mais gardons-nous de mettre tout le monde dans le même sac ! Pensons à Nicodème (c'est le nom hellénisé de la grande famille aristocratique des Naqdîmôn, originaire de Jéricho) : voilà un homme de bien, « influent, membre du Conseil, qui attendait le Règne de Dieu » (Mc), « bon et juste, qui n’avait donné son accord ni à leur délibération, ni à leurs actes » contre Jésus (Lc). En ces temps de polémiques, d'amalgames et de résignation, le Seigneur nous appelle au discernement, à la réflexion, et à porter une parole valorisant l'engagement, la droiture, la fidélité à la parole donnée, le respect de la vie depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle.

Mais revenons à cet entretien de Jésus avec Nicodème : tout se passe de nuit, temps de la révélation que Jésus offre graduellement à Nicodème : celui-ci est appelé à entrer dans le mystère de la personne de Jésus, de Son être de Verbe incarné (Jn 1,14) et de Lumière du monde (Jn 8,12). Ce parcours progressif d'illumination trouvera son achèvement quand Nicodème, se montrant au grand jour, prendra sur lui de demander à Pilate le corps de Jésus crucifié (Jn 19,38-40) : sa foi a grandi au point de pouvoir affirmer, au cœur des ténèbres du Vendredi Saint, que « la Lumière est venue dans le monde » et qu'elle se nomme Jésus, Lui, le Fils unique que « Dieu a envoyé dans le monde ». Pour l'instant nous n'en sommes pas là, et Nicodème a l'air de tâtonner dans l'obscurité, comme nombre de nos contemporains. Jésus va-t-Il lui proposer des vérités provisoires, une spiritualité du bien-être et de la réussite, une foi à quatre sous pas trop difficile à comprendre et à mettre en œuvre ? Non : Jésus donne à l'homme assoiffé de sens la vérité ultime, la clef de la vie éternelle : « Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné Son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn). C'est la première occurrence de l'expression « la vie éternelle », dans cet Évangile qui pose un lien crucial entre foi et vie : pour avoir la Vie, il faut entrer dans la foi ; et la foi est une adhésion, une participation personnelle, anticipée mais bien réelle, au Royaume de Dieu. Cette « vie éternelle » n'est pas propre à l'homme : elle naît de l'adhésion à Jésus, qui permet à l'homme, par la grâce de Dieu, de recevoir comme une nouvelle création.

« C’est Dieu qui nous a faits, Il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’Il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions » (Ep) : avons-nous bien entendu ? Des « œuvres bonnes » existent, depuis toujours, dans le cœur de Dieu, et Il a voulu avoir besoin de chacun de nous pour qu'elles adviennent en ce monde ! « Il a voulu ainsi montrer, au long des âges futurs, la richesse surabondante de Sa grâce », grâce qui est toujours première mais qui cherche à nous associer à son action : Dieu ne nous sauvera pas malgré nous, Il ne veut pas non plus sanctifier ce monde sans que nous y soyons associés. Merveilleuse foi catholique, qui redit avec force à la fois le primat absolu de Dieu en toute chose et en toute circonstance, et notre vocation humaine d'être de collaborateurs de la grâce divine, de Son amour transformant et libérateur !

Nicodème ne le sait pas encore… Il le découvrira plus tard, et, quand il relira ce que furent ses premiers pas, ô combien timides, dans la foi en Christ, il rendra grâce pour la patience de Dieu et le travail, silencieux et en apparence aride, de la grâce en lui : il faut vivre Pâques pour saisir vraiment qui est le Christ. Ainsi notre Carême nous apprend chaque année à accepter les petits pas dans la foi que le le Christ nous propose, et à avancer, même dans la pénombre, vers la lumière de Pâques.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 7 mars 2021

3ème Dimanche de Carême / Année B

Ex 20,1-17 / 1Co 1,22-25 / Jn 2,13-25

« Un homme va prendre sa douche. Il a pris avec lui tout le nécessaire, la brosse, le savon, la serviette. Il se nettoie, il se frotte, il s’astique en tout sens. Il a simplement oublié l’essentiel, il n’a pas tourné le robinet pour que l’eau l’inonde. Sa douche à sec est parfaitement inutile. Ainsi en va-t-il de la vie chrétienne à qui manque la grâce. Elle n’est qu’une comédie dérisoire, impuissante à nous sauver. Alors, frères chrétiens, je vous pose avec tout le sérieux nécessaire la question : à quand remonte votre dernière douche ? Qu’avez-vous fait pour que coule sur vous l’eau de la grâce ? » (Père Guillaume de Menthière, conférence de Carême à Paris, 28 février 2021) Quel rapport avec les textes de ce 3ème dimanche de Carême demanderez-vous ? Voyons ensemble...

« Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu » : autrement dit, on ne peut tromper Dieu, inutile donc d'essayer, ni de se servir de Son Nom pour d'autres finalités que Lui-même. Les Évangiles mettent en scène le comportement choquant des pharisiens, ces pratiquants scrupuleux qui font tout comme il faut, qui prient, qui paient la dîme, qui étudient la Bible, qui font l'aumône, mais qui se regardent en train d'accomplir leurs actes méritoires, qui se comparent, qui se glorifient eux-mêmes, qui refusent d'accueillir la conversion, la parole, le salut que Jésus leur propose. En fait ils sont passés du service de Dieu à leur propre service, ils ont enrôlé Dieu au service de leurs petites idées, et vont déployer une énergie phénoménale pour ne pas changer, pour ne pas écouter, pour ne pas voir ce qu'ils ont sous les yeux : le Messie tant attendu est là, qui vient visiter Son peuple ! Voilà pourquoi saint Jean fait cette remarque sévère : « Jésus, Lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’Il les connaissait tous [...] ; Lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme ». Cette claire affirmation de la divinité de Jésus, qui, seul, connaît les profondeurs de l'âme humaine, est tout à fait à sa place dans cette première partie de l’Évangile selon saint Jean (Jn 1,19 – 12,50), dédiée à la révélation, par les signes et les paroles, du Verbe Incarné. Elle souligne aussi cruellement que l'eau vive de la grâce, que seul le Christ peut donner, est hors d'atteinte de ces croyants blindés dans leurs certitudes et leurs habitudes.

« Il fit un fouet avec des cordes » : Jésus S'est probablement servi des cordes avec lesquelles on liait les animaux à vendre pour les sacrifices du temple. La précision permet d'ajouter une remarque faite par saint Augustin, pour qui le Seigneur tire de nos péchés le matériau même avec lequel Il nous en dégoûte et nous en corrige (“de peccatis nostris sumit materiam unde nos puniat”, In Joh. 10). Ne nous est-il pas arrivé, au cœur de notre péché, de sentir à la fois que Dieu nous laissait dévaler une pente mille fois empruntée et qu'Il nous en faisait sentir tout le vide, toute la tristesse, tout le néant ? Ou bien, lorsque nous nous sommes approprié ce vers quoi la tentation nous poussait ― tant il est vrai que le péché est d'abord appropriation, mainmise sur l'autre, sur la création, sur nos talents mêmes ― Dieu n'a-t-Il pas transformé cette apparente victoire en défaite évidente où, une fois encore, vide et tristesse nous ont signalé à la fois l'absence de Dieu mis en fuite par notre péché et Sa présence blessée qui rend futile tout autre bien que Lui ? C'est, paradoxalement, dans ce vide que peut couler, et abondamment, l'eau de la grâce, grâce de conversion par amour du Seigneur, grâce d'espérance dans Sa capacité à nous sauver, grâce de foi en Sa présence fidèle, chaque jour et toujours.

« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » : Jésus utilise le terme désignant la partie la plus sacrée du temple, le saint des saints (Qodesh Qodashim), indiquant par là qu'Il est le Lieu ultime pour la rencontre face à face avec le Dieu vivant. Comme la reconstruction hérodienne du temple durait depuis l'an 19 avant notre ère, on peut dater l'épisode de la purification du temple de l'an 27/28, soit au début du ministère public de Jésus. Autrement dit, le signe de la purification du temple, annoncé par les prophètes comme l'inauguration du règne du Messie, devient l'annonce d'une transformation radicale : l'alliance des tables de la Loi devient l'alliance nouvelle et éternelle fondée dans le don du Corps et du Sang de Jésus ; le culte sacrificiel réservé à un seul lieu sur terre donne naissance à la célébration, partout, par l'Eucharistie, du sacrifice du Christ sur la croix ; le Lieu saint qui était la gloire et l'assurance du peuple croyant est désormais le Corps du Christ, hostie mais aussi Église, sacrement et communauté, sanctuaire où, par Sa grâce, Dieu est donné, partagé, reçu, communiqué.

La liturgie de ce jour nous redit avec force que la seule attitude possible pour le croyant est d'ouvrir en grand les portes de sa vie à la grâce de Dieu qui purifie et transforme, pour être acteur et témoin de l'alliance par laquelle Dieu veut sauver tout homme. Alors, cette douche, on la prend ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 28 février 2021

2ème Dimanche de Carême / Année B

Gn 22,1-2.9a.10-13.15-18 / Rm 8,31-34 / Mc 9,2-10

« Abraham, le croyant à la vie rectiligne et cependant tragiquement traversée par les mystérieuses exigences de Dieu », écrivait Georges Auzou (La Tradition biblique) : qui d'entre nous n'a pas été ému en entendant cet incroyable récit, qu'on appellera, selon le point de vue adopté, sacrifice d'Isaac ou sacrifice d'Abraham ? Pourquoi la liturgie nous le donne-t-elle à réentendre au début de notre Carême ?

« Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel » (Gn 22). Abraham a en effet été prêt à tout donner, même l'impensable ! Sans doute l'effroi nous saisit face à une telle radicalité… Mais au fond, est-ce que toute la Bible ne nous apprend pas à nous dessaisir, à nous préparer à l'ultime dépouillement de la mort ? Pensons à Job (« nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y retournerai »), relisons les paraboles (« cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu auras amassé, qui l'auras ? »), contemplons le Christ qui Se désigne comme la « Porte étroite » par laquelle il faut passer pour entrer dans le Royaume… Sur ce chemin qui mène vers le Père, vers Celui qui nous dit d'écouter Son Fils, parfois nous fatiguons : la route se fait plus difficile, et conduit, comme pour Abraham montant le Mont Moria, vers l'épreuve. Mais à travers l'épreuve peut se faire jour le sacrifice, c’est-à-dire l'offrande de notre confiance, aimante et inconditionnelle, à Dieu. Ce sacrifice librement consenti peut alors devenir le lieu de l'échange de fidélités, celle, absolue, de Dieu envers nous, et celle que nous essayons de vivre ici-bas, vaille que vaille mais sans renoncer. Ce sacrifice accepté dans la foi et grâce à la foi peut devenir, comme pour Abraham, nouveau chemin de bénédiction et de fécondité.

« Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance » (Gn 22) : Dieu aime à bénir, et la bénédiction qu'Il adresse à Abraham se répand déjà dans le cœur des hommes, qui béniront à leur tour celui qui, le premier, a fait un chemin de foi personnel l'amenant au don ultime, sans conditions ni restrictions. La bénédiction de Dieu fait d'Abraham une bénédiction pour les autres ; dans cette bénédiction, le Nom de Dieu et celui du croyant sont indissolublement unis : ainsi la bénédiction d'Abraham devient signe et moyen de l'alliance entre Dieu et Sa création. « Dieu S’est à ce point lié à l’homme que c’est par référence à tel homme qu’on peut dire qui Il est et Le distinguer des autres dieux. Il Se nomme à travers les hommes ; et ces hommes sont devenus pour ainsi dire Son Nom propre. Abraham, Isaac et Jacob sont ainsi comme des attributs de Dieu. [...] Ces hommes permettent de nommer Dieu, [...] ils sont le Nom de Dieu » (J. Ratzinger, Les principes de la théologie catholique). Le Carême ne vient-il pas nous rendre à notre vocation d'être les porteurs du Nom de Dieu ?

« Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’Homme soit ressuscité d’entre les morts » (Mc 9) : tout le passage est orienté vers la mort et la résurrection du Christ. Il Se montre aux plus proches de Ses apôtres pour les rendre témoins de Sa victoire sur la mort, un peu à l'avance, et de Sa condition divine, qu'ils sont encore loin d'imaginer, malgré leurs progrès dans la foi. A la lumière de la Pâque de Jésus, toute notre existence terrestre devient passage de ce monde vers le Père : passage, chemin, montée, que notre fréquentation des saintes Ecritures permettra, pour accéder, au dernier jour, au visage resplendissant de Jésus que les apôtres Pierre, Jacques et Jean n'ont fait qu'entrevoir lors de la Transfiguration. Au fond l'Evangile opère un renversement radical, puisque ce n'est plus Abraham qui offre son fils, c'est Dieu le Père qui nous envoie, nous donne son Fils unique Jésus, livré pour nous : « Il n’a pas épargné Son propre Fils, mais Il l’a livré pour nous tous » (Rm 8).

Notre Carême nous invite à ce renversement radical : ce n'est pas nous qui donnerions nos efforts à Dieu, mais c'est Dieu qui nous offre tout : le pardon, la vie spirituelle, l'adoption des fils et des filles de Dieu, l'alliance nouvelle et éternelle célébrée et actualisée lors de chaque Eucharistie. Vivons donc ce Carême en état de disponibilité, de réception sans les entraves de l'égoïsme et du péché, de confiance sans limite : tel est le sacrifice que Dieu aime et qu'Il attend de nous.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 21 février 2021

1er Dimanche de Carême / Année B

Gn 9,8-15 / 1P 3,18-22 / Mc 1,12-15

L’Évangile selon saint Marc est le seul des trois synoptiques à ne donner aucun détail sur les tentations du Christ : nous ne nous y attarderons donc pas, sauf à souligner que le Seigneur Jésus, quand Il partage notre humanité, va jusqu’au bout de Son acte d'offrande, participant à nos combats et remportant la victoire pour nous, pas au sens où nous n'aurions pas de combats spirituels à mener, mais parce qu'Il nous permet de vaincre le péché et sa conséquence ultime, la mort éternelle.

« Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu » : par ces mots tout simples, saint Marc annonce le début de la plus extraordinaire aventure missionnaire qui soit, puisqu'elle dure encore. Jésus va prêcher l’Évangile de Dieu, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle qui vient de Dieu et la Bonne Nouvelle sur Dieu : nous qui savons que Jésus est le Fils unique du Père, comment ne nous émerveillerions-nous pas en Le voyant Se lancer sur nos routes pour tenter de nous rejoindre, un à un, sur nos lieux de vie, dans les Galilées de notre temps ? La Galilée était une province où Juifs et non-Juifs cohabitaient difficilement depuis des siècles, où foi et superstitions se mélangeaient, où se levaient les faux prophètes… Comme aujourd’hui, notre monde n'est ni dans la foi ni hors d'atteinte de la foi, où l'abrutissement du matérialisme côtoie les soifs spirituelles les plus intenses ! Jésus a donc lancé, une fois pour toutes, la grande mission des chrétiens qui est l'annonce de la volonté de salut de Dieu : comment prenons-nous notre part à cette mission ?

« Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » : une urgence ! Un appel à entendre maintenant ! Un 'aujourd’hui' à saisir pour ne plus le lâcher ! Jésus établit un lien strict entre Sa venue et l'attitude qu'Il attend de nous : en un sens, la conversion est une rencontre entre Celui-qui-vient et tous ceux, toutes celles, qui sont, depuis la Genèse, à Son image mais qui doivent retrouver la ressemblance que le péché leur a fait perdre. Croire en Dieu veut dire L'entendre quand Il appelle à cette rencontre, Le suivre quand Il nous montre le chemin de conversion qui permettra cette rencontre, L'accueillir quand Il vient nous rejoindre dans notre vie qui est parfois une Galilée où tout se mélange sans prendre sens… Notre Carême n'est pas un temps de désespérance où la vue de nos fautes pourrait nous plonger : c'est le « temps favorable » du sursaut, de la démarche, du retournement intérieur, bref, de la démarche personnelle vers un pardon sacramentel qui vérifiera et fortifiera notre conversion.

« Dieu dit à Noé et à ses fils : ''Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous'' ». L'alliance est un grand mot, une réalité à laquelle Dieu seul peut donner vie et permanence : dans les Évangiles, Jésus noue peu à peu les noces de Dieu avec Son peuple par une existence itinérante, à la fois humble et rayonnante, publique et cachée, semant l'amour et le pardon partout où Il passe et confronté aux échecs, aux critiques, au rejet. Tout cela, le Seigneur choisit de le partager avec les Siens, avec ceux qu'Il a appelés et choisis pour être Ses disciples. La vie en commun des disciples avec Jésus « constitue le signe caractéristique de leur situation de disciples », avec cette grande différence d'avec les rabbins de ce temps que « la fonction de disciple de Jésus n'a pas de limitation dans le temps », ne donnera droit à « aucun poste d'honneur dans ce monde », les emmène même sur le chemin de la croix (cf. Anselm Schulz, Suivre et imiter le Christ). L'alliance est donc une vie en intimité avec le Seigneur, mais pas dans un isolement narcissique : elle nous ouvre aux autres, elle se vit en Église, elle fait de nous des disciples qui suivent ensemble le même Maître et entrent progressivement dans Son amour bienveillant, exigeant et fidèle.

« C’était une figure du baptême qui vous sauve maintenant [...] par la résurrection de Jésus Christ » : la proclamation, la conversion, l'alliance, se rejoignent dans la vie sacramentelle que notre baptême a inaugurée en nous. Baptisés, donc plongés dans la vie trinitaire seule source de salut pour l'homme. Baptisés, donc consacrés par le chrême qui fait de nous, une fois pour toutes, des prêtres appelés à offrir le monde à Dieu ; des prophètes chargés d'annoncer, à temps et à contre-temps, la Bonne Nouvelle aux Galilées d'aujourd'hui et de demain ; des rois revêtus comme Jésus et par Jésus de la tenue de service pour laver les pieds de nos frères, c’est-à-dire leur permettre d'avancer dignement sur les chemins de cette vie. Baptisés, donc en marche vers la sainteté : bon Carême !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 17 février 2021

Cendres

Jl 2,12-18 / 2Co 5,20-6,2 / Mt 6,1-6.16-18

Quel avantage avons-nous à faire Carême ? Vous connaissez bien les quatre propositions qui nous ont été faites aujourd’hui et qui seront réitérées, de diverses façons, jusqu'à Pâques : pénitence, jeûne, partage, prière. Mais pourquoi ? Quel bénéfice spirituel Dieu en attend-Il pour nous ?

La justice : « Ce que vous faites pour devenir des justes » ; « afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu ». Notre parcours de foi, sur cette terre, nous appelle à la justice, à l'ajustement aux façons de faire, d'aimer, de donner, de pardonner, de Dieu. Nous entrons en Carême pour devenir des justes, ou, pour le dire autrement, pour convertir le plomb en or. Se convertir signifie changer de manière de penser et de vivre, recommencer à faire de la foi, de la vérité et de l'amour les règles de notre existence concrète ; plus encore, se convertir revient à reconnaître la seigneurie de Jésus Christ sur notre vie, par chacun de nos actes, de nos choix. Si Jésus est toujours mieux le Seigneur de ma vie, Il pourra me mener jusqu'à Sa Pâques, le paradis, la Vie éternelle qui est le but de Sa venue en notre humanité et le but de mon existence ici-bas. La conversion n'est pas un chemin qui avance tout droit, elle a des montées et des tournants, des interminables faux-plats mais aussi des tournants brusques : elle demande et demandera toujours de notre part effort et, pourquoi ne pas le dire, combat. La conversion est l'attitude que doit prendre l'homme en face d'une situation nouvelle, l'avènement du Royaume de Dieu : c'est à la fois un don que Dieu nous fait (Son Royaume crée une réalité nouvelle qui implique la possibilité et la capacité de l'accueillir) et du réalisme spirituel (le seul moyen d'entrer dans ce Royaume, c'est d'en passer la porte, qui est étroite mais ouverte et offerte).

L'intériorité : « ton Père qui voit au plus secret te le rendra » ; « revenez à moi de tout votre cœur ». L’Évangile est très net : il ne s'agit pas de faire des choses spirituelles pour être (bien) vu, mais de grandir en intériorité. Nous ne passerons donc pas le Carême à établir des courbes de nos temps de prière comme d'autres nous assomment avec les statistiques du virus ou de la vaccination ; nous ne photographierons pas nos assiettes vides, pour imiter tous ces sots qui trouvent essentiel de nous rendre témoins de leur petite vie sur les réseaux dits sociaux ; nous ne choisirons pas des efforts qui tiendraient de la performance et seraient voués à alimenter notre orgueil ou notre cimetière personnel de résolutions non tenues… Nous demanderons plutôt au Père Son Esprit, dont l'œuvre suprême est de nous orienter vers le Père, de nous retourner intérieurement pour que grandisse en nous la ressemblance baptismale avec le Christ, pour que nous devenions aptes à écouter le Père, à vivre de Sa Parole chaque jour. Le Carême peut nous ramener dans l'intimité avec Dieu, pour nous faire expérimenter que Lui seul comble notre soif d'amour, d'absolu, de vérité, de paix, qu'il est Celui vers qui monte notre prière et Celui qui vient jusqu'à nous, « au plus secret ».

En Église : « prescrivez un jeûne sacré, annoncez une fête solennelle, réunissez le peuple, tenez une assemblée sainte ». Nous faisons pénitence en Église, nous prions les uns avec les autres, pour les autres, grâce aux autres, car nous sommes appelés à ressusciter ensemble à Pâques. De même que, dans une communauté qui chemine dans le désert, chacun a besoin des autres et ne peut ni parvenir seul au but ni survivre s'il reste en arrière, de même la communauté fondée par Jésus est une communauté de foi en l'unique Berger, de lien fraternel, d'espérance partagée, de vie. La foi chrétienne n'est pas une démarche solitaire, mais une aventure qui doit réveiller toute l'humanité ! Jésus a voulu associer des hommes à Sa mission, choisissant, formant et envoyant des apôtres, les rendant capables de donner leur vie, de la consacrer à rassembler tous les peuples et toutes les cultures en une seule famille, l’Église… Et on ne peut pas dire qu'ils aient échoué : quel immense labeur depuis 2000 ans, quelle somme de dévouement et de sacrifices ont nourri la croissance de l’Église, répandant la Bonne Nouvelle aux extrémités du monde ?

Nous ajuster à l'Amour infini qui est Dieu, en ne contournant pas les conversions nécessaires, former notre être intérieur qui seul passera la barrière de la mort, élargir notre foi aux dimensions de l’Église pour que l’Évangile soit, ici et maintenant, concrètement vécu, partagé, proclamé : un beau programme de Carême, non ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 14 février 2021

6ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Lv 13,1-2.45-46 / 1Co 10,31-11,1 / Mc 1,40-45

“Un tombeau qui marche” : ainsi appelait-on le lépreux au temps de Jésus. Nous avons fêté, ce 11 février, Notre-Dame de Lourdes, et portons plus particulièrement dans notre prière tous les malades, notre société effrayée et paralysée par la pandémie : Jésus nous invite à entrer dans la souffrance de ce monde, à Sa façon.

Vous avez remarqué l'extrême bonté de Jésus qui Se laisse aborder par un homme que nul, en Son temps, ne veut approcher ni même voir : Jésus S'arrête, écoute, prend pitié, lui parle, le touche. Sous ce regard, à ce contact, le lépreux redevient quelqu'un et pas seulement le porteur d'une terrible maladie. Et Jésus nous demande : comment réagissons-nous devant la maladie de l'autre ? Par la fuite, le silence, les conseils qu'on ne nous demande pas, les discours soi-disant spirituels plaqués sur une réalité que nous ne vivons pas ? Dans la nouvelle alliance, le Fils de Dieu S'implique totalement dans les conditions de vie et de souffrance des malades et des pécheurs, puisqu'Il les touche et Se laisse toucher par eux. La maladie et la souffrance nous font peur, mais Jésus nous indique le chemin pour ne pas fuir le combat : voir, entendre, parler, toucher, c’est-à-dire voir la personne derrière le malade, se laisser rejoindre en prenant le temps, savoir dire une parole d'espérance et de réconfort, se faire proche, accompagner sur un chemin qui n'est pas le nôtre mais que nous pouvons rendre moins pesant et moins solitaire…

Puis Jésus semble changer de comportement : une fois guéri, le lépreux est brusqué, sommé de se taire, envoyé au prêtre. Le rite de la purification auquel Jésus fait allusion était accompli sur l'esplanade du temple, près de la porte de Nicanor : jusqu’au sacrifice de la Croix, Jésus observe et fait observer les sacrifices de la Loi de Moïse. La démarche du lépreux servira aussi à annoncer aux autorités du temple les œuvres du Messie. Car Jésus ne fait pas qu'une guérison : Il intervient, de manière décisive, dans une vie, Se révélant comme le Messie qu'on attendait pour rétablir toute chose, Dieu, qui vient visiter Son peuple. Jésus rend au lépreux l’intégrité, la pureté et la beauté des origines (« Dieu dit : ''faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance'' » Gn 1,26). Ce malade en qui la société peinait à voir un homme, Jésus le relève et le recrée, littéralement, et cette re-création ne trouvera son accomplissement que dans la réintégration au sein du peuple élu (ce qui était le rôle du prêtre), et l'ouverture du cœur à la venue du Messie, non tel qu'on le rêvait, mais tel qu'Il veut Se donner. Jésus fait le choix de révéler progressivement quel Messie Il sera, car Il ne veut pas tomber dans les schémas, politiques ou guerriers, imaginés par Ses contemporains.

Le psaume, sur ce, semble nous emmener dans une autre direction : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! [...] Je T’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : ''Je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés'' ». Quel rapport avec l'histoire de ce lépreux ? Certainement pas de suggérer que sa maladie est une punition de ses péchés ! Mais la Bible présente parfois le péché comme une lèpre : il est contagieux mais il isole, il défigure, il affaiblit, il mène à la mort… Et l'homme ne peut en guérir spontanément : il faut que Dieu passe dans sa vie, suscite en lui le désir d'être purifié, fasse appel à Lui (« si Tu le veux, Tu peux me purifier »), et Lui fasse une totale confiance. Là encore, Jésus nous redit : « va te montrer au prêtre » ! Il n'est plus là pour constater une guérison corporelle, mais opérer, avec la puissance même de Dieu, une guérison spirituelle : à travers ce beau sacrement de la confession, Dieu nous attend pour nous donner une joie profonde : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! »

En Jésus, le Père veut nous donner la guérison, le salut de l'âme et du corps ; Il le fait par le Corps vivant par lequel Il parle, voit et touche le malade ; par Son Corps sacramentel, l'Eucharistie qui nous remplit de Sa présence ; par Son Corps mystique, l’Église, qui nous communique Sa Parole, Sa vie, Son pardon, Sa grâce. Dans la société déboussolée par la pandémie et le vacarme médiatique qui nous assomme, du matin jusqu’au soir, avec un unique sujet, la peur, notre foi nous appelle à ne pas nous calfeutrer chez nous, par peur ou par indifférence, mais à ouvrir les yeux, ceux de Jésus qui regarde, écoute, agit pour que nul ne se croie loin de l'amour du Père. Notre foi nous envoie porter au monde Celui qui seul peut guérir les cœurs blessés et les injustices de notre temps. Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 7 février 2021

5ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Jb 7,1-4.6-7 / 1Co 9,16-19.22-23 / Mc 1,29-39

« Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1Co 11,1) : il fallait oser ! Nous entendons, toutes ces semaines, de courts extraits de la 1ère Lettre aux Corinthiens dont le découpage, dimanche après dimanche, rend, je le crains, la logique peu perceptible... Les chapitres 7 à 15 sont ainsi analysés par la Bible de Jérusalem : solution de trois problèmes pastoraux (mariage et virginité [7] ; idolothytes, ces viandes des animaux sacrifiés dans les temples païens dont le surplus était revendu au marché [8-10] ; le bon ordre dans les assemblées [11-15]).

Il y a 15 jours (1Co 7,29-31)  : « ceux qui pleurent, qu'ils soient comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment ». Étranges consignes ! Paul nous demanderait-il de faire semblant ? Ou nous dirait-il qu'au fond rien n'a d'importance ? Bien sûr que non… Mais tout doit être remis à sa place, et la Création, dont nous devons user mais pas abuser, n'est pas éternelle… Et nous avons une fâcheuse tendance à nous installer comme sur un canapé (pour rejoindre une image fréquemment employée par le Pape) au lieu de mettre en œuvre nos talents et notre vocation de transformation, du monde et de nous-mêmes, en offrandes agréables à Dieu. Il s'agit donc de ne rien s'approprier, de ne jamais arrêter d'avancer, de chercher, d'approfondir notre relation avec Dieu qui seul fera de nous des saints.

Dimanche dernier (1Co 7,32-35) : « j’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur […] ; que vous soyez attachés au Seigneur sans partage ». Encore plus fort ! Paul a l'air de condamner le mariage ! Nullement, mais il a aussi à cœur, dans une civilisation gréco-romaine décadente, de marquer que nous sommes tout entiers consacrés au Seigneur, âme et corps, et que cette consécration peut se vivre dans le mariage mais aussi dans le célibat choisi. Notre époque semble retourner aux préjugés du temps de Tibère ou de Vespasien sur l'utilité et même la possibilité pour un être humain de ne pas vivre en couple (je ne parle pas de mariage!!) : il y a même des chrétiens, paraît-il, qui veulent marier leurs prêtres pour qu'ils soient enfin ''comme tout le monde''… Rappelons-nous donc que, quel que soit notre état de vie, nous devons être signes du Royaume de Dieu, d'une réalité inaccessible aux sens mais qui, seule, passera la mort.

Aujourd’hui (1Co 9,16-19.22-23) : « libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles ». Paul nous parle de lui, mais dans quel but ? Certainement pas pour alimenter son compte ''Instagram''... Et qui sont ces faibles ? Les faibles étaient ceux qui pensaient pécher en achetant au marché le surplus des viandes issues des sacrifices dans les temples païens ; les forts, ceux qui considéraient avec raison que les dieux des païens ne sont rien et que ces viandes restaient, en définitive, des aliments comme les autres. Paul en vient, dans sa lettre, au témoignage personnel pour édifier, c’est-à-dire rabaisser l'orgueil de ceux qui, dans l’Église de Corinthe, se croyaient supérieurs aux autres, comme d'aucuns, il y a quelques décennies, faisaient profession de mépriser la piété populaire. Nous aurons toujours ce défi de tenir ensemble charité et vérité, de ne mettre aucun obstacle sur la route des autres sans tout cautionner...

Dimanche prochain (1Co 10,31-11,1) : « tout ce que vous faites : manger, boire, ou toute autre action, faites-le pour la gloire de Dieu. Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Église de Dieu ». Comment serions-nous un obstacle pour les autres ? Obstacle pour croire en un Dieu d'amour et de vérité, de justice et de paix ? Comment agir pour la gloire de Dieu dans notre quotidien ? Le chrétien sait qu'il est pour les autres, sel de la terre pour que le monde ait le goût de Dieu, lumière du monde pour que tous puissent vivre et marcher à la suite du Christ, élu de Dieu pour que tous se sachent aimés, appelés, envoyés par le Dieu de l'alliance nouvelle et éternelle… Chaque fois que nous oublions cela, nous faisons obstacle à la lumière de Dieu qui ne rejoint plus ceux qui sont dans les ténèbres du doute ou du péché.

« Que serait un salut que l’homme se donnerait à lui-même, soit par le recours à une expérience tout individuelle qu’il érigerait en norme, soit par une recherche quelconque d’unanimité sociale ? Ce ne serait plus en tout cas la sainteté chrétienne, ce ne serait plus le salut chrétien. Nous serions laissés à notre solitude et à notre misère. Issue du Christ et animée de son Esprit, l’Église, par son ministère, nous y arrache » (cardinal de Lubac) : saint Paul nous rappelle, à travers les problèmes concrets de sa communauté, que c'est au quotidien qu'il nous faut choisir Dieu en renonçant aux manières mondaines de penser et d'agir ? Nombreux sont les modèles de sainteté ici-bas : imitons-les pour imiter le Christ !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 31 janvier 2021

4ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Dt 18,15-20 / 1Co 7,32-35 / Mc 1,21-28

Qui a autorité pour parler ? C'est la grande question qui se pose quand nous écoutons les millions d'experts de tout poil qui dissertent à perdre haleine dans les médias sur des sujets dont ils ignoraient tout il y a un an… La question se pose, encore plus cruciale, pour notre foi : alors que se multiplient, comme la mauvaise herbe, les faux messages du ciel, les faux prophètes, les exorcistes tordus, et que certaines âmes en désarroi pensent pouvoir s'abreuver impunément à ces sources frelatées. Que nous disent les textes de ce jour ?

« Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte. Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra » (Dt 18). Le message est sans ambiguïté ! Dieu a suscité les prophètes pour réveiller la foi, l'espérance et la charité au cœur de Son peuple toujours tenté par le découragement, la facilité ou l'idolâtrie : ce peuple devait rester porteur de l'espérance messianique, et donc se trouver prêt à accueillir le Messie quand Il viendrait et tel qu'Il voudrait Se manifester. Et pourtant… Dieu qui connaît le cœur de l'homme et sa capacité à s'égarer, nous met en garde contre les faux prophètes, les marchands de malheur ou de bonheur, les diseuses de bonne aventure, tireuses de cartes, voyants, inspirés, faiseurs d'horoscopes et autres magnétiseurs : car au bout du chemin, il y a la mort ou la vie !

« On était frappé par Son enseignement », littéralement : ils étaient hors d'eux-mêmes de son enseignement, presque saisis d'effroi. Parce qu'au-delà des paroles, il y a l'homme, dont on sent qu'Il est habité par Dieu, et que l'on découvrira plus tard être Dieu le Fils venu prendre notre chair. Et la parole du Verbe n'est pas qu'un son, ni son enseignement un discours : « Il dit et cela fut ». Sa parole est un acte, le Verbe de Dieu crée une réalité nouvelle en apparaissant, Se manifestant aux hommes : Sa parole dit qui Il est, Sa parole Le fait advenir au milieu de nous… Les auditeurs sont hors d'eux-mêmes parce qu'ils ont été rejoints, mystérieusement, au plus intime de leur âme. Quelqu'un d'autre a été rejoint, mais il n'aime pas du tout...

« Es-tu venu pour nous perdre ? », ou plutôt « tu es venu nous ruiner » affirmation plus que question de « l’esprit impur » qui se sent dépouillé de son trophée, attaqué dans ses retranchements. Il sait qui est Jésus, et L'appelle le « Saint de Dieu », un titre messianique du plus haut niveau, qui évoque la divinité de Jésus ; on entrevoit comme un renouvellement de la tentation qu'avait eue Jésus de déployer Sa messianité de manière triomphale. Si Jésus laisse le diable donner aux hommes son identité divine, Il cède finalement à la tentation du miracle éclatant (« Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ») ou à celle de la prise du pouvoir sur l'humanité pour la soumettre (« Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes »). Aussi Jésus réagit-Il brutalement, interrompt, ordonne : « muselle-toi la bouche ! » Il exorcise le malin, le fait fuir et manifeste Sa seigneurie sur toute la création, y compris sur le monde angélique, cet « univers invisible » dont parle le Credo. L’Église a reçu du Christ les mêmes pouvoirs contre l'esprit du mal, et elle répand en ce monde la victoire pascale du Christ sur tout péché et toute mort : par l'action des exorcistes, pense-t-on. Oui, mais surtout par le don de la vie sacramentelle, la grâce baptismale, qui fait du croyant un prêtre, un prophète et un roi, rendu capable d'intercéder efficacement pour ce monde, d'annoncer l’Évangile, de servir ses frères pour que règne Dieu. A travers nous l'autorité de Jésus Christ, Sa seigneurie sur le mal et sur la mort, peut se répandre ici bas : si nous prenons cela au sérieux, alors ce n'est pas en vain que nous demanderons, dans le Notre Père, « que Ton Règne vienne » ! Peut-être même le demanderons différemment…

Qui a autorité pour parler ? Quel est le poids de nos paroles, de nos prières ? Le pape François louait, l'an dernier, saint Jérôme et « le courage du serviteur [...] qui ne veut pas plaire aux hommes mais exclusivement à son Seigneur, pour Lequel il a consumé toute son énergie spirituelle ». Puissions-nous faire de notre parole le lieu de notre conversion et de notre grâce baptismale, un service, l'expression de notre foi et de notre charité, une semence du Règne de Dieu.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 24 janvier 2021

3ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Jon 3,1-5.10 / 1Co 7,29-31 / Mc 1,14-20

« Dans Ton amour, ne m’oublie pas », implorait le psaume, se faisant la voix de tous ceux qui sont dans la détresse, l'angoisse, la solitude, et qui n'ont plus que Dieu vers qui se tourner. Mais là ne s'arrête pas notre prière : en ce 3ème dimanche du temps ordinaire, nous avons aussi demandé, dans le psaume, que le Seigneur nous enseigne Ses voies, nous fasse connaître Sa route, nous dirige par Sa vérité, nous montre le chemin. Que va-t-Il nous enseigner, nous montrer aujourd’hui ?

« Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » : la première annonce du Christ, Ses premiers mots au tout début de Sa vie publique, sont à la fois directs et mystérieux… Que veut-Il dire ? « Les temps sont accomplis » par Dieu : l'histoire humaine ne se déroule pas, en dépit des apparences, de manière aveugle, mais sous l'initiative de Dieu et le ministère de Jésus est accomplissement des prophéties, de l'attente d'un peuple et plus largement des aspirations de toute l'humanité. Dieu agit, prend l'initiative, fait irruption dans notre histoire : Le voyons-nous ou sommes-nous tellement collés à nos écrans que notre regard sur la vie, sur le monde, en est obscurci ? Il s'agit de se convertir, de changer notre mentalité, notre regard sur la réalité, pour laisser dans l'ombre ce qui ne mérite pas de venir au jour, et axer notre cœur, notre volonté, notre espoir, nos forces, sur l'essentiel, sur l'unique nécessaire. Se convertir, donc se réveiller, et croire à l’Évangile, très exactement « l’Évangile de Dieu » : la Bonne Nouvelle de la part de Dieu et sur Dieu, Évangile de la nouveauté et de la beauté du règne de Dieu sur nous. Oui, le Père règne sur nous en nous envoyant Jésus !

« Venez à ma suite, je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » : Jésus renverse les façons de faire des rabbins, qui généralement n'appelaient pas des disciples mais se contentaient de les accepter ; Il les appelle alors qu'ils sont en train de travailler, pour qu'ils comprennent qu'ils sont appelés à travailler aussi avec Lui. Comment ne pas s'émerveiller de l'initiative de Dieu, qui appelle avec grande confiance des hommes qui, à priori, ne sont pas formés pour annoncer la foi ? Comment ne pas être dans la joie, en voyant que dès le début de Son annonce de l'Évangile, le Christ tient à S'associer des hommes simples et ignorés des puissants, pour en faire le noyau de Son Église sans laquelle, désormais, Il ne veut rien faire ? Enfin les appels de Dieu ne sont pas des projets à court terme ou des ordres de mission aux objectifs quantifiables : le Christ ne dit aux Siens ni où Il les emmène, ni l'itinéraire, ni le but, ni le salaire, ni rien de ce qui pourrait ressembler à un contrat ou à des garanties : gratuit, libre et confiant est l'appel, gratuite, libre et confiante la réponse attendue.

« Ils partirent à Sa suite » : aussitôt, ils lâchent leurs filets : le temps employé indique un geste immédiat et irrévocable. Ces futurs apôtres sont loin d'imaginer ce qui les attend, mais ils sont déjà capables de décider sans poser une myriade de questions et de conditions, de s'engager, et donc de quitter. A nous aussi, Dieu demande de s'engager, en famille, en paroisse, au travail, en société : donc donner sa parole et s'y tenir, donc quitter ce qui paralyse, affaiblit, décourage. Quelle belle image aussi que Pierre, Jean, Jacques et André qui cheminent unis derrière Jésus ! Elle dit l'unité que le Seigneur attend de Ses disciples, et nous rappelle le devoir de prier et d'œuvrer pour l'unité des chrétiens, dans l’Église du Christ ― à commencer par notre paroisse ! Sommes-nous assez soucieux d'avancer les uns avec les autres, grâce aux autres ? De nous engager au-delà de notre sensibilité particulière, de nos terrains familiers, de nos idées bien arrêtées ? Avons-nous cette soif de l'unité ? Unité intérieure que le Christ seul peut donner à notre existence ; unité de foi, qui nous fera approfondir ce que nous ne comprenons pas du mystère de Dieu, plutôt que de critiquer ou de faire notre petit tri ; unité entre nous, qui fera de notre communauté un petit reflet du visage aimant et fidèle de Dieu ?

« Dans Ton amour, ne m’oublie pas » : s'ils n'avaient pas répondu oui à Jésus, que saurions-nous de ces pêcheurs, qui seraient morts à Capharnaüm, totalement tombés dans l'oubli ? Mais Jésus a su en faire des saints qu'on prie dans le monde entier 2000 ans après : le nom de Ses disciples est à jamais dans les livres d'histoire et, bien plus important, pour toujours dans le cœur de Dieu. Ils se sont laissé aimer, ils ont aimé Dieu de toutes leurs forces : leurs noms sont inscrits dans « le règne de Dieu ». Et les nôtres ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 17 janvier 2021

2ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

1S 3,3b-10.19 / 1Co 6,13b-15a.17-20 / Jn 1,35-42

« Malheur à ceux qui se taisent sur Toi, car ce sont des bavards muets », écrivait saint Augustin dans ses Confessions. J'imagine que vous vous faites souvent cette réflexion, en entendant ces cohortes de bavards qui occupent, jour et nuit, les ondes, les écrans et les réseaux dits sociaux pour nous terroriser avec la pandémie ou nous donner en pâture notre polémique quotidienne. En écoutant l’Évangile de ce jour, nous sommes transportés dans un autre monde...

Un monde où l'on peut regarder et nommer : « En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : ''Voici l’Agneau de Dieu'' ». Jean-Baptiste sait ouvrir les yeux sur l'essentiel, les siens et ceux de son entourage : quand Jésus passe dans sa vie, pas question de rester assis dans son canapé ! Il nous faut lever les yeux des écrans pour regarder les gens, à commencer par nos proches, puis, élargissant notre regard, tous ceux que le Seigneur nous donne de rencontrer dans la journée ; et surtout ne pas oublier de regarder, de nommer Dieu. Car Il est là, et c'est l'essentiel : la foi nous permet de reconnaître Sa présence, Son action, Son amour fidèle et discret. Ce regard croise celui de Jésus : « Jésus posa Son regard sur lui et dit : ''Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Pierre'' ». A Son tour, Il attache Ses yeux sur ceux qui sont là, et Il les nomme : ils deviennent Ses disciples, ils vont grandir à Son contact jusqu'à être apôtres, et Simon le pécheur sera effectivement Pierre, chargé d'un ministère d'unité qui se perpétue dans les siècles à travers ses successeurs, les Papes. Quand il « pose son regard » et donne un nom, Jean-Baptiste a-t-il donc précédé Jésus ? Nullement : Jésus était là, « qui allait et venait », qui Se donnait à voir. Nous ne précédons jamais Dieu : Il a la bonté d'attendre que nous L'ayons reconnu…

Un monde où l'on peut aller, voir et demeurer : «'' Maître, où demeures-tu ?'' Il leur dit : ''Venez, et vous verrez'' Ils allèrent donc, ils virent où Il demeurait, et ils restèrent auprès de Lui ce jour-là ». Où habite ce nouveau venu qui surgit au cœur de la prédication de Jean-Baptiste et la dépasse au point de l'éclipser ? Il faut « aller », chercher, faire une démarche et, une fois encore, « voir » de ses yeux au lieu de se fier à une première impression ou à la rumeur de la foule… Où est la demeure de Dieu ? Dans notre regard, dans nos paroles, dans notre âme : c'est là qu'Il choisit de faire Sa demeure, éternellement, si nous venons à Lui. La foi est ce mouvement perpétuel par lequel nous allons à Jésus, Lui ouvrons les yeux de notre âme et les portes de notre vie, mouvement de confiance, qui ne demande, comme CCces apprentis disciples, ni conditions ni rétribution ni garanties… La foi doit nous arracher au tourbillon de ce monde qui devient fou pour nous ancrer dans l'essentiel et même dans l'unique nécessaire, Dieu : nous ancrer, nous enraciner, nous stabiliser, nous re-fonder, nous servir de demeure dès ici-bas, en lieu et place de toutes les cabanes prêtes à s'écrouler que sont les idéologies, les conformismes et les slogans de notre temps.

Un monde où l'on peut entendre et suivre : « Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils Le suivaient, et leur dit : ''Que cherchez-vous ?'' ». Ici on ne voit plus, on entend, et on en tire les conséquences en changeant de chemin. Un chemin désormais tracé par un autre : c'est Jésus qui montre la route, qui décide de l'itinéraire, car Il est Lui-même ― mais cela les disciples le découvriront plus tard ― le Chemin, la Vérité, la Vie. Entrés dans ce mouvement d'écoute et de cheminement, les premiers disciples s'en font aussitôt les relais : « André [...] était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : ''Nous avons trouvé le Messie''. André amena son frère à Jésus ». Déjà Jésus les entraîne, déjà Il a changé leur mode de vie, déjà Il les rend entreprenants et même contagieux, de la seule contagion qui vaille, celle de la foi.

« Dieu et l’homme ont l’air, dans la société d’aujourd’hui, de deux commerçants égaux, qui règlent ensemble équitablement les petites conventions de leurs petits traités ! » (Dom Delatte) Chrétiens, loin de nous cette mentalité par laquelle l'homme s'érige en ayant-droit devant son Dieu, la créature devant son Créateur, le pécheur face à son Sauveur ! Et pourtant, dans cet Évangile, toute action est réalisée à la fois par Jésus et Ses interlocuteurs : regarder et nommer ; aller, voir et demeurer ; entendre et suivre. En nous rendant acteurs de la Bonne Nouvelle, Jésus devient la source de notre liberté, de notre foi, de notre joie, Il fait sortir notre vie du bavardage pour en faire le lieu de Sa Parole : de cela le monde a et aura toujours besoin !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 10 janvier 2021

Baptême du Seigneur / Année B

Is 55,1-11 / 1Jn 5,1-9 / Mc 1,7-11

« Tu es mon Fils bien-aimé : en toi, je trouve ma joie », ou, plus exactement « en toi ma volonté s'accomplit parfaitement ». Aujourd'hui, nous célébrons la fête du Baptême du Christ, qui n'est pas un sacrement au sens de celui que nous avons reçu (pardon des péchés, adoption filiale, entrée en Église, don de l'Esprit Saint, Jésus n'avait nul besoin de les recevoir), mais la manifestation du Christ comme Fils bien-aimé, et le lancement de Son action publique qui Le conduira à annoncer l’Évangile, donner Sa vie pour nous, ressusciter d'entre les morts. Ceci étant posé, je vous propose de nous attarder sur la 1ère lecture, tirée d'Isaïe, qui nous permettra un chemin spirituel en quatre étapes, étapes qui pourront rythmer aussi bien la demande de baptême de Florian que la préparation au mariage des fiancés que nous avons la joie d'accueillir ce jour.

Gratuité, grâce « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, [...] sans rien payer » : il ne s'agit pas d'un appel à la surconsommation, mais à entrer dans un univers de grâce où le don du Seigneur est premier. « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » : alors que notre société est dans un profond marasme qui dépasse la question sanitaire, nous sommes appelés, nous les chrétiens, à témoigner que l'homme n'est pas fait pour s'enfermer dans une bulle de consommation et de loisirs mais pour s'ouvrir, se donner, et qu'il ne pourra le faire que s'il se laisse approcher par Dieu, nourrir par Dieu, conduire par Dieu dans un mode de vie qui s'ouvre pleinement à la grâce, l'amour gratuit et inconditionnel de Dieu. En se préparant au baptême, au mariage, à la confirmation, les croyants cherchent vers la source d'eau vive qu'est l'amour infini de Dieu ; ils la trouvent en prenant le temps de se poser les bonnes questions, de se tourner vers le Seigneur, de lire les Évangiles.

Alliance « Écoutez-moi bien, [...] prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle » : Dieu ne Se contente pas de nous aimer, Il attend notre réponse, Il la suscite, Il veut nous faire entrer dans une relation d'engagement qui nous permettra de recevoir effectivement Son amour et de nous donner en retour. Quand nous recevons le sacrement du baptême, nous entrons dans une alliance définitive avec Celui qui nous fait entrer dans Sa famille, l’Église ; quand nous communions au Corps du Christ, nous nourrissons et faisons grandir cette alliance ; quand un homme et une femme décident de s'engager devant Dieu, ils demandent à Dieu de les unir dans une alliance éternelle que nul, sur terre, ne pourra dissoudre. La foi chrétienne permet à l'éternité de colorer notre temporalité, et fait de notre vie un chemin d'alliance qui nous mène vers la vérité, vers le don total, vers la sainteté.

Conversion « Cherchez le Seigneur tant qu’Il Se laisse trouver [...]. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le Seigneur qui lui montrera Sa miséricorde [...]. Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins » : la sainteté est l'objectif, mais nous n'y sommes pas encore ! Dieu le sait, qui nous invite à la conversion, au retournement, au sursaut intérieur qui fait abandonner mauvaises habitudes, négligences, addictions, tout ce qui nous centre sur nous-mêmes au détriment des autres, ce qui nous paralyse, nous rabaisse, nous divise. Les sacrements sont là pour nous donner force contre le mal, courage pour affronter notre péché, confiance pour nous tourner vers Dieu qui seul sauve : par le baptême, nous sommes plongés dans la miséricorde divine qui nous ouvrira toutes grandes les portes du pardon (si nous prenons le temps de nous confesser) ; par le mariage, Dieu vous donnera la force de vous pardonner en couple (si vous prenez le temps de vous écouter, de parler à cœur ouvert, de communiquer en profondeur).

Fécondité spirituelle « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer [...] : ainsi ma Parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas [...] sans avoir accompli sa mission » : la gratuité du don de Dieu, Sa proposition de faire de notre vie une alliance toujours nouvelle, le travail permanent de conversion de notre cœur, tout cela ― et cela seul ― nous donnera une fécondité réelle et durable. Et, dans notre monde marqué par la mort, n'est-ce pas notre aspiration fondamentale, être passeurs de vie ? « Tu es mon Fils bien-aimé : en toi ma volonté s'accomplit parfaitement » : en cette fête du Baptême du Seigneur, puissions-nous être disponibles pour accueillir et accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 3 janvier 2021

Épiphanie

Is 60,1-6 / Ep 3,2-3a.5-6 / Mt 2,1-12

« Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples » : ténèbres et obscurité sont là pour nous empêcher de voir l'essentiel et, par là, nous désespérer. L’Épiphanie, au contraire, nous présente le Christ, manifesté à tous les peuples, nous attirant à Lui, par le biais de ces mystérieux mages venus d'Orient, premiers parmi les peuples païens à reconnaître en Jésus leur étoile, l'astre venu apporter au monde la lumière du salut.

Lever les yeux : « Lève les yeux alentour, et regarde », demande le prophète à Jérusalem, c’est-à-dire à nous. Il s'agit de sortir le nez du guidon, si j'ose dire, et d'élever nos regards à hauteur de Dieu : voir le monde, notre vie, nos relations, nos engagements, avec les yeux de Dieu, Lui qui n'est dupe d'aucune apparence, d'aucune fausse évidence, d'aucun conformisme ni d'aucune résignation. Voir alentour, et chercher l'essentiel du regard, pour laisser le superficiel, l'anecdotique, l'inutile au fond, retomber dans leur insignifiance ; voir par les yeux de la foi, qui purifient le cœur des scories qui encombrent et paralysent, et permettent de trouver Dieu Lui-même, selon Sa promesse : « Dieu Se fait voir à ceux qui ont purifié leur cœur » (Grégoire de Nysse, Homélie sur les Béatitudes). En cette fête de l’Épiphanie, nous sommes invités à l'acte de foi en Jésus Christ Sauveur, tel que les mages l'ont cherché, reconnu, adoré : que 2021 soit un temps non de morosité, de dispersion et d'abandon, mais un temps de purification de notre foi, pour qu'elle grandisse au point d'engager toute notre existence, toutes nos facultés : « La foi est une adhésion personnelle de l'homme tout entier à Dieu qui Se révèle. Elle comporte une adhésion de l'intelligence et de la volonté à la Révélation que Dieu a faite de Lui-même par Ses actions et Ses paroles » (CEC, n°176). Alors seulement notre foi pourra se faire contagieuse, ce qui est son but.

Voir, se réjouir, entrer : « Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison ». Ils voient, et ils se laissent rejoindre par une joie venue d'en haut. La foi doit nous entraîner dans la joie de Dieu, joie d'une visite, d'une invitation, d'une présence qui n'est pas le fruit de nos mérites ou de nos efforts, mais de la volonté de Dieu de S'approcher de nous. Cette joie permet d'entrer dans la maison de Dieu : la foi ne nous laisse pas statiques, mais nous entraîne toujours plus avant vers sa source première, Dieu. En cette fête de l’Épiphanie, le Seigneur nous appelle à Le voir, à nous réjouir de Son approche, à avancer vers Sa demeure : Sa maison de pierre, l'église, seul lieu où nous pouvons vivre la rencontre sacramentelle (pas comme à la TV) ; Sa maison de chair, la communauté ecclésiale, seul lieu où notre foi peut s'épanouir pleinement et nous faire sortir de l'individualisme ; Sa maison de pauvreté, ceux qui semblent condamnés ici-bas à l'exclusion, l'isolement et le silence, et que Dieu ne Se résigne pas à laisser sans voix, sans foi, sans lumière. Alors se réalisera, en 2021, le mystère de Noël : « Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile ».

Voir, se prosterner, ouvrir, offrir : « Ils virent l’Enfant avec Marie Sa mère ; et, tombant à Ses pieds, ils se prosternèrent devant Lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et Lui offrirent leurs présents ». Ils voient, et ils adoptent aussitôt la seule attitude possible en face de Dieu, l'adoration : ils se prosternent. Cette adoration est ouverture de tout leur être au rayonnement de l'Astre qu'ils ont vu Se lever sur le monde ; ouverture et offrande. A travers les dons faits par les mages (l'or pour honorer le roi, l'encens pour adorer le Dieu, la myrrhe pour prophétiser l'ensevelissement), l'humanité est appelée à s'offrir elle-même à Celui qui peut l'unifier (son vrai Roi), qui peut la sanctifier (son seul Dieu), qui, peut la sauver de la mort (le Christ souverain prêtre de l'alliance nouvelle et éternelle). Voir notre Dieu, Le reconnaître comme tel, nous ouvrir à Sa grâce, Lui offrir tout pour qu'Il transforme et renouvelle tout, tel est l'acte de foi poussé jusqu'à ses ultimes conséquences que les mages nous invitent à faire aujourd’hui.

« Les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples » : mais non ! « Lève les yeux alentour, et regarde », vois tout ce et tous ceux que tu as à présenter au Seigneur en cette nouvelle année, et sois conscient qu'Il ne pourra transfigurer que ce que tu auras offert. A la suite des mages, laisse la lumière du Christ changer ton regard, et te pousser à l'adoration et au partage : alors 2021 sera une année vraiment nouvelle, de la nouveauté même du Christ.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 25 décembre 2020

Noël

Is 9,1-6 / Tt 2,11-14 / Lc 2,1-14

« Pour voir la lumière de Dieu, éteignez votre petite chandelle » (Th. Fuller) : à plus forte raison les guirlandes électriques ! Car la lumière de Noël demande toute notre attention.

Une lumière nous est donnée : en ces temps troublés, où la pandémie, la crise économique et les menaces terroristes se disputent le devant de la scène, elle ne sera pas de trop ! « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi » (Is 9). Noël, fête de la lumière, de l'espérance, de la joie : ne laissons pas la tristesse ambiante nous l'enlever ! Noël n'existe pas parce que tout irait bien sur cette terre : non, une lumière est donnée précisément parce que sans elle les ténèbres régneraient. Et cette lumière nous est donnée, elle vient d'ailleurs que de cette terre, elle n'a pas sa source dans des cogitations humaines, des idéologies, des initiatives gouvernementales ou des processus financiers. Notre joie vient d'en haut, elle nous est donnée librement, gratuitement, sans conditions, et nul n'en est exclu : est-ce si courant dans notre existence ? S'il n'y avait que cela, il serait déjà essentiel de se rassembler pour célébrer l'auteur de cette joie : mais Noël nous dit bien plus !

Cette lumière, c'est quelqu'un : pas une énergie impersonnelle, mais un Dieu qui Se fait l'Un de nous, un Enfant que notre foi qualifie de Seigneur, de Christ, de Sauveur. « Son nom est proclamé : ''Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix'' » (Is 9). Noël glorifie le Christ, Fils unique, Lumière du monde, Sauveur de l'humanité, Verbe éternel de Dieu le Père : Il est venu partager notre nature humaine, Il est venu vivre au milieu de nous, Il est en Lui-même l'alliance définitive entre Dieu et les hommes, entre le Créateur et Sa création. La foi chrétienne ne conduit pas à croire en quelque chose, mais à entrer en relation avec le Dieu vivant.

Cette lumière nous appelle à rejeter les ténèbres : Noël ne nous invite pas à rester béatement dans notre canapé ou à retourner en enfance, mais nous appelle à voir la vie autrement, à la lumière du Christ précisément, et à en tirer les conséquences. « La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde » (Tt). La naissance du Christ, dans la simplicité d'un enfant désarmé, doit orienter notre regard vers l'unique nécessaire, faire tomber nos armes et nos armures, pour ne nous laisser de combat que le combat spirituel contre le péché qui nous paralyse, nous coupe des autres, nous détourne de Dieu, nous rend sourds à la Bonne Nouvelle de l’Évangile. La naissance du Christ à Bethléem, dans la pauvreté et l'anonymat, doit tourner nos yeux vers ceux qui n'ont pas de voix, pas de visage, pas de droits, et que notre société oublie ou marginalise si facilement. La naissance de Jésus, Christ et Seigneur, doit ouvrir nos yeux sur les grands enjeux de notre temps, nous aider à discerner ce qui construit et ce qui détruit, nous libérer des slogans, des mots-dièses et autres communications ''virales'' qui asservissent, nous rendre la liberté face au mal et pour le bien.

« Mes Frères, si vous êtes condamnés à voir le triomphe du mal, ne l'acclamez jamais. Ne dites jamais au mal : tu es le bien ; à la décadence : tu es le progrès ; à la nuit : tu es la lumière ; à la mort : tu es la vie. Sanctifiez-vous dans le temps où Dieu vous a placés ; opposez [au mal] l'énergie de vos œuvres et de vos efforts, maintenez toute votre vie [...] libre des entraînements mauvais : de telle sorte qu'après avoir vécu ici-bas unis à l'Esprit du Seigneur, vous soyez admis à ne faire qu'un avec Lui » (Cardinal Pie). Car Noël nous promet, après les sentiers parfois escarpés de cette terre, une communion sans fin avec le Seigneur, la Source de notre joie.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 20 décembre 2020

4ème Dimanche d'Avent / Année B

2S 7,1-5.8b-12.14a.16 / Rm 16,25-27 / Lc 1,26-38

« Dès le commencement, le Verbe de Dieu a annoncé que Dieu serait vu des hommes, qu'Il vivrait et converserait avec eux sur la terre, qu'Il se rendrait présent à Son ouvrage pour le sauver, et qu'Il Se laisserait saisir par lui, [...] afin qu'enlacé à l'Esprit de Dieu, l'homme accède à la gloire du Père » : a-t-on mieux parlé du mystère de l'Incarnation, que nous préparons lors de l'Avent, que saint Irénée de Lyon, au IIème siècle ? Personne, peut-être, à part un ange...

« Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi » : Marie est saluée comme celle qui est déjà connue, rejointe, comblée par l'amour infini du Seigneur. La grâce, cet amour divin, premier, libre, prévenant, est révélée à Marie et, à travers elle, à chacun d'entre nous : nous sommes présents à Dieu avant même d'être présents à nous-mêmes, nous sommes aimés depuis toujours et pour toujours, notre vie ne s'écoule pas dans le vide et l'anonymat de la société des loisirs et de la surconsommation, mais sous le regard de Dieu. Après cela, comment penser que les chrétiens n'auraient rien à dire au monde d'aujourd'hui ? Il faut sortir du tombeau où un laïcisme intolérant voudrait bien nous enfermer, sortir pour dire sans trêve que Dieu nous a créés pour autre chose que l'apparence ou le rendement, que nous ne sommes pas jugés sur ce que nous produisons, que nous sommes aimés gratuitement et sans conditions par Celui qui nous connaît le mieux, notre Créateur qui peut devenir notre Sauveur si nous Le laissons faire, si nous chassons la peur de notre vie.

« Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu Lui donneras le nom de Jésus » : l'ange reprend le fil de son annonce, d'un message qui est à la fois annonce de l'accomplissement des promesses de Dieu, Bonne Nouvelle pour tous, et vocation personnelle de celle qu'il nomme enfin, Marie. Dieu ne cherche ni à nous effrayer, ni à nous enrôler, ni à combler les trous de Son plan de salut : Il aime, donc Il connaît, nomme, consacre, envoie. Marie est aimée pour elle-même, avant même d'avoir dit 'oui', et c'est précisément ce qui la rendra capable de dire un 'oui' vrai, libre, définitif. L'amour de Dieu ne l'enferme pas sur elle-même, mais la rend capable d'accueillir Dieu, de Le faire grandir en elle, de Le donner au monde. Quelle vocation extraordinaire ! Quelle confiance inouïe de Dieu qui rend l'humanité capable de collaborer à l'impossible, d'être partie prenante de « l'alliance nouvelle et éternelle » que manifestera Jésus, Fils du Très-Haut, Seigneur, Sauveur du monde. Chrétiens, notre foi est-elle assez habitée par la conscience de la confiance que Dieu nous fait ? Laissons-nous Dieu nous rendre capables de l'impossible ? Ou avons-nous renoncé à donner Jésus au monde ?

« L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous Son ombre ; [...] car rien n’est impossible à Dieu » : autant que faire se peut, Dieu fait connaître à la Vierge ce qu'Il veut faire en elle, et pour cela Il fait appel à sa foi en rappelant la parole qu'Il avait adressée, 1800 ans auparavant, à Abraham et Sara. Cette parole (« car rien n’est impossible à Dieu »), Marie la connaissait comme tout descendant d'Abraham, puisque c'est le mot par lequel l'ange a scellé la promesse d'une descendance à un couple hors d'espoir de concevoir : si Marie est là, c'est que Dieu a déjà tenu parole envers ce vieil homme qui est devenu son lointain ancêtre. En ce moment décisif de l'histoire du salut, Dieu fait appel à la foi de Marie : elle ne vient pas de nulle part, mais récapitule toute l'attente d'Israël, toute l'espérance et toute l'expérience de son peuple. Oui, Dieu agit dans l'histoire des hommes : Abraham, Isaac, Jacob, David et tant d'autres en sont témoins. Oui, Dieu est source de vie même quand la mort semble dominer ; Il veut S'unir à l'humanité dans une alliance indestructible, contre laquelle le péché ne pourra rien ; Il tient Ses promesses, et même au-delà. Sommes-nous assez familiers de l’Écriture sainte pour y chercher les paroles de vie qui éclaireront nos priorités et nos choix ?

« Marie méditait dans son cœur ''parce qu’elle était sainte et avait lu les Saintes Écritures''. Confions-nous à elle, qui, mieux que tout autre, peut nous enseigner comment lire, méditer, prier et contempler Dieu qui Se fait présent dans notre vie sans jamais Se lasser » (Scripturæ sacræ affectus). Confions à la Vierge Marie les quelques jours qui nous séparent de Noël afin que le Seigneur, quand Il viendra, nous trouve prêts, comme elle.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 13 décembre 2020

3ème Dimanche d'Avent / Année B

Is 61,1-2a.10-11 / 1Th 5,16-24 / Jn 1,6-8.19-28

« ''Qui es-tu ?'' Il ne refusa pas de répondre, il déclara ouvertement : ''Je ne suis pas le Christ'' ». En ce 3ème dimanche d’Avent, quel dialogue extraordinaire ! Jean-Baptiste ne se définit pas lui-même, sinon négativement : « Je ne suis pas le Christ », le Messie, Celui que vous attendez. En dépit de sa naissance miraculeuse, de son aura exceptionnelle, de l'attente de ses compatriotes, Jean-Baptiste ne saisit pas la couronne du Roi-Messie qu'on lui tend avec enthousiasme ou comme un piège, c'est selon. Plus profondément, son identité est dépendante de sa vocation (« il est venu comme témoin, [...] il était là pour rendre témoignage à la Lumière », il est le Précurseur, celui qui annonce la venue imminente du roi), et, au final, du but de sa mission : préparer le terrain pour que le Messie trouve Son peuple lavé par la pénitence et animé par la foi. Autrement dit ; c'est Jésus qui va donner son identité à Jean-Baptiste, et non l'inverse ; c'est Dieu qui nous porte dans l'être et dans l'agir, et non nous qui Lui assignerions Ses tâches ou ses limites. Évidence, direz-vous ! Combien nécessaire à rappeler en ce siècle où même les croyants sont tentés de fixer à Dieu Son rôle, ce qu'Il a le droit de nous demander, ce qu'il Lui est permis de faire : pas de miracles, c'est impossible, ni de commandements, c'est infantilisant, ni de sacrifice, c'est barbare, ni de Jugement dernier, ce n'est pas gentil, ni de répartition des talents selon Sa liberté, ce n'est pas juste… « ''Qui es-tu ?'' Il ne refusa pas de répondre » : et nous ? Comment répondrions-nous à cette question essentielle si des non-croyants nous la posaient ? Si Dieu nous la posait ?

Je pensais à nos crèches vides du temps de l'Avent : elles me font toujours une impression étrange, parce qu'il y manque l'essentiel, Jésus… Et qu'y faire ? Il faut attendre la nuit de Noël pour que se remplisse ce berceau, et il ne peut l'être raisonnablement que par l'Enfant-Dieu, au jour de Sa naissance. Imaginez qu'on mette autre chose pour meubler le vide, pendant les quatre semaines de l'Avent : risible, n'est-ce pas ? Et pourtant n'est-ce pas ce que nous faisons, si souvent, dans notre existence ? La vie, la société, la famille, l’Église, mon conjoint, mon patron, mon curé, ne me donnent pas ce qu'il me faut : alors je vais le prendre, piocher les compensations dont j'estime avoir besoin, saisir la reconnaissance, l'affection, la satisfaction que je suis en droit d'attendre et qui ne viennent pas assez vite à mon goût ! Oui mais voilà : outre le danger auquel je vais exposer mon équilibre, mon couple, ma foi, je commettrais une erreur dramatique. Si je remplis le vide, si je comble les manques, si je colmate les brèches, Dieu ne peut plus entrer dans ma vie, ne peut plus donner le « pain de chaque jour » qu'Il a en réserve pour chacun ; si je prétends tout maîtriser, j'interdis à la grâce de faire en moi son œuvre, fruit de la liberté divine ; si je prends le contrôle de mon existence, Dieu me le laissera… jusqu'au naufrage final. Voilà pourquoi saint Paul nous implore : « N’éteignez pas l’Esprit » ! Car le Seigneur est présent jusque dans Ses absences et ses silences, jusqu’au cœur de nos manques et de nos faiblesses, si nous avons assez de foi pour le voir : « au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas ».

Quelle attitude Dieu attend-Il de nous, quelle démarche intérieure la liturgie de l'Avent nous invite-t-elle à entreprendre et à poursuivre ? Parmi les nombreuses réponses possibles, celles de saint Paul : « soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance ». Autrement dit, cultivez la vie divine par l'accueil de l'Esprit de paix et de sainteté (« soyez toujours dans la joie »), par la relation personnelle quotidienne avec le Seigneur («  priez sans relâche »), par une attitude eucharistique dans la vie de tous les jours, où les rencontres, les efforts, les joies et les peines sont vécus en communion avec Celui qui est la Source de notre existence (« rendez grâce en toute circonstance »). Le souhait de saint Paul est aussi l'appel de l’Église : « Que le Dieu de la paix Lui-même vous sanctifie tout entiers », pour que nous prenions au sérieux la volonté de Dieu sur nous, qui est appel à la sainteté ― la paix, la joie, la vraie liberté sont à ce prix.

« Je tressaille de joie dans le Seigneur, [...] car Il m’a vêtue des vêtements du salut, Il m’a couverte du manteau de la justice » : ma joie ne me vient pas de mes bonnes œuvres ou de mes idées géniales, mais elle m'est donnée par un autre… Celui qui me connaît le mieux et m'aime le mieux, Celui en qui je peux vivre pleinement la joie de me laisser guérir, relever, fortifier, ajuster, sauver. Quand Il me demandera, au dernier jour, « Qui es-tu ? », puissé-je répondre, en vérité : « ton disciple, ton témoin, ton fils ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 6 décembre 2020

2ème Dimanche d'Avent / Année B

Is 40,1-5.9-11 / 2P 3,8-14 / Mc 1,1-8

« Jésus, Sauveur de tous, Se fait tout à tous, de manière à Se révéler pourtant plus petit que les petits, plus grand que les grands » (Isaac de l'Étoile) : nous sommes entrés dans cet Avent, attente joyeuse qui peut se faire révélation de Jésus pour nous.

« Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » : le temps de l'Avent est celui des commencements, le plus délicat, le plus précieux… Mystère des naissances et des germinations, de la vie qui advient mais que nul œil humain n'aperçoit, que Dieu seul connaît… Il y a des commencements dans l'année liturgique, dans les grandes phases de notre existence, dans notre vie spirituelle aussi : le temps de l'Avent vient nous y sensibiliser, pour nous permettre de vivre ces grâces si particulières sans lesquelles notre âme et notre foi vieillissent, se durcissent, se fanent. Mais qu'est-ce qui est censé commencer, et commencer sans cesse ? L’Évangile, la Bonne Nouvelle de la venue en notre chair du Verbe de Vie, du salut qui n'est plus une annonce mais une personne, plus l'objet d'une attente mais une réalité. Jésus va naître parmi nous, Lui le Christ (le Messie, l'Oint, le Consacré), Lui le Fils de Dieu, l'unique Engendré du Père, « Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu » : nous n'aurons jamais fini de contempler et d'approfondir ce mystère, qui nous dépasse infiniment. En cela l'Avent nous appelle à commencer sans cesse, à reprendre avec un œil neuf la lecture des Écritures, à entendre d'une oreille rajeunie la proclamation de la Bonne Nouvelle, à savourer avec un cœur renouvelé la joie de la foi, joie du Seigneur qui seul peut combler notre soif d'amour et de vérité.

« Il est écrit dans Isaïe, le prophète : ''Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits Ses sentiers'' ». Un lien est fait entre l'annonce et son accomplissement, entre l'Ancien et Nouveau Testaments, entre prophète et Messie : Dieu a préparé, de longue main, le cœur de l'humanité, Il a même dit à Son peuple de se préparer à se préparer ! Acceptons-nous, dans notre vie spirituelle et donc quotidienne, d'avoir à nous préparer ? A labourer, de nouveau, le terrain ? A concentrer notre énergie autour de l'essentiel, à serrer notre âme auprès de Celui qui vient l'habiter ? Une voix crie, et elle s'éteint ; entre-temps elle a porté d'un cœur à un autre une parole, qui demeure dans la mémoire, l'intelligence, l'imagination… Isaïe a accepté d'être une voix qui porte la Parole de Dieu : éphémère, petit, imparfait ― mais indispensable, car la Parole a besoin de nos voix, ou plutôt Elle a choisi d'en passer par nos voix pour rejoindre les cœurs. En cela l'Avent nous appelle à savoir donner en nous effaçant, à annoncer sans faire écran entre Dieu et les autres, à accepter la part de provisoire, d'inaccompli, d'inachevé dans notre vie spirituelle et notre vie d’Église : non pour nous résigner à la médiocrité, mais pour entrer dans le temps de Dieu qui seul décide des semailles et des moissons, qui seul voit la vie qui germe et grandit.

« Alors Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés » : et la Parole prend chair, déjà ! Un prophète a suscité un autre prophète, une attente a produit un fruit visible, une grâce venue d'en haut, qui a formé, en Élisabeth, l'ultime témoin de l'attente messianique, a pris forme aux yeux de tous, par un signe tout simple (l'eau) et un geste concret (le baptême) ouvert à tous les hommes de bonne volonté. Jean-Baptiste « paraît », notez le verbe de surgissement : il y a surprise, en dépit de l'attente. Nous sommes tentés de voir ce qui na va pas, ou ce qui manque : demandons, pour cet Avent, la grâce de voir les surgissements de Dieu dans notre histoire personnelle et collective, la grâce de nous laisser surprendre quand Dieu donnera plus que nous n'aurons demandé, quand Il donnera autrement aussi…

« Jésus, Sauveur de tous, Se fait tout à tous » : Il vient pour chacun personnellement, et dans l'idée de rassembler toute l'humanité autour de sa venue, « de manière à Se révéler pourtant plus petit que les petits », Lui qui S'est appauvri jusqu'à Se faire nourrisson sans défense, « plus grand que les grands », Lui qui est plus qu'un prophète et plus qu'un roi, Dieu-parmi-nous. L'Avent nous demande de L'attendre, c’est-à-dire de faciliter Sa venue dans notre vie, et dans notre monde.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 29 novembre 2020

1er Dimanche d'Avent / Année B

Is 63,16b-17.19b ; 64,2b-7 / 1Co 1,3-9 / Mc 13,33-37

« Trois étapes sont nécessaires » dans le « progrès spirituel », à savoir : « l’amertume, la gratitude et la similitude » (Saint Bonaventure). Un bon programme pour cet Avent qui commence, que je vous propose d'explorer avec Isaïe, entendu en 1ère lecture.

Amertume : « Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes ». Dans Isaïe comme dans bien des textes bibliques, l'amertume du péché est décrite en des termes qui nous montrent les ravages que le péché produit dans une âme, dans une vie, polluant nos meilleures relations, nos plus belles réalisations, provoquant une paralysie spirituelle terrible qui nous amène à douter de Dieu, à perdre l'espoir de nous relever, au dégoût de la prière, à la crise de nos engagements… La première étape, rude mais indispensable, consiste à se réveiller, à se lever, à crier vers Dieu, à Lui dire le regret de notre cœur, à ressentir à la fois l'amertume de la faute et la nécessité de sortir de cette amertume pour retrouver la grâce, la joie du salut, la paix de l'unité intérieure. Profitons de ce temps d'Avent pour faire face à notre péché et pour le dépasser par une démarche de pardon sacramentel !

Gratitude : « Voici que tu es descendu [...]. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins ». Après la tristesse, la joie de Dieu ; après l'amertume du péché, la gratitude du croyant ; après la faute, la réconciliation ; après les ruptures d'alliance, Jésus, l'Homme-Dieu, l'Alliance nouvelle et éternelle, en personne ; après les prophètes, le Messie ! L'Avent résume la longue marche de l'humanité vers le salut, la Parousie, l'Avènement du Fils de l'Homme, le Christ ; l'Avent nous fait prendre le chemin de la longue et patiente attente d'Israël, qui, dans la nuit de l'épreuve, entend les pas de son Dieu qui vient à sa rencontre. Profitons de ce temps d'Avent pour reprendre ce double chemin, en nous plongeant dans les Écritures saintes pour y contempler les merveilles de fidélité de Dieu, en relisant aussi notre existence à cette lumière toujours neuve pour y découvrir à quel point Dieu a été et est présent : entrons ainsi dans la gratitude de la foi, qui nous sortira de la morosité ambiante !

Similitude : « Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main ». Il ne suffit pas d'être reconnaissants et joyeux : il nous faut nous ajuster à Celui qui est le Juste, nous laisser sanctifier par Celui qui seul est Saint, ressembler à Celui qui nous a créés « à Son image ». Le croyant n'adore pas Dieu comme un étranger, il veut le suivre et l'aimer au point de tout Lui permettre, de Le laisser changer son cœur, habiter son âme, modeler sa vie. Notre foi nous permet de nommer Dieu, éternel,  invisible et infini, comme le plus proche, le plus intime, le plus aimant : « C’est toi, Seigneur, notre père, notre Rédempteur-depuis-toujours, tel est ton Nom » ! Quelle merveille ! Profitons de ce temps d'Avent pour redire ce Nom béni, le faire résonner dans chacune de nos journées, chacun de nos engagements, le repasser devant nos yeux pour voir, avec lui, l'essentiel… Avent, temps d'attente joyeuse, donc de prière et d'action : quel surcroît de temps, d'amour et de présence donnerons-nous à Dieu et à nos frères dans les quatre semaines qui viennent ? Comment le Nom de Dieu sera-t-il sanctifié par nous qui sommes devenus, grâce au baptême, Ses enfants ? Il y a tant à faire aujourd’hui, nous ne pourrons pas tout vivre : alors choisissons l'essentiel, et renonçons sans amertume à tout le reste.

Nous voici en Avent : temps liturgique privilégié qui, si nous en sommes persuadés et en prenons les moyens, sera un temps de grâce pour chacun de nous, nos paroisses, notre pays. Puisse l’amertume nous faire sortir de l'idolâtrie du progrès technique, du loisir à tout prix et de la surconsommation ; puisse la gratitude envahir tout l'espace de notre vie et en chasser les peurs et les comparaisons, la tristesse et le ressentiment ; puisse la similitude avec Dieu devenir la matrice de nos choix, nos priorités, nos agendas : et Celui-qui-vient nous trouvera debout quand Il apparaîtra.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 22 novembre 2020

Christ-Roi / Année A

Ez 34,11-12.15-17 / 1Co 15,20-26.28 / Mt 25,31-46

Dans un songe, l'évêque Pierre d'Alexandrie, au IVème siècle, vit Jésus Christ nu et transi de froid. Saisi de stupeur, il L'interroge ; Jésus lui répond : « c'est Arius l'hérétique qui m'a dépouillé de ma divinité ». Bien des siècles plus tard, un évêque commentait : aujourd’hui encore la main glaciale d'un nouvel arianisme veut dépouiller Jésus du manteau de Sa divinité et de Sa royauté. Comment ne pas voir l'actualité de cette parabole, alors qu'en ce jour, dernier dimanche de l’année liturgique, nous fêtons la royauté du Christ, Seigneur de l'univers ?

« C’est Lui qui doit régner » : c'est vite dit ! Mais quand on voit à quelle vitesse les pays de vieille chrétienté se détachent, non seulement d'une foi vivante, mais des fondements anthropologiques de la foi, on peut et on doit se demander si « c’est Lui qui doit régner », et, dans l'affirmative, comment Il pourra le faire… Quand la religion est suspecte à priori, quand les besoins spirituels élémentaires sont considérés comme ''non indispensables'' alors même que les hautes sphères s'agitent depuis des jours pour sauver le ''vendredi noir'' ― pardon le ''Black Friday'', ça sonne nettement mieux ― quand on fait passer en priorité des lois ouvrant toujours plus largement les vannes à l'avortement (chez nous) à l'euthanasie (au Canada), et ainsi de suite, comment ne pas entrevoir cette main glaciale qui dénude le Christ en rabaissant l'homme ? Et pourtant tout retrouvera sa vraie place : quand le Christ viendra dans Sa gloire, plus de faux-fuyants, d'idéologies, de dominants ni de dominés. L'argent-roi, la soif du pouvoir, la dictature de l'apparence, céderont la place au vrai Roi, le Christ ; le vacarme des rumeurs et des polémiques disparaîtra pour toujours ; « ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle ».

En attendant que faire ? Certainement pas se tourner les pouces ni oublier notre devoir, notre mission, notre vocation. C'est valable en famille, au travail, en société, et très spécialement, nous dit Ezéchiel, en Église. Terrible est l'avertissement délivré aux pasteurs inaptes, qui forcent Dieu à S'occuper Lui-même de Son peuple (« moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles »), parce que, faute de direction et de soin, il s'éparpille à tous vents et risque l'anéantissement (« j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées »). Je ne vous cacherai pas que je suis inquiet des temps que nous vivons, du découragement général, du repli sur soi de nombreux croyants, du relâchement très rapide des liens personnels et communautaires, des pertes de repères qui s'installent insidieusement dans notre vie spirituelle, de l'accélération du glissement de terrain que nous éprouvons depuis quelques décennies déjà, des divisions qui se font jour entre chrétiens, entre prêtres, entre évêques : nous devons beaucoup prier pour notre Église, afin qu'elle vive plus fortement du charisme de l'unité dans la charité. En ces temps d'épreuve, priez pour vos évêques au lieu de les critiquer, priez pour nos paroisses afin qu'elles puissent reprendre l'œuvre missionnaire à frais nouveaux, priez pour chacun d'entre nous afin que nul ne s'égare dans les « sombres nuées » du fatalisme et de la désespérance.

Prier c'est agir, prier pour agir ! Le Christ sera le Roi de tous si les plus petits peuvent connaître et suivre Celui qui a pour eux un amour de prédilection ; Il sera le Roi de Son peuple si peuple il y a, c’est-à-dire si chacun voit plus large que soi, pense et agit en fonction du bien commun, a le souci de ceux qui ne sont pas là, de ceux qui ne savent pas ou ne peuvent plus prier. « La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit » : si Dieu annonce cela à Son prophète, c'est pour nous rendre, nous aussi, prophètes, bergers, rassembleurs, médecins des âmes et des corps. Les mains du Christ-Roi c'est nous !

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » : voir face à face Celui qui est notre Roi, tel est notre avenir. « Celui qui voit Dieu possède tous les biens possibles du fait qu'il le voit : la vie sans fin, l'incorruptibilité éternelle, la béatitude immortelle, le royaume indestructible, la joie continuelle, la lumière véritable, les doux entretiens de l'Esprit, la gloire inaccessible, l'exultation intarissable, en un mot, tout le bonheur » (saint Grégoire de Nysse, Homélie sur les Béatitudes). Prions les uns pour les autres, afin que nul ne manque au grand rassemblement des sauvés, ne rate cet avenir, cette vocation, ce bonheur sans fin.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 15 novembre 2020

33ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Pr 31,10-13.19-20.30-31 / 1Th 5,1-6 / Mt 25,14-30

En cette presque fin d'année liturgique, nos regards se portent, sur l'invitation du Christ, sur la fin des temps, que le Seigneur présente non comme une catastrophe, une apocalypse au sens banal du terme, mais comme l'avènement du Royaume des cieux : c'est ainsi qu'Il introduit les paraboles qui s'enchaînent dans ce chapitre 25 de saint Matthieu (« le Royaume des Cieux sera comparable à... »). Quelles sont les idées essentielles ?

D'abord, tout part du Maître qui confie les talents : il prend l'initiative, avec une immense générosité mais aussi discernement, puisqu'il semble savoir ce que chacun peut ''absorber'', ce qu'il peut leur donner sans les écraser (« à chacun selon ses capacités »). Dieu nous connaît, Il ne nous compare pas les uns aux autres, Il veut avoir avec chacun de nous une relation personnelle, un lien particulier, en nous donnant ce qu'Il sait pouvoir faire notre bonheur, ce qu'Il nous sait capables de recevoir. Dieu donne à pleines mains, mais ne nous déverse pas un océan sur la tête quand nous Lui tendons un verre d'eau à remplir ! Dieu donne sans Se lasser, Dieu nous confie Ses trésors, c'est-à-dire notre monde, les autres et... nous-mêmes. En avons-nous assez conscience ? Y-a-t-il une joie dans notre cœur quand nous pensons à Dieu et aux talents qu'Il distribue en nous et autour de nous ? Sommes-nous enfin débarrassés de la manie de se comparer, source de l'envie ou de l'orgueil, c'est selon, mais de toutes façons voie royale du ressentiment, de la tristesse et de la stérilité spirituelle ?

Ensuite il faut vivre un long temps d'absence (« C’est comme un homme qui partait en voyage [...]. Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint ») qui nous place face à nos responsabilités : personne ne dépensera nos talents à notre place, pas même le Maître qui a choisi de s'absenter. Il faut bien l'admettre : Dieu semble absent de ce monde. Les guerres, la pauvreté, les épidémies, les injustices, les persécutions, tout semble dire que Dieu nous abandonne à notre sort et nous laisse nous débrouiller avec les quelques talents distribués au départ. Mais une parabole, dont seul le sens général importe, n'est pas une allégorie, dont chaque terme est signifiant. Le Seigneur ne nous dit pas qu'Il est « parti en voyage » : où Dieu voyagerait-Il ? Il nous dit que notre vie sur terre est sous le signe de la foi, c’est-à-dire de la non-évidence, de l'absence de preuves tangibles de Sa présence qui, pourtant est bien réelle, notamment grâce aux sacrements. La foi, et donc une attitude spirituelle faite de confiance, d'éveil, de persévérance, de fidélité à l'essentiel, de combat contre les tentations : « soyons vigilants et restons sobres » (1Th). Avons-nous vraiment décidé d'emprunter ce chemin de vie ?

Enfin, le Maître reviendra, pour demander à chacun ce qu'il aura fait de sa vie : notre existence est donc tendue vers un retour, une rencontre décisive qui nous mettra à découvert, dans la lumière d'une vérité totale et définitive. Ce retour, cette rencontre, soulignent la beauté et la grandeur du projet de Dieu : nous faire entrer dans Son intimité, Sa joie, Sa vie. Nous qui sommes appelés à ce destin de plénitude, prenons donc conscience de notre identité profonde, de l'incroyable dignité à laquelle Dieu nous appelle et qu'Il a déposée en germe depuis le jour de notre baptême : « vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour » (1Th). Mais revenons un peu en arrière, reprenons le début de la parabole et demandons-nous ce qui a changé… Le Maître, tout d'abord, « appelle », « confie ses biens », « remet le talent » ; puis il « revient » et « demande des comptes » : au départ il y a un projet, au retour s'exprime une attente ; l'appel initial ne supposait pas de réponse, le retour est tout entier habité par cette question : qu'auront-ils fait de ce que je leur ai donné ? Les serviteurs, d'abord muets et passifs, « s’approchent » et « présentent » quand le Maître revient. Quelque chose a changé : ils prennent la parole, ils font le bilan de leur vie, ils présentent tout ce qu'ils ont et, en fait, tout ce qu'ils sont, au regard du Maître. Ils sont devenus acteurs de leur vie, interlocuteurs dans la relation avec le Maître, et finalement invités à une intimité avec lui (« entre dans la joie de ton seigneur »).

Un mot sur la fin : l'homme à l'unique talent n'en fait qu'une chose : il l'enterre... Combien font les funérailles des dons qui leur ont été confiés, en refusant d'assumer leurs responsabilités, d'être utiles aux autres, en détournant vers des fins égoïstes ce qui était destiné au bien commun ! Dieu est comme impuissant face à notre mauvaise foi et le « serviteur mauvais et paresseux » : ne peut finir que « dans les ténèbres extérieures ». Demandons, pour nous-mêmes et pour notre monde en désarroi, la grâce d'entendre, tant qu'il en est temps, les appels du Seigneur !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 8 novembre 2020

32ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Sg 6,12-16 / 1Th 4,13-18 / Mt 25,1-13

De l'huile, du temps, une porte : Jésus excelle à mettre en images Son enseignement ! Nous sommes arrivés presque à la fin de notre année liturgique ''A'', donc de l’Évangile selon saint Matthieu. Dans ce chapitre 25, vont s'enchaîner les paraboles sur le Royaume de Dieu : celle d'aujourd'hui, traditionnellement dite « des vierges sages et des vierges folles », celle des talents (« Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup » Mt 25,14-30), celle du Jugement dernier (« Il siégera sur Son trône de gloire et séparera les hommes les uns des autres » Mt 25,31-46). Le Christ Se révèle comme l’Époux dont le retour en gloire consommera l'alliance nouvelle et éternelle entre Dieu et l'humanité, comme Celui qui donne les talents qui font qu'une vie peut être donnée et féconde, comme le Juge devant qui toute chair rendra compte de sa vie. Aujourd'hui, donc, nous sont donnés l'huile, du temps, une porte.

L’huile figure la joie elle-même, la joie des bonnes œuvres (saint Augustin) ; la charité et tout autre secours donné aux indigents (saint Jean Chrysostome) ; la parole de la doctrine (Origène). L'huile est donc comme un condensé de notre âme, une matérialisation de notre vie spirituelle. « Une première caractéristique de cette huile apparaît : elle n’est pas voyante. Elle reste cachée, elle n’apparaît pas, mais sans elle, il n’y a pas de lumière. Qu’est-ce que cela nous suggère ? Que face au Seigneur les apparences ne comptent pas, c’est le cœur qui compte. Ce que le monde cherche et étale (les honneurs, la puissance, les apparences, la gloire) passe sans rien laisser. Prendre les distances par rapport aux apparences mondaines est indispensable pour se préparer au ciel. Il faut dire non à la ''culture du maquillage'' qui apprend à soigner les apparences. Le cœur doit, au contraire, être purifié et gardé, l’intérieur de l’homme, précieux aux yeux de Dieu ; non pas l’extérieur qui disparaît » (Pape François, 3/11/2018).

Le temps : le Christ scande Sa parabole de mentions temporelles qui sont lourdes de sens : « à minuit un cri retentit » ; « vous ne savez ni le jour ni l’heure », qui font écho au précepte du Livre de la Sagesse (« Celui qui la cherche dès l’aurore... »). Le temps, dans la parabole, nous échappe : la nuit s'écoule dans un sommeil qui frappe toutes les jeunes filles, les sages comme les imprévoyantes, l'arrivée de l’Époux surprend tout le monde et frappe de stupeur celles qui avaient compté sur une courte attente, la conclusion nous appelle à la vigilance spirituelle, qui seule permettra d'être prêts quand le Seigneur viendra. Les imprévoyantes n'ont plus d'huile, mais aussi plus de temps ; elles sont impuissantes, et on sent bien qu'il n'y aura rien à faire pour pallier à ce manque d’huile : au jour du Jugement, ni les vertus ni les vices des autres ne nous seront d’aucune utilité (saint Jérôme) ; c’est pendant cette vie qu’il nous faut faire provision de l' huile de la charité (saint Jean Chrysostome). « L’huile doit être préparée à temps et portée avec soi. L’amour, certes, est spontané, mais il ne s’improvise pas. C’est dans le manque de préparation que réside la sottise des vierges qui restent au dehors des noces » (Pape François, 3/11/2018).

La porte restera fermée : après le jugement, il n’y a plus de place, ni pour les prières, ni pour les mérites (saint Augustin) ; le temps de la pénitence est passé (saint Hilaire). Ou, pour le dire autrement, « le service est le billet à présenter à l’entrée des noces éternelles. Ce qui reste de la vie au seuil de l’éternité, ce n’est pas ce que nous avons gagné, mais ce que nous avons donné. [...] Celui qui ne vit pas pour servir ne sert pas à la vie » (Pape François, 3/11/2018). Or l'éternité n'est plus le temps du service et du don de soi dans la charité fraternelle : Dieu est désormais « tout en tous » ; c'est Lui qui « prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun son tour »… Trop tard pour se mettre au service des autres, pour devenir artisan de paix, pour avoir faim et soif de justice et la rechercher pour les autres, pour soigner, habiller, visiter son prochain… Trop tard pour donner sa vie, le temps où cela était possible et même indispensable est échu ; trop tard pour s'engager et lutter contre les malheurs de cette vie, ils n'existeront plus ; trop tard pour donner, c'est le temps de recevoir, en plénitude, l'Amour en personne.

De l'huile pour aimer, du temps pour se donner, une porte qui nous attend : il n'y a pas de confinement qui tienne face aux réalités du Royaume. Ne les oublions jamais !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 25 octobre 2020

30ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Ex 22,20-26 / 1Th 1,5-10 / Mt 22,34-40

« L'homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables » (Pascal, Pensée 427) : cette analyse résonne si fortement avec l'actualité ! A cet égarement, Dieu répond par le commandement de l'amour. Dans ces Évangiles des 27-30èmes dimanches du temps ordinaire, Jésus affronte, une dernière fois avant Sa Passion, les adversaires qui vont, quelques jours après, se coaliser contre Lui : Hérodiens, Sadducéens et Pharisiens. Il leur parle de Son sacrifice, Lui l'héritier du Maître de la vigne tué par les vignerons ; du festin du Royaume pour lequel il faut revêtir le vêtement de noces ; de César qui n'est pas Dieu ; de la résurrection d'entre les morts (passage lu à un autre moment de l'année) et aujourd'hui du grand commandement.

« Tu aimeras » : qu'il est curieux, cet ordre ! Pourquoi nous donner le « commandement » d'aimer ? Comment imposer ce qui ne se décide pas ? Notre religion soumettrait-elle le sentiment à la volonté ? Mais Dieu ne nous prescrit ni ce qui est évident, ni ce qui est contraire à notre bonheur profond : il faut donc entendre ce commandement de l'amour comme une voie tracée vers la réelle liberté. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même » : tel est le chemin de liberté pour lequel Dieu nous a créés, et qu'Il nous révèle en Se révélant Lui-même, siècle après siècle, page après page, dans la Bible. Mais qu'est-ce que l'amour ? Une initiative de Dieu, un projet incroyable qu'Il poursuit en dépit des infidélités et des négligences de ceux à qui Il peut tout apporter, le vrai bonheur, l'unité intérieure, la vie transformée en vocation, la victoire sur la mort. Dieu aime, donc Se donne, pardonne, Se fait connaître, risque, accompagne, patiente, construit, S'engage ― et fidèlement, librement, inconditionnellement. C'est cet amour-là qu'il nous faut vivre, sous peine de passer à côté de la vraie vie.

« Tout » : pas qu'un peu, ni du bout des lèvres, ni en faisant le tri ! Nous nous contenterions facilement de bricoler, alors qu'il s'agit de faire de notre vie une cathédrale ; de prêter, d'essayer, de papillonner, alors que seul le don nous rendra heureux ; de mener une honnête vie de citoyen lambda, alors que Dieu nous appelle à être saints comme Il est saint ! « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » : Dieu ne demande pas l'aumône, les miettes de notre temps ou de notre cœur, mais veut être le centre, le sens, le but, la raison d'être de notre existence... On aime ou on n'aime pas, le choix est parfois radical ; Dieu nous invite à entendre un appel pressant, exigeant autant que respectueux de notre liberté : aime ! Lance-toi ! Engage-toi ! Donne-toi à moi ! Ne crains rien, ni la grisaille du quotidien, ni les mirages des faux bonheurs, ni les tempêtes annonciatrices de malheur... Aime et laisse-toi aimer, en immersion, totalement, de tout toi-même, laissant de côté les conditionnels, les futurs antérieurs, les plus-que-parfait... Si Dieu ne passe pas en premier, au présent, Il n'est pas Dieu pour nous.

« Comme » : ne sépare pas, ne compare pas, ne sélectionne pas ! Les paroles du Christ sont sans ambiguïté : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », sans opposer l'un à l'autre, en faisant pour lui tout ce que tu envisages pour toi... Spécialement ceux qui sont méprisés dans ce monde, dont il faut faire tes « prochains ». Comment ne pas penser au scandale de ces morts anonymes engloutis par les flots de la Méditerranée et de l'indifférence ; à la misère de ces pays où il est impossible de vivre en paix, de pratiquer sa foi ; à l'errance sans fin de ces gens dont personne ne veut ; à ceux que l'on pourchasse et cloue au pilori des réseaux dits sociaux. Comment secouer notre inertie, comment aimer nos contemporains au point d'en faire des « prochains » ? Notre foi nous demande de ne jamais comparer une personne à une autre, de ne jamais séparer les hommes les uns des autres, de refuser les oppositions artificielles et dangereuses, qu'elles s'appellent djihadisme, racisme ou lutte des classes, car rien de tout cela n'est dans le cœur de Dieu...

« Tu aimeras » parce que là est la vraie vie ; de « tout » ton être, parce que l'amour est engagement de toute la personne ; « comme » Dieu parce qu'Il nous montre le chemin pour aimer, Il nous donne de quoi aimer, Il est l'Amour qu'aimant de toutes nos forces nous apprendrons à recevoir, à imiter ― comme une préparation à ce que nous vivrons dans Son Royaume.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 18 octobre 2020

29ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 45,1.4-6 / 1Th 1,1-5 / Mt 22,15-21

Jésus est dans une mauvaise passe : une question mortelle Lui est posée. S'Il répond oui, Il est une collaborateur de l'occupant et perd Ses disciples ; s'Il répond non, Il est un rebelle et pourra être exécuté…. Comment va-t-Il S'en sortir ?

« Connaissant leur perversité, Jésus dit : ''Hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Le débat est truqué : les interlocuteurs de Jésus ne cherchent pas le dialogue, mais la perte de Celui qu'ils considèrent être leur ennemi, en Le mettant à l’épreuve (Lui tendant un piège). Le mot de perversité (méchanceté, mauvaises intentions) n'apparaît qu'une fois chez saint Matthieu ; une fois aussi chez saint Luc (11,39) quand Jésus reproche aux mêmes pharisiens de s'occuper de l'extérieur et non de l'intérieur : il s'agit donc d'un comportement récurrent que Jésus a déjà pu observer et qu'Il ne peut accepter. Combien de débats de ce genre, dans notre société ? Quand on voit comment, aux États-Unis, les candidats à la présidentielle ont mené leur ''débat'', quand on prête une oreille au ''buzz'' médiatique, ses slogans, son lynchage quotidien, on peut remercier Jésus de nous mettre en garde contre cette attitude où amour-propre, ignorance et agressivité se donnent la main. Et que dire des ''débats'' parlementaires qui ont amené au vote, il y a une dizaine de jours, d'un allongement du délai pour avorter, assorti de la suppression de la clause de conscience ? On est peiné de la pauvreté de pensée de ceux qui croient pouvoir décider de ces sujets.

« Montrez-moi la monnaie de l’impôt''. Ils lui présentèrent une pièce d’un denier » : ils sont tombés dans le piège que Jésus, pour leur donner une leçon, leur a tendu ! En effet, les monnaies sont nombreuses en Terre Sainte à l'époque de Jésus et le denier romain ne sert qu'à une chose, payer l'impôt à l'empereur : autrement dit, en leur faisant sortir cette pièce de leur poche, Jésus leur fait admettre qu'ils ont déjà répondu à leur question et qu'ils ne la Lui posent que par malice.

« Il leur dit : ''Cette effigie (image) et cette inscription, de qui sont-elles ?'' Ils répondirent : ''De César''. Alors il leur dit : ''Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu'' ». Nous sommes à un sommet de l'enseignement social de Jésus : ce que nous appelons laïcité mais qu'on pourrait nommer refus de la confusion du temporel et du spirituel, trouve sa racine ici. A l'époque de Jésus, tous les dirigeants se prennent pour des dieux ou des fils de dieux : après Jules César qui prétendait descendre de Vénus, ce fut Octavien qui prit le nom d'Auguste (l'Augmenté, sous-entendu par les dieux) avant de se faire ériger des autels un peu partout… Et aujourd’hui encore, sans mentionner le dément qui dirige la Corée du Nord, il y a bien des dirigeants démocratiquement élus qui se prennent pour César ou pour Jupiter… Plus grave encore, nos sociétés occidentales sont en train d'évacuer leur fondement judéo-chrétien et tout ce qui permet à la conscience d'être éclairée par la loi naturelle et la révélation divine : comme on le voit dans la résurgence d'un laïcisme militant et ouvertement antireligieux ; dans la suppression arbitraire de la clause de conscience pour ceux qui ne se voient pas pratiquer un avortement ; dans l'indifférence générale avec laquelle plus de 200.000 embryons (232.000 l'an dernier!) sont légalement éliminés chaque année en France… Encore une fois, César croit être tout-puissant et décider seul de la vie et de la mort : mais César, ce ne sont pas ces quelques parlementaires éparpillés dans un hémicycle aux trois quarts vide qui ont voté cette scandaleuse loi sur l'IVG. Non, César c'est nous, collectivement, qui ne réagissons même plus face aux absurdités les plus révoltantes, nous, chrétiens, qui nous laissons contaminer par les fausses valeurs de ce monde, nous qui oublions de vivre pour Dieu, avant toute autre chose. Car le fond de l'affaire est là : au-delà du débat entre César et Dieu, que devient l'homme s'il chasse Dieu ?

Notre foi nous dit que l'homme est habité par un désir naturel du surnaturel, inscrit en lui par Dieu : « Dieu a créé l'homme pour une fin divine : il doit donc y avoir en l'homme quelque chose qui le prépare en vue de cette fin, un appel secret » lancé par le Créateur à Sa créature. Cet appel retentit au plus profond de l'être humain qu'il rejoint dans sa soif la plus essentielle : le but de mon existence humaine est de voir Dieu (Amaury Begasse de Dhaem, commentant de Lubac). Si le djihadisme est une hideuse déformation de la religion, qui nie Dieu en niant la liberté de l'homme, l'humanisme athée est, au final, une négation de l'homme et de son dynamisme intérieur qui le pousse vers Dieu qui seul peut combler son attente fondamentale. Voilà ce que nous avons à dire au monde : c'est l'humanité qu'il faut « rendre à Dieu ». Sinon elle n'ira nulle part.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 4 octobre 2020

27ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 5,1-7 / Ph 4,6-9 / Mt 21,33-43

« Ne soyez inquiets de rien », demande saint Paul aux Philippiens, et il faut bien dire que c'est un beau message d'actualité ! Alors que nous sommes traversés par des peurs collectives (pandémie, chômage, crise économique, isolement des anciens, études des jeunes, projets de chacun…), Dieu nous invite à ne pas nous laisser dominer par l'inquiétude. Bien plus, Dieu nous propose de Lui faire confiance, encore plus : et quelle plus belle marque de notre confiance que la célébration, aujourd’hui, des Professions de foi ?

Foi en un Dieu qui tient toujours Ses promesses : ce qu'Il avait annoncé par l'intermédiaire des patriarches et des prophètes, Il le réalise totalement dans l’Évangile ; ce qui avait été préparé par des siècles d'attente s'accomplit pleinement quand Dieu juge le temps venu. Les lectures de ce jour mettent en évidence le lien entre Ancien et Nouveau Testaments : « propriétaire d’un domaine ; vigne, clôture, pressoir, tour de garde ; loua à des vignerons » : il y a plus que des similitudes entre Isaïe et Jésus ! Jésus reprend l'enseignement du prophète en lui donnant son sens ultime : Dieu est l'auteur de la Création (la vigne), dans laquelle nous sommes appelés à travailler, protégés par Sa tendresse de Père (la clôture), gardés par les avertissements de Sa parole (la tour de garde), rendus capables d'une vraie fécondité (le pressoir, grâce auquel le raisin peut commencer à devenir du vin).

Foi en un Dieu qui prend toujours l'initiative : « il envoya ses serviteurs ; il leur envoya son fils, l’héritier ». Dieu fait toujours le premier pas : Il Se révèle tout au long de l'histoire, Il intervient dans notre histoire personnelle, Il ne cesse de frapper à la porte de notre cœur pour que nous Lui ouvrions et Le laissions faire Sa demeure en nous. Nous sommes baptisés, par démarche personnelle ou par choix de nos parents : mais c'était comme une réponse à la demande insistante du Christ (« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit »). Nous communions : mais c'est une réponse à l'appel du Christ (« Faites cela en mémoire de moi »). Nous nous préparons à recevoir le sacrement de la confirmation : là encore, le Christ n'a-t-Il pas demandé aux Siens d'accueillir le don de l'Esprit Saint (« demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la Puissance d’en haut ») ? Et, lorsque nous lisons l’Évangile, nous y trouvons des appels de Dieu à pardonner, à partager, à prier, à aimer… appels auxquels Dieu Lui-même nous donne la force de répondre. Et notre réponse est attendue : « priez et suppliez ; tout ce qui est vrai et noble, prenez-le en compte, mettez-le en pratique ».

Foi en Dieu qui seul peut nous sauver du péché et de sa conséquence ultime, la mort éternelle. Notre foi chrétienne repose sur la résurrection du Christ, qui nous ouvre les portes de la vie éternelle et annonce notre propre résurrection : c'est « l'alliance nouvelle et éternelle » que chaque messe actualise, la rendant efficace, active dans nos vies. La réponse de Dieu au péché est l'alliance, par laquelle Il Se rapproche encore de nous comme on se pencherait pour saisir la main de quelqu'un qui est tombé. Par cette alliance, Dieu peut et veut nous pardonner, nous guérir, nous faire grandir, nous préparer dès maintenant à la vie sans fin avec Lui. Nous avons foi en un Dieu toujours fidèle, et décidé à nous sauver ! Mais le salut n'a rien d'automatique : « le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits », annonce Jésus à ceux qui, de temps, étaient trop sûrs d'eux pour prendre au sérieux les appels à la conversion.

« Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne » (Is) : Dieu nous appelle à chanter, par toute notre vie, Sa présence, Son amour, Sa fidélité inaltérable. La foi chrétienne, que vous allez aujourd’hui affirmer solennellement et que tous les fidèles proclament partout dans le monde, chaque dimanche, est une foi trinitaire (Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit) ; elle est ecclésiale (nous la recevons de l’Église et la vivons en Église) ; elle est imprégnée de certitude et de vérité (ce n'est pas une construction humaine, mais une révélation par Dieu Lui-même) ; elle est faite pour grandir sans cesse et nous accompagner toute notre vie, nous guidant dans nos choix, rectifiant nos priorité, colorant notre style de vie, structurant nos engagements ; elle est source de joie et de paix, comme une réponse confiante à Celui qui nous aime tant : « Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne » !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 13 septembre 2020

24ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Si 27,30-28,7 / Rm 14,7-9 / Mt 18,21-35

Saint Bernard de Clairvaux nous invite à considérer « ce que veut le Seigneur, ce qui Lui plaît, ce qui Lui est agréable. En beaucoup de choses nous L'offensons tous, notre manque de simplicité heurte la droiture de Sa volonté, et cela nous empêche de nous unir, de nous attacher à Lui. [...] Hâtons-nous d'exposer toute notre misère devant les yeux de Sa miséricorde en disant : Guéris-moi, Seigneur, et je serai guéri, sauve-moi et je serai sauvé ». Quelle plus belle introduction pour cet Évangile qui parle, et avec quelle force, du pardon ?

Tout commence par une question mal posée : « combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? ». On pourrait y reconnaître le goût de la pensée religieuse de l'époque pour les calculs, la symbolique des chiffres, le pragmatisme qui fixe des limites aux obligations religieuses ; on pourrait aussi y voir la maladie du chiffre qui gangrène notre vie collective : combien d'infections au coronavirus aujourd’hui et la semaine dernière, combien d'actes de délinquance ce mois-ci, combien de chômeurs ce trimestre, combien de voitures brûlées au Jour de l'An ? Nous sommes malades de ce genre de statistiques qui prétendent représenter le réel et l'emprisonnent si souvent… Le pardon est-il affaire de chiffres ? Non, bien sûr, comme tout ce qui est essentiel : l'amour, l'engagement, la vérité...

Par Sa parabole, le Christ installe une autre logique : « le Royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs ». Et on va parler, non plus de pardon, mais de royaume et de dettes ! Le maître « règle ses comptes » ; il est « saisi de compassion » mais aussi de « colère ». Voilà qui n'est pas très engageant ! Nous aurions envie de réduire tout cela à un vague symbolisme, mais Jésus conclut on ne peut plus nettement : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur » ! Que comprendre ? D'abord l'évidence : le pardon divin est extrêmement généreux, mais pas automatique ; la miséricorde est offerte à tous mais il faut la demander tant qu'il est temps et la répandre autour de nous pour que ce don divin ne soit pas perdu ; la bonté du Seigneur est sans limites, mais elle exige de notre part accueil, adhésion, conversion, renoncement : « Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; Celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés » (Si). Ce renoncement à la vengeance nous libérera de toute dette et permettra à la miséricorde de Dieu de nous rejoindre effectivement. Comme ce mouvement du cœur n'est pas spontané, la Parole de Dieu nous invite à considérer en nous-mêmes les réalités essentielles qui, au dernier jour, s'imposeront à nous : « Pense à ton sort final, à ton déclin et à ta mort, aux commandements, à l’Alliance du Très-Haut » (Si). Oui, Dieu nous invite à penser à tout cela et à changer en conséquence !

Dimanche dernier déjà, il était question de réconciliation, avec la double mention de l’Église : notre foi catholique nous fait comprendre que le pardon a une dimension ecclésiale. Elle est subtilement suggérée par l'apparition des « compagnons [...] profondément attristés » par la situation qui « allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé » ; elle était implicite lorsque le Christ enseignait à Pierre, aux Douze, puis à tous Ses disciples que leurs actes pouvaient « lier et délier » jusqu’au Ciel ; elle est mise en évidence dans le sacrement de la réconciliation, par lequel l’Église nous donne, réellement et effectivement, le pardon de Dieu, qui nous fortifie et nous envoie partager cette grâce avec ceux que nous avons offensés et qui nous ont offensés. Ne négligeons pas le don merveilleux de la confession, dans lequel le Christ S'associe l’Église pour guérir et sauver ! Comme le disait l'abbé cistercien Isaac de l’Étoile (†c.1178) : « L'Église ne peut donc rien pardonner sans le Christ; et le Christ ne veut rien pardonner sans l'Église. L'Église ne peut rien pardonner sinon à celui qui se convertit, c'est-à-dire à celui que le Christ a d'abord touché. Le Christ ne veut pas accorder son pardon à celui qui méprise l'Église ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 6 septembre 2020

23ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Ez 33,7-9 / Rm 13,8-10 / Mt 18,15-20

« Le Seigneur n'ordonne pas de voler aux animaux qu'Il n'a pas pourvus d'ailes » (saint Grégoire de Nysse, Homélie sur les Béatitudes) : certes, mais Il semble parfois nous demander des choses bien difficiles, comme aimer les autres, par exemple… Qui est l'autre ? Un méchant (Ez), un prochain (Rm), un frère (Mt) ?

Le prophète Ézéchiel reçoit une mission de guetteur, pour ceux de ses frères que Dieu considère comme méchants : c'est dire que Dieu ne Se résout pas à les abandonner à leur méchanceté, à leur péché qui les conduit à la mort spirituelle et à la perdition. Saint Paul donne des règles de vie commune, marquée par le rappel de la Loi (les 10 commandements) et le dépassement de la Loi par l'« accomplissement » que seul donne l'amour, un amour qui n'est pas, sous sa plume, un vague sentiment, mais l'être même de Dieu qu'Il nous communique par Sa grâce, librement, généreusement, efficacement. Dans le chapitre 18 de saint Matthieu, le Christ propose un enseignement exigeant, à partir d'une question de Ses disciples : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? » (Mt 18,1) Le contexte est à chaque fois différent, ce qui fait que l'autre apparaît comme un frère avec qui il faut se réconcilier, un prochain qu'il faut aimer dans la logique même de l'alliance entre Dieu et les hommes, un méchant dont la conduite fait souffrir aussi bien  Dieu que les hommes, et dont il faut le détourner sous peine de se résigner à sa damnation.

Centrons-nous sur l’Évangile, puisque tout converge vers le Christ : je retiendrai trois paroles du Seigneur. « Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, je suis là, au milieu d’eux » : quelle promesse ! Et, si l'on y pense, quelle audace d'affirmer ainsi Sa capacité à Se rendre présent en tout lieu, en tout temps, pourvu qu'il y ait la foi... Le Seigneur répond aux interrogations sur le Royaume des Cieux en révélant Sa capacité à le faire advenir ici et maintenant, ou, pour le dire autrement, en révélant qu'il coïncide avec la personne même du Messie : le Royaume n'est plus un lieu, mais un état de proximité avec le Christ, une présence réciproque du Seigneur et de ceux qui auront posé un acte de foi en Lui. On voit bien, dès lors, que la foi, dont les derniers dimanches nous ont spécialement parlé, est indispensable pour connaître et rencontrer Jésus, et pour Le rendre présent ici-bas à l'image de la présence plénière qu'Il manifestera lors de l'avènement de Son Royaume. La foi nous met donc en lien avec le Royaume, et les actes qu'elle nous fait poser en acquièrent un retentissement, osons le mot, éternel : « tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » ! Comment ne pas sentir un vertige à l'idée du « poids éternel de gloire » (2Co 4,17) donné, par la volonté du Christ, à notre vie sur terre et à ses choix ?

Revenons sur cette promesse du Christ : « Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, je suis là, au milieu d’eux ». Elle comprend une forte dimension communautaire : le Seigneur ne nous promet pas Sa présence sous un mode intimiste ou individuel, mais sous un mode ecclésial. Justement, le mot « Église », rare dans les Évangiles, apparaît aussitôt ― et ce seront les deux seules occurrences chez saint Matthieu : « dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain ». Notre foi est totalement liée à l’Église qui la nourrit, la fortifie et lui donne sa colonne vertébrale : celui qui dit à Dieu « Notre Père » doit savoir que ce Père lui donne des frères et des sœurs à aimer, et une Mère en qui la réconciliation, la vérité, le pardon et la paix prennent tout leur sens.

« Le Seigneur n'ordonne pas de voler aux animaux qu'Il n'a pas pourvus d'ailes » : le vol que Dieu nous demande est celui de l'amour dans sa dimension de soutien fraternel et de réconciliation ; les ailes qu'Il nous donne pour voler sont tous les moyens (la prière, la lecture de la Bible, les sacrements, le partage, le jeûne) que l’Église, comme une bonne Mère, nous donne pour atteindre le but, le Royaume. En ces temps d'incertitudes mais aussi de rentrée, puissions-nous donner du sang neuf à notre vie d’Église, pour qu'elle manifeste davantage l'alliance toujours nouvelle que Dieu veut conclure avec l'humanité, et qu'elle soit pour chacun le lieu du don, du service et de la communion fraternelle. Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 30 août 2020

22ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Jr 20,7-9 / Rm 12,1-2 / Mt 16,21-27

« La foi est un capital particulier, secret, comme il existe des caisses publiques d'épargne et de secours, où l'on puise, pour donner aux gens le nécessaire dans les jours de détresse : ici le croyant se paye, dans le silence, à lui-même ses intérêts » : peut-être avez-vous reconnu Goethe, et avez-vous eu de la peine à vous reconnaître dans ce portrait… Je suis bien d'accord avec vous, car la Parole de Dieu nous a dit tout autre chose.

Marcher à la suite de Dieu : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». On ne peut pas dire que Jésus fasse de la réclame ! Dieu n'est pas dans la séduction, dans l'attrape-nigaud, dans le slogan. Il s'agit de marcher, au pas d'un autre, en se décentrant de soi, de ses appétits, de ses lourdeurs, de ses peurs ; il est plus sûr de se mettre en route sans attendre, ne serait-ce que pourquoi demain en nous appartient pas : « je Te cherche dès l’aube » (Ps). Cette mise en route est exigeante, car nous ne savons pas où le Christ nous emmène, par quels chemins Il nous fera passer ; nous qui aimons avoir de la visibilité, des sécurités, des garanties, des possibilités de rebrousser chemin, il nous faudra changer notre mentalité, nos réflexes, nos habitudes : « transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu » (Rm). Marcher à la suite de Dieu est une image, qui peut se compléter par d'autres, comme le don de notre vie. Dieu nous appelle à Le suivre, donc à L'imiter. Or comment Dieu existe-Il, sinon en Se donnant ? Il donne vie, lumière, paix, amour, vérité, pardon ; à nous, Ses disciples, de vivre à Sa manière en donnant ce que nous sommes : voilà pourquoi saint Paul nous appelait à « présenter votre corps, votre personne tout entière, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu » (Rm). Une marche, une transformation, un renouvellement, une offrande de tout soi-même, une recherche : loin des habitudes, d'un moralisme, d'une tradition routinière, voilà ce qu'est la foi chrétienne !

Perdre ou gagner : « Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? » La foi est une question de salut ou de perdition, une question de vie (le mot revient 4 fois) ou de mort : la foi opère un véritable renversement de valeurs, une mise en cause de valeurs et des priorités de ce bas-monde. Et nous voyons bien comme notre foi questionne le rapport à l'argent, au pouvoir, au savoir, au plaisir, comment elle mine de l'intérieur les fausses sécurités, combien elle est incompatible avec bien des consensus ou des slogans présentés comme des évidences. Du coup comment s'étonner que notre foi nous mette, de plus en plus souvent, en porte-à-faux : « la Parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie » (Jr) ? Il n'est pas confortable de croire en Jésus, c’est-à-dire de Le laisser guider notre conscience, modeler notre âme, dévoiler nos péchés ; aussi l'homme contemporain semble-t-il reprendre le mot découragé du prophète : «  Je me disais : ''Je ne penserai plus à Lui'' » (Jr). Croire n'est pas « gagner » le paradis en accumulant les bons points ou en pensant qu'il viendra tout seul ; c'est « perdre » l'illusion d'une foi magique, facile, confortable.

Le bilan devant les anges : « Car le Fils de l’Homme va venir avec Ses anges dans la gloire de Son Père ; alors Il rendra à chacun selon sa conduite ». L'enseignement du Christ est parfaitement clair : Dieu seul fera le bilan de notre vie, et ce que nous aurons semé, construit ou détruit ici-bas prendra valeur d'éternité. Nous sommes en attente d'un accomplissement, d'une venue en gloire du Christ Sauveur, et cette venue conclura l'histoire humaine, la grande aventure de l'univers fini, du temps fini : l'humanité entrera de plain-pied dans la vie divine, l'éternité. Cependant cette transformation ne se fera pas comme un automatisme, mais comme un passage par la « porte étroite » : tout ne peut pas entrer dans le Royaume ! Chaque vie sera exposée dans la pleine lumière de la vérité de l'Amour, chacun devra rendre compte de l'usage fait des talents reçus. Quand viendra le Jugement dernier, la vérité de toute vie apparaîtra au grand jour, et Dieu Se manifestera en gloire, c’est-à-dire en pleine évidence ; alors nous pourrons dire « Je T’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu Ta force et Ta gloire » (Ps).

Dès que l’on est devenu, par la foi, « l’ami du Dieu éternel et vivant ; qu’on est entré dans Son Nom et presque dans Son être [...] : dès lors on est affranchi de la mort et du néant » (Dom Delatte, L’Évangile de Notre Seigneur Jésus Christ le Fils de Dieu, II). Avons-nous foi en cela ? Ou avançons-nous vers l'éternité en aveugles, sans nous soucier du but, sans désirer cette rencontre au point de lui subordonner tout le reste ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 23 août 2020

21ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 22,19-23 / Rm 11,33-36 / Mt 16,13-20

« Dieu : celui que tout le monde connaît, de nom ». « L'homme vit dont le nom est prononcé ». J'ai choisi ces deux citations pour illustrer l'Evangile de ce jour ; car on peut se demander, à l'entendre, qui donne son nom à qui ?

« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » : au-delà de cette question digne d'un sondage de La Croix, vous remarquerez qu'en présentant ainsi les choses, on essaie de faire entrer des noms singuliers (Jean le Baptiste, Élie, Jérémie, un des prophètes…) dans une catégorie préexistante (« le Fils de l’Homme », ce mystérieux Messie entrevu par le prophète Daniel à la droite du Tout-puissant)… Il s'agit presque de remplir un organigramme ! Et, évidemment, cela ne marche pas, puisque toute une série de réponses approximatives et, au final, fausses, émergent. Sans doute le Christ veut-Il nous indiquer une fausse piste à éviter : faire rentrer Dieu dans nos petites catégories, décider à l'avance ce qu'Il peut faire et ce qu'Il doit être, Lui fixer des limites (les nôtres), Lui dicter des priorités (les nôtres, encore), voire Lui expliquer tout bonnement ce qu'Il n'a pas compris : qui n'a pas tenté de faire cela dans sa prière ou entendu de bonnes âmes décider que les miracles, la résurrection, la conception virginale, la transsubstantiation étaient trop loin de notre expérience ou de nos raisonnements pour être vrais ?

« Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » : ici on abandonne franchement le sondage d'opinions, qui n'avait pas plus d'intérêt il y a 2000 ans qu'aujourd'hui, et on entre dans une relation personnelle, la foi. La foi ne cherche pas à enfermer le Christ dans des catégories toutes faites, mais désire Le contempler, Le découvrir, L'écouter, L'accueillir, Le suivre, L'imiter. Lire les Evangiles, loin d'être un exercice purement intellectuel ou un simple enrichissement culturel, revient à rechercher le visage de Celui qui prit chair de notre chair pour venir à notre rencontre : et il faut redire que les évangélistes ne veulent pas nous raconter ''l'histoire de Jésus'' mais nous relayer cette question du Christ : « et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Le Christ nous demande donc de Lui donner Son Nom, de trouver Son identité, non pour remplir une fiche signalétique mais parce que ce Nom, cette identité, sont essentiels pour nous. Si nous ne nommons pas Jésus, Dieu risque bien de n'être qu'un vague concept, et notre religion un humanitarisme mou ou un moralisme étroit. Dieu veut que nous Le nommions, pas au sens où nous Lui donnerions Son identité, mais dans une démarche de recherche, de re-connaissance, d'adhésion, d'amour. Dieu veut que nous Le nommions, pas pour que nous nous imaginions en avoir fait le tour, mais pour que s'instaure entre nous et Lui l'irremplaçable dialogue de foi qui élargira notre regard, notre intelligence, notre volonté, notre liberté au point d'éclairer et d'unifier toute notre vie sur terre, pour en faire un apprentissage de la vie éternelle qu'Il nous destine.

« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux ». Ultime renversement : c'est Jésus Christ qui donne son nom à Simon-Pierre. Un nom qui est une vocation : Simon-Pierre sera l'apôtre sur lequel les disciples pourront s'appuyer, le chef des apôtres grâce auquel les autres apôtres, appelés à se disperser dans le monde, garderont l'unité ; il sera le porte-clefs du Royaume, chargé de désigner à tous la porte étroite par laquelle il faut absolument passer pour accéder à la vie sans fin : le Christ. Il détient les clefs, mais il n'est pas la porte ; il indique le Royaume sur lequel se brisera la mort, mais il n'est pas détenteur du salut. Enfin Pierre est chargé de connaître les péchés des hommes pour pouvoir les en « délier » : le pardon sacramentel est non seulement sa charge, sa mission, mais fera partie de son identité, une identité nouvelle reçue du Christ.

Comme le disait saint Augustin, « le nom de Pierre vient de la pierre, et non l’inverse [...], comme ''chrétien'' vient de Christ » : il n'existe plus qu'en rapport à un autre qui transforme son existence pour en faire un service universel de l'humanité appelée au salut. Bien sûr, Pierre n'est pas le seul appelé, le seul transformé : les apôtres le sont avec lui ; les successeurs de Pierre, les papes, et des apôtres, les évêques, aussi ; chaque baptisé a reçu « un nom nouveau » (Ap 2,17), et est appelé, selon son état de vie, à être « pierre vivante » (1P 2,5) pour que se construise la Cité sainte, l’Église. Si nous donnons à Dieu Son Nom, par la foi, alors Il nous permettra de connaître le nôtre, et d'en vivre.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 16 août 2020

20ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 56,1.6-7 / Rm 11, 13-15.29-32 / Mt 15,21-28

« Dieu a enfermé tous les hommes dans le refus de croire » : comment comprendre cette brutale affirmation de saint Paul ? Est-ce que Dieu serait la cause du refus de croire, de la perte de la foi ? Mais qu'est-ce que la foi ? Question évidente, et ardue…

La foi est un don de Dieu : Dieu est à l'origine de tout, donc de la relation qui existe entre Lui et nous. Dieu crée l'univers, et au sein de cet univers une créature capable de Lui correspondre par « l'image et la ressemblance » qu'Il a inscrites au fond de son être, son âme : Il donne la vie, Il donne une âme immortelle que Lui seul est capable de combler, Il donne la soif de Le connaître, les moyens de Le suivre, la capacité de L'aimer. Tout cela, Dieu le donne gratuitement (sans mérite préalable de notre part) et définitivement (sans condition ni exclusion) : ce que saint Paul formule ainsi : « Les dons gratuits de Dieu et Son appel sont sans repentance ».

Quelles conséquences a la foi, cette relation vivante avec le Dieu vivant ? Elles sont nombreuses, si l'on écoute les textes de ce jour :  « vous avez obtenu miséricorde », « le monde a été réconcilié avec Dieu », Dieu peut « en sauver quelques-uns »… Réconciliation, miséricorde, salut : la foi est implicitement présentée comme le remède au péché, et à sa conséquence ultime, la mort. Le péché nous sépare de Dieu, des autres, et de notre propre conscience : la foi, ouverture confiante à la grâce de Dieu, vient éclairer, guérir, fortifier, relever, unifier notre être intérieur et tout ce qui fait de nous une personne, c’est-à-dire notre vie de relations. La foi n'est donc pas une attitude de privilégiés, puisqu'elle implique de reconnaître que nous avons besoin de la miséricorde divine ; elle n'est pas centrage sur nous-mêmes, puisqu'elle nous pousse à purifier et à élargir sans cesse notre lien avec les autres et avec Dieu, dans un esprit de communion. La foi qui obtient miséricorde, réconciliation et salut ne s'arrête jamais de chercher Celui qui est l'interlocuteur de toute notre vie.

Quel rôle Jésus Christ joue-t-Il dans notre foi ? Essentiel, bien sûr, mais peut-on en dire plus ? D'abord Il connaît, estime et aime notre foi : « Femme, grande est ta foi ! » Le Christ n'est jamais si heureux que lorsqu'Il peut louer la foi de Ses interlocuteurs, et jamais si déçu que lorsqu'Il ne la trouve qu'en petite quantité ― qu'on pense au « minicroyant » adressé à Pierre dimanche dernier ! Le Christ est aussi, saint Matthieu le souligne tout au long de son Evangile, ce « fils de David » qui seul peut donner au peuple élu la plénitude messianique attendue : par ce titre royal, Jésus assume l'espérance d'Israël et Se présent comme Celui dont le règne n'aura pas de fin. « Fils de David », Jésus ouvre donc notre foi sur une perspective infinie, Il souligne que Dieu le Père veut régner, à travers Lui, sur tout homme et tout l'homme : la foi est donc, de notre part, l'acceptation franche et confiante du règne de Dieu sur tous les secteurs de notre existence concrète. Enfin Jésus parle de la foi comme du « pain des enfants » qu'il « n’est pas bien de prendre » : elle ne s'achète ni ne se vend, elle ne se prend pas mais est donnée par Dieu : le croyant est donc, fondamentalement, celui qui reçoit, qui donne à Dieu l'hospitalité dans sa vie, dans sa maison, dans son âme. Hospitalité intime, puisque que c'est « le pain des enfants », ce par quoi le Père, qui nous a adoptés par le baptême, nourrit en nous l'éternité qui est la trame même de Sa propre vie.

« Dieu a enfermé tous les hommes dans le refus de croire » : revenons à l'affirmation de saint Paul. Dieu est la source de la foi, Il en est le moteur, Il en est le but : ceux qui refusent Son amour et Sa vérité, ceux-là risqueraient de s'enfermer dans leur propre logique et leur propre univers, et Dieu le permet aussi bien parce que la foi doit être libre que parce qu'elle est le fruit d'un combat spirituel qui refuse la facilité et l'automatisme. Livré à ses seules forces, l'homme perd la foi ; réduite à un code moral ou pénal, la foi meurt d'elle-même : tel est le défi de la foi chrétienne, dont le symbole est la croix, signe de mort et d'échec aux yeux du monde. Celui en qui nous croyons, le Christ, « l'auteur de notre foi », est mort sur la croix : il n'y a jamais eu de temps où la foi aurait été évidente ! Comme l'écrivait saint Augustin : « maintenant que tu as cru au Fils de Dieu, maintenant que tu as abordé ou étudié la sainte Écriture, je m'étonne de ce que tu t'imagines qu'Adam a connu le bon temps. […] De cet Adam jusqu'à l'Adam d'aujourd'hui, travail et sueur, épines et chardons ». Non, notre foi n'est pas de tout repos, mais c'est par elle que nous entrerons dans la Vie de Dieu !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 15 août 2020

Assomption

Ap 11,19a ; 12,1-6a.10ab / 1 Co 15,20-27a / Lc 1,39-56

« Bienheureuse Église ! Elle a entendu les promesses, elle voit les réalisations ; elle a entendu avec la prophétie, elle voit avec l'Évangile. Car tout ce qui s'accomplit maintenant a été prophétisé auparavant » (Sermon de saint Augustin sur le ps. 47). La fête de l’Assomption, qui célèbre la montée au ciel, corps et âme, de la sainte Vierge Marie, est en quelque sorte l'accomplissement de toutes les promesses de l'Ancien Testament : en Marie « l'alliance nouvelle et éternelle » inaugurée par le Christ porte déjà tous ses fruits de vie.

Le combat de la vie et de la mort : la Sainte Vierge Marie a connu ce combat, puisqu'elle est passée par la mort et qu'elle est entrée, pleinement, dans la Vie. Le nom oriental de la fête du 15/8, la Dormition, redit que Marie a connu le suprême combat de la mort, comme nous le connaîtrons tous : voilà pourquoi nous lui demandons avec confiance de « prier pour nous à l'heure de notre mort »… Ce n'est pas pour rien que l’Église nous propose cette belle prière, à tout âge, à toute occasion : afin qu'elle imprègne notre âme de confiance en Dieu et que notre passage de la vie terrestre à la vie éternelle soit assisté par la prière de la Mère de Dieu. J'avoue que je suis toujours frappé de voir des personnes accablées par la vieillesse et la faiblesse capables, dans leurs derniers instants, de laisser remonter en elles les mots d'une prière tant de fois prononcée tout au long de leur existence : la fidélité à la prière trouve alors sa récompense, lorsque l'esprit s'en va et que la douce présence de Marie peut se faire sentir pleinement. Combat de la vie et de la mort, donc, qui couronne un autre grand combat, celui du péché et de la grâce : « L’aiguillon de la mort, c’est le péché » (1Co). Marie a été assaillie par les forces du mal à cause même de son extraordinaire mission (« Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance » [Ap]), mais le tentateur n'a rien pu contre elle : n'hésitons pas à l'invoquer quand vient l'épreuve de la tentation.

La victoire finale : la fête de l'Assomption est, bien sûr, la célébration d'une immense victoire sur la mort. Cette victoire, ne nous y trompons pas, est celle du Christ mort et ressuscité, Sauveur et Rédempteur, Celui dont nous attendons la venue glorieuse qui conclura l'histoire humaine et inaugurera le Royaume de Dieu : « tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu Son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute [...] Puissance » (1Co). Autre image employée par la liturgie, l'intronisation de l'Arche d'alliance dans le saint des saints : « Ils amenèrent donc l’arche de Dieu et l’installèrent au milieu de la tente » (1Ch). Le Christ intronise, en quelque sorte, l'humanité sauvée au cœur du Royaume de Dieu, et la Vierge Marie est la première à connaître, en son âme et en son corps, cette victoire totale et définitive sur le péché et sur la mort ; et saint Bernard de Claivaux imaginait, dans un de ses sermons, la rencontre incroyable entre la Mère et son Fils, l'accueil « heureux, ineffable, inimaginable » marquant l'entrée de Marie dans la Cité sainte, avec les accents de joie de l'Apocalypse : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de Son Christ ! » (Ap). Savourons cette joie : elle est nôtre, par anticipation.

Les moyens de la victoire : car Dieu nous les révèle, pour que nous ne pensions pas que le salut est hors de portée du commun des mortels ou, au contraire, automatiquement acquis. La joie de Marie sera nôtre si, comme elle, nous prenons les moyens de progresser en sainteté, de dire oui, toujours, à Dieu. Ces moyens, la liturgie nous les suggère au fil des textes des messes de l'Assomption : l'offrande du sacrifice (« on présenta devant Dieu des holocaustes et des sacrifices de paix » [1Ch]) et donc une vie eucharistique, la justice et la joie spirituelle (« Que Tes prêtres soient vêtus de justice, que Tes fidèles crient de joie ! » [Ps 131]), l'écoute confiante et fidèle de la Parole de Dieu (« Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! » [Lc]), la foi dans les promesses divines (« Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles [...] du Seigneur » [Lc]), l'humilité (« Il S’est penché sur Son humble servante » [Lc]) et la reconnaissance (« Mon âme exalte le Seigneur » [Lc])… Suivons les pas de la Vierge Marie sur tous ses chemins de vie de foi !

Vierge Marie, aidez-nous, sur les chemins de notre vie, à savoir comme vous entendre les promesses de Dieu et à en espérer, inlassablement, la réalisation. Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 9 août 2020

19ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

1R 19,9a.11-13a / Rm 9,1-5 / Mt 14,22-33

Pour une fois, je vais sortir du cadre des lectures dans mon commentaire de la Parole de Dieu. Rassurez-vous, je ne vais pas parler de la canicule ni du virus, mais il m'a semblé que nous aurions profit à explorer le chapitre 19 du 1er Livre des Rois un peu plus largement que les 2 versets et deux demi-versets de la première lecture.

Dieu interroge « Que fais-tu là, Élie ? » : la question est posée deux fois par Dieu à Son prophète découragé qui vient se réfugier auprès de Lui (1R 19,9b.13b). A chaque fois Élie fait la même réponse, mot pour mot : « moi, je suis le seul à être resté et ils cherchent à prendre ma vie » (1R 19,10b.14b). La grande théophanie (tempête, feu, tremblement de terre, souffle ténu) que la liturgie nous a fait entrevoir et que Dieu avait annoncée à Élie (« Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur ») n'aura eu aucun effet sur lui : le prophète est ressorti intact d'une rencontre avec son Dieu ! Donc la rencontre n'a servi à rien, voire n'a pas eu lieu dans le cœur d’Élie trop préoccupé par ses problèmes, trop accroché à sa vision des choses, trop habité par ce qu'il avait à dire à Dieu pour écouter Sa réponse ! Quel paradoxe ! Mais cela ne nous arrive-t-il pas bien souvent ? Voilà pourquoi la grande prière de l’Église, merveilleusement condensée dans les 150 psaumes, nous invite à tendre l'oreille, à redire au Seigneur que nous voulons L'écouter, à nous redire à nous-mêmes quelle doit être notre juste attitude devant Dieu : « J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ? » (Ps 84/85)

Dieu répond « Repars vers Damas [...] ; je garderai en Israël un reste de sept mille hommes : tous les genoux qui n’auront pas fléchi devant Baal » (1R 19,15a.18a). Élie s'entend dire que tout ne repose pas sur lui, qu'il n'est pas le dernier des mohicans, que la foi ne s'éteindra pas avec lui, que sa mission n'est pas universelle… Rude réponse ! Dieu est amour mais aussi vérité ; Il est miséricorde mais aussi justice : autrement dit, la tendresse du Seigneur n'est pas sensiblerie, ni séduction, ni faiblesse, et le croyant n'a pas prise sur la liberté divine, qui est souveraine. Et parfois nous avons à entendre, de la part de Dieu, ce que nous n'aurions pas envisagé, ce qui nous déroute, ce qui nous envoie ailleurs, ce qui nous remet à notre place, ce qui nous demande conversion du cœur et repentance : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » (Mt) La déception de Jésus devant le doute de Pierre va de pair avec la cause de l'échec de l'apôtre : il n'a pas assez confiance, littéralement il est un « minicroyant » ! Dieu répond, donc, Il est un véritable interlocuteur qui sait nous faire sortir de nos monologues, de nos habitudes et de nos idées toutes faites : Il veut ainsi nous hisser à Sa hauteur, façonner en nous une âme de croyant, fidèle, sincère, persévérante, aimante, cohérente, sainte.

Dieu appelle « Viens ! » (Mt) Combien de fois la Bible, et les Évangiles qui en sont le cœur, nous montrent l'initiative de Dieu : car non seulement Il nous répond, mais encore Il est à l'origine de notre relation, de notre foi, de notre vie. Jésus propose à Pierre d'avancer sur Sa seule parole, fort de la seule foi ; de même qu'Il avait voulu rassurer Ses disciples aux prises avec la tempête en leur disant : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » (Mt) L'appel de Dieu peut résonner toute une vie, il est même fait pour cela : appel à venir à lui avec toute notre existence, pour Lui permettre de l'unifier, de la purifier, de la rendre contagieuse de sainteté ; appel à Le suivre où qu'Il nous emmène ; appel à Lui donner tout notre temps, tout notre être, et pas seulement des bribes de notre attention et de notre emploi du temps. Par Sa présence, par Son appel, Dieu veut et peut faire de notre vie sur terre une vocation à la vie éternelle : en sommes-nous assez convaincus ? Rien, dans notre existence, ne devrait être coupé de la source unique de tous nos dons, de toutes nos capacités, de toutes nos bonnes œuvres ; rien ne devrait être indépendant de la grâce de Dieu qui seule peut donner à nos choix, à nos actes, à nos engagements leur valeur pleine et entière, leur dimension théologale, leur poids d'éternité.

Je reviens à cette question initiale que le découpage liturgique n'a pas retenue : « Que fais-tu là, Élie ? ». C'est à nous que la question est posée : que venez-vous faire en participant à la messe ? En priant chez vous ? En allant au travail ? En accomplissant vos taches ménagères et familiales quotidiennes ? Seul Dieu peut donner sens à tout cela : pas une idée, abstraite, de Dieu, mais le Dieu vivant en vrai, Celui qui parle, qui répond et qui appelle. « J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ? »

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 12 juillet 2020

15ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 55,10-11 / Rm 8,18-23 / Mt 13,1-23

« Trouver Dieu, pardonnez-moi, mais, c’est un peu comme trouver des champignons… Pour trouver des champignons, il faut d’abord les chercher. Celui qui ne cherche pas Dieu ne Le trouvera jamais. Pour que la récolte soit bonne, il faut d’abord se lever assez tôt. Il faut rouler, il faut marcher. La cueillette des champignons demande un véritable effort. On ne trouve pas Dieu dans la richesse, la mollesse et les plaisirs ». Dieu ne nous dit rien d'autre dans les textes que nous venons d'entendre. Encore faut-il les entendre.

« Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ''Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille'' ». Terrible remarque dans la bouche de Celui qui est plus qu'un prophète ! Dieu semble Se résigner à notre surdité volontaire et choisir un langage d'initiés, à l'instar de ces novlangues contemporaines qui sont faites pour exclure et non pour communiquer : pensons simplement à certains tics de langage du monde politique, du milieu des affaires, du sport, des forums internet, des techniciens, et même des cercles ecclésiastiques ! Evidemment Dieu ne nous a pas donné la parole pour que nous en abusions, car Lui-même est communication perpétuelle d'amour et de vie : « Dieu dit, et cela fut » (Gn 1). Mais la créature a la mauvaise habitude, depuis le début de la Genèse, de n'écouter qu'à moitié, de tordre le sens des paroles divines, de mentir et de tromper jusqu'à faire de Dieu un menteur… Comment Dieu peut-Il réveiller notre attention, susciter notre écoute, atteindre notre âme ?

« À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a » : encore une injustice dont Dieu Se rendrait coupable, dirait l'homme de la rue ! Notre égalitarisme occidental aimerait bien évacuer ces phrases de la Bible, mais elles y sont bien ! Dieu parle, disions-nous : mais qu'a-t-Il donc à nous dire que nous ne sachions déjà ? Eh bien, l'essentiel : « les mystères du royaume des Cieux », c’est-à-dire ce qui fait le propre de la condition divine, ce qui est hors de notre expérience sensible et même de notre atteinte. Dieu parle, pour nous dire qui Il est et qui nous pouvons être si nous nous laissons transformer par Sa grâce : nous sommes loin du quart d'heure spirituel de la semaine, de la couche de vernis religieux ou des spiritualités du bien-être qu'on trouve à foison chez les gourous du supermarché spirituel contemporain ! Mais ces mystères que nous ne pouvons trouver seuls nous seront fermés si nous n'avons pas la foi pour les désirer, les recevoir, les vivre même par un début de réalisation que Dieu opère dès cette vie dans l'âme fidèle : « à celui qui n’a pas [d'oreille], on enlèvera même ce qu’il a », car il se repose indûment sur ce qu'il a reçu dans le passé, sur ce qu'il croit avoir compris, sur ce qu'il se donne à lui-même. Par contre, « à celui qui a [des oreilles], on donnera, et il sera dans l’abondance », marque visible de l’action de Dieu qui donne toujours sans économie, à la mesure de Son amour et de nos capacités que Lui seul connaît.

« Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré [...] entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu » : qu'ont-ils vu et entendu, ces apôtres ? Rien de moins que Celui qu'attendait Israël, le désiré des siècles, le Messie, en personne, la Parole de Dieu venue en notre chair. Voilà ce qu'il faut « entendre », non un message mais une personne, non une morale mais le salut, non des valeurs mais l'alliance nouvelle et éternelle ! Voilà Celui qu'il faut chercher de toutes nos forces, Celui vers qui il faut orienter nos désirs, nos choix, toute notre vie ! Celui qu'il faut suivre, persévéramment, sans imaginer avoir déjà tout compris, tout fait, tout entendu : sinon nous serons de ceux qui n'ont pas d'oreille pour recevoir la Parole, pas de courage pour se convertir, pas de temps pour se préparer à la vie éternelle, pas de terre pour recevoir la semence. « Pour que la récolte soit bonne, il faut d’abord se lever assez tôt ! »

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 28 juin 2020

13ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

2R 4,8-11.14-16a / Rm 6,3b-4.8-11 / Mt 10,37-42

« Appelle cette bonne Sunamite », dit le prophète à plusieurs reprises dans l'histoire dont la 1ère lecture nous donne un court extrait. Cette riche habitante de Sunam (Shounem), ville de la tribu d’Issachar, dans le royaume de Samarie, a choisi d'exercer l'hospitalité envers Elisée avant de savoir qu'il était prophète : elle le devinera petit à petit.

« Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous est un saint homme de Dieu. Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ; [...] et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer » : l'hospitalité intermittente se fait disponibilité permanente. Cette femme n'accueille plus Elisée comme un étranger, elle lui prépare une demeure pour qu'il soit chez lui. Elle prend l'initiative, et pratique la charité envers un « homme de Dieu », c’est-à-dire, à travers lui, envers Dieu Lui-même qu'elle veut recevoir dans sa maison, dans son couple, dans sa vie quotidienne. Pour nous qui sommes si méfiants, en période de pandémie mais pas seulement, envers tout ce qui est autre, étranger c’est-à-dire à la fois étrange et inconnu, quelle leçon !

« Que peut-on faire pour cette femme ? » : question récurrente dans ce chapitre, que le prophète ne cesse de poser, comme pour faire écho à la signification de son propre nom (ʼĔlîšāʻ: mon Dieu est salut, Dieu aide). Son identité profonde consiste à laisser Dieu, à travers lui, faire du bien, aider, sauver ceux qu'il lui sera donné de rencontrer sur le chemin de la vie. Nous posons-nous assez souvent cette question : que puis-je faire pour l'autre ? Mon conjoint, mes enfants, parents, voisins, ma paroisse, ma ville, mon pays, ma planète ? Elisée est vraiment prophète, lorsqu'il met en œuvre cette vocation de tout être humain, a fortiori du croyant, de détourner le regard de son nombril, de voir le monde, d'agir en conséquence, avec la certitude que Dieu l'appelle, Dieu l'envoie, Dieu l'attend.

« Pensez que vous êtes morts au péché » : saint Paul, comme à son habitude, n'y va pas par quatre chemins pour nous rappeler notre vocation baptismale de prêtres, de prophètes et de rois, c’est-à-dire notre participation à l'être même du Christ, qui offre Sa vie pour tous, qui est Parole de Dieu vivante pour ce monde, qui S'est fait Serviteur des plus petits. A Son image, nous avons à vivre pleinement de la grâce des fils, donnée dans le baptême : cette grâce est aussi une force pour ne pas laisser le péché, noyé dans les eaux baptismales, renaître et envahir notre vie. « Frères, ne le savez-vous pas ? » : telle est votre grâce, tel est votre appel, telle est la vérité profonde de votre vie, tournée vers le Père, guidée par le Christ, habitée, de l'intérieur, par l'Esprit Saint. Ne vivons donc pas comme si nous ignorions de quel amour Dieu nous aime, avec quelle fidélité Il nous accompagne, quelle sainteté Il attend de nous : car l'Amour est exigeant, qui ne veut que de l'amour en réponse, sans conditions ni restrictions.

« … n’est pas digne de moi » : phrase terrible qui revient comme un refrain dans cet Evangile très exigeant ! C'est le moment de redire avec Grégoire de Nysse (Homélie sur les Béatitudes) : « l'impression que l'on éprouve lorsque, du haut d'un promontoire, on jette les yeux sur la mer immense, mon esprit la ressent lorsque, du haut de la parole du Seigneur, comme du sommet d'une montagne, il regarde la profondeur insondable des pensées divines », car elles sont hors de notre atteinte ; mais il ajoute aussitôt : « Le Seigneur n'ordonne pas de voler aux animaux qu'Il n'a pas pourvus d'ailes. [...] Nous devons certainement en conclure que nous n'avons pas à désespérer du but ». « Appelle cette bonne Sunamite » : ce n'est plus le prophète qui parle, c'est le Seigneur qui nous appelle : Il nous fait confiance, Il nous rend capable de L'accueillir chez nous, jusqu’au jour où Lui-même nous accueillera dans Sa maison.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 14 juin 2020

Fête-Dieu / Année A

Dt 8,2-3.14-16 / 1Co 10,16-17 / Jn 6,51-58

L’abeille solitaire ne fait pas de miel : ce n’est pas un message de Radio-Londres, mais une réalité zoologique. Il existe plus de mille espèces d’abeilles sauvages, ou ''solitaires''. Ces abeilles ''solitaires'', comme leur nom l’indique, ne vivent pas en société ; elles ne produisent non plus pas de miel. Il en est de même pour le chrétien : isolé, il ne sera pas fécond.

« Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; Il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur » : je suis sûr que ces mots nous touchent après deux mois de confinement et de disette eucharistique ! Mais pourquoi faut-il se souvenir de l’épreuve et de la pauvreté ? Notre foi nous invite à l’anamnèse à chaque messe, mais aussi chaque fois qu’advient un changement dans notre ''histoire sainte'' personnelle : ne pas oublier pour tirer les leçons de l’épreuve, du manque, de notre petitesse… Ne pas oublier d’où nous venons, parce que notre chemin a souvent été tracé par le Seigneur, et qu’il est salutaire de repérer où nous ont conduit les chemins que le Seigneur n’avait pas tracés pour nous. Ne pas oublier pour ne pas s’installer avant l’heure : libéré de l’esclavage d’Egypte, passé par les eaux de la Mer rouge, le peuple hébreu a mis du temps avant d’arriver en terre promise ! Notre vie est cette marche collective dans le désert (d’où l’épreuve), avec Dieu (d’où la confiance), vers le Royaume de Dieu (d’où la joie et l’espérance). Dans cette marche, donc, Dieu prend soin de nous : et avec mieux que la manne.

« Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au Corps du Christ ? » : le signe suprême de l’alliance « nouvelle et éternelle » est corporel, un pain, fractionné mais non divisé, qui n’est plus du pain depuis l’instant où le prêtre l’a consacré en invoquant le Saint-Esprit et en réitérant les paroles du Christ lors de Son dernier repas pascal. Manger ce pain, recevoir l’hostie en communion, est pour notre vie d’ici-bas le moment le plus fort dans notre relation avec le Seigneur : Il Se donne en nourriture, Il Se livre entièrement, Il investit tout mon être, non pas pour être assimilé par mon humanité, mais pour me communiquer Sa divinité. « De même [...] que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » : tel est le programme de chacune de nos communions, tel est le programme de notre vie chrétienne. L’Eucharistie est le prolongement normal de notre baptême, de même que la naissance appelle une croissance ! Si nous pouvons recevoir « en communion » le Corps ressuscité du Seigneur, c’est que notre être intérieur a déjà été transformé par l'Esprit Saint, adopté par Dieu le Père, conformé à Jésus Christ. La communion eucharistique est donc le fruit d’une grâce première, celle du baptême, à laquelle tous les sacrements nous renvoient : grâce de filiation, de sainteté, d’appartenance au corps de l’Eglise que toute une vie de foi et de charité nourrira, fortifiera, guérira, déploiera, dans l’espérance de la vie éternelle avec Dieu.

« Toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous Ton héritage, en compagnie de Tes saints » : la Séquence de cette solennité du Saint-Sacrement nous oriente précisément vers le but, le « banquet du ciel », l’« héritage » des fils et des filles du Très-Haut, la « compagnie de tous les saints ». Ne l’oublions jamais ! Sinon l'Evangile n’est qu’un message, les sacrements de vagues symboles, la messe une sympathique réunion, la foi une habitude ou une idéologie. Tout nous dit, au contraire, que nous sommes faits non seulement par Dieu mais pour Dieu, et que notre foi n’est que la prise de conscience décisive, la mise en œuvre concrète, la réponse confiante et persévérante à cet appel premier, à cette réalité fondamentale. Vivre avec Dieu, vivre pour Dieu, en vue d’une relation définitive de communion, de filiation, d’amour : tel est le but, et, comme il est clairement au-dessus de nos forces, Dieu Se donne en nourriture pour que le chemin fasse grandir notre foi, et que notre foi soit contagieuse.

L’abeille solitaire ne fait pas de miel ; déraciné de sa terre, l’arbre meurt ; privée de nourriture sacramentelle et donc de vie communautaire, la foi s’étiole, la marche se ralentit, la joie et l’espérance s’éteignent, l’amour s’épuise… C’est un peuple qui vécut l’Exode et en sortit définitivement transformé ; c’est une communauté qui se réunit, chaque dimanche, en dépit des conditions difficiles, pour célébrer Dieu ; c’est une immense famille que Dieu S’apprête à rassembler, autour de Lui, pour toujours : l’Eglise des saints, l’Epouse du Christ, les citoyens du Royaume. Carl, Amélie, votre vie baptismale commence : vous rejoignez la longue marche de l’Eglise vers Son Seigneur.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 7 juin 2020

TRINITÉ / Année A

Ex 34,4b-6.8-9 / 2Co 13,11-13 / Jn 3,16-18

« Malheur à ceux qui se taisent sur Toi, car ce sont des bavards muets », écrivait saint Augustin dans ses immortelles Confessions. Oui mais comment parler de la Sainte Trinité ?

Dieu révèle Son Nom, que Lui seul connaît en plénitude : « Le Seigneur descendit dans la nuée et vint Se placer là, auprès de Moïse. Il proclama Son Nom ». Dieu dit Son Nom, Il révèle Son identité, car nul n’aurait pu la découvrir sans cela ; la raison peut, de cause en cause, remonter jusqu'à l’idée d’un dieu unique et créateur, mais pas jusqu'à la personne de Dieu, qui ne peut Se connaître que par la foi. Dieu Se dit, Il Se livre à la connaissance et à la foi du croyant, et Son Nom, interminable, dit qui Il veut être pour nous : en révélant Son Nom, Dieu ne nous dit pas tout de Lui. Dieu Se définit, pour être compris de nous, par ce que nous pouvons recevoir de Lui, vivre avec Lui : l’alliance. Ainsi Dieu dévoile les qualités qui font de Lui un partenaire sûr pour une alliance : « Le Seigneur, Le Seigneur, Dieu de tendresse et miséricorde/pitié, lent à la colère, plein d’amour/grâce et de vérité/fidélité ». Notons que la miséricorde, le bouleversement intérieur de Dieu face à notre misère et à notre péché, n’est pas un accessoire mais fait partie de Son identité ; tout comme Sa tendresse, Son amour fidèle en qui réside toute vérité.

La Trinité est plénitude de grâce, d’amour et de communion ; nous le découvrons dans la formule employée par saint Paul, reprise par la liturgie : « Que la charis grâce du Seigneur Jésus Christ, l’agapê amour/charité de Dieu [le Père] et la koinônia communion/participation du Saint-Esprit soient avec vous tous ». Le Père est source de toute vie donc de tout amour, l’agapê, amour de charité, qui donne sans jamais prendre, marqué par une tendresse infinie déjà révélée à Moïse. Jésus Christ, Fils éternel du Père, est le premier sujet de cet amour, Il le reçoit en permanence, en même temps que Son être de Fils : recevant tout comme un Fils, Il veut faire de nous Ses frères et sœurs, par une initiative inouïe, une charis, une grâce de salut offerte à tous, librement, par Sa mort et Sa résurrection. L’Esprit Saint est l’Amour même qui relie le Père et le Fils, lien d’amour éternel, absolu, infini, qui nous est communiqué par les sacrements ; par le baptême nous sommes entrés dans une koinônia, une communion, une participation au Saint-Esprit : nous sommes pour ainsi dire entrés dans la Trinité, participants à Son mystère d’amour et de vie.

Comment recevoir la vie trinitaire dans notre âme ? Qu’attends de nous le Christ pour nous envoyer l'Esprit Saint venu du Père ? « Comment attirer le souffle de l'Esprit et comment ensuite se livrer et coopérer à son action envahissante ? » Par « trois dispositions fondamentales, qui iront se perfectionnant à mesure que l'action divine se développera : le don de soi, l'humilité et le silence » (Bx Marie-Eugène de l'Enfant Jésus, Je veux voir Dieu). La vie trinitaire peut se communiquer à nous, elle est même faite pour cela : mais elle demande notre foi, l’accueil actif et confiant qui lui permettra d’élargir en nous son action. « Le don de soi provoque la Miséricorde divine ; l'humilité augmente la capacité réceptive de l'âme ; le silence assure à l'action de Dieu toute son efficacité », car rien n’est possible dans le brouhaha des passions ou de la dispersion. Envoyé par le Père à la demande du Christ, l'Esprit Saint veut nous combler de Ses dons, Ses lumières, Ses impulsions, « permettant ainsi les interventions directes et personnelles de Dieu dans la vie morale et spirituelle [...]. Les dons mettent l'âme en disponibilité constante vis-à-vis de l'Esprit Saint » (JVVD). « Les dons du Saint-Esprit sont en notre âme des portes qui s'ouvrent sur l'Infini et par lesquelles nous arrive le grand souffle du large, [...] qui apporte la lumière et la vie » (JVVD).

Notre foi est trinitaire : tout vient du Père, tout passe par le Fils, tout est donné dans l'Esprit Saint. Cela touche notre identité la plus profonde : le Père nous adopte comme Ses fils, Jésus Christ fait de nous les membres de Son Corps, l'Esprit Saint est l’agent de cette adoption et de cette union  sacramentelles. « Les membres croyants et spirituels du Christ peuvent dire en toute vérité qu’ils sont ce qu’Il est Lui-même, à savoir : Fils de Dieu, et Dieu » (Isaac de l’Etoile).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 31 mai 2020

PENTECÔTE / Année A

Ac 2,1-11 / 1Co 12,3b-7.12-13 / Jn 20,19-23

« La grande tentation est de s’aplatir dans une vie sans amour, qui est comme un vase vide, comme une lampe éteinte. Si l’on ne s’investit pas dans l’amour, la vie s’éteint » (Pape François, novembre 2018). Or voici qu’à Pentecôte, l’Esprit Saint vient éclairer la lampe de notre âme, et remplir notre vie de Sa présence, de Son amour infini.

L’Esprit Saint fait de nous des disciples, des envoyés, des témoins, des missionnaires : « de même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ». L’Esprit Saint, Souffle et Feu, envoie au large ceux qu’Il touche ; Souffle de liberté, Il rend libre, non à la manière du monde, mais selon le cœur de Dieu ; Feu partagé en langues, Il enflamme les croyants pour leur permettre de transmettre partout l’enthousiasme de la foi, la joie de l’Évangile, la dynamique du salut. Envoyés, témoins, nous ne sommes pourtant pas aux yeux de Dieu de petits soldats interchangeables : « chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit », chacun est rejoint de manière personnelle et envoyé là où l’Esprit sait qu’il pourra être fécond en se donnant sans compter. Missionnaire de l’Évangile, le chrétien se sait porté par l’Esprit qui sans cesse le précède, l’appelle et le conduit, et, ce faisant, le transforme à mesure qu’il s’ouvre à Sa grâce.

L’Esprit Saint est le protagoniste essentiel de notre vie sacramentelle : « c’est dans un unique Esprit [...] que nous avons été baptisés pour former un seul corps ». Le baptême, source de notre vie sacramentelle, est don de l'Esprit Saint qui fait de chacun, indissolublement, un fils ou une fille bien-aimé(e), et le membre d’un corps appelé à se dilater jusqu’aux confins du monde et de l’histoire : le Corps du Christ, l’Église. Baptisés, nous sommes marqués définitivement de l’empreinte de Dieu : « Rien, dans notre existence, n’aura un aussi profond retentissement ; la parole du prêtre : Je te baptise s’entendra jusqu’aux dernières limites de notre éternité. [...] Désormais, toutes les réalités surnaturelles peuvent se présenter : l’âme est à la taille de tout. [...] Dieu usera d’autres sacrements pour achever les virtualités du premier ; mais le baptême a tout constitué à l’état latent : l’être divin, l’être surnaturel, a été créé de toutes pièces ; un baptisé est infini » (Dom Delatte). Cette grâce d’adoption irrévocablement donnée mais toujours à recevoir, cette filiation est nourrie et guérie par les sacrements de la route. Nourrie par l’Eucharistie, guérie par le sacrement de la réconciliation, selon la promesse du Christ à Ses apôtres et à leurs successeurs : « à qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ». Chaque fois que nous nous confessons, nous reconnaissons le pouvoir salvateur du Christ qui, seul, peut nous pardonner nos péchés et restaurer la pureté de notre baptême.

L’Esprit Saint nous donne Jésus, à tel point que « personne n’est capable de dire : ''Jésus est Seigneur'' sinon dans l’Esprit Saint ». Pas même les apôtres ! Jusqu’à l’Ascension, leur esprit restera tourné vers des réalités terrestres, la restauration de l’indépendance du peuple hébreu, par exemple… Il faudra le don de l'Esprit Saint à Pentecôte pour qu’ils comprennent vraiment qui est Jésus, qu’ils annoncent non Son message mais Sa personne, la plénitude de Sa divinité. L’Esprit Saint nous transmet, à travers la prédication des apôtres et la liturgie de l’Église, la parole du Christ qui se réalise au moment même où on la reçoit : « la paix soit avec vous ! » L’Esprit Saint nous communique Jésus tout entier, Sa paix, Sa vie, Sa sainteté, Sa filiation même : Il le fait de multiples manières mais au plus haut point dans l’Eucharistie. L’Eucharistie est nourriture d’éternité, le pain du Royaume, puisque c’est le Corps du Ressuscité que nous consommons personnellement, corporellement, spirituellement. Les fils et filles adoptifs du Père, les frères et sœurs de Jésus Christ sont poussés intérieurement par l’Esprit Saint à désirer l’union parfaite avec l’amour trinitaire : nous n’aurions pas un tel désir de communier si notre être profond n’avait pas été marqué, par le baptême, par l’empreinte trinitaire, si notre vie n’était désormais orientée et motivée par la Communion par excellence, l’union éternelle avec Dieu dans Son Royaume.

C’est maintenant le temps de la grâce : l’Amour vient nous renouveler, chacun, aujourd’hui. « Demandons la grâce de renouveler chaque jour notre premier amour avec le Seigneur, de ne pas le laisser s’éteindre » (Pape François).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 17 mai 2020

6ème dimanche de PÂQUES / Année A

Ac 8,5-8.14-17 / 1P 3,15-18 / Jn 14,15-21

« Il est l'unique Sauveur, Il est l'unique Sauvé », disait de Jésus le bienheureux Isaac de l’Etoile. Poursuivant notre réflexion sur l’Eucharistie, ce mystère dont nous réalisons toujours mieux la place centrale dans notre foi, nous sommes appelés à contempler Celui qui nous dit « vous êtes en moi, et moi en vous », et à rechercher comment Il nous sauve par cette union, par cette communion. Or, si nous y réfléchissons, l’Eucharistie met en dialogue deux acteurs essentiels : le Christ (représenté par le prêtre) et l’Église (représentée par l’assemblée).

Le Christ Pasteur, représenté par le prêtre, qui a été ordonné pour Le représenter, pour signifier et réaliser, par sa présidence, la présence du Christ : « Moi, je prierai le Père », dit Jésus dans l’Évangile. Le Christ prie Son Père d’une manière unique, insurpassable, dans l’Eucharistie, Il Se donne à nous par pur amour, désarmé mais vainqueur : « je l’aimerai, et je me manifesterai à lui ». L’Eucharistie est le sacrement de la manifestation de l’amour divin pour l’humanité. Mais pas d’Eucharistie sans prêtre ! Le prêtre parle à Dieu de la part du peuple : les prières concluant le temps de l’accueil, l’offertoire et la communion ; la présentation des dons (« Tu es béni, Dieu de l’univers… ») ; la prière eucharistique, qui s’achève par une louange trinitaire (« Par Lui, avec Lui et en Lui… »). Le prêtre parle au peuple de la part de Dieu : dans le dialogue après l’offertoire (« Le Seigneur soit avec vous... ») ou  l’anamnèse (« Il est grand le mystère de la foi » — « Nous proclamons Ta mort… »). Votre réponse, votre prise de parole, est parfois courte, mais importante : l’assemblée fait siennes les demandes formulées en son nom par son porte-parole, le prêtre ; elle manifeste sa foi, son adhésion à l’œuvre que Dieu S’apprête à accomplir (avant la consécration) ou vient d’accomplir (à partir de l’anamnèse). On voit bien ici les limites d’une messe virtuelle : si le Christ nous voit tous là où nous sommes, celui qui, sacramentellement, Le rend présent est confronté à une absence… bien réelle.

L’Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique, représentée par l’assemblée, qui est venue participer à l’action liturgique. L’assemblée ouvre son cœur pour se rendre disponible à l’œuvre de Dieu (1er temps), se laisse toucher par la Parole de Dieu (2ème temps), pour recevoir avec foi Jésus présent dans l’hostie (3ème temps), avant d’être envoyée dans le monde pour témoigner de la Bonne Nouvelle (4ème temps). Notre participation, durant la messe, est avant tout d’ordre intérieur, spirituel : il ne s’agit pas de faire des choses (puisque l’Eucharistie est action de Dieu) ni de se construire une petite fête adaptée à nos besoins (puisque Dieu nous appelle à nous décentrer de nous-mêmes). Il s’agit de prier, de se laisser convertir, de partager la souffrance et les joies de l’Église et du monde, d’approfondir notre relation au Dieu vivant, d’accepter que la Parole de Dieu ait quelque chose à dire sur la façon dont nous menons notre existence, de nous unir à tout ce que le prêtre demande à Dieu en notre nom. La vidéo garde toutes ces possibilités, et, paradoxalement, peut nous aider à nous dépouiller d’une participation extérieure, désormais impossible : notre seul rôle à tenir étant celui de l’Église qui, habitée par l'Esprit Saint, prie, écoute et adore le Seigneur Jésus : « un autre Défenseur sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité [...] ; vous, vous le connaissez, car Il demeure auprès de vous ».

« Il est l'unique Sauveur, l'unique Sauvé », disait donc, de Jésus, Isaac de l’Etoile : comment l’Eucharistie nous aide-t-elle à comprendre cette réalité fondamentale de notre foi ? Par le don de Sa vie, par Sa croix et Sa résurrection, le Christ a voulu refaire l’unité de la famille humaine, disloquée par le péché, rassembler tout dans Son Église, faisant de nous Son Corps. L’expression « Corps du Christ », qui est employée pour désigner l’hostie consacrée, sert aussi à désigner l’Église : de sorte que l’Eucharistie, en rassemblant sur terre le peuple chrétien et en rendant présent le Seigneur sous les espèces du pain et du vin, accomplit une seule et même œuvre, incarner le Corps du Christ, Le donner au monde, le faire grandir à travers les siècles et les continents… A la messe, le Christ est présent dans Son peuple et dans Son prêtre qui dialoguent en Son Nom et sont tournés « par Lui, avec Lui et en Lui » vers Dieu le Père. « D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi » : la promesse se réalise chaque fois qu’est célébrée la messe ! Un regard mondain, matérialiste, superficiel, ne discernera pas le Corps du Christ dans l’hostie ; par contre le croyant voit son Seigneur, le reconnaît, et vit de Sa propre vie divine, absorbée sans être jamais épuisée à chaque communion : « vous êtes en moi, et moi en vous ».

« De même que la tête d’un homme et son corps constituent cet homme dans son unité, de même le Fils de la Vierge, avec les membres qu’Il a élus, constitue un Homme unique, et un seul Fils de Dieu » (Isaac de l’Etoile) : l’Eucharistie fait de nous un Corps dans sa double dimension d’événement (rassemblement) et de repas (hostie). « C’est le Christ total et complet, Tête et Corps, dont parle l’Écriture » qui est ainsi réalisé. La messe montre cette unique vérité, la crée et la fait grandir jusqu’à l’infini : « Il est l'unique Sauveur, l'unique Sauvé ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 10 mai 2020

5ème dimanche de PÂQUES / Année A

Ac 6,1-7 / 1P 2,4-9 / Jn 14,1-12

Nous vivons vraie période de crise, à tous points de vue, y compris pour notre foi. Une crise est un changement dans le cours d’une maladie, qui s’annonce par des symptômes particuliers ; au figuré, c’est un moment périlleux et décisif ; étymologiquement, c’est le moment du choix. Le propre de toute crise est d’accentuer les défauts d’une situation ou d’un système, mais aussi de permettre de donner le meilleur de soi. L’Eucharistie étant au centre de notre foi et de notre vie chrétienne, n’est-il pas inévitable qu’elle soit en crise elle aussi ? Prenons le temps de voir comment les dimensions de l’Eucharistie se déploient à travers ses différents noms : voyons comment ils résonnent dans la période que nous traversons.

Synaxe : assemblée, rassemblement → réunion des croyants en général (Ac 11,26 ; 14,26), plus particulièrement pour la prière. L’insistance est mise sur l’Église qui est étymologiquement la convocation des croyants appelés à se rassembler pour toute la vie communautaire et spécifiquement pour ce qui est son cœur, la liturgie. Il est bien clair que cette dimension n'est pas honorée par la vidéo qui veut cependant vaincre la distance géographique : nos écrans annulent la distance mais ne recréent pas le groupe.

Cène : repas du Seigneur → allusion au repas du soir du Jeudi-Saint, lorsque Jésus a institué l’Eucharistie pour nous livrer Sa vie, qui allait Lui être prise le lendemain (1Co 11,20). Tout l’Ancien Testament, et particulièrement le moment-clef de l’Exode, nous montre Dieu nourrissant Son peuple pour lui permettre la traversée d’ici-bas. Le psaume nous le redisait : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, [...] pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine » (Ps 32). Le confinement nous fait éprouver la faim spirituelle, et rend ce repas du Seigneur très étrange à vivre, autant pour le prêtre que pour les paroissiens : comme un repas de famille auquel on ne participerait que par Skype !

Eucharistie : action de grâce, remerciement → le Christ rend Sa vie à Son Père en action de grâce, Il reconnaît par là avoir tout reçu de Lui (Lc 22,19 ; 1Co 11,24) et entraîne l’humanité dans ce mouvement de reconnaissance et d’offrande, qui permet au Père de diviniser ce qui Lui est ainsi rendu. Chacun de nous, où qu’il soit, est appelé à vivre ce mouvement eucharistique par lequel la vie personnelle, familiale, professionnelle, sociale, est réorientée vers Dieu comme sa source et son but. Nous rejoindrons alors cette unité sur laquelle Jésus insiste avec force : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi [...] ; je suis dans le Père, et le Père est en moi » (Jn 14). Par l’Eucharistie nous est ouverte la possibilité réelle de nous unir au Père en Lui remettant, comme Son Fils Jésus, toute notre existence.

Sacrifice : offrande de Jésus Lui-même pour fonder une « alliance nouvelle et éternelle » et détruire la mort et le péché → chacune de nos messes rend présente, actuelle, efficace, la mort volontaire de Jésus sur la croix (He 13,15 ; 1P 2,5). Notre participation au sacrifice ne peut être au même plan que si nous vivions une liturgie de la Parole : il s’agit, nous rappelle saint Pierre, de « devenir le sacerdoce saint et [de] présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ » (1P 2). Nous avons entendu les lectures et leur commentaire, mais nous peinons à suivre à distance la grande prière eucharistique car nos yeux ont besoin de voir, à travers les espèces eucharistiques, le Seigneur tout à la fois anéanti (Ph 2,7-8) et rendu présent par la consécration du pain et du vin.

Fraction du pain : nom donné à la messe dans les premiers temps de l’Église (Ac 2,42) → insistance sur le geste de partage du Corps eucharistique avant la communion, geste du chef de famille lors du repas pascal juif, à l’origine, repris par le Christ lors de Son dernier repas et qui marqua tant les apôtres qu’il suffit, au soir de Pâques, à ouvrir les yeux aux disciples d’Emmaüs. Nous touchons ici à la dimension corporelle, incarnée, de l’Eucharistie, que la réalité virtuelle rend impossible. Comme l’écrivait Bossuet, à la messe, « nous disons que ce corps et ce sang sont faits pour nous ». De même que Son Corps et Son Sang ont été « conçus du Saint-Esprit », comme dit le Credo, « c’est encore le Saint-Esprit que l’on invoque pour les faire ici de nouveau », par « une action physique et aussi réelle que celle par laquelle le Corps du Sauveur a été formé la première fois » (Explication de quelques difficultés sur les prières de la Messe, à un nouveau catholique). Cette insistance (corps, physique, réel) dit ce qui est le propre de la communion sacramentelle : la manducation de l’ hostie consacrée, dans laquelle notre foi reconnaît le Corps du Christ.

Messe : envoi → le Christ nous envoie aux autres, dans notre vie quotidienne, pour leur porter la Bonne Nouvelle d’espérance, de foi et d’amour que nous aurons entendue. Or la vie quotidienne, nous y sommes déjà ! Peut-être cette proximité, et même concomitance, entre le sacré de la messe et l’intérieur de nos maisons d’où nous la suivons, sera bénéfique pour ne pas nous laisser penser que Dieu, l’Eucharistie, notre vie spirituelle seraient hors sol, coupés de notre foyer, de nos relations habituelles, de tout ce qui constitue notre vie normale.

L’Eucharistie est-elle soit en crise ? Oui et non… Pas du côté de Dieu, c’est clair ! Et pour nous ? Nos difficultés à vivre l’absence eucharistique peuvent, si nous nous laissons travailler par la grâce, nous permettre d’entrer plus avant dans ce mystère tellement simple et tellement accessible que nous pouvions courir le risque de nous y habituer… Alors vivons ce moment comme une grâce offerte, la grâce de l’espérance.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 3 mai 2020

4ème dimanche de PÂQUES / Année A

Ac 2,14a.36-41 / 1P 2,20b-25 / Jn 10,1-10

« Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir » Scène de la vie quotidienne au temps de Jésus, que ces enclos collectifs où tous les bergers d’un village ou d’une tribu rassemblaient leurs bêtes, sous la surveillance d’un gardien… Lequel ouvrait aux bergers, qu’il connaissait, pour que chacun prenne ses propres bêtes en charge, sans piquer celles du voisin ; mais de toutes façons les brebis d’un autre berger n’auraient pas répondu à ses appels. Dans cette belle image, le personnage central n’est pas le berger, ni même le portier, mais la porte par laquelle tous entrent et sortent : elle est ouverture sur la liberté pour les brebis, elle met en communication bergers et brebis (les prêtres et les fidèles), et elle est tellement importante qu’elle est confiée à un gardien (le pape, les évêques). Le Christ est Porte de « l’alliance nouvelle et éternelle », en ce sens que, par Sa résurrection d’entre les morts, Il a ouvert une porte que nul n’avait franchie ou même imaginée avant Lui. Il est la Porte que nous devrons franchir pour passer de la mort à la Vie, du temps à l’éternité, de cette terre au Royaume de Dieu, notre seule Terre promise. On peut donc relier le Christ-Porte à l’alliance qu’Il a établie en Son Sang, par Sa mort sur la croix, et qu’Il a rendue victorieuse de la mort, la Sienne et la nôtre, par Sa résurrection au matin de Pâques. Mais comment franchir cette Porte ?

« Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage » : qui dit pâturage dit nourriture spirituelle au sens large, et, plus précisément, ce « pain quotidien » que seul le Christ, Porte de la Vie éternelle, peut nous donner, l’Eucharistie. « Si quelqu’un entre » : notez la dimension physique, corporelle. On n’a pas besoin de passer une porte si on est un pur esprit : les portes sont faites pour les personnes incarnées, comme nous sur terre, et elles sont aussi impossibles à franchir en les regardant sur un écran qu’elles seront inutiles dans le Royaume de Dieu. « En passant par moi » : il s’agit de passer, de faire son passage ― pascal ― de la mort à la vie, et de le faire avec le Christ, grâce au Christ, en Christ. Inutile de chercher à frauder : il faudra en passer par Lui, comme on dit, c’est-à-dire nous adapter à cette porte qui peut se faire « étroite » pour nous délester de nos accessoires toujours trop encombrants… « Il sera sauvé » : le but n’est pas de faire un beau voyage en pays de féerie, mais d’entrer en Terre sainte, celle du salut, où l’alliance pourra être toujours nouvelle car vraiment éternelle, y compris dans notre chair ressuscitée.

Comme nous voilà au cœur de notre vie chrétienne, c’est-à-dire de l’Eucharistie : avant-goût du Royaume, reçu sacramentellement et donc corporellement ; donné gratuitement, sans mérite de notre part, par le Christ et Son Eglise, selon Sa volonté et non la nôtre ; sacrement qui nous sauve, si nous le laissons agir dans notre âme à la mesure de la volonté divine de nous transformer, de nous sanctifier, de nous diviniser. « Car, sous la figure du pain, c'est le Corps qui t'est donné ; sous la figure du vin, c'est le Sang qui t'est donné, afin que tu deviennes, en participant au Corps et au Sang du Christ, un seul corps et un seul sang avec le Christ. [...] Nous devenons des ''porte-Christ'', Son Corps et Son Sang s'étant répandus dans nos membres » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés). Le réalisme sacramentel est extrême ! Mais il faut aller jusque-là si nous voulons entrer dans les volontés divines, entrer par la porte qui, fermée au péché, étroite pour le superflu, est par contre d’une largeur infinie pour accueillir, rassembler, unifier l’humanité en la guérissant, la nourrissant, la rendant capable de Dieu. Le sacrement prépare mystérieusement notre âme et même notre corps à vivre de la vie même de Dieu, infiniment, éternellement : voilà pourquoi nous communions.

« Vous voilà bien cruel de nous parler de communion alors que nous en sommes privés », pensez-vous peut-être sur votre canapé… C’est vrai que l’attente est longue, la faim se fait vraiment sentir ! Mais je vais être plus cruel encore : cette disette sera permanente si nous n’avons plus de prêtres pour célébrer le sacrifice eucharistique ; et nous n’aurons plus de prêtres si nous ne prions pas plus pour en avoir. Prier, et pas qu’un peu ! Prier avec la faim au ventre pour que le Christ nous envoie ceux qui nous donneront Son Corps à manger ! Prier comme si notre vie en dépendait, car notre vie spirituelle en dépend radicalement, communion après communion. Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 26 avril 2020

3ème dimanche de PÂQUES / Année A

« Stans autem Petrus Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : ''sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles, il s’agit de Jésus le Nazaréen'' » (Ac). Je suis toujours impressionné par le courage de celui qui, trois ans avant, n’était qu’un pêcheur au bord d’un lac, qui, quelques semaines auparavant, s’est laissé envahir par la peur au point de renier Jésus et qui, maintenant, proclame avec audace et compétence, dans la certitude de sa foi, que Jésus est ressuscité, qu’Il est le Juste, le Messie, le Sauveur. Avec ce même enthousiasme, l’Église née du souffle de l'Esprit Saint interpelle les hommes de toute époque, de toute culture, pour les inviter à l’écoute de la foi. Que nous dit-elle en ce temps pascal ?

Jésus est là quand Ses disciples parlent de Lui et cherchent la vérité : « Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus Lui-même S’approcha, et Il marchait avec eux ». En ces temps de confinement, nous pouvons ressentir l’absence de Dieu dans la privation de communion, la perte des contacts communautaires, la cessation des joyeux événements que sont les mariages et les baptêmes… Mais le Christ est là ; ou plutôt Il Se rendra vraiment présent si nous continuons à parler de Lui et à Le chercher, Lui qui est la vérité en personne, c’est-à-dire la vérité ultime de notre vie personnelle et de toute l’histoire humaine. « Dès avant la fondation du monde, Dieu L’avait désigné d’avance » (1P) : nous n’avons à nous soucier de rendre Dieu présent, Il est présent depuis toujours et pour toujours. Prenons plutôt soin de nous rendre présents à Lui, par la prière de louange et d’intercession, le désir d’Eucharistie, la charité fraternelle, la lecture des saintes Ecritures : là nous Le trouverons car c’est là qu’Il Se cache et Se donne tout à la fois (« Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, Il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui Le concernait »).

« À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur » : ils savent, mais ils ne savent pas. Ils sont dans l’état de sidération où les a laissé l’effroyable choc de la crucifixion, en pleine ville sainte, à quelques heures de la Grande Pâque : une autre voix s’est glissée dans leur immense tristesse pour dire autre chose, une voix qu’ils ont entendue mais pas écoutée, reçue, reconnue… Et pourtant la présence du Ressuscité fait ressortir, comme un lointain souvenir, ce qui a été dit le matin même, par des femmes, mauvais témoins par excellence pour cette Antiquité qui ne leur donne pas la parole. Mais Jésus a choisi des personnes fragiles : « ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose » (1Co 1,27-28). La résurrection n’est pas l’apanage de ceux-qui-savent-tout, mais elle est Bonne Nouvelle donnée à des pauvres de cœur par des pauvres de cœur. Puisse la Bonne Nouvelle de la Résurrection traverser la sidération qui confine notre société dans un étonnant silence sur Dieu...

« C’est un sang précieux » qui vous a « rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères » (1P) : la croix, la résurrection, Pâques, ne nous racontent pas une belle histoire, une jolie leçon de morale, une parabole pour entretenir notre bien-être spirituel ! Il s’agit de sang versé, de rachat, de renversement d’un mode de vie et d’une vision de l’existence qui conduisent à l’insignifiance, au non-sens, à la mort de l’âme. Le psaume, qui laisse chanter l’âme du croyant, lui fait dire à Dieu : « Seigneur, mon partage et ma coupe » (Ps), littéralement, Celui qui est ma part d’héritage et Celui avec qui je suis en communion d’alliance par le biais d’un repas sacrificiel. Mais on peut aussi comprendre : Il Se partage sans être divisé, Il est rompu sans être désagrégé, Il est offert tout entier pour que soit consommée l’alliance avec l’humanité. Nous pensons aussitôt au Christ, et avec raison, Lui qui a fondé une nouvelle alliance précisément en donnant Son Corps en partage et Son « Sang précieux » à recevoir dans la coupe du repas pascal. Il faut aller jusque-là pour reconnaître Jésus, et c’est bien le chemin des disciples d’Emmaüs, tout joyeux de raconter « comment le Seigneur S’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain » ! Notre manque actuel de communion sacramentelle nous redit ce besoin vital que nous avons de Le « reconnaître à la fraction du pain ».

De même que « Jésus a rallumé [dans les disciples d’Emmaüs] la flamme de la foi qui leur donne un regard intérieur, qui sait reconnaître la réalité cachée, la vérité, et qui ne s’intéresse plus aux apparences », demandons-Lui la grâce de recevoir Sa présence qui change tout et fait toute choses nouvelles. Alors quittons « nos rêves de la vie d’avant » et demandons au Seigneur Ressuscité de faire de nous « des acteurs féconds de la transformation du monde » (Homélie de notre évêque).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 19 avril 2020

2ème dimanche de PÂQUES / Année A

Ac 2,42-47 / 1P 1,3-9 / Jn 20,19-31

Pour beaucoup d’esprits modernes, la probabilité est le guide de la vie. Le saint cardinal Newman, mort il y a 130 ans, notait avec humour que, pour un esprit qui se laisserait guider par le probabilisme, la plus haute expression de la foi pourrait être cette prière : « O Dieu, s’il existe un Dieu, sauvez mon âme, si j’en ai une » ! On voit bien que rien n’est plus étranger à saint Thomas, dont on fait pourtant abusivement le modèle des sceptiques. Mais arrêtons-nous d’abord, en ce dimanche de la miséricorde, sur la première Lettre de saint Pierre.

« Dans Sa grande miséricorde Il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure » (1P) : la source de tout, c’est la miséricorde de Dieu, Son amour plus fort que celui d’un père ou d’une mère, amour toujours prêt au pardon, amour brûlant, exigeant, libérateur, infini, vecteur de vérité et de sainteté. Cet amour de miséricorde est dans la nature même de Dieu, à jamais inséparable de Lui : il a pour fruits, dit l’apôtre, une renaissance, une vivante espérance, un héritage impérissable. Et le moyen, c’est « la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts » : Pâques n’est pas un événement heureux du passé, que nous commémorerions à distance, mais un véritable engendrement dans la grâce de l’humanité appelée à un héritage, c’est-à-dire à partager la filiation de Jésus et Sa victoire définitive sur le péché et sur la mort.

« Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi » (1P) : dans ce cadre-là, aussi durs que soient les temps que nous vivons, nous sommes appelés à la joie, une joie communicative (« vous exultez »), une joie qui sait que tout n’est pas simple et que le but n’est pas encore atteint (« pour un peu de temps encore »), une joie qui n’est pas illusion que tout est acquis, compris, maîtrisé (« toutes sortes d’épreuves ») mais qui comprend qu’elle doit grandir et que les événements et même les difficultés de la vie peuvent la faire grandir.

« Vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi » (1P) : voilà la source profonde de notre joie pascale ! La foi en Jésus Christ, en Son enseignement, en Sa victoire sur la mort, en Sa mission messianique de tout rassembler auprès du Père, cette foi donne « le salut des âmes » : la foi, loin d’être un simple message moral, une habitude pieuse, une croyance qui enjoliverait la vie d’ici-bas, est le passeport pour la vie d’en haut, la vie sans fin qui est le propre de Dieu et qu’Il a choisi de nous partager en plénitude. Nous sommes baptisés pour « le salut de notre âme » ; nous communions ― et nous voyons bien combien cette période de disette eucharistique est dure à supporter ― pour « le salut de notre âme » ; nous nous confessons, nous prions, nous jeûnons, nous lisons les Ecritures pour « le salut de notre âme » !

Mais comment vivre sa foi, comment vivre de la miséricorde de Dieu, comment faire grandir en nous la joie de Pâques ? Par une vie en Eglise saine car équilibrée, greffée sur l’Eglise des apôtres, grandissant sur quatre piliers simultanément : « les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac). Autrement dit : formation permanente de la foi, vie communautaire et partage, Eucharistie et prière personnelle. Un vrai défi en temps de confinement direz-vous ! Oui, mais est-ce que ce qui nous semble impossible à vivre au vu des restrictions nous apparaissait aussi indispensable quand tout allait bien ? Du manque peut naître un vrai désir, et de bonnes résolutions...

Achevons avec saint Thomas (nous y voilà enfin!) : « si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous » : épouvantable geste qui souligne, métaphoriquement, que c’est notre péché qui a entraîné cette Passion et cette mort ! Mettre le doigt sur notre péché, non dans l’idée de souligner nos infractions au code de la route, mais par une conscience vive de la peine et de la douleur que nos tiédeurs, nos refus, notre égoïsme, font au Cœur de Dieu. A ce prix-là la joie de Pâques ne sera pas un pieux dérivatif à nos soucis, mais le désir intense d’une libération que Dieu seul peut nous accorder, par Son infinie miséricorde : « prions chaque jour le Seigneur de Se révéler Lui-même à nos âmes plus complètement, d’aiguiser nos sens, de nous donner l’ouïe et la vue, le goût et le toucher du monde futur » (J.H. Newman, Sermon sur les appels divins, 1839).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 12 avril 2020

PÂQUES

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? » : la Séquence de Pâques nous invite à poser la question à un témoin essentiel, Marie de Magdala. La joie la résurrection du Christ, la promesse de la vie éternelle, ont donc besoin de témoins, de ces croyants qui sont « en chemin ».

Des témoins : « C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage ; Dieu [...] Lui a donné de Se manifester [...] à des témoins que Dieu avait choisis d’avance ; Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner » (Ac). Les apôtres insistent fortement ! Pas de vie chrétienne sans témoignage, sans annonce du kérygme, c’est-à-dire de la mort et de la résurrection de Jésus Christ. Pas de vie chrétienne sans méditation des Ecritures, qui remettent en perspective toute l’histoire humaine depuis la Création jusqu'à l’Apocalypse, qui nous montrent, par les prophètes, le Messie tant attendu, qui nous disent, à travers l’espérance du roi David, la succession des générations qui a préparé la venue du Grand Roi, qui nous guident, par la prière des psaumes, pour louer Dieu, Sa bonté, Sa miséricorde, Son inlassable désir de nous sauver. Nous nous rendons bien compte, maintenant que nous sommes enfermés, qu’il nous manque quelque chose : nous ne pouvons plus faire de catéchisme ni d’aumônerie, plus accompagner les jeunes parents, les fiancés, les confirmands et les catéchumènes… Il manque quelque chose à notre foi en Jésus Ressuscité si nous ne pouvons la transmettre.

Des chercheurs de Dieu : « recherchez les réalités d’en haut, pensez aux réalités d’en haut » (Col). Témoigner oui, mais de quoi ? De soi ? Pas très intéressant… Si nous voulons être témoins du Seigneur, vivons avec le Seigneur, cherchons sans relâche le Seigneur, aimons le Seigneur ! Notre société va être profondément bouleversée par la pandémie qui la frappe : quand les médias parleront d’autre chose que de virus, nous nous retrouverons avec quelques petites questions sans importance… Des questions telles que : où est l’essentiel ici-bas ? A quoi, à qui est-ce que je donne mon temps ? Est-ce que j’aime assez ceux que je croisais dans la vie ordinaire et que, par suite du confinement, je n’ai pas vus pendant deux mois ou au contraire vus (je n’ose pas dire : subis) tous les jours ? Qu’est-ce que la santé du corps sans la santé de l’âme ? Quelle place pour les plus fragiles, porteurs de handicap, personnes âgées, migrants ? Dans ce contexte, les chrétiens auront, plus que jamais, à « rechercher les réalités d’en haut », la volonté de Dieu pour chacun et pour tous.

Des vivants qui n’ont pas peur de la mort : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai ». Cette pandémie a réintroduit la mort dans une société qui ne veut plus en entendre parler : quel choc ! D’autant plus que de nombreuses familles ont la douleur supplémentaire d’être privées de célébrations à l’église pour confier leurs défunts à Dieu. Plus que jamais, les chrétiens sont appelés à porter au monde la Bonne Nouvelle de la Résurrection du Christ, c’est-à-dire la promesse que la mort n’aura pas le dernier mot, qu’elle est un passage vers la Vie éternelle, que le Christ nous appelle à Le suivre sur le chemin de la foi pour renoncer au mal, réparer nos fautes, convertir notre cœur et accueillir ainsi l’Amour infini qui nous transformera à Son image, au dernier jour, et qui, en attendant, peut nous guider et nous fortifier chaque jour. « On a enlevé le Seigneur de Son tombeau, et nous ne savons pas où on L’a déposé » : Pâques nous invite justement à ne pas chercher Dieu dans le tombeau, le passé, le regret, mais à L’accueillir sur nos routes, comme Marie Madeleine, comme Pierre et Jean, même si nous ne comprenons pas tout.

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? » : sur son chemin de vie, elle a rencontré le Crucifié qui, de vaincu, est devenu vainqueur de la mort, de sa mort à elle. « La puissance de Dieu ne Se bornera pas à une prolongation de la vie [...], ni au simple retour à cette vie terrestre [...], mais elle éclatera en notre transfiguration, dont celle du Christ peut nous donner une image [...]. Toutefois, cette vie de ressuscité est si divine que les images et les mots [...] n’en peuvent donner qu’une idée imparfaite » (Bible chrétienne, II). Ne nous désolons pas de cette imperfection, elle nous appelle à « rechercher les réalités d’en haut » pour dire au dernier jour : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » avec le Christ.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 11 avril 2020

VIGILE PASCALE

« Désormais, ce n’est pas comme des condamnés que nous mourons, mais comme des gens qui se réveilleront ; et nous attendons la résurrection que Dieu donnera en son temps » (Saint Athanase, De l’Incarnation du Verbe) : ce soir, nous passons, chacun chez soi mais en lien les uns avec les autres, de l’ombre de la mort à la lumière de la vie en Christ, et la Bonne Nouvelle de la Résurrection peut redonner un sens à notre vie et à nos choix collectifs.

« Les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme. [...] Dieu dit : Que la lumière soit » : notre liturgie a commencé dans la nuit. Nuit des origines, quand nulle lumière ne brille et que nul œil n’existe pour voir : dans cette nuit, Dieu existe, Il vit. Il est d’une façon parfaite, infinie, éternelle, absolue, dans un présent sans commencement ni fin ni limites ni manques ni besoins. Il est, et Son Être débordant d’amour et de vie forme le projet de créer : un univers fourmillant de vie dans lequel une créature infime et fragile porterait en elle « Son image et Sa ressemblance », un petit être appelé à l’infini de l’amour et de l’éternité, par pure grâce, sans aucun mérite de sa part, mais avec sa libre collaboration. « Dieu dit : Que la lumière soit » : pour qu’existe un œil capable de voir la beauté de l’Amour divin, de le désirer, de le suivre, d’y répondre, d’y correspondre. Dans les ténèbres de la maladie, qui amène dans beaucoup de familles peur et deuil, Dieu vient nous rappeler que nous sommes faits « à Son image », capables d’être ces petites lumières d’amour, d’attention, de bienveillance, d’intercession et de consolation qui permettront à chacun de dire : oui, Dieu est lumière sur ma route.

« Pourquoi crier vers moi ? Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! » : nous avons franchi les siècles et arrivons à la deuxième étape, capitale. Le péché a éloigné l’homme de Dieu ; sa figure la plus effrayante s’incarne dans pharaon, cet homme qui se pense tout-puissant et n’hésite pas à voler la liberté et la vie de ceux qui lui sont soumis. Symbole des puissances terrestres et invisibles qui œuvrent inlassablement à asservir l’homme, à éteindre en lui la lumière, à le défigurer pour qu’il ne soit plus image de Dieu, pharaon fait peur à Israël, qui reste, tétanisé, à attendre la mort. « Pourquoi crier vers moi ? Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! » : ça n’est pas le moment de se lamenter ! Marche ! Fais confiance à ton Seigneur ! Fais de ton espérance un flambeau qui permet d’affronter la nuit et de la traverser pour arriver en terre promise. Les temps qui sont les nôtres donnent un accent de vérité tout spécial à cet appel de Dieu.

« Je vous rassemblerai de tous les pays, je vous conduirai dans votre terre » : décidément rien ne marche comme prévu ! Ils devaient vivre, heureux et fidèles à l’Alliance, sur la terre que Dieu leur avait donnée… Et leur infidélité a tout compromis, a ravagé tout ce qu’ils pensaient avoir construit, et les fruits amers de leurs péchés ne se sont pas fait attendre : divisions et affaiblissement, ruine et catastrophe… Il ne reste rien de la terre, dévastée par l’ennemi ; rien du temple, détruit ; rien du peuple, éparpillé aux quatre vents. Et Dieu ne Se décourage pas ; mieux, Il promet encore l’impossible : « Je vous rassemblerai de tous les pays, je vous conduirai dans votre terre ». Par cette promesse, Dieu Se manifeste encore comme le Dieu fidèle, Celui qui tient parole envers et contre tout, Celui qui recoud ce qui a été déchiré, Celui qui rassemble ce qui, à force d’avoir été dispersé, est devenu insignifiant, voué à la disparition. Nous sommes sans doute mieux conscients, en cette période de pandémie, du danger mortel qu’il y aurait à vouloir vivre notre foi en solitaire : aujourd’hui Dieu nous redit que, si nous voulons parvenir au but (« Je vous conduirai dans votre terre »), nous devons d’abord être réunis (« Je vous rassemblerai »). Voilà pourquoi nous sommes appelés Eglise, convocation, rassemblement de ceux qui ont entendu l’appel du Père et qui, par le Père, se savent frères dans la foi, pour toujours.

« Nous avons été mis au tombeau avec Lui » : lorsque nous revivons le Triduum pascal, nous ne satisfaisons pas à un devoir religieux ni à un devoir de mémoire. Nous entrons en communion profonde avec Celui qui donne, qui meurt et qui vit pour nous : Il nous donne l’Eucharistie, Lui qui n’a besoin de rien ; Il connaît les affres de la mort, Lui, le Créateur de toutes choses ; Il ouvre dans le temps une porte sur l’éternité, Lui dont le corps supplicié est désormais glorieux, inaltérable, éternel. « Nous avons été mis au tombeau avec Lui » : l’épreuve du confinement nous l’a sans doute mieux fait percevoir ! Il nous faut faire mourir ce qui fait mourir, il faut noyer dans les eaux de notre baptême, toujours jaillissantes en notre âme, ce qui a causé Sa mort sur la croix : la peur, la haine, l’égoïsme, l’esprit de caste ou de clan, le manque de confiance, de simplicité, de sincérité, le refus de se convertir. Notre Carême voulait nous préparer à cela ! Si nous avons marché avec courage sur ce chemin, nous pouvons entendre en vérité l’annonce de Pâques : « vous êtes [...] vivants pour Dieu en Jésus Christ » ! Vivants au présent, aujourd’hui et toujours, du présent même de Dieu qui se fera éternité lorsque nous rejoindrons le Père.

« Voilà ce que j’avais à vous dire » : ce n’est pas grand-chose en apparence, mais cela peut tout changer ; cela ne soigne pas les corps souffrants, mais peut fortifier la foi, encourager la charité, ranimer l’espérance. Tant il est vrai que l’homme est un être spirituel, fait pour Dieu, et qu’en Dieu seul est son salut, sa victoire définitive sur la mort : « vous êtes vivants pour Dieu en Jésus Christ » !

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 10 avril 2020

Vendredi Saint

« À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin » : nouveau jardin d’Eden où l’arbre n’est plus celui du fruit défendu, mais celui de la croix, sur laquelle l’Homme-Dieu est mort. En ce Vendredi Saint, face à la croix, trois attitudes sont possibles.

Crier : nous l’avons entendu, la foule crie contre Jésus. « ''Crucifie-le !'' [...] C’est le cri artificiel, construit, fait du mépris, de la calomnie. [...] C’est la voix de celui qui manipule la réalité [...] et ne se pose aucun problème pour ''coincer'' les autres afin de s’en sortir. [...] C’est le cri qui naît de la réalité ''truquée'' et présentée de telle sorte qu’elle finit par défigurer le visage de Jésus et le transformer en ''malfaiteur''. [...] C’est le cri, fabriqué par les ''intrigues'' de l’autosuffisance, de l’orgueil et de l’arrogance, qui proclame sans problèmes : ''Crucifie-le !'' » (Pape François, Rameaux 2018). Cri terrible de celui qui se sent anonyme et donc invulnérable au milieu de la foule ou devant son écran : parfois les réseaux sociaux ressemblent à cette foule hurlante de Jérusalem qui veut se débarrasser du gêneur sans même savoir pourquoi… Un cri, une parole fabriquée, répétée à l’infini, qui ôte la vie à celui qui est visé et la liberté à celui qui le profère : le Christ a accepté d’être le point de mire de ce cri inhumain qui veut anéantir sa victime mais se retourne toujours contre ses auteurs : « On finit ainsi par faire taire la fête du peuple, on détruit l’espérance, [...] on supprime la joie ; on finit ainsi par blinder le cœur [...]. C’est le cri du ''sauve-toi toi-même'' qui veut endormir la solidarité, éteindre les idéaux, rendre le regard insensible… le cri qui veut effacer la compassion » (Pape François, Rameaux 2018). Ils étaient venus à Jérusalem fêter Pâques, ils s’en retourneront avec le goût amer de la mort du Juste : au lieu d’accueillir le Messie, « ils se saisirent de Jésus ». Ils prennent, donc ils perdent.

Ecouter : nous ne sommes pas appelés à crier avec les loups, mais à entrer dans une écoute plus profonde et plus vraie du Seigneur et de ce qu’Il a à nous dire. « La joie du chrétien découle de l'écoute et de l'accueil de la Bonne Nouvelle de la mort et de la résurrection de Jésus : le kérygme » (Message de Carême 2020 du Pape). Nous avons pris le temps d’écouter longuement la lecture de la Passion du Seigneur, vue par saint Jean : témoignage poignant de la cruauté des hommes qui s’acharnent contre un innocent, mais surtout de la bonté de Jésus, de Sa souveraine liberté par rapport au mal, Lui qui ne rend jamais coup pour coup. Quelles paroles nous ont frappé ? Je vous en propose deux : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Etonnant dialogue entre un gouverneur romain fier de ses dieux et de sa civilisation, déstabilisé par ce prophète juif qui cherche à réveiller en lui la soif de la vérité : Jésus ne renonce jamais à susciter une écoute, Lui qui seul peut entendre les pulsations d’une âme derrière le masque du personnage officiel. « Tout est accompli » : il n’y a plus rien à faire ici-bas, l’heure est venue de S’abandonner entre les mains du Père et de passer par la mort qui est, si l’on y pense, la plus surprenante expérience pour un Dieu. Au moment de mourir, cette Parole du Christ redit une ultime fois Son écoute inlassable de la volonté du Père qui L’a envoyé. Jésus est Celui qui écoute, aussi bien Son Père que notre âme.

Regarder : nous qui sommes confinés, nous sommes peut-être tenté de perdre notre regard sur les écrans, au lieu de le plonger en nous-mêmes. « La Pâque de Jésus n'est pas un événement du passé : par la puissance de l'Esprit Saint, elle est toujours actuelle et nous permet de regarder et de toucher avec foi la chair du Christ chez tant de personnes souffrantes » (Message de Carême 2020 du Pape). Voir Jésus sur la croix et reconnaître en Lui le visage des plus pauvres de notre temps, ces périphéries de notre société mais pas de notre humanité : « ils lèveront les yeux vers Celui qu’ils ont transpercé ». Il y a bien des manières de crucifier le Fils de Dieu en laissant le péché dévorer l’amour en notre cœur, dévorer le lien entre les hommes, dévorer la relation avec Dieu. Regarder Celui que nous avons transpercé c’est, comme nous y invite le Pape en ce Carême où nous ne pouvons nous confesser comme nous le voudrions, faire grandir la contrition dans notre cœur, ce regret de nos fautes tourné non vers le passé mais vers un avenir de conversion fait d’efforts concrets et persévérants, que viendra parfaire et fortifier le pardon sacramentel dès que cela redeviendra possible.

Face à la croix, en ce « jardin » où Jésus repose après avoir « été crucifié », il ne s’agit pas de crier ou de s’agiter, mais d’entrer dans le grand silence de l’espérance, pour écouter et regarder. L’espérance qui, seule, nous permettra le jour venu de rencontrer le Ressuscité.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 5 avril 2020

Rameaux / Année A

Mt 21,1-11 / Is 50,4-7 / Ph 2,6-11 / Mt 26,14-27,66

« Malgré la présence, parfois dramatique, du mal dans nos vies ainsi que dans la vie de l'Eglise et du monde, cet espace offert pour un changement de cap exprime la volonté tenace de Dieu de ne pas interrompre le dialogue du salut avec nous » (Message de Carême du Pape). Aujourd’hui ce « dialogue de salut » se fait par un signe, une parole, un corps.

Jésus nous donne un signe : Son entrée à Jérusalem. Cette entrée, Il l’a voulue éclatante, solennelle, afin que tous sachent qu’elle inaugurait un temps nouveau dans l’histoire de salut. Signe paradoxal : c’est bien le Roi-Messie, tant attendu, qui entre dans la ville sainte, mais Il le fait avec humilité ; il s’agit bien d’un avènement, mais Jésus vient donner Sa vie, pas prendre celle des occupants romains ; il s’agit non d’une victoire militaire, mais d’une victoire sur la mort et sur le péché qui y conduit tout droit. « Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque » : tout est dit en quelques mots par Celui qui sait qu’on complote contre Lui et que la mort est proche, et qui va faire de cette mort, de ces trahisons, de cet échec terrible, le lieu d’une Pâque, passage définitif de la mort à la vie, de l’esclavage du péché à la liberté des enfants de Dieu, de l’ancienne alliance à « l’alliance nouvelle et éternelle ». « C’est chez toi que je veux célébrer la Pâque » : aujourd’hui cette parole est plus vraie que jamais, nous qui sommes confinés pour vivre la Semaine sainte. Jésus vient « chez nous », faire de notre foyer, de notre maison, de notre vie de tous les jours, le lieu de Sa Pâque, de Son passage, de Sa venue libératrice. Y sommes-nous prêts ? Et si cette année, le signe est absent (les rameaux), peut-être nous est-il demandé d’ouvrir plus largement la vie de nos foyers à la présence rédemptrice de Jésus Christ.

Jésus nous donne une Parole : Parole devant la mort qui vient, au moment du dernier repas, au jardin des Oliviers, et du sommet de la croix. Peu à peu Sa Parole se raréfie, Il n’est plus que silence offert. « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi » : la Parole de Jésus est un appel à l’aide, Il a besoin de notre présence. Dans la nuit de ce monde, alors que tant de familles souffrent de la perte d’un proche qu’elles n’ont pu accompagner normalement, alors que les plus fragiles (chômeurs, migrants, handicapés, personnes âgées en EHPAD…) vivent une solitude plus cruelle encore que d’habitude, alors que notre Occident semble plus déconnecté que jamais de la soif de Dieu, Jésus est là, comme celui qui souffre avec nous, pour nous, Celui qui nous appelle à Le visiter, Le réconforter, Le voir tout simplement ! « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé » : avons-nous ce « langage des disciples » ? Mais comment les disciples pourront-ils être, en ce monde, paroles du Seigneur pour tous ? Ici encore, Jésus nous donne une Parole : « prenez, mangez, ceci est mon Corps ».

Jésus nous donne Son Corps : dans cette épouvantable Passion, ils ne Lui ont rien épargné, rien laissé. Jésus donne tout, Se livre tout entier, corps et âme, entre les mains de Ses bourreaux. Le prophète l’avait annoncé, et peut-être avez-vous été sensibles à ce texte d’Isaïe où se multiplient les mentions corporelles : « l’oreille, mon dos, mes joues, la barbe, ma face ». Ce corps martyrisé est le lieu d’un don, d’une offrande totale : « je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé, j’ai présenté, je n’ai pas caché ». Le Serviteur souffrant fait de sa souffrance le lieu d’une liberté intérieure qu’aucun de ses bourreaux n’a pouvoir de lui arracher : liberté du ‘oui’ à Dieu, de la fidélité à sa vocation, d’un témoignage qui ne se renie pas par peur ou par égoïsme. Le Christ mène à leur aboutissement cette offrande et cette liberté, en acceptant d’entrer dans le temps et donc de mourir, de prendre notre nature humaine et donc de connaître fragilité et souffrance, d’entrer à Jérusalem comme le Messie humble et serviteur que nul n’attendait, et donc de décevoir et d’être rejeté par tous : « Il S’est anéanti, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ». La lecture de la Passion nous a rendu témoins d’un anéantissement total, une preuve d’amour comme nul n’en pouvait donner ― sauf Dieu.

Que nous reste-t-il de ce chemin de croix ? Signe, Parole et Corps, c’est l’hostie que je vais consacrer dans quelques instants, l’Eucharistie que le Christ a voulu transmettre à Son Eglise, le « dialogue du salut », le sacrement de Son sacrifice sur la croix, le gage de la Résurrection. « Quand Lui-même a déclaré, au sujet du pain : Ceci est mon corps, qui osera encore hésiter ? Et quand Lui-même affirme catégoriquement : Ceci est mon sang, qui pourra en douter, et dire que ce n'est pas son sang ? » (Catéchèse de Jérusalem aux nouveaux baptisés) De manière toute particulière cette année, nous trouverons la présence de Jésus et la force de Le suivre dans le mystère de Son Eucharistie.

Meditation du P. MALELA du 31 mars 2020

5ème Mardi de Carême

Aujourd'hui, cinquième mardi du Carême, Jésus nous invite à le regarder lorsqu'Il nous rachète et nous libère d'abord sur la Croix. « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme...» (Jn 8,28). En effet, le Christ Crucifié — e Christ “élevé”! — c'est le signe grand et définitif de l'amour du Père pour l'Humanité abattue. Ses bras ouverts entre le ciel et la terre, tracent le signe indélébile de son amitié avec nous, les hommes. En le voyant, ainsi, élevé devant notre regard pécheur, nous comprendrons que Lui, il est (cf. Jn 8,28). Que notre regard vers la Croix, regard détendu et contemplative, soit une question adressée au Crucifié. Sans bruit de paroles, nous pouvons lui demander: « Qui es-tu donc? » (Jn 8,25). Il nous répondra « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). Si nous ne croyons pas que Lui, il est, nous mourrons dans nos péchés. Mais nous vivrons, et vivrons déjà sur cette terre la vie du ciel, si nous apprenons de Lui la joyeuse certitude que le Père est parmi nous, et qu'Il ne nous abandonne pas. Même dans cette période d’épreuve et de confinement, il nous assure de sa présence. Imitons le Fils en faisant toujours ce qui plait au Père.

Homélie du P. MALELA du 29 mars 2020

5ème Dimanche de Carême / Année A

Tout est fermé, le confinement est extrême. Jésus est là, il ne peut en aucun cas être enfermé. En nous tournant vers lui dans notre quarantaine, le Carême devient un chemin de Joie, d’Amour et d’Espérance. Dans notre montée vers Pâques, malgré les circonstances actuelles, nous célébrons le 5ème et dernier dimanche de Carême.

En ce 5ème dimanche de carême, le Seigneur Jésus est toujours à l’œuvre dans les vies humaines. C’est Lazare, déjà mort depuis quelques jours, qui est ramené à la vie par Jésus. C’est là une Bonne Nouvelle ! Elle peut redonner confiance aux croyants en cette période de crise sanitaire qui bouleverse notre monde. Nous ne dirons jamais assez que Dieu est Amour, et il veut notre bien. Le Dieu de Jésus-Christ est celui qui nous donne la vie en plénitude par son Fils. Libérer et sauver toute l’humanité est son projet ! C’est pourquoi Jésus ne pouvait rester indifférent en face de toute détresse et souffrance chez l’Homme. Les miracles que Jésus accomplis, en effet, sont les expressions de cet Amour de Dieu envers toute l’humanité. Dieu veut nous voir vivre. Et la vie rendue à Lazare s’inscrit dans cette même volonté de Dieu. Volonté qu’il annonce par le prophète Ezékiel avec des paroles fortes : « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple (…) Vous saurez que Je suis le Seigneur ! Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai le repos sur votre terre ». Voilà une annonce solennelle qui peut raviver notre confiance et espérance dans le Seigneur en ce temps où sévit la pandémie COVID’19. A travers l’expérience de Lazare, le croyant est invité à comprendre que notre Dieu n’est pas celui de la mort mais plutôt celui de la VIE.

Depuis quelques semaines, nous semblons être désarmés en face de cette pandémie qui ravage des vies humaines. La peur et la panique nous habitent. Le tâtonnement des scientifiques sur un traitement médical rassurant nous inquiète. Le nombre des décès annoncé par jour nous angoisse. Bref, l’humanité fragilisée semble être aux abois ; elle fait l’expérience de ses limites. Dans ces conditions, nous n’avons pas à céder au découragement ni au doute en la bonté du Seigneur. La Confiance et l’Espérance doivent soutenir notre quotidien. Continuons à persévérer dans le combat que nous livrons en face de cette épreuve ou « guerre » que nous gagnerons. La sagesse africaine nous enseigne que « le chagrin est comme le riz dans le grenier : chaque jour il diminue un peu » (Proverbe malgache). Du coup, le psaume 129 peut baliser le chemin à prendre: « Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur ; Seigneur, écoute mon appel! Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière! (…) J’espère le Seigneur de toute mon âme ; je l’espère, et j’attends sa parole ».

C’est dans la prière et l’espérance que nous devons demeurer chaque jour afin que le Seigneur nous fasse sortir de nos tombeaux, de notre Covid’19 et de notre confinement. Prions pour les malades, les personnes seules, le corps médical et tous les services de sécurités...

Dans la joie, en route vers Pâques !

Père Aimé Fulbert MALELA

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 29 mars 2020

5ème Dimanche de Carême / Année A

Ez 37,12-14 / Rm 8,8-11 / Jn 11,1-45

Un mot étrange, que nous n’avions guère l’habitude d’employer, et que nous entendons en boucle sur les médias : le confinement… Confiner, toucher aux limites d’une terre, du latin finis, limite. Nous touchons donc nos limites, et nous nous rendons compte que cela va très vite ! Dans ce contexte, comment vivre notre Carême en temps de confinement ? Je me pose toujours la question…

Comment prier ? Quand on ne peut plus aller à l’église ? Quand chez soi il y a du bruit ? Quand on est assailli par les mails auxquels il faut répondre aussitôt, les informations à répercuter urgemment et qui seront périmées demain ? Comment prier par écran interposé ? Quand on se sent enfermé ? Quand on n’a plus de vie de relations normale ? Plus régulièrement, plus silencieusement, plus profondément que d’habitude ; avec davantage de confiance, davantage de nourriture spirituelle (lecture de l’Ecriture, des Pères de l’Église), davantage d’abandon ; en réapprenant à prier en famille, en couple, en union avec le Pape, l’Eglise universelle, le diocèse, la paroisse ; sans jamais arrêter sa relation personnelle avec le Seigneur quoi qu’il arrive. En période de maladie, me disait une vieille dame, il faut se défendre avec les dents ― c’est-à-dire bien manger. Même chose en période d’épidémie donc de disette sacramentelle : il faut, plus que d’habitude, se nourrir, ou plutôt laisser le Seigneur nous nourrir en Lui offrant le plus précieux : notre temps et notre présence.

Comment jeûner ? Nous sommes privés de tout, de liberté de sortie, de messe, des contacts ordinaires, de notre travail peut-être… Nous sommes tentés de dire que nous jeûnons bien assez ! C’est vrai, mais si ce jeûne-là n’est que la liste de ce qui nous est arraché, ce n’est pas un jeûne. Il nous faut donc offrir : le superficiel et le superflu s’il en reste, le péché s’il survit à l’isolement, les mauvaises habitudes si le bouleversement général ne les a pas provisoirement éclipsées… Offrir une part de soi-même, celle qui résiste, qui s’accroche, qui crée des parasites, qui ancre dans la routine ou l’autosatisfaction. Si nous souffrons du manque d’Eucharisties au point de ne pouvoir faire aucun effort supplémentaire de jeûne, alors faisons-en un jeûne, c’est-à-dire de la place laissée au Seigneur en attendant Son retour : « quand l’Epoux leur sera enlevé, alors ils jeûneront ». Notre jeûne aura une qualité spirituelle s’il est accueil d’un manque et espérance d’une plénitude que nous renonçons à saisir parce que Dieu seul la donnera.

Comment partager ? On ne peut plus donner à des SDF, puisque nous sommes confinés chez nous ! Ni envoyer des chèques aux associations que nous soutenons dans la durée, soit parce que la Poste fonctionne en service réduit, soit parce qu’il n’y aura personne pour encaisser notre don ! Ni donner à la quête pour faire vivre notre paroisse, puisqu’il n’y a plus de quêtes… Oui mais, internet peut suppléer à tout cela : dons en ligne pour des « cagnottes » pour le monde hospitalier, pour les quêtes (mais oui!), pour les œuvres qui nous tiennent à cœur ; et nous avons toujours le choix de remplir régulièrement notre petit cochon pendant ce Carême plus long que les autres pour le vider d’un coup quand la liberté de circuler reviendra ! On peut aussi montrer aux enfants comment faire. Mais rien ne remplace le contact, et nous pouvons les multiplier, par courriel ou surtout par téléphone : je dis surtout par téléphone pour rejoindre les personnes qui sont exclues du net et qui peuvent se sentir encore plus isolées aujourd’hui. Et je n’oublie pas la vie de famille, faite de partages que la vie de tous les jours nous conduit parfois à négliger : échanger, jouer, apprendre ensemble, partager sur un livre ou un film… Plus nécessaire que jamais.

Comment faire pénitence ? Elle est rude cette année ! Le pape nous appelle à la contrition, le profond regret de nos péchés, le désir de réparer, la résolution de changer, la décision de prendre les moyens concrets pour ne pas rechuter dès demain… Cette contrition, si elle parfaite, nous rendra la grâce de Dieu et nous ouvrira les portes de Sa miséricorde ; elle inclut, bien sûr, la décision de se confesser dès que cela redeviendra possible ! La pénitence s’accomplira vraiment dans la démarche sacramentelle, ecclésiale.

Aujourd’hui nous avons entendu les trois actes de foi de Marthe : « je sais que tout ce que Tu demanderas à Dieu, Dieu Te l'accordera ; Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour ; Seigneur, je crois que Tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde ». S'y trouvent la confiance en la personne de Jésus, l'espérance dans la vie éternelle, la reconnaissance de Jésus comme le Messie tant attendu. Elle est bien loin la Marthe qu'on dépeint trop souvent, enfoncée dans le souci des tâches matérielles ! L'Evangile nous montre une croyante audacieuse, d'une immense confiance, capable de poser des actes de foi radicaux alors qu'elle est dans le deuil et que sa souffrance pourrait la plonger dans le doute. Marthe doit nous aider à croire encore plus fort lorsque vient le deuil, l’épreuve, le manque : Dieu est fidèle, Il entend nos prières, Il partage nos peines, Il S'engage avec nous jusqu'au bout, Il triomphera de notre mort même : « Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ». Confinés, nous touchons nos limites, mais aussi l’Amour de Dieu, qui, Lui, n’en aura jamais.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 22 mars 2020

4ème Dimanche de Carême / Année A

1 S 16,1-13 / Ep 5,8-14 / Jn 9,1-41

« Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » (Jn). La parole du Christ prend un relief tout particulier, alors que j’ai, que nous avons tous, l’impression d’être aveugles, sans visibilité sur les mois qui viennent, sans pouvoir voir ceux qui nous sont chers, sans pouvoir rencontrer nos voisins les plus proches, sans rassemblement de la communauté paroissiale… Bien sûr, ce n’est pas Dieu qui nous envoie un virus, mais, si, à travers cette épreuve, Il avait quelque chose à nous dire ?

Un Carême différent : Comment vivre le Carême en période de confinement ? Comment prêcher sans auditeurs ? Comment vivre l’Eucharistie sans communion ? Ces questions vous habitent, comme elles habitent vos prêtres et votre Evêque… Réellement ce moment n’est simple pour personne, et nous avons besoin de nous soutenir mutuellement pour que notre Carême reprenne du sens. Je vous livre ce texte d’une religieuse française vivant à Turin : « En ce Carême particulier, un plan de route nouveau : traverser le désert, prier et redécouvrir la faim eucharistique. Vivre ce que vivent des milliers de chrétiens de par le monde. Retrouver l’émerveillement. Sortir de nos routines… Et dans ce brouillard total, naviguer à vue, réapprendre la confiance, la vraie. S’abandonner à la Providence et apprendre à s’arrêter aussi. Car il fallait un minuscule virus, invisible, dérisoire, et qui nous rit au nez, pour freiner notre course folle. Et au bout, l’espérance de Pâques, la victoire de la vie à la fin de ce long carême, qui sera aussi explosion de gestes d’affection et d’une communion longtemps espérée, après un long jeûne ». Au fond c’est l’Exode dans le désert, une longue période de privations, d’épreuves douloureuses mais purifiantes, qui se présente à nous : nous pouvons refuser, fuir, nous rebeller, nous enfermer : mais Dieu n’est pas là, et je pense qu’Il n’est, aujourd’hui, nulle part ailleurs que dans ce désert interminable dont Lui seul peut faire une traversée, une route vers la Terre promise.

Nos tentations sont celles de l’Exode (découragement, murmure, rébellion), mais plus spécifiquement, j’en identifierai cinq : morosité, isolement, peur du manque, indiscipline, impatience avec les ''tout proches''… Vous compléterez aisément la liste ! Morosité car une mauvaise tristesse nous guette, qui nous fera tout voir en gris alors qu’il fait encore soleil ; isolement car nous pouvons nous replier sur nous-mêmes, oublier que dans le monde entier des gens prient, souffrent, partagent, travaillent, que la mort est à l’œuvre mais aussi la vie ; peur du manque car on en vient vite à surveiller, chez soi, le niveau de remplissage du garde-manger ou du rayon droguerie… Préoccupation légitime mais qui ne doit pas nous envahir, car toute peur est destructrice, en cela seul qu’elle nous réduit à ce qu’il y a en nous de plus primaire, de plus instinctif, de plus petit… Indiscipline, car en bons Français nous sommes tentés de voyager quand même, de négliger les précautions élémentaires, de ne pas ''jouer collectif'', quittes à compter sur les autres le jour où nous tomberions malades ; impatience enfin, envers ceux avec qui nous sommes ''enfermés'' : mais oublions-nous que si nous sommes ensemble dans la même maison, c’est que nous formons un couple, un foyer, une famille ? Et même si la cohabitation au quotidien n’est pas une évidence, elle est le fruit de nos choix, de nos engagements, de notre amour ! Que nous dit le Seigneur aujourd’hui ? « Conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité – et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon » (Ep).

Avec le Christ ! Nous sommes chacun chez nous, mais pas seuls ! Le Christ sera présent, si nous Lui accordons du temps ! Le Christ sera peut-être plus présent que jamais, si nous prenons conscience qu’avec Lui tout est renouvelé de l’intérieur. « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » : demandons au Seigneur cette double grâce : qu’en ce Carême de confinement, Il nous rende clairvoyants pour l’essentiel et aveugles pour l’accessoire, le superficiel, le futile ; qu’Il nous rende lucides sur notre péché et ouverts à Sa grâce ; qu’Il ferme les oreilles et les yeux de notre cœur aux rumeurs, aux peurs, aux impulsions de l’égoïsme, au mirage des écrans ; qu’Il nous permette de Le voir dans la grâce d’un moment partagé en famille, d’un temps de prière plus fervent que d’habitude, d’une Eucharistie peut-être plus désirée qu’un dimanche ''normal''...

« Frères et sœurs, prenons la mesure du don de Dieu : Jésus est la Lumière de nos cœurs ; Il est Celui qui guérit nos blessures ; Celui qui pardonne nos péchés ; Celui qui éveille en nous la source d’eau vive ; Celui par qui l’Esprit Saint nous est donné qui répand l’amour de Dieu dans nos cœurs ; Celui qui nous rétablit dans notre vocation à aimer. Par Jésus nos désirs sont purifiés et comblés, nous ne manquons de rien, dans la mesure où nous entretenons avec Lui une relation fidèle » (Homélie de Mgr de Kerimel, 15/3/2020). Cette relation fidèle, aucun confinement au monde ne pourra nous en priver, si nous «  prenons la mesure du don de Dieu ». Amen.

Homélie du P. GOUDOT de la messe non avenue du 15 mars 2020

3ème Dimanche de Carême / Année A

Ex 17,3-7 / Rm 5,1-8 / Jn 4,5-42

Êtes-vous allés faire les provisions d’eau minérale ou de pâtes ? Nous vivons en temps d’épidémie, qui risque d’entraîner peurs, repli sur soi, et, accessoirement, une compétition acharnée dans les supermarchés pour les biens alimentaires les plus courants… Dans  l'Evangile aussi, une femme a soif, à côté d’un puits. « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif » : notre Carême pourrait être placé sous le signe de la soif, celle qu’il est urgent d’étancher, et qui, paradoxalement, augmente à mesure qu’on y remédie.

« Les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur » (Ex) : et nous aussi ! Si le Carême nous donne d’entendre des lectures tirées de l’Exode, ce n’est pas par souci d’antiquité, mais parce que le récit, maintes fois remanié, de la sortie d’Egypte et de l’errance au désert est celui de notre vie spirituelle, faite de puissantes actions de Dieu mais aussi de nos refus, de nos reculs, de nos abandons… Combien de fois Dieu devra-t-Il nous libérer de nos Egyptes personnelles ? Combien de fois devra-t-Il faire Ses preuves pour que nous Lui fassions une vraie confiance ? Nous pouvons sourire en lisant, dans l’Exode, l’incroyable faculté du peuple hébreu à râler et renâcler, à refuser l’évidence, à craindre la liberté fraîchement acquise, à regretter son ancien esclavage, à chercher la mort plutôt que la vie : mais c’est souvent notre portrait que la sainte Ecriture dresse ici !

« Passe devant le peuple [...] Moi, je serai là, devant toi » (Ex) : si l’Exode est un portrait peu flatteur du croyant, il est aussi l’histoire d’une naissance, ou plutôt du lent enfantement d’un peuple par les mains fermes et patientes de Dieu. Si l’homme a la tentation de tout abandonner, Dieu reste fidèle jusqu'au bout ! Si le croyant se distingue parfois par sa tiédeur et sa lenteur, Dieu, brûlant d’amour et de vérité, n’abandonnera jamais la partie ! Il s’agit d’arriver au but, pas d’autre solution ; et le but est non seulement la terre promise, mais l’alliance indissoluble entre Dieu et l’homme. Nous vivons dans une société fortement sécularisée, de plus en plus engloutie par le matérialisme et une affectivité bavarde : nous n’y pouvons rien, inutile de nous lamenter. Par contre Dieu attend de nous, de chaque croyant et de Son Eglise, que nous « passions devant le peuple », en témoins d’un Dieu qui est « là, devant nous ». Après ce que nous avons dit du croyant vu par l’Exode, pas de risques de nous prendre pour la lumière du monde ni de nous croire meilleurs que les non-croyants : non, mais nous avons une certitude basée sur la promesse de Celui qui ne ment pas (« Moi, je serai là, devant toi ») ; nous avons donc une mission, tournée vers les autres, mission de témoignage humble et courageux (« Passe devant »).

« Alors que nous n’étions encore capables de rien » (Rm) : comme la Samaritaine ! Jésus aurait pu, aurait dû même s’Il avait été sensible aux préjugés de Son temps, passer à côté de cette femme qui puisait sans espoir d’une vie meilleure… Mais Il a pris l’initiative, comme avec nous ; Il a dit une Parole qui a fait écho dans une vie assoiffée de sens et de vérité ; Il a pris le temps du dialogue dans l’amour et la vérité ; Il a offert à cette femme un « temps favorable » alors qu’au stade où elle en était, on pouvait affirmer qu’elle « n’était encore capable de rien »… Mais justement ! Il la rend « capable » de s’ouvrir à la vérité, à la foi, à la conversion personnelle, si coûteuse soit-elle ; Il fait d’elle un témoin, bientôt une disciple, et même une missionnaire. L’a-t-Il flattée ? Lui a-t-Il laissé croire que son état de vie était bon, que Dieu la prenait comme elle était, comme on le dit parfois un peu facilement ? Nullement ! Pas plus qu’Il ne la juge ni ne la condamne, ni même lui fait la leçon… Il vient dans sa vie, la rend capable de vérité et de conversion sincère, autrement dit de donner le meilleur d’elle-même, qu’elle ne savait plus donner.

« Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif » : notre Carême ne sera pas inutile si nous identifions, à la lumière de la Parole de Dieu, quelles sont nos vraies soifs et comment nous pouvons y répondre, ou plutôt laisser Dieu y répondre. Alors nous serons dans le « temps favorable » donné par le Seigneur à Son Eglise. « Le fait que le Seigneur nous offre, une fois de plus, un temps favorable pour notre conversion, ne doit jamais être tenu pour acquis. Cette nouvelle opportunité devrait éveiller en nous un sentiment de gratitude et nous secouer de notre torpeur » (Message de Carême du Pape François). En ces temps de jeûne eucharistique forcé, demandons au Seigneur d’avoir toujours faim et soif de la Vie éternelle et des sacrements qui nous y préparent.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 8 mars 2020

2ème Dimanche de Carême / Année A

Gn 12,1-4 / 2 Tm 1,8-10 / Mt 17,1-9

« Notre Sauveur, le Christ Jésus, S’est manifesté : Il a détruit la mort, et Il a fait resplendir la vie et l’immortalité » (2Tm) : en ce 2ème dimanche de Carême, déjà luit la lumière de Pâques, lumière de la Résurrection, celle du Christ et la nôtre. Pour nous guider sur ce chemin, une théophanie !

Une manifestation divine en six temps :

  1. « Il les emmena à l’écart, sur une haute montagne » tout commence par un retrait
  2. « Il fut transfiguré devant eux ; Son visage devint brillant comme le soleil, et Ses vêtements, blancs comme la lumière » survient l’événement, imprévu, un soleil impossible à regarder en face
  3. « Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec Lui » des témoins interviennent, introduisant le dialogue dans cette manifestation solaire
  4. « une nuée lumineuse les couvrit de son ombre » excès de lumière, ombre qui recouvre tout, l’expérience rejoint celle du peuple d’Israël sauvé et guidé par son Dieu, proche et mystérieux
  5. « de la nuée, une voix disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-Le ! » quand il n’y a plus rien à voir, il faut écouter ; non Celui qui parle dans l’obscurité de la nuée, mais Celui qui est présent au milieu des hommes depuis le baptême du Jourdain
  6. « Jésus S’approcha, les toucha et leur dit : Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Il est là, proche, vivant, rassurant, rendant la vie à Son contact, chassant toute peur et toute mort

Du côté des disciples, trois états d’esprit :

  1. « Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! » familiarité peut-être trop grande, envie de s’installer, désir de jouer un rôle ?
  2. Ils « tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte » renversement : ils sont terrassés par la divinité un instant dévoilée du Christ, et se plongent en adoration
  3. « Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon Lui, Jésus, seul » : ils osent regarder, et ne voient plus que Jésus… Et c’est bien Lui qu’il fallait voir, mais différemment maintenant

Les particularités du récit de saint Matthieu : elles sont au moins trois :

  1. seul à employer les mots de « soleil » et de « lumière » pour décrire la Transfiguration, de « lumineuse » pour parler de la « nuée ». L’expérience des trois apôtres est d’abord la révélation d’une lumière qu’on ne peut regarder en face, la lumière du Messie (« le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière » : Isaïe repris par Mt 4,16), la lumière du Royaume (« les justes resplendiront comme le soleil » : Mt 13,43) qui vient transformer l’histoire et l’humanité.
  2. seul à ajouter « en qui je trouve ma joie » (en qui je me suis complu) à « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » marquant ainsi la continuité profonde entre la révélation du Jourdain (Mt 3,17 citant Isaïe) et la future révélation de la croix, le début et la fin du ministère public de Jésus étant signifiés par un envoi, une approbation, une onction donnée par le Père à Son Fils, à la face des hommes : ainsi la Transfiguration n’est isolée ni de la prédication du Christ ni de Son offrande sur la croix.
  3. seul à mentionner que les disciples « tombèrent face contre terre » et la réaction de Jésus qui « S’approcha, les toucha » et les releva : en contraste, c’est Jésus Lui-même qui, lors de Sa dernière prière à Gethsémani, Se prosternera en prière, et nul des trois apôtres présents n’aura le courage de Le relever ni même de L’assister dans cette agonie, cette veille devant la mort. Il fait pour eux ce qu’on ne fera pas pour Lui : Matthieu souligne ce contact rassurant de Jésus avec les Siens, mais aussi, par avance, l’absolue solitude de Sa Passion où Il S’offrira, seul, en sacrifice.

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-Le ! » : le Carême est temps d’efforts et de purification, mais aussi d’écoute ! Ecoutons donc Celui qui Se révèle à travers les Ecritures et les sacrements, par la prière et par la charité en actes : « Il est le Verbe. Chez les hommes, il est possible à ceux qui parlent de se taire ensuite [...], mais le Verbe ne se tait point, le Christ est présent toujours, et le Verbe parle sans cesse à l’Eglise et aux âmes. Dès lors, la Loi et les prophètes peuvent faire silence, et Moïse avec Elie se retirer. Une seule tente, un seul tabernacle nous suffira » (Dom Delatte, commentaire de l'Evangile), « Lui, Jésus, seul ».

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 1er mars 2020

1er Dimanche de Carême / Année A

Gn 2,7-9 ; 3,1-7 / Rm 5,12-19 / Mt 4,1-11

Deux sur quatre ! Mercredi nous avons parlé de deux des quatre points forts de notre Carême (la prière et le partage) : aujourd’hui, arrêtons-nous sur les deux autres, le jeûne et la pénitence.

Le jeûne, d’abord, cette antique pratique religieuse reprise par l’Ancien Testament et sanctifiée par l’exemple et l’enseignement du Christ, nous renvoie à nos besoins les plus élémentaires et à nos appétits les plus instinctifs. On peut remonter très haut, jusqu'à Adam et Eve : « Elle prit du fruit [de l’arbre], et en mangea » ! Quel est son péché, fondamentalement ? Elle « prend » ! Au lieu de recevoir l’univers, leur vie, leur corps et leur vocation de Dieu Lui-même, comme il était prévu, si l’on ose dire, ils « prennent », ils s’emparent de ce qui ne leur appartient pas, et, le prenant, le défigurent et le perdent tout à la fois. L’être humain est, depuis, toujours tenté de « prendre » sa liberté (et c’est le règne des humeurs, des hormones, des convoitises en tout genre), de « prendre » son corps (et c’est le tragique ‘droit’ à avorter), de « prendre » sa vie (et c’est déjà en Belgique, bientôt en Allemagne, et peut-être chez si nous laissons faire, l’affreux ‘droit’ à se faire suicider par un médecin), de « prendre » l’univers (et c’est le désastre de surexploitation, de surconsommation qui tuera notre environnement si rien n’est fait)… Le Christ a voulu partager cette terrible tentation qui est en nous en faisant l’économie de Son humanité pour subvenir à Ses besoins terrestres : « Le tentateur s’approcha et lui dit : ''Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains'' ». Et Il rejette pour nous cette voie destructrice, par le jeûne de tout comportement prédateur, par le mystère de Sa mort acceptée et de Sa résurrection : par notre jeûne de Carême, « ce Mystère ne cesse de grandir en nous, dans la mesure où nous nous laissons entraîner par son dynamisme spirituel et y adhérons par une réponse libre et généreuse » (Pape François).

La pénitence, enfin ! Je sais bien qu’elle n’est pas à la mode, mais c’est précisément pour cela qu’elle est indémodable, ou pour le dire mieux, une dimension fondamentale de notre foi en Christ. Le psaume était un cri de détresse et de confiance adressé à Celui qui seul peut intervenir quand notre péché nous désole : « Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense ». David savait bien qu’il en pouvait se « laver » seul de sa faute, mais qu’il avait besoin de l’action personnelle de Dieu au plus profond de son âme : « Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit ». Car Dieu, en pardonnant, purifie, mais aussi guérit, fortifie et « renouvelle » : ne négligeons donc pas ce beau sacrement qui permet la rencontre avec le Sauveur au plus intime de nos failles et de nos blessures. Le croyant n’est-il pas, en définitive, celui qui reconnaît Dieu comme le Seigneur de toute sa vie, en Lui offrant tout ce qui ne va pas, tout ce qui pourrait s’opposer à Lui, tout ce qui pourrait Le supplanter dans ses affections, ses priorités, son cœur ? « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à Lui seul tu rendras un culte » : le Christ nous remet en face du Père toujours prêt à nous relever, et le « culte » que nous avons à Lui rendre est d’abord celui de notre volonté, en Lui permettant ― Lui demandant, même ― de détruire ce qui en nous s’oppose à ce que « Sa volonté soit faite ». Alors laissons la Parole du Christ nous toucher et nous envoyer faire la démarche nécessaire pour obtenir réellement la miséricorde de Dieu : « Plus nous nous laisserons impliquer par Sa Parole, plus nous pourrons expérimenter Sa miséricorde gratuite envers nous. Ne laissons donc pas passer ce temps de grâce en vain, dans l'illusion présomptueuse d'être nous-mêmes les maîtres du temps et des modes de notre conversion à Lui » (Pape François).

Prière, partage, jeûne et pénitence : le programme est exigeant, mais c’est un programme de vie ! Une vie de vrai bonheur car fondée sur la fidélité de Dieu et non sur les illusions de ce monde ; une vie où grandiront l’espérance, l’amour et la foi en Celui qui nous donne Son Royaume : « Les préceptes de l'Evangile [...] sont les fondements sur lesquels bâtir l'espérance, les appuis pour consolider la foi, les aliments pour réconforter le cœur, les orientations pour diriger le voyage, les sauvegardes pour obtenir le salut. Car, en formant sur la terre les esprits dociles des croyants, ils les conduisent au Royaume des cieux » (saint Cyprien). Qui a envie de vivre un ‘petit’ Carême quand les enjeux sont si grands, et si proche la main tendue par Dieu ?

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 26 février 2020

Cendres

Jl 2,12-18 / 2Co 5,20-6,2 / Mt 6,1-6.16-18

« Le Carême est court pour celui qui a une dette à payer à Pâques », dit un proverbe espagnol (la version basque : « … pour celui qui doit être pendu à Pâques » !) : est-ce qu’au contraire, nous n’aurions pas tendance à trouver le Carême bien long, et ce dès le début ? Le Mercredi des Cendres nous permet de commencer notre marche vers Pâques par 40 jours de Carême : en ce jour de jeûne, de silence et de prière, au lieu de trouver le temps long, imprégnons-nous de la chance immense que nous avons de relire notre vie, plus fortement que jamais, à la lumière de l'Evangile. Avec le Message de Carême du Pape François, arrêtons-nous sur deux des quatre points forts de notre Carême : la prière et le partage (nous verrons les deux autres dimanche).

« Quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée », demande le Christ. La prière nous est donc proposée d’abord comme une retraite, un acte d’intériorité, de contemplation : « Il est salutaire de contempler plus profondément le Mystère pascal, grâce auquel la miséricorde de Dieu nous a été donnée. Un dialogue cœur à cœur, d'ami à ami. C'est pourquoi la prière est si importante en ce temps de Carême » (Pape François). Pour trouver Dieu, il faut se retirer, prendre distance avec le bruit de ce monde, les fausses urgences, les mauvaises priorités, l’excitation et le bourdonnement de l’information continue… Se retirer pour trouver l’Être aimé ; faire silence pour Lui laisser la parole ; fermer les yeux et les oreilles pour contempler un Visage ; éteindre lustres, projecteurs et écrans pour que brille, fortement, la vive flamme de Celui qui a dit être « Lumière du monde »...

La prière est (ou devrait être) un besoin vital : « Avant d'être un devoir, elle exprime le besoin de correspondre à l'amour de Dieu qui nous précède et nous soutient toujours. En effet, le chrétien prie tout en ayant conscience d’être aimé malgré son indignité » (Pape François). Prier comme on respire, prier pour respirer à fond ! Prier non comme un devoir qui devient vite une corvée, mais comme un besoin supérieur à nos envies et plus fort que nos humeurs qui, nous en faisons l’expérience, nous entraîneront toujours loin de « la pièce la plus retirée » pour nous éparpiller en mille directions : la prière peut redevenir pour chacun de nous ce lieu d’unification intérieure où le Dieu de Vie en personne diffuse en nous paix, lumière, réconfort, mais aussi vérité et sainteté, non comme un doux sommeil mais comme une soif qu’Il éveille et étanche tout à la fois.

La prière comme volonté de conversion : « La prière peut prendre différentes formes, mais ce qui compte vraiment aux yeux de Dieu, c'est qu'elle creuse en nous jusqu’à réussir à entamer la dureté de notre cœur, afin de le convertir toujours plus à lui et à sa volonté » (Pape François). Si l’oraison ne nous change pas, si la messe ne nous transforme pas, si nos confessions nous laissent intacts, si notre vie spirituelle n’est que la validation de nos idées et de nos sensations, alors nous sommes bien proches d’une dangereuse illusion, d’une autosuggestion stérile.

« Quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi », demande le Christ. Le partage n’est pas, bien sûr, qu’un geste concret, il nous ouvre aux autres : « Mettre le Mystère pascal au centre de la vie signifie éprouver de la compassion pour les plaies du Christ crucifié perceptibles chez les nombreuses victimes innocentes des guerres, dans les atteintes à la vie, depuis le sein maternel jusqu’au troisième âge, sous les innombrables formes de violence, de catastrophes environnementales, de distribution inégale des biens de la terre, de traite des êtres humains dans tous aspects et d’appât du gain effréné qui est une forme d'idolâtrie » (Pape François). Le Pape mêle des situations proches de chez nous et d’autres fort lointaines ; des violences médiatisées et d’autres qui le sont beaucoup moins (et même parfois légalisées ou revendiquées comme un droit) ; des actes de brigandage et des règles de l’économie internationales : sans s’abaisser à un niveau politicien, le Pape rappelle que le partage est indissociable de la justice et d’une regard sur la dignité de l’autre, quel qu’il soit et où qu’il soit.

Le partage nous ouvre à nous-mêmes : « Le partage dans la charité rend l'homme plus humain, alors que l'accumulation risque de l'abrutir, en l’enfermant dans son propre égoïsme » (Pape François). L’amour des autres est indissociable de l’amour de Dieu comme de l’amour de soi : par le partage sont guéries les tentations de la haine, de la peur, de l’égoïsme, de la compétition, de l’enfermement dans la jouissance, de la cupidité et de la convoitise qui sont les deux colonnes du matérialisme ambiant. Comment « faire sonner la trompette » devant nous s’il s’agit d’aimer, de grandir, de s’ouvrir ?

« Le Carême est court », en fin de compte, pour tout le travail que Dieu attend de nous ! Mais quoi ? Nous aurons d’autres Carême pour arriver au but… En attendant, faisons notre possible ― aujourd’hui.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 9 février 2020

5ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 58,7-10 / 1Co 2,1-5 / Mt 5,13-16

« Vous êtes la lumière du monde » : pas besoin d’être Louis XIV pour se prendre pour le roi-soleil, d’autres, plus petits, font aussi ça très bien ! Et nous aussi qui, parfois, ramenons tout à nous, et nous faisons source et centre alors que nous ne sommes pas en mesure de prolonger notre vie même d’un seul jour… Dieu nous propose aujourd’hui une autre lumière, la Sienne.

D’abord la lumière de la droiture. « Devant toi marchera ta justice » : à certaines conditions ! « Si fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante » : Dieu nous appelle donc à un combat spirituel, à un travail de conversion, souvent long, parfois dur, jamais impossible ni inutile. Il faut commencer par là si nous voulons être les disciples authentiques de Celui qui est « lumière du monde » et qui veut rayonner, à travers nous, sur toutes les âmes et tous les peuples de la terre. Est-ce que la lumière de l'Evangile parvient réellement dans tous les recoins de notre intérieur ? Dieu a-t-Il le droit d’éclairer le plus secret, le plus intime, le plus central de notre personne et de notre existence, quitte à révéler la poussière qui s’est peut-être accumulée ici ou là, quitte à ouvrir des portes que nous avons fermées il y a longtemps ?

« Ne te dérobe pas à ton semblable », demande Dieu par l’intermédiaire d’Isaïe. Qu’est-ce que cela implique ? Bien des actions concrètes de charité : « partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement », etc. serait-on tenté d’ajouter. Il s’agit donc de se retrousser les manches, mais, avant cela, d’avoir l’œil ouvert pour voir le « semblable » qui est dans le besoin, qui souffre, qui espère, et qui, souvent, se tait ou se cache. Un chrétien qui se lamente mais n’agit pas ressemble à ces chanteurs d’opérette qui disent « partons, partons » mais ne vont jamais nulle part ! Il s’agit donc d’agir, de voir, et, plus fondamentalement, de vivre à la lumière de Dieu qui veut prendre figure du « semblable », du « prochain » : contrairement à ce que beaucoup croient, il est assez facile de rencontrer Dieu ؆ٕ― il suffit d’ouvrir le regard du cœur et de le transformer en amour agissant. Donner, donc ; se donner, surtout : « Ne te dérobe pas à ton semblable », demande Dieu. Mais comment aller jusqu'au bout du don ?

Seul Dieu nous permet d’être totalement dans l’amour : c’est donc Lui qu’il faut partager ici-bas. La « proclamation de l’Evangile », pour saint Paul, revient à « annoncer le mystère de Dieu », c’est-à-dire amener à « connaître Jésus Christ, ce Messie crucifié ». Le mystère n’est donc pas quelque chose d’obscur, mais une connaissance ; non un savoir pour initiés, mais l’objet d’une « proclamation ». Si voulons que notre société stoppe sa descente vers l’abîme, par la course au matérialisme, au consumérisme, à l’individualisme et l’hédonisme (cela fait beaucoup de -ismes !), nous devons nous mettre en capacité d’annoncer clairement un Evangile qui ne soit ni une soupe sentimentale, ni un code pénal, ni un humanitarisme moralisant. Le Christ ne nous demande pas d’annoncer un message, mais une Personne : la Sienne. Et cette Personne n’est accessible que par le don total d’autres personnes, nous ! Aussi ne nous envoie-t-Il pas comme des salariés ou des serviteurs accomplissant un devoir extérieur, mais comme des frères et sœurs porteurs, ensemble, d’une Lumière capable d’irradier toute l’humanité et toute l’histoire.

« Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres, homme de justice, de tendresse et de pitié » (Ps) : il s’agit d’abord du Christ, que nous avons fêté, à Noël, comme l’Etoile, l’Astre levant venu rendre la vie à un monde plongé dans les ténèbres de la peur et de l’ignorance. Il peut, il doit aussi s’agir de chacun de nous, croyants, disciples du Christ, porteurs de Sa lumière, où que nous allions, par notre prière, notre action concrète pour plus de justice et de paix, notre annonce de l'Evangile d’amour et de vérité. Car « l’Evangile a été écrit pour les saints [...] ; il y a en lui des choses que nous ne comprenons, que nous ne réalisons, que nous ne vérifions que lorsque nous aimons davantage » (Dom Delatte, abbé de Solesmes). Aimons donc, pour que l'Evangile soit entendu.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 2 février 2020

Présentation du Seigneur / Année A

Ml 3,1-4 / He 2,14-18 / Lc 2,22-40

« Tu es là pour passer dans l’alliance du Seigneur ton Dieu » (Dt 29,11) : la liturgie nous le fait revivre, 40 jours après Noël, par la bénédiction et la procession des cierges. Nous fêtons la Présentation de Jésus au Temple par Marie et Joseph en nous mettant en mouvement, partant du fond de l’église pour arriver jusqu'à l’autel, comme un résumé de notre vie qui nous fait avancer, pas après pas, vers la rencontre la plus importante de notre existence.

« Et soudain viendra dans Son Temple le Seigneur que vous cherchez » (Ml) : on ne parle plus guère des sectes, mais elles sont encore là ! Et elles pullulent notamment dans toutes les sociétés où la question de la mort n’est pas abordée, pas regardée en face. Car penser notre mort, c’est aussi penser notre vie : à quoi sert-elle ? Où mène-t-elle ? Comment distinguer l’essentiel de l’accessoire ? Que pouvons-nous dire sur l’au-delà ? Les chrétiens n’ont pas à tenir des discours lénifiants (« nous irons tous au paradis ») ni terrorisants (« tremblez, pécheurs »), mais à attendre, activement, une venue ; à ancrer leur existence dans une espérance plus forte que la mort ; à se mettre en état d’alliance, personnellement et en communauté. Se préparer, tout en sachant que ce sera une surprise (« et soudain viendra ») ; attendre sans savoir ni le jour ni l’heure, mais en sachant qui vient (« le Seigneur que vous cherchez ») ; marcher sans connaître les tours et les détours du chemin, mais en sachant où il mène (« dans Son Temple », c’est-à-dire le Royaume de Dieu).

« Qui pourra soutenir le jour de Sa venue ? Qui pourra rester debout lorsqu’Il Se montrera ? » (Ml) Ne nous y trompons pas, Dieu ne va pas bénir tout et n’importe quoi, et Sa venue sera ce que la Bible appelle une « visite », un événement qu’on attend avec impatience mais aussi avec une pointe d’in-quiétude, car Dieu vient forcément bousculer nos codes, nos conformismes, nos représentations… J’ai dit ‘in-quiétude’, non pas l’angoisse mais l’absence de cette quiétude qui est, nous le savons bien, le préliminaire indispensable à la sieste mais non à l’expérience spirituelle. Que sera ce « jour », ultime, décisif et éternel ? « Il S’installera ; Il purifiera ; Il les affinera » (Ml) : Il prendra toute Sa place dans le cœur de ceux qui Lui auront fait confiance, place centrale, première, définitive (« Il S’installera ») ; Il fera disparaître jusqu'aux plus infimes conséquences du péché en notre âme (« Il purifiera ») ; Il plongera notre humanité dans Sa divinité, brûlante d’amour et de vie comme comme un or en fusion (« Il les affinera/épurera »). Savoir cela revient à disposer nos facultés, nos sentiments, nos dons, à se laisser transfigurer de la sorte : vivre pour être avec Dieu, pour être comme Dieu, éternellement !

En attendant c’est Lui qui Se fait l’un de nous, totalement, jusqu'au bout : « Il Lui fallait donc Se rendre en tout semblable à Ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple » (He). L’alliance n’est pas due à notre initiative, la foi chrétienne n’est pas le fruit de cogitations de philosophes ou de rêveurs, le salut n’adviendra pas à cause de nos bonnes idées… En présentant ce petit enfant si ordinaire aux yeux de la foule et unique aux yeux de Dieu, Marie et Joseph font plus que se conformer à la Loi de Moïse ou rendre à Dieu ce qui Lui appartient : ils tournent leur existence de parents vers la Source de toute vie, ils insèrent le Messie dans l’histoire sainte de Son peuple ; ils immergent au cœur de la communauté et de l’humanité Celui qui, trente ans plus tard, voudra être immergé dans les eaux du Jourdain pour partager la vie et les espoirs des pécheurs, de Celui qui, à la fin, plongera dans les abîmes de la mort pour en faire un chemin vers la vie. Cette Présentation au Temple est aussi la fête de l’humanité de Jésus, de la foi de Ses parents, de l’attente enfin comblée ― mais qui le sait hors deux vieillards ? ― du peuple élu d’Israël.

« Tu es là pour passer dans l’alliance du Seigneur ton Dieu » : nos cierges en sont le signe, puisque nous avançons à leur lumière, écho de celle de notre baptême. Par le baptême, Dieu est entré en alliance avec chacun de nous, personnellement, et pour toujours. En vivant notre foi, en nourrissant notre baptême à chaque communion, en célébrant aujourd’hui la rencontre mystérieuse entre le Verbe tout juste revêtu de son humanité et Son Père éternel, faisons l’expérience d’un passage de la mort à la vie, du temps qui passe à l’éternité qui nous attend. Amen.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 26 janvier 2020

3ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 8,23-9,3 / 1Co 1,10-13.17 / Mt 4,12-23

« Nous devons avoir le zèle d'apprendre par cœur la suite des Ecritures sacrées, et de les repasser sans cesse dans notre mémoire. Cette méditation continuelle nous procurera un double fruit. D'abord, tandis que l'attention est occupée à lire et étudier, les pensées mauvaises n'ont pas le moyen de rendre l'âme captive dans leurs filets. Puis, il se trouve qu'après avoir maintes fois parcouru certains passages, en travaillant à les apprendre de mémoire, nous n'avons pu, sur l'heure, les comprendre, parce que notre esprit manquait de la liberté nécessaire. Mais lorsqu'ensuite, loin de l'enchantement des occupations diverses et des objets qui remplissent nos yeux, nous les repassons en silence, surtout pendant les nuits, ils nous apparaissent dans une plus grande clarté. » Ainsi parlait saint Jean Cassien (†435) dans ses Conférences. En ce dimanche où notre Pape a voulu que les catholiques soignent particulièrement la liturgie de la Parole, comment ne pas nous laisser toucher par ce résumé de toute une vie spirituelle, fruit d’heures d’oraison, d’heures de recherches, d’heures de méditation sur le texte sacré afin que celui-ci devienne parole de vie, Parole de Dieu ?

Reprenons la prophétie insérée dans le récit de saint Matthieu : « C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : ''Pays de Zabulon et pays de Nephtali, [...]  Galilée des nations ! [...] Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée'' » Pour comprendre Isaïe il faut savoir que Teglath-Phalasar III, roi d'Assyrie (745-727 av. J.-C.), reconstitua sa puissance en pratiquant de grandes déportations de populations, pour briser les révoltes dans certains pays et mettre en valeur des territoires dépeuplés : Israël, le royaume du Nord, en fit les frais, spécialement les districts de Galaad, de la Galilée, de la tribu de Nephtali. Le peuple fit sa première ― et hélas pas dernière ! ― expérience de la déportation, loin de sa terre et de son Dieu. Cet exil, Dieu promet, par la bouche d’Isaïe, qu’il ne sera pas définitif, et, qu’un jour, « une lumière se lèvera » sur ceux qui souffrent et qui désespèrent. L’Evangile, sept siècles après, reprend cette parole et l’applique aux commencements du ministère public de Jésus : plus puissante que « l’ombre de la mort » qui s’étend sur le pays suite à « l’arrestation de Jean le Baptiste », « une lumière s’est levée », et c’est le Messie Lui-même qui prend la relève du prophète réduit au silence.

Contemplons ce que fait Jésus : « Jésus Se retira ; Il quitta ; Il commença à proclamer ; Il avança et Il vit ; Il les appela ; Il guérissait ». Il commence par prendre de la distance, puis Il fait retentir Sa voix, dans la continuité de la prédication de Jean-Baptiste ; allant de l’avant, Il lance Ses appels à ceux qui voudront bien Lui faire confiance au point de Le suivre où qu’Il aille ; enfin Il commence à multiplier les signes de Sa puissance d’amour en guérissant les corps et les âmes… Combien de pauvres, de malheureux, d’incroyants, de résignés, ont pu dire à Son contact : « le Seigneur est ma lumière et mon salut » ! Le Christ que nous pouvons contempler dans cet extrait d’Evangile est en mouvement, libre, sachant prendre du champ mais aussi Se faire proche, prudent et audacieux, exigeant dans Son appel à la conversion mais aussi compatissant envers chacun, S’entourant dès le départ des disciples à qui Il confiera Son Eglise, sachant voir chacun et lire dans les cœurs pour répondre à leur soif la plus ardente.

Et nous ? Sommes-nous de ceux qui se laissent « appeler, enseigner, guérir de nos infirmités » ? Sommes-nous capables de « laisser nos filets, aussitôt, et de Le suivre » ? Sommes-nous prêts, pour reprendre les termes de saint Paul, à vivre la « parfaite harmonie » de la foi ou cédons-nous à la tentation de la « division », des « rivalités » ? Plus profondément, quel sera le fruit de notre méditation de la personne de Jésus entrevue dans ces quatre courts extraits de l’Ecriture ? Car la liturgie de la Parole veut à la fois nous mettre en contact personnel avec Dieu (et notre réponse sera l’acte de foi renouvelé du Credo) et nous engager à aimer mieux nos frères, concrètement (et notre réponse sera la prière universelle mais aussi tout ce que nous ferons avec les autres cette semaine). Une double réponse est ainsi attendue : à nous de jouer !

Comme vous le voyez, « la divine bibliothèque » (saint Jérôme) a bien des choses à nous dire ! Quelle Parole avez-vous réellement entendue, c’est-à-dire gardée au fond de votre âme pour qu’elle habite votre semaine ? « J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche » : prenons le temps de la demander, maintenant.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 5 janvier 2020

Epiphanie / Année A

Is 60,1-6 / Ep 3,2-3a.5-6 / Mt 2,1-12

Gaspard, Melchior et Balthazar ne s’appelaient sûrement pas comme cela, mais peu importe, nous savons l’essentiel sur eux : ils savaient chercher la lumière, et donc ils savaient voir ! C’est précisément ce à quoi nous invite cette grande fête de l’Epiphanie, par la bouche du prophète Isaïe : « Lève les yeux alentour, et regarde » ; « Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is). Que pouvons-nous voir aujourd’hui ? Un triple don et une double tentation.

Méditant sur le mystère de l’Incarnation, sur ce que signifie dans l’histoire du salut la venue du Christ en notre chair, saint Paul discerne un triple don : « ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile » (Ep). Prenons quelques instants pour approfondir ce triple don révélé à l’Epiphanie : un même héritage, la filiation divine ; un même corps, l’Eglise, communauté mystique des croyants ; une même promesse, la vie éternelle. Les Mages représentent mystérieusement cet appel à venir vers le Christ qui embrasse dans un même amour tous les peuples pour en faire une famille de frères ; vers le Christ qui Se donne par Son Eglise, jusqu'à la fin des temps, pour en faire la « Maison du Pain » ― puisque c’est la signification du nom de Bethléem. Et cette vie en Eglise, et cette rencontre avec le Christ, veulent nous conduire vers la vie éternelle, la  lumière sans fin, la gloire du Seigneur qui comblera toutes nos attentes, toutes nos blessures, toutes nos faims. Mais sommes-nous prêts à prendre les moyens de faire grandir, en cette année 2020, ce triple don ?

« Nous avons vu Son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant Lui » (Mt) : dans ce mystère de l’Epiphanie, Dieu nous parle par ce que nous sommes capables de comprendre, les anges pour les bergers juifs, l'étoile pour les mages venus d'Orient. Sommes-nous assez attentifs à cette pédagogie divine dans notre vie de foi ? Dieu adopte bien des langages, use de bien des tours pour Se faire entendre à nous, qui sommes si pressés, si négligents, si sourds ! Il y a deux ans le pape identifiait deux tentations pour l’Epiphanie :

« Les Mages voient l’étoile, ils marchent et ils offrent des présents. Voir l’étoile. C’est le point de départ. Mais pourquoi, pourrions-nous nous demander, seuls les Mages ont-ils vu l’étoile ? Peut-être parce que peu nombreux sont ceux qui avaient levé le regard vers le ciel. Souvent, en effet, dans la vie on se contente de regarder vers le sol : la santé, un peu d’argent et quelques divertissements suffisent. Et je me demande : nous, savons-nous encore lever le regard vers le ciel ? Savons-nous rêver, désirer Dieu, attendre Sa nouveauté [...] ? Les Mages ne se sont pas contentés de vivoter, de surnager. Ils ont eu l’intuition que, pour vivre vraiment, il faut un but élevé et pour cela il faut avoir le regard levé » (Pape François, 2018). Nous avons et allons faire des vœux : que souhaitons-nous ? La santé, simplement, un filet de sécurité matérielle, pas trop d’ennuis à l’horizon ? C’est bien légitime mais est-ce suffisant ? N’avons-nous pas une Etoile à regarder et à partager comme lumière sur l’horizon ? Mais écoutons la seconde tentation relevée par le pape :

« Plus subtile est la tentation des prêtres et des scribes. Ils connaissent le lieu exact et l’indiquent à Hérode, en citant l’ancienne prophétie. Ils savent mais ne font pas un pas vers Bethléem. Ce peut être la tentation de celui qui est croyant depuis longtemps : il disserte sur la foi, comme d’une chose qu’il sait déjà mais il ne se met pas en jeu personnellement pour le Seigneur. On parle mais on ne prie pas ; on se lamente mais on ne fait pas de bien. Les Mages, en revanche, parlent peu et marchent beaucoup » (Pape François, 2018). Où en sommes-nous dans notre marche vers le Seigneur ? Est-elle effective ou bien simplement rêvée ?

« Lève les yeux alentour, et regarde » : il y aura tant de belles choses à voir cette année ! Tant de signes de la bonté du Seigneur ! Souhaitons-nous réciproquement de les voir, de les recevoir, de les partager.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 29 décembre 2019

Sainte Famille / Année A

Si 3,2-6.12-14 / Col 3,12-21 / Mt 2,13-15.19-23

La famille devient un sujet compliqué ! C’est peut-être la grâce des remises en cause répétées de ce que nous crûmes naïvement être le socle intangible de notre civilisation… Ce qu’il n’était pas besoin de défendre, ce qu’on n’avait même pas la peine d’expliquer, il nous faut le comprendre toujours mieux, l’approfondir, le vivre surtout ! Mais que veut dire : vivre en famille, pour nous chrétiens ?

Aimer : « ayez l’amour, qui est le lien le plus parfait », demande saint Paul aux chrétiens de Colosses, cette ville de Phrygie, au sud de l’actuelle Turquie, détruite par un tremblement de terre sous Néron, et revendiquant pour premiers évêques des collaborateurs directs de l’apôtre. L’amour comme fondement de la famille : c’est tellement évident que j’ai honte d’en parler ! Mais est-il si naturel, si simple, d’aimer ? N’arrive-t-il pas que nos relations familiales soient marquées par l’incompréhension, l’amertume, la déception, l’injustice ? Et je ne parle ni d’adultère, ni de trahison, ni de violences… Qu’est-ce qu’aimer en famille ? La Parole de Dieu le développe un peu : « honore, glorifie, soutient, sois indulgent, fais preuve de miséricorde, donne du réconfort ». Aimer de cette manière-là revient à exercer les vertus de patience, de bienveillance, de persévérance, de fidélité, de reconnaissance, de pardon : aimer en se décentrant de ses propres humeurs, réflexes et besoins, pour ne pas élever désir contre désir, revendication contre revendication, ego contre ego ! Qui fait ainsi ― et ce n’est pas facile ! ― « amasse un trésor, aura de la joie, sera exaucé », nous dit Dieu. Justement, quel est le rôle de Dieu dans notre famille ? Que faire pour Le rendre présent ?

Être appelé : c’est-à-dire se savoir appelé, désirer entendre cet appel, prendre les moyens de lui répondre dans le quotidien comme dans les grandes options de vie. Appelé à quoi ? A établir des relations de respect réciproque, d’entraide, de justice et de paix, d’amour et de vérité. Autrement dit, à vivre à la manière du Christ pour qu’Il devienne non seulement le modèle, mais le lien, l’aliment même de notre relation, pour que règne entre nous « la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés » par la grâce des sacrements, en commençant par le baptême. Mais tout n’est pas simple, nous rappelle l'Evangile si nous l’avions oublié : au cœur de l’appel, il y a l’épreuve du don qui n’est pas reçu, de l’amour qui ne trouve pas sa voie, de la paix qui n’est jamais établie une fois pour toutes… Regardons les « appels » adressés à l’Enfant de la crèche : « D’Égypte, j’ai appelé mon fils ». Il est donc un exilé ! « Il sera appelé Nazaréen » : Il sera donc considéré comme un demi-étranger, un juif de seconde zone, une quantité négligeable… « De Nazareth que peut-il sortir de bon ? » demandera avec insolence Nathanaël ! Être appelé ne signifie donc pas tout comprendre ni tout réussir : il nous sera donc nécessaire de renoncer à être un père, un fils, un frère parfait ― au féminin aussi bien sûr ! Il faudra accepter ses pauvretés pour les transformer en accueil de la grâce qui passe par l’autre, pauvre lui aussi… Pas très stimulant diriez-vous ! Mais il faut aussi...

Se lever : agir, décider, trancher, opter, hiérarchiser les priorités, choisir l’essentiel et donc renoncer à l’inutile, au futile, à tout ce qui met en danger la cellule familiale. Deux fois dans l'Evangile, Joseph se lève à l’appel de Dieu : il lui faut partir, quitter, renoncer (« Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ») et savoir aller à l’inconnu ; il lui faut aussi savoir revenir, s’enraciner, se stabiliser (« Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël ») et renouer les liens distendus par le fait des événements… Le Christ est à la fois Celui qui va de l’avant et qui demeure parmi les Siens : comme Lui, notre vie de famille nous appelle à nous « lever ».

La famille devient un sujet compliqué ! Ce n’est pas une raison pour cesser d’en parler ; ce n’est pas une raison pour renoncer à vivre, par la famille dans ce qu’elle a de plus concret, la grâce de la sainteté ; ce n’est pas une raison pour accepter la banalisation des idéologies les plus révoltantes et les plus destructrices. « L’Église, avec un sens de responsabilité renouvelé, continue donc à proposer le mariage, dans ses éléments essentiels — progéniture, bien des conjoints, unité, indissolubilité, sacramentalité — non comme un idéal pour quelques-uns, malgré les modèles modernes axés sur l’éphémère et sur le transitoire, mais comme une réalité qui, dans la grâce du Christ, peut être vécue par tous les fidèles baptisés » (Pape François, 2/1/2016).

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 25 décembre 2019

Noël 2019

Is 9,1-6 / Tt 2,11-14 / Lc 2,1-14
Is 52,7-10 / He 1,1-6 / Jn 1,1-18

« Fils de Dieu et fils d'homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes » (Commentaire de saint Augustin sur le psaume 85) : comment dire les mystères du christianisme mieux que saint Augustin ? Il serait préférable d’arrêter là l’homélie, vous auriez entendu l’essentiel ! Mais poursuivons quand même en laissant la Parole de Dieu, tout juste proclamée, résonner encore un peu...

Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi » // « Éclatez en cris de joie, vous, ruines de Jérusalem, car le Seigneur console Son peuple, Il rachète Jérusalem ! ». Le prophète annonce joie et lumière non pour lui-même, mais pour un peuple : Noël qui réalise cette prophétie dit la volonté de Dieu de sauver la grande famille humaine, et non un club de privilégiés ou un agrégat d’individus. Dieu ne naît pas parmi nous parce que tout irait bien : c’est précisément parce que règnent souvent les ténèbres et la ruine que Jésus Se fait l’un de nous. Il vient resplendir comme une lumière qui fait fuir les ténèbres de la peur, de l’égoïsme, du mensonge ; Il vient consoler ceux que la dureté de la vie a brisés au point que toute joie est absente, que toute paix est impossible... « Fils de Dieu et fils d'homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes » et même pour les hommes, pour que tous puissent vivre en fils et en filles du Dieu d’amour et de paix.

Psaume : « Chantez au Seigneur un chant nouveau, racontez à tous les peuples [...] Ses merveilles ! » // « Chantez au Seigneur un chant nouveau, car Il a fait des merveilles ! » Les chants de Noël sont les mieux connus de notre année liturgique : ils nous rappellent les joies simples de l’enfance, ou nous introduisent dans l’ambiance si particulière de cette nuit où, partout dans le monde, des croyants se réunissent pour retrouver espoir et bonté. Mais pourquoi chantons-nous ? Parce que l’événement de Noël, si lointain dans le temps, nous concerne tous : Dieu fait des merveilles ! Parce que fêter Noël revient à faire un acte de foi dans la présence de Dieu dans l’histoire, la grande, si souvent monopolisée par les frasques des puissants, la petite, la nôtre, parfois chahutée par les épreuves, les échecs, les tiédeurs, les faux-pas… Mais chantons-nous un chant nouveau ? Pas au sens de mélodies tout juste inventées... Mais le chant de notre vie, le chant de notre foi, est-il nouveau ? Susceptible de changer, de se laisser toucher par la foi, de créer du neuf dans nos relations, nos priorités, notre emploi du temps ? Si Noël nous remet sur le chemin de l’essentiel, de la vie avec Dieu, de l’amour des autres, alors nos chants seront nouveaux, et vrais : ils chanteront l’unité de vie au lieu de la dispersion, l’intériorité au lieu de l’apparence, la joie du don au lieu de l’appétit de consommer, l’entraide au lieu de l’indifférence ou de la compétition… Alors, oui, nous aurons chanté un chant nouveau !

Evangile : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » // « et le Verbe était Dieu, [...] la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde ». Quand nous lisons l'Evangile de la naissance de Jésus à Bethléem, nous ne sommes peut-être pas assez attentifs à ce que l’ange dit de Jésus : il lui donne trois titres : Sauveur, Christ, Seigneur. Cela rejoint merveilleusement l'Evangile du jour de Noël qui appelle Jésus Verbe, Dieu, vraie Lumière. L’Enfant de la crèche est déjà Celui qui a choisi de partager notre humanité, et donc notre mort, pour nous donner Sa divinité, et donc la vie éternelle ; Il est le Messie, le Christ, la Lumière, la Vérité, la Paix en personne, envoyé en mission au milieu de nous pour nous rassembler, nous libérer, nous purifier, nous conduire du péché au pardon, de la mort à la vie.

« Fils de Dieu et fils d'homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes » : je ne vous avais pas menti, saint Augustin avait tout dit, bien mieux que moi… Mais Dieu n’a pas tout dit encore dans ma vie ! Il n’a pas dit Son dernier mot d’amour, de liberté vraie, de salut : si nous avons foi en Lui, alors chaque Noël sera un nouveau départ, chaque journée sera le temps d’un renouveau qui brisera la routine, les peurs, les négligences, les résignations, que nous accumulons comme une poussière qui étouffe nos élans et éteint la flamme. Mais non ! Le Christ Jésus est avec nous, « Fils de Dieu et fils d'homme », éternellement nouveau, éternellement présent, éternellement aimant. Accueillons-Le maintenant dans le sacrement de l’Eucharistie.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 22 décembre 2019

4ème Dimanche d'Avent / Année A

Is 7,10-14 / Rm 1,1-7 / Mt 1,18-24

« Le Seigneur Lui-même a sauvé les hommes, car les hommes ne pouvaient d'eux-mêmes se sauver » : en quelques mots, saint Irénée résumait, il y a 18 siècles, la foi chrétienne et tout spécialement le mystère de Noël. Nous en sommes tout proches, et aujourd’hui saint Joseph nous est donné comme l’ultime témoin des œuvres, ô combien mystérieuses, de Dieu.

Une vierge enceinte : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous) », avait annoncé Isaïe… Ou plutôt les Septante ! L’oracle de la naissance royale, au VIIIème siècle avant le Christ, porté par la foi d’Israël comme une promesse messianique, devint, grâce aux savants juifs chargés de traduire le texte en grec par le roi d’Egypte vers 270, avant le Christ toujours, devint donc l’annonce d’une naissance virginale absolument unique dans l’histoire humaine. En comparaison la venue inespérée d’Isaac, de Samuel et, dans l'Evangile, de saint Jean-Baptiste, sont des naissances ordinaires ! L’Esprit Saint a donc parlé au peuple de la première alliance pour élargir son cœur et son attente jusqu’aux dimensions de l’incroyable, de l’impossible, de l’inconcevable : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera [...] Dieu-avec-nous ». Tout cela, Joseph le savait, mais sa foi dans cet oracle était peut-être vague ou abstraite : et voici que la promesse vient le rejoindre personnellement dans ce qu’il a de plus cher, son double projet d’être époux et père. Quel choc ! Quelle cruelle déception, peut-être, quel appel à grandir dans la foi, sûrement ! Tant il est vrai que Dieu donne toujours plus que ce que nous demandons ou espérons...

Engendré et enfanté : « l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils ». En une phrase est résumée l’identité de Jésus : parfaitement Dieu comme Son Père (« engendré par l’Esprit Saint »), parfaitement humain comme Marie (« elle enfantera un fils »). Ni sous-dieu ni surhomme, ni mélange bizarre des deux, mais un seul Christ, Verbe éternel présent depuis toujours aux côtés de Son Père (et ce sera l'Evangile lu le 25/12), et petit homme né dans l’anonymat à Bethléem (et ce sera l'Evangile de la nuit de Noël, le 24). C’est du Père que Jésus Christ reçoit Sa divinité ; de Lui encore qu’Il reçoit mission de venir parmi nous nous sauver ; de Lui toujours qu’Il reçoit Son entrée dans le temps, une vie terrestre, une vraie humanité, un corps et une âme créés — mais là le ‘oui’ de Marie, qui l’engage elle aussi tout entière, était nécessaire. Et Joseph là-dedans ? Il n’engendre pas, n’étant pas le père de Jésus ; il n’enfante pas, le verbe étant réservé, en ces époques patriarcalement rétrogrades, à l’acte d’une femme donnant naissance à l’enfant qu’elle porte. Que fait-il donc, ce jeune époux à qui Dieu semble vouloir enlever la joie des noces ? Il s’oublie, il consent, il fait confiance, il abandonne ce qu’il y avait peut-être, dans ses projets tellement légitimes, de trop humain, pour entrer dans l’extraordinaire, l’aventure sans retour qui, comme Abraham, va le conduire en terre inconnue : devenir le père adoptif du Messie !

Un Nom qui a besoin d’apôtres : « Pour que Son Nom soit reconnu, nous avons reçu par Lui grâce et mission d’Apôtre », dit saint Paul. Saint Joseph aurait pu dire la même chose, lui qui, en s’effaçant, se fait l’apôtre d’un Messie d’abord ignoré des hommes, puis persécuté par les puissants. Un apôtre silencieux : quel paradoxe ! Et pourtant la vie de Joseph, toute effacée qu’elle soit, dit bien plus que le torrent d’insanités véhiculé ‘non stop’ par les réseaux dit sociaux… Elle dit que Dieu Se reçoit dans le silence et la confiance qui seuls permettent discernement et engagement ; elle dit que les choix sans renoncements n’existent pas ; elle dit que la désappropriation est le chemin du bonheur… Et nous qui ne sommes pas saint Joseph, nous pouvons suivre, en quelque sorte, ses traces, à la manière aussi de saint Paul qui proclame « à temps et à contre-temps » non un message, ni une idéologie de progrès, mais un Nom, le seul qui puisse sauver, celui de Jésus. Ce Nom de salut ne demande qu’à Se répandre par toute la terre, pour que chaque personne se sache aimée, choisie, libérée et, à son son tour, envoyée : de sorte que le silence de Joseph permette, aujourd’hui, notre parole.

« Aucun homme n'a vu Dieu ni ne L'a connu : c'est Lui-même qui S'est manifesté. Et Il S'est manifesté pour la foi, qui seule a reçu le privilège de voir Dieu » (Epître à Diognète) : saint Joseph, homme de foi, donne-nous, comme toi, de savoir que Jésus Se confie entre nos mains pour Se donner à tous.

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 15 décembre 2019

3ème Dimanche d'Avent / Année A

Is 35,1-6a.10 / Jc 5,7-10 / Mt 11,2-11

« Il y aura là une route, une voie qu’on appellera la voie sainte : nul impur n’y passera, c’est Lui qui pour eux ira par ce chemin » (Is 35,8), prophétise Isaïe dans une phrase que la liturgie n’a pas retenu dans le découpage du texte de la première lecture d’aujourd’hui. Une route s’est ouverte : c’est l’Avent. Cette voie peut devenir sainte, si nous laissons Dieu le Père aller à notre rencontre par ce chemin, qui est Jésus en personne, Celui-qui-vient. Précisément Jean-Baptiste s’interroge sur ‘son’ Messie : est-ce Jésus ? Est-ce un autre ?

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » : que faut-il donc faire quand le doute vous assaille ? Jean-Baptiste croyait avoir tout compris du Messie, qu’il avait accueilli, le premier, dès le ventre de sa mère, et annoncé sans ambiguïté sur les bords du Jourdain comme Celui dont il n’était « pas digne de dénouer les sandales »… Alors ? Pourquoi ce doute ? Jésus agit de manière déroutante : Il évite le titre de « Messie » pour préférer celui, moins chargé de connotations nationalistes, de « Fils de l’Homme » ; certes Il accomplit des signes, mais Il accepte le contact avec tous les impurs de ce temps, lépreux, possédés, malades, publicains ; surtout Il ne met pas en branle la formidable machine apocalyptique du Jugement dernier, que Jean-Baptiste attendait pour demain, voire après-demain, mais pas plus tard ! Or Jésus semble plutôt s’attarder dans le maquis des complications humaines et spirituelles de Son peuple (pharisiens, sadducéens, zélotes et publicains) pour répandre à pleines mains la miséricorde divine… Jean-Baptiste doute, donc il questionne Jésus : bon réflexe ! Ne restons pas seuls avec nos interrogations spirituelles, sinon elles risqueraient de se transformer en défiance, en négligence, en tiédeur… Le croyant est celui qui interroge son Dieu même ― et peut-être surtout ― quand tout va mal dans sa foi.

« Allez annoncer à Jean » : c’est maintenant Jean-Baptiste qu’on évangélise ! Jésus ne Se dérobe pas, même s’Il est peut-être secrètement peiné par le peu de foi du dernier des prophètes… Il montre les signes du Messie : à Son contact, les hommes « retrouvent la vue, marchent, sont purifiés, entendent, ressuscitent, reçoivent la Bonne Nouvelle » ! Ce n’est pas rien ! Voilà ce que le Messie vient donner à l’humanité : des yeux pour voir et des oreilles pour entendre l’essentiel, un véritable pardon, une dignité rendue, une annonce évangélique qui transformera la vie de tous ceux qui la prendront au sérieux… Voilà ce que nous sommes appelés à fêter à Noël : non une augmentation de notre pouvoir d’achat, de notre point d’indice ou du nombre de nos followers sur internet, mais une annonce qui change tout, à commencer par moi : Christ est la clef de l’histoire humaine, Celui qu’on attendait depuis des siècles, Celui qui est réellement venu parmi nous, Celui qui viendra, dans la gloire, au dernier jour, transformant le temps en éternité, et l’histoire en Royaume de Dieu. Cette annonce nous dépasse ? C’est parfait ! Comme Jean-Baptiste, acceptons de nous remettre à l’école de notre Messie, sans jouer aux cathos-qui-ont-fait-le-tour-de-la-question. L’Avent doit servir à cela : « prenez pour modèles […] de patience les prophètes » (Jc) !

« Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? » : êtes-vous allés vous divertir, comme au spectacle ? Considérez-vous la vie paroissiale comme une activité de plus, une distraction, une consommation individuelle ? Si tel est le cas, c’est vous qui serez ce « roseau agité par le vent », en proie à tous les changements d’humeur, à toutes les petitesses de comportement ― jalousies, médisances, rancœurs, vanité ― qui feraient de votre vie spirituelle une agitation stérile… Jésus remet Ses interlocuteurs, et nous avec, en face de leurs motivations : quel est le moteur de votre venue ? Quelle est votre soif, votre quête ? Et pour mieux faire réfléchir ceux qu’Il est venu sauver, le Christ développe une réflexion paradoxale autour du thème « le plus grand / le plus petit » n’est pas celui qu’on pense : Jean-Baptiste et « ceux qui habitent les palais des rois » ; Jean-Baptiste et le Royaume de Dieu ; Jean-Baptiste et… nous ! L’Avent nous remet en face des vraies priorités, des vraies hiérarchies, et demandera de notre part choix et changements.

« Il y aura là une route : [...] c’est Lui qui pour eux ira par ce chemin » : Dieu vient, empruntant le chemin de notre vie quotidienne. Le laisserons-venir jusqu’à nous ? Lui donnerons-nous une vraie place dans notre maison ?

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 1er décembre 2019

1er Dimanche d'Avent / Année A

Is 2,1-5 / Rm 13,11-14 / Mt 24,37-44

Mercredi, certains d’entre nous ont participé au lancement de la « Retraite dans la vie » pour vivre l’Avent différemment. Nous avons commencé par la méditation d’un tableau de Fra Angelico représentant l’Annonciation : nous avons pris le temps de contempler, de regarder en profondeur ce que ces visages, cette lumière, cette rencontre toute en retenue suscitaient, en nous, de surcroît d’intériorité, de paix, de joie… Peut-être ce 1er dimanche d’Avent, départ d’une nouvelle année liturgique, nous entraînera-t-il dans ce sens, dans cette nouveauté-là ?

Nouveauté de saint Matthieu : pendant un an, l'Evangile selon saint Matthieu sera plus particulièrement notre guide. « L’évangile selon saint Matthieu aurait été rédigé vers 80, peu après la destruction du temple de Jérusalem, pour des chrétiens venus du judaïsme. L’auteur, ouvert à l’universel, n’en est pas moins attaché aux traditions juives qu’il connaît par cœur. [...] Par Ses actes et Ses paroles, Jésus inaugure l’avènement du Royaume, dans lequel Il invite déjà à entrer. Pour cela, il ne suffit pas d’écouter Ses paroles, il faut aussi les comprendre en profondeur en se mettant à Son école. [...] Enfin, Matthieu accorde une grande place au thème du jugement à la fin des temps, dont les signes précurseurs arrivent au moment de la croix » (P. Olivier Bourion). Prenons le temps de (re)découvrir ce bel Evangile et de le laisser nourrir notre foi, et notre attente !

Nouveauté d’un avènement : une venue, un jour dernier… « Il arrivera dans les derniers jours [...], Il sera juge entre les nations » (Is) : nous sommes tellement habitués à entendre ces prophéties que nous ne réalisons plus le choc qu’elles devraient nous causer ! Notre foi oriente notre vie, lui donne un sens, un objectif, une réalité nouvelle : notre vie devient préparation (« Tenez-vous donc prêts, vous aussi » Mt), marche (« Marchons à la lumière du Seigneur » Is), rencontre (« ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme » Mt), espérance d’un face-à-face avec Celui qui est notre Créateur et veut être notre Sauveur ! Comment cette attente doit-elle changer notre vie ? D’abord en fortifiant notre foi en Celui qui est notre lumière, le Christ, lumière plus forte que toutes ténèbres (« La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche » Rm) ; ensuite en faisant de notre vie un reflet de cette lumière éternelle que nul ne peut voir ici-bas mais qu’on devrait deviner à travers nous, les croyants (« Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière » Rm) ! Mais ce n’est apparemment pas évident pour les autres : « les gens ne se sont doutés de rien / n'ont rien compris / ne surent rien jusqu'à ce que vienne le déluge » (Mt)… Alors ? Serions-nous de si faibles lumières pour les autres, un peu comme ces pauvres bougies de Noël écrasées par les flots de lumière artificielle de ce qui est devenu une orgie de surconsommation, les ''fêtes de fin d’année'' comme le voudrait sainte Laïcité ? Mais le message du Christ demeure : « c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra » (Mt).

Un Avent comme les autres ? Impossible si nous prenons notre foi au sérieux ! Chaque Avent doit nous trouver plus disposés à agir concrètement pour que Noël soit une sainte fête, dont nul ne sera exclu parce que, par notre conversion, notre prière et notre action, nous aurons permis à l’Enfant de la crèche de toucher tous les cœurs : « l’Avent est le temps où les chrétiens doivent réveiller dans leur cœur l’espérance de pouvoir, avec l’aide de Dieu, renouveler le monde. [...] En effet, nous retrouverons les bons fruits de notre travail lorsque le Christ remettra au Père Son royaume éternel et universel » (Benoît XVI, 2005). Oui, cet Avent nous tourne vers le Royaume !

Un Royaume où l’Avent, le cycle liturgique, les sacrements, et même l’Evangile, nous seront inutiles… « Quand notre Seigneur Jésus Christ viendra [...], nous n’aurons plus besoin de l’Evangile lui-même. Toutes les Ecritures nous serons retirées, alors qu’elles brillaient pour nous comme des lampes dans la nuit de ce monde [...]. Quand tout cela aura disparu, puisque nous n’aurons plus besoin de cette lumière, [...] qu’est-ce que nous verrons ? Tu recevais quelques gouttes de rosée : tu viendras à la Source. Un rayon parvenait jusqu’à ton cœur plein de ténèbres à travers des détours et des souterrains : tu verras la Lumière elle-même à découvert » (saint Augustin). Marchons donc vers la Lumière sans limite et sans fin ! Saint Avent !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 10 novembre 2019

32ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

2M 7,1-2.9-14 / 2Th 2,16-3,5 / Lc 20,27-38

« Une vie terne, de routine, qui se contente de faire son devoir sans se donner, n’est pas digne de l’Epoux » (Pape François) : aujourd’hui l’Epoux nous interpelle !

Une question : « Que cherches-tu à savoir de nous/Que demandes-tu et que veux-tu apprendre de nous ? » (2M). Etonnante répartie de la part d’un enfant qu’on torture ! Comme s’il voulait faire comprendre à ce roi tout-puissant qu’il avait quelque chose à apprendre de sa victime ! La foi renverse les rôles, élève la victime innocente au rang de vainqueur moral, de martyr, de saint, tandis que le potentat, ‘‘celui qui sait’’, qui est ‘‘dans le sens de l’histoire’’ et qui estime avoir le droit d’imposer par la force son idéologie, est ravalé au rang d’ignorant, qui n’a même pas l’intelligence de poser la bonne question à un enfant désarmé… La Bible pointe donc les faux puissants, les faux savants, pâles caricatures du Dieu tout-puissant et omniscient, mais aussi vrais ignorants qui passent à côté de la vérité par esprit d’orgueil, de domination, de contestation ou de critique systématique. Autre exemple, « les sadducéens, ceux qui contestent » : c’est saint Luc qui emploie ce verbe pour montrer l’état d’esprit des sadducéens. Mais qui étaient-ils ? Les sadducéens « sont des demi-matérialistes. Ils n’admettent pas la tradition orale, mais simplement l’Ecriture. Encore ne reçoivent-ils que le seul Pentateuque. [...] Ils nient l’existence des anges, celle de l’âme spirituelle, et, par conséquent, la résurrection. Et afin sans doute de tourner en dérision un dogme dont ils ne veulent pas », ils inventent un cas d’école pour montrer « que la croyance en la résurrection entraîne des conséquences absurdes » (Dom Delatte, L’Evangile de Notre Seigneur Jésus Christ le Fils de Dieu, II). Ils posent une question mais ne sont pas prêts à entendre une réponse. Et pourtant ils l’auront !

Une vraie réponse ! Jésus ne laisse jamais une question sans réponse, même si elle est malveillante : « ils ne peuvent plus mourir » (Lc). Des trois Evangiles synoptiques, Luc est le seul qui mentionne l’opposition entre « ce siècle-ci » (le nôtre) à « ce siècle-là » (dont l’homme ne connaît rien mais que Jésus Fils de Dieu connaît, et dont Il peut nous parler en vérité). Il est également le seul à utiliser l’expression « ils sont égaux-aux-anges » (mot créé par lui), et « ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection ». Que veut-il souligner ? D’abord l’abîme qui sépare Le Christ de Ses adversaires, eux qui ricanent de ce qu’ils ne connaissent pas, qui tentent de piéger Celui à qui le Père a tout confié : ils prétendent apprendre à Dieu ce qu’est ou ne doit pas être la fin dernière de l’homme ! Autre point, l’insistance sur la radicale coupure entre ‘‘ici-bas’’ et ‘‘là-haut’’ : la vie éternelle n’est pas la continuation indéfiniment prolongée de nos occupations terrestres : la mort crée une rupture irréversible, il y a bien un avant et un après. Dans cette idée, « la multiplication des vivants était au programme de leur création même ; au ciel, les élus seront au complet, plus besoin de génération » (cf. Bible chrétienne, II). Donc la question des noces ne se posera plus : n’attendez pas le paradis pour faire vos demandes en mariage ! Mais il y a un après, une vie infinie de parfaite communion avec Dieu, sans trouble, sans doute, sans mal, sans mort : « au réveil, je me rassasierai de ton visage/ton image/ta vue » (Ps), et ce pour toujours. En ce sens-là seulement, nous deviendrons « égaux-aux-anges »...

En attendant ce grand jour… Ne nous endormons pas ! Pas question de rêvasser aux quatre fleuves du paradis en oubliant notre frère qui a faim, notre terre qui a soif, notre monde qui a besoin de pauvres de cœur pour oublier sa frénésie de consommation, qui a besoin d’artisans de paix pour ne pas se détruire par la guerre, qui a besoin d’assoiffés de justice pour que des millions de vies cessent d’être broyées, qui a besoin de priants pour que nul n’ignore qu’il est créé par Dieu, aimé par Dieu, fait pour vivre avec Dieu. Dieu nous révèle les destinées dernières de l’humanité pour nous donner l’horizon, le but, le sens de notre marche, et ainsi la soutenir chaque jour : « Que le Seigneur dirige vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance/la patience du Christ » (2Th) ! La route est devant nous, longue et courte à la fois, et le Christ est non seulement sur la route avec nous, mais Il est cette route vers la vie sans fin : « la mort est vraie, mais l’Amour de Dieu est vrai, plus vrai encore » (P. Chaunu).

Homélie du Diacre P. ROYET de la messe du 3 novembre 2019

31ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Lc 19, 1-10

La page de l’Evangile que nous venons d’entendre est une page pleine de gestes, de regards, de parole et d’émotion. C’est St Luc qui nous plonge dans ce court récit percutant.

Jésus est en route pour Jérusalem, Il s’en approche et traverse Jéricho (la ville la plus basse du monde puisqu’elle se situe à -250 m en dessous du niveau de la mer). Ce matin-là, Zachée, le chef des collecteurs d’impôts  met tout en œuvre pour voir Jésus. Zachée est un homme de petite taille, exerçant un métier qui le fait haïr de ses frères juifs : Il collecte les impôts pour l’occupant romain. A une autre époque, on l’aurait traité de « collabo ». De plus, ce travail lui a permis de s’enrichir, ce qui n’améliore pas son image auprès des gens du peuple. Il nous est donc présenté comme quelqu’un de foncièrement malhonnête.

Ce qui le rend sympathique à nos yeux, c’est simplement qu’il veut voir passer Jésus. A bien y regarder, c’est une attitude tout-à-fait banale. Lorsqu’un personnage célèbre est annoncé dans une ville, tout le monde veut se trouver sur son passage pour le voir.  Donc monter sur un arbre pour assister discrètement au passage de Jésus dans les rues de Jéricho, l’idée est ingénieuse. L’arbre sur lequel il grimpe est un sycomore, un petit arbre, mal vu et ridicule. Dans le livre d’Isaïe, nous pouvons lire « Le sycomore s’est abattu : nous le remplacerons par du cèdre. » Le cèdre étant considéré comme un arbre noble. Cependant cette situation prête à rire car normalement  ce ne sont pas les notables qui montent sur les arbres mais les enfants. Pour Zachée, c’est une manière gauche de s’élever pour voir mais qui est déjà une manière de s’abaisser. Pour oser faire cela, il faut déjà ne plus être imbu de sa personne.

Continuons plus loin. Que se passe-t-il ensuite ? Jésus le voit. Ici non-plus, rien de bien surprenant ! Un homme dans un arbre, ça se remarque !  Zachée voulait voir Jésus mais c’est Jésus qui le voit.

Ce n’est qu’à partir de ce moment que toute une série de faits inattendus vont s’enchaîner les uns à la suite des autres. Tout d’abord, Jésus l’appelle par son nom : « Zachée, descends vite ! » Comment Jésus connait-il son nom ? Zachée a dû être très surpris de cette interpellation. Ce petit détail nous dit quelque chose de la personne du Christ : Il connaît chacun de nous par son nom. Il n’a pas peur de s’abaisser au point de venir nous chercher au plus bas.

Puis il poursuit : « Il faut que j’aille demeurer dans ta maison ». Plein de joie, Zachée se hâte donc de descendre.  On sent de l’empressement dans ce texte de St Luc : descend vite, aujourd’hui, il faut que j’aille, Zachée se hâte.

Pour les gens du peuple c’est un scandale et récriminent. Celui dont on prétend qu’il pourrait être le Messie va loger chez un pécheur, un homme malhonnête qui s’enrichit aux dépens des honnêtes gens ! Mais voilà que ce personnage peu recommandable dit qu’il va donner la moitié de ses biens aux pauvres et il est même prêt à réparer les torts qu’il a faits à ses victimes sans que Jésus ne lui demande rien.

 Quelle conversion ! Quel retournement (c’est le sens du mot « conversion ») ! Voilà un homme qui n’avait rien demandé, qui se voit subitement appelé, interpellé, et qui change complètement d’attitude après sa rencontre, son unique rencontre avec Jésus.  Zachée se sent accueilli, il entrevoit la joie d’une existence possible quant au lieu de prendre, on reçoit. Il s’aperçoit que l’argent le rend pauvre.

Et quelle est la conséquence de cette conversion de Zachée ? Jésus déclare : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison ». La conséquence de la conversion, c’est le salut ! Zachée est rentré dans le Royaume de Dieu. Il est prêt pour le changement comme un fruit sur son arbre.

 

C’est aussi de conversion que nous parle le Livre de la Sagesse que nous avons entendu en première lecture : « Seigneur, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu'ils se convertissent. Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pêchent, pour qu'ils se détournent du mal, et qu'ils puissent croire en toi, Seigneur. »

Il est alors possible de voir l’impossible arrivé : Nous l’avons entendu il y a quelque temps, St Matthieu nous disait : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Pour Zachée, l’impossible est possible malgré qu’il soit de petite taille, perché sur un petit arbre et dans la ville la plus basse du monde.

Reconnaissons que nous avons tous un peu de Zachée en nous. Un Zachée du vingt-et-unième siècle, qui s’élève sur tous les sycomores que l’on nous  propose : le goût d’amasser, l'envie de dominer, la peur des autres, la méfiance, enfin tout ce qui me ferme aux autres. Zachée est un peu chacun de nous, aujourd’hui  Jésus veut demeurer avec nous qui sommes, aussi pécheurs !

Jésus dit à chacun de nous « aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi. » en entendant cette parole, pour moi, comme pour Zachée, il me faut accepter de laisser Dieu poser sur moi son regard. Tous, comme Zachée, nous avons besoin d’être sauvés. Inutile de chercher la perfection Dieu se fait proche en s’abaissant jusqu’à moi, il m’offre son pardon et sa miséricorde…

Par la parole de Jésus, Zachée découvre que pour trouver Dieu, il lui faut descendre… pour rencontrer le Christ en vérité, nous devons, nous aussi, descendre de notre perchoir. Laisser le Christ entrer dans notre vie. En venant chez nous, Jésus nous fait confiance bien au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Il vient nous dire tout l'amour de Dieu pour nous…Oui, tout l'amour de Dieu pour moi. Avec lui, c'est le salut qui entre dans notre maison car « le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. » Avec Lui, il nous faut aussi accepter de laisser les autres entrer dans notre vie.

Comme chrétiens, nous croyons que ce que Jésus a fait pour Zachée, il le fait aussi pour nous, aujourd’hui. Il nous éduque quand nous tombons.  Retenons ce que disait le Pape François aux jeunes des  JMJ à Cracovie:
« la foule ce jour-là, a jugé Zachée, elle l’a regardé de haut en bas ; Jésus au contraire a fait l’inverse : il a levé son regard vers lui. Le regard de Jésus va au-delà de la personne ; il ne s’arrête pas au mal du passé mais il entrevoit le bien dans l’avenir. »

Oui, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

Amen !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 2 novembre 2019

Commémoration des Défunts

Sg 3,1-6.9 / Ps 26 / 1Th 4,13-14.17d-18 / Jn 6,37-40

« J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître » : on croirait entendre un athée désabusé, mais je viens de citer Bossuet (Méditations sur la brièveté de la vie) ! Il s’en faut donc que le discours chrétien sur la mort soit un tissu de propos lénifiants ou une assurance tous risques délestant l’humanité de ses (vagues) inquiétudes métaphysiques… La messe de ce jour est centrée, plus que d’habitude, sur la mort et la résurrection du Christ : c’est dans cette mort que nous venons insérer le départ de nos proches, c’est par cette résurrection que nous pouvons et voulons comprendre leur future résurrection ― et la nôtre.

« Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité » (1Th) : tout commence par là ! Il y a presque 2000 ans, Celui que beaucoup admiraient comme un prophète, suivaient comme leur Messie, et que d’autres ont éliminé comme un gêneur, suscitant un abandon généralisé, Celui-là revient du séjour des morts et Se manifeste à ceux qui L’avaient le mieux connu comme porteur d’une vie nouvelle, définitive, inaltérable : Jésus Christ, Fils de Dieu et Fils de l’Homme, est ressuscité au matin de Pâques ! Fait avéré, historique, décisif pour les apôtres et les milliards de chrétiens qui, depuis ce temps-là, ont choisi de croire, de miser toute leur existence sur cet événement unique. Ni messe ni prière, ni baptême ni Carême, ni Eglise avec ou sans majuscule, rien de tout cela n’aurait de valeur ni de sens sans cette résurrection : si le Christ n’est pas vainqueur de la mort, alors le christianisme n’est qu’un illusionnisme.

« L’espérance de l’immortalité les comblait [...] ; le Seigneur régnera sur eux pour les siècles » (Sg). Avons-nous réellement au cœur cette espérance ? Misons-nous notre vie, c’est-à-dire notre quotidien et notre éternité, sur le Christ Ressuscité ? « L’espérance de l’immortalité » change-t-elle notre perception de l’existence, notre vision du monde, notre regard sur l’autre, notre approche de la mort ? Est-elle ce carburant qui permet d’avancer dans les mauvais jours et de ne pas nous installer quand tout va bien ? Questions qu’il nous faut réellement nous poser, et qui méritent une véritable réponse : sans elles, comment Dieu pourra-t-Il nous combler de Sa présence ? Comment pourra-t-Il « régner sur nous pour les siècles » ? Notre foi chrétienne nous tourne, non pas vers la terre, mais vers le ciel ; non vers la mort, mais vers la vie sans fin ; non vers nos chers défunts, mais vers Celui dont nous espérons contempler la Face et partager la vie, pour l’éternité : « Mon cœur m’a redit Ta parole : ‘‘Cherchez ma Face’’ » (Ps). Désormais nos défunts ne sont joignables, si j’ose dire, qu’à travers Dieu : c’est Lui qui les a créés, les a adoptés par le baptême, a voulu les sauver par le sacrifice de la croix, sera leur Juge au dernier jour. Nos morts ont besoin de notre prière régulière, de nos offrandes de messe, de notre intercession en vertu de la communion des saints.

« Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le Fils et croit en Lui ait la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn). En priant pour nos défunts, nous nous rappelons que nous sommes tous appelés à laisser Dieu faire le bilan de notre vie, à vivre l’incroyable transformation qu’est la résurrection. Mais il n’y a rien d’automatique dans l’au-delà : Dieu a besoin de notre foi pour nous sauver, Il a besoin de notre ‘oui’ pour nous transformer à Sa ressemblance, Il a besoin que nous fassions de notre courte vie terrestre une offrande pour que Sa vie éternelle prenne possession de notre âme et de notre corps, par la résurrection finale. Sinon nous nous condamnons à « faire notre personnage [avant de] disparaître », sans fruit et sans but...

Nous avons commencé avec Bossuet, nous finirons par lui : « Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans l'attente perpétuelle de l'éternité ». Au fond, c’est notre vocation : prier, intercéder, offrir, aimer le monde, les autres, nos disparus et jusqu'à nous-mêmes de l’Amour même de Dieu le Père manifesté en Jésus Christ et communiqué par l'Esprit Saint, spécialement à travers les sacrements. Notre Eucharistie est une étape importante « dans l'attente perpétuelle de l'éternité », comme nous le chanterons après la consécration : « nous rappelons Ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons Ta résurrection, nous attendons Ta venue dans la gloire ».

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 1er novembre 2019

Toussaint

Ap 7,2-4.9-14 / 1Jn 3,1-3 / Mt 5,1-12

« Dès les premières pages de la Bible, il y a, sous diverses formes, l’appel à la sainteté » (Pape François, Gaudete et exsultate, 2018) : en cette fête de tous les saints, nos églises rayonnent plus que d’habitude, car leurs vitraux, leurs peintures, leurs statues, leur nom même nous redisent la fécondité de la Parole de Dieu par la diversité et l’universalité de la sainteté chrétienne.

Un appel : « Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ― et nous le sommes ». Comme toujours dans notre foi, tout part de Dieu : Il aime, donc Il crée, Il appelle, Il adopte, Il donne Sa grâce, Il envoie. Au départ de la sainteté, notre regard contemple le seul Saint, Dieu : notre sainteté n’est, à ce compte, qu’une participation à une qualité divine, qu’une réponse, certes indispensable, à un appel toujours premier, qu’une collaboration, toujours demandée, à une grâce que Dieu donne et accroît librement, selon Sa volonté. Quand nous comprenons la sainteté comme une perfection statique et élitiste, elle nous décourage ; quand nous réalisons qu’elle est une voix qui offre la communion plénière avec le Créateur, un amour qui, non content d’attendre passivement une réponse, la rend possible, la suscite et l’accroît, alors cette sainteté devient non seulement possible et souhaitable, mais indispensable, vitale, « l’unique nécessaire » en vue duquel nous avons été créés. « Le Seigneur demande tout ; et ce qu’Il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et Il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance » (Gaudete et exsultate).

Une réalité cachée : « Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ». Bien sûr, nous pouvons, en nous regardant avec honnêteté, admettre qu’effectivement notre sainteté « n’a pas encore été manifestée » !! Mais soyons plus généreux avec nous-mêmes et avec la capacité que Dieu a de nous transformer… Souvent Jésus a comparé Son Royaume à une réalité cachée (graine enfouie en terre, levain dans la pâte) : la sainteté, qui est comme la carte d’identité, le mode de vie, la citoyenneté du Royaume de Dieu, est de cet ordre-là. Il nous faut l’accepter : ici-bas, rien n’est évident, rien n’est révélé en pleine lumière, rien n’est possédé de manière définitive, et notre condition de croyants doit élargir notre regard jusqu’aux horizons de l’espérance. « Et quiconque met en Lui une telle espérance se rend pur comme Lui-même est pur » : autrement dit, l’espérance vécue et cultivée ici-bas est déjà porteuse de sainteté, de vérité, de purification. La sainteté est une réalité cachée qui ne s’atteint que par l’espérance, comme on gravit une montagne dont on ne voit même pas le sommet et par un chemin qu’on découvre au fur et à mesure : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles ». Et dès maintenant, si nous acceptons l’ascension spirituelle, si nous laissons les idoles de la tentation tomber au fond du ravin, nous grandissons, imperceptiblement mais réellement, en sainteté : « Quand le cœur aime Dieu et le prochain, quand telle est son intention véritable et non pas de vaines paroles, alors ce cœur est pur et il peut voir Dieu » (Gaudete et exsultate).

Une unité : « Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice. Voici le peuple de ceux qui Le cherchent ! Voici Jacob qui recherche Ta Face ! » L’unité accordée par la sainteté n’est pas monolithique, mais donnée d’en haut ; elle se vit et se trouve en même temps qu’elle se cherche, elle est soif et accomplissement ; elle est un état d’Esprit avec une majuscule pourrais-je dire. « Il nous faut un esprit de sainteté qui imprègne aussi bien la solitude que le service, aussi bien l’intimité que l’œuvre d’évangélisation, en sorte que chaque instant soit l’expression d’un amour dévoué sous le regard du Seigneur » (Gaudete et exsultate). Cet état intérieur transfigurera tous nos actes, même les plus quotidiens et les plus répétitifs : sans cela nos activités nous épuiseront. « Une tâche accomplie sous l’impulsion de l’anxiété, de l’orgueil, du besoin de paraître et de dominer, ne sera sûrement pas sanctifiante. Le défi, c’est de vivre son propre engagement de façon à ce que les efforts aient un sens évangélique et nous identifient toujours davantage avec Jésus Christ » (Gaudete et exsultate). Demandons de devenir Christ, pas moins !

Terminons ― provisoirement ― par les deux extrêmes. D’abord « les ennemis de la sainteté : une doctrine sans mystère ; une volonté sans humilité ; un enseignement de l’Eglise souvent oublié » (Gaudete et exsultate) ; tout à l’opposé, la Vierge Marie : « Elle a vécu comme personne les béatitudes de Jésus. [...] Elle est la sainte parmi les saints, la plus bénie, celle qui nous montre le chemin de la sainteté et qui nous accompagne. Elle n’accepte pas que nous restions à terre et parfois elle nous porte dans ses bras sans nous juger » (Gaudete et exsultate). Vierge Marie, Mère des saints, gardez-nous sur le chemin de la Vie !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 27 octobre 2019

30ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Si 35,12-14.16-18 / 2Tim 4,6-8.16-18 / Lc 18,9-14

« En toute chose le temps est un excellent conseiller » (Bossuet) : utile rappel en ces temps toujours pressés, toujours stressés, ballottés d’une information, d’une polémique, d’une activité à l’autre… « En toute chose le temps est un excellent conseiller » : cela est éminemment vrai dans le cours de notre vie spirituelle, où nous sommes parfois tentés par les démons de l’immédiateté, de l’impatience, du découragement. Mais Dieu a Ses remèdes !

Temps et éternité : l’un est le propre de la créature finie, l’autre est spécifique à la condition divine : comment les accorder ? Par la prière (« Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui » Si), par la louange (« Je bénirai le Seigneur en tout temps » Ps), par les sacrements (et spécialement l’Eucharistie, mémorial de « l’alliance nouvelle et éternelle »). Autrement dit, notre foi, relation avec Dieu, est ouverture du temps sur l’éternité : si Dieu nous demande de prier, et pas qu’un peu, c’est pour infuser dans notre cœur, notre âme, notre vie, Son éternité ; s’Il provoque nos chants, nos louanges, notre liturgie, c’est pour nous associer à la perpétuelle louange des anges qui, au paradis, célèbrent Son amour, Sa justice, Sa miséricorde, Sa sainteté ― témoins nos plus belles hymnes, le Gloria et le Sanctus, reflets de la liturgie céleste entrevue par les prophètes et les bergers ! Dieu nous demande de prier, donc, avec persévérance, parce que « notre esprit aux mille pensées » se disperse, s’étourdit, et qu’un seul dialogue avec le Créateur ne suffit pas pour sauver la créature ; mais aussi pour que notre vie quotidienne, nos efforts et nos rencontres, nos engagements et nos choix, nos relations et nos amitiés, nos temps forts et nos routines, soient comme imbibés de grâce, imprégnés de sens, insérés dans Sa vérité, issus de l’Amour et menant à l’Amour… Il faut bien du temps pour parvenir à l’éternité !

Force et salut : autre remède ! Dieu est la Vie en personne, donc de Lui seul peut provenir ce qui crée, nourrit, entretient, répare, guérit et transforme notre existence : sans Lui nous ne pouvons absolument rien car nous ne sommes absolument rien ! Le christianisme est une religion, non du livre mais du salut : Dieu Se communique aux croyants qui Le reconnaissent comme leur unique Sauveur et Lui laissent la primauté dans leur vie. « Le Seigneur, Lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force [...] Il me sauvera et me fera entrer dans Son Royaume céleste » (2Tim: saint Paul, au soir de sa vie, fait le constat d’une action, d’une présence, d’une force divine qui transcendent nos pauvres capacités humaines et nous feront même franchir les barrières de la mort. Les démons de l’immédiateté, de l’impatience et du découragement, que j’évoquais au début, sont brisés par cet acte de foi que nous pouvons faire, en toute circonstance, de la présence de Dieu en ce monde, dans chacune de nos journées, au plus profond du sanctuaire de notre âme comme en chaque tabernacle humblement éclairé dans nos églises : ici-bas, sur cette belle terre qui peut devenir à chaque instant une vallée de larmes, Dieu reste mon rempart, mon rocher, ma force et mon salut.

Monter et descendre : dernier remède, et pas le moindre ! « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. [...] Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé » (Lc). Nous sommes tellement coutumiers de ces textes que, peut-être, nous n’en percevons plus la saveur révolutionnaire : non celle qui consiste à renverser l’ordre établi, mais celle qui retourne, littéralement, le regard et les priorités. Dieu est Celui « abaisse » les forteresses érigées par la peur, le confort, l’orgueil, le pouvoir et le savoir, et qui « élève » l’âme des « pauvres de cœur », des petits, des sans-grades, des oubliés, des malheureux, des pécheurs conscients de leur état, des blessés de la vie… « Il abaisse et Il élève » par le travail de Sa grâce, qui, secrètement, ronge les cœurs satisfaits, les armures que l’homme se construit pour se protéger de la vie et des autres ; « Il abaisse et Il élève » par ces coups de tonnerre qui renversent les situations les mieux établies, les prévisions les plus certaines, les plans les mieux arrêtés ; « Il abaisse et Il élève » pour libérer l’homme de ses illusions, de ses carcans, de ses fausses sécurités, surtout spirituelles.

« En toute chose le temps est un excellent conseiller » : oui, s’il nous conduit à une prière qui soit chemin spirituel, soif du salut, accueil paisible de l’éternité dans chacune de nos journées. Dans cette Eucharistie, l’Eglise nous invite à prier, et même à entrer dans la prière du Christ : « Notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, est seul le Sauveur de Son corps, Lui qui prie pour nous, et qui prie en nous, et qui est prié par nous. Il prie pour nous comme notre prêtre ; Il prie en nous comme notre tête ; Il est prié par nous comme notre Dieu » (Saint Augustin).

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 22 septembre 2019

25ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Am 8,4-7 / 1Tim 2,1-8 / Lc 16,1-13

« Quando transibit neomenia Vous dites : ''Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ?'' » Ne croirait-on pas entendre tel politicien plaider pour le travail du dimanche, pour le travail de nuit, pour le travail des enfants pourvu qu’ils soient du tiers-monde et qu’on ne les voie pas sur nos écrans ? Quand la religion avec ses rythmes, ses appels au repos, à une vie de famille authentique, à l’intériorité, au respect de la vie depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle est perçue comme un élément rétrograde entravant la marche du Progrès, la fin de la civilisation n’est pas loin… Mais Dieu ne Se résignera jamais ; Il fait entendre Sa voix.

 

« Et moi je vous dis : Faites-vous des amis » : quels amis le Seigneur nous invite-t-Il à nous faire ? Ceux qui donneront sens à notre vie relationnelle, par le partage, la confiance, et ce subtil mélange de bienveillance et de vérité qui fait le sel de toute vraie amitié. Autrement dit : sur cette terre privilégiez la vie de relation à la soif de possession, le lien plutôt que l’apparence, la fraternité plutôt que le statut social. Etre et non avoir, réalité concrète et non monde du virtuel, parole qui éclaire un discernement et non slogan, responsabilité et non chacun-pour-soi, don et engagement et non consommation fiévreuse mais passive : un vrai programme de vie, aussi exigeant en patience que l’amitié ; aussi beau, aussi indispensable que l’amitié vraie qui est ressourcement aux jours d’épreuve et élargissement de notre cœur quand il peut partager ses joies.

« … avec le mammon de l'injustice/l'iniquité / l’argent malhonnête / les richesses trompeuses de ce monde ». La racine araméenne de Mammon indique ce qui est mis en sécurité, trésor, possession. L’argent n’est pas injuste s’il est serviteur ; il l’est forcément s’il devient le maître, la norme, le but d’une vie. Le terme est personnalisé par Jésus comme pour rappeler que l’argent peut prendre la valeur absolue d’une puissance démoniaque, une idole, un anti-dieu (Bible chrétienne, II). Nous sommes monothéistes, c’est bien connu ! Cependant combien de faux dieux se glissent dans notre cœur, dans notre emploi du temps, dans notre échelle de valeurs : et l’égoïsme, et la recherche du plaisir, et la surconsommation avec son cortège de gaspillages et de vanités, et l’injustice, assumée ou masquée par l’indifférence… « Vous dites : ''Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales'' » : Dieu démasque nos faux dieux, nos faux semblants, nos fausses valeurs, nos faux raisonnements, et nous demande d’utiliser les moyens matériels pour faire régner, dès ici-bas, plus d’équité, plus de joie de vivre, plus de liberté, plus de vérité.

« … afin que, lorsqu’il viendra à manquer / lorsque vous viendrez à manquer » : un jour viendra où nous serons faibles. Vieillesse, chômage, maladie, échec, isolement, déracinement, tout ce à quoi nous n’avons pas envie de penser… Un jour viendra où nous aurons besoin des autres, où notre quête d’indépendance, commencée aux premiers mois de notre enfance, s’achèvera dans la dépendance : comment le vivrons-nous ? Si nous nous sommes appuyés sur nos seules forces, si nous n’avons compté que sur notre intelligence, notre tempérament, notre niveau social, notre aisance matérielle, cela nous sera insupportable… Si nous avons été ces « pauvres de cœur » de l’Evangile, ceux qui savent qu’ils ont un besoin vital de l’autre et spécialement de Dieu en tout et pour tout, alors notre fin sera conforme à nos œuvres, notre mort couronnera notre vie comme un achèvement, et, à travers le dépouillement de la fin de vie, sera préservé l’essentiel, le trésor de la foi, de la relation confiante au Dieu vivant : Mammon aura déjà été vaincu depuis longtemps !

« … ils vous accueillent dans les tentes/demeures éternelles ». Notre but est au ciel, ne l’oublions jamais ! Si ce que nous construisons n’a pas de place auprès de Dieu, nous aurons bâti en vain, en pure perte ! Si la vérité profonde de notre vie, avec ses engagements, ses amitiés, ses priorités et ses choix, ne consonne pas avec la Parole de Dieu, alors l’Evangile nous jugera, le Dieu qui S’est dit défenseur des pauvres, ami des oubliés et avocat des condamnés au point de Se confondre avec eux sur le gibet de la croix, nous jugera : « le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits ».

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 8 septembre 2019

23ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Sg 9,13-18 / Phm 9-10.12-17 / Lc 14,25-33

« Il est changeant par nature et par art. Son cœur est plein de labyrinthes, où il se cache à tout le monde et quelquefois à soi-même » : voilà ce que pensait le P. Caussin, confesseur de Louis XIII, du cardinal de Richelieu. Pour nous qui ne sommes ni cardinaux ni ministres, la vie est plus simple mais nous connaissons-nous si bien ? N’y a-t-il pas, en nous, des labyrinthes où nous nous égarons quelquefois ? Prenons le temps, si vous le voulez bien, d’écouter le livre de la Sagesse.

Tout commence par une réflexion sur les choses divines : « Quel homme peut découvrir les intentions (connaître le dessein) de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du (imaginer ce que veut le) Seigneur ? Les réflexions (raisonnements / pensées) des mortels sont incertaines (craintives), et nos pensées, instables ; car un corps périssable (corruptible) appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile (habitation terrestre) alourdit notre esprit aux mille pensées (soucis nombreux). Nous avons peine (difficulté) à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée (sous notre main / regard) ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? » Etonnement, conscience de ses limites, émerveillement ou effroi… Tout est là dans cette méditation ni résignée ni morose, à la fois très réaliste et assoiffée d’absolu. L’homme qui accepte de réfléchir  ― c’est-à-dire celui qui sait ne pas se laisser abrutir par le déluge de communication, l’invasion des écrans, le va-et-vient permanent des slogans et des polémiques ― cet homme, donc, est dans la perplexité sur son destin, sa condition terrestre mais aussi son avenir dans l’au-delà : cette perplexité se transforme, pour le croyant, en désir de connaître, de découvrir, de comprendre les intentions, les volontés de Dieu. L’immensité de l’univers, la fragilité de notre existence, le cours incertain et parfois inquiétant de l’histoire humaine doivent nous conduire à l’intérieur de nous-mêmes, par effort de retour sur soi, de prise de distance avec la superficie des choses : le livre de la Sagesse nous appelle, dans un premier temps, à revenir à nous-mêmes, à plonger dans notre âme, à affronter le grand silence de l’être. « Dieu parle dans le silence et seul le silence paraît pouvoir exprimer Dieu. [...] Lorsqu'il y est parvenu, avec un soin jaloux, [le croyant] préserve ce silence qui donne Dieu » (Bx Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, Je veux voir Dieu, p. 364)

C’est alors que la méditation se fait dialogue priant : « Et qui aurait connu Ta volonté (pensée), si Tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut Ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui Te plaît (T'est agréable) et, par la Sagesse, ont été sauvés ». Le mouvement de l’âme ne la laisse pas seule avec elle-même : dans le silence, elle se tourne vers son Créateur, vers Celui qui l’a formée « à Son image » et qui l’habite comme Son temple. L’âme cherche alors à percevoir, dans le silence, le murmure de Son Dieu, pour entendre Sa volonté, la connaître, la recevoir, l’accepter, l’aimer, la laisser faire son œuvre de transformation, de purification, de sanctification. Dieu est là, Sagesse, Esprit, Salut, Paix sans limites et sans fin, Amour qui rayonne, paisiblement et intensément, parfois furieusement, souvent insensiblement. La prière se fait rencontre accueil du Très-Haut et du Très-Saint, communion avec l’Eternel qui vient visiter l’être aimé, c’est-à-dire nous !

Ce qui nous amène à la Vierge Marie, dont nous fêtons ce week-end la naissance. Sa vie est silence, sa vie est dialogue avec Dieu, sa vie est prière et action, passivité et initiative, écoute et réponse. Au sens propre du terme, elle a « connu la volonté » de Dieu, reçu en elle « la Sagesse », accueilli le don « d’en haut, l’Esprit Saint » ; elle n’a pas renoncé à « découvrir ce qui est dans les cieux », elle ne s’est pas contentée « des raisonnements des mortels », des « pensées, craintives et instables », elle n’a pas réduit l’existence à « un corps périssable » appesanti par « mille pensées, par des soucis nombreux ». Non ! Sa vie est toute spirituelle, donc incarnée ; toute tendue vers Dieu comme son centre, sa source, son but, et donc bienfaisante pour toute l’humanité ; ancrée dans le présent et ainsi capable d’accueillir le don de Dieu pour les générations à venir. Pour sortir du labyrinthe où notre époque semble se complaire et où, parfois, nous nous piégeons nous-mêmes, demandons l’aide de Marie, Elle qui ne s’est jamais égarée car elle a laissé Dieu la conduire à chaque instant. Demandons à Marie sa confiance, sa joie de croire, son abandon sans retour à la volonté de Dieu.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 1er septembre 2019

22ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Si 3,17-20.28-29 / He12,18-19.22-24a / Lc 14,1.7-14

Nous allons vivre une rentrée difficile : je ne parle pas seulement des probables conflits sociaux, des tensions internationales, ni même des aléas climatiques, mais aussi de la révision des lois de bioéthiques. Nous ne pouvons rester passifs, indifférents ou résignés face aux glissements répétés ou aux basculements majeurs que ce genre de lois installe dans notre droit, notre société, nos consciences… Je vous invite à lire attentivement le communiqué de notre évêque, sur le site du diocèse, à réfléchir, à en parler autour de vous, à agir aussi. Aujourd’hui les textes nous appellent aussi à cela...

Humilité ; sagesse ; grâce Quelle est la bonne attitude ? ‘S’écraser’, s’affirmer ? Se précipiter, attendre indéfiniment ? Parler de tout et de rien, entendre sans écouter ? La Parole de Dieu appelle chacun à s’examiner : quelle est notre façon de parler, d’écouter, d’accueillir, de rencontrer ? Qui est, alors, au centre ? « Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité ; plus tu es grand, plus il faut t’abaisser » (Si) : avant tout, ne pas se prendre pour le centre du monde, pour une référence, pour un personnage, quelqu'un qui serait ‘arrivé’. Ne pas être plein de soi mais avoir faim et soif de ce que l’autre peut receler comme richesse intérieure, n’est possible que si l’on écoute —Dieu d’abord : « qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute » (Si). Pour nos repas de famille comme pour les grands débats de société, demandons la grâce de l’écoute et de la recherche du bien commun et de la vérité : alors « tu trouveras grâce devant le Seigneur » (Si).

Inviter ou être invité La Parole de Dieu se donne à entendre avec des résonances très familières, celles du repas, de la vie amicale et sociale, de l’échange, du partage… Ces images doivent nous permettre un approfondissement de nos relations humaines, pour les purifier de leurs dimensions mondaines, égoïstes, superficielles, où, parfois, la vanité et le double langage prennent le dessus… Plus encore ! « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place ; quand tu es invité, va te mettre à la dernière place » (Lc) Il n’y pas ici d’éloge d’une attitude consistant à se dévaloriser ou à espérer être remarqué et propulsé aux meilleurs places après avoir feint la modestie ! Se mettre à la dernière place revient à ne pas décider soi-même, à laisser celui qui invite vous placer : confiance, abandon, renonciation à revendiquer des droits ou des privilèges, à mener sa vie en toute circonstance comme un leader, un battant, un ayant-droit. « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner » (Lc) : cette fois-ci c’est nous qui attribuons les places ! Selon quels critères ? Un repas peut être aussi le symbole d’une société : qui invitons-nous à la table commune ? Quelles règles de convivialité, de vie commune, nous fixons-nous ?

Le bout du chemin Ce repas de Jésus chez les pharisiens est bien étrange : miracle, parabole, dialogue sur la vie éternelle, enseignement sur le sabbat, reproches et sous-entendus… pas de quoi s’ennuyer ! Chacun a en tête l’issue du combat, et Jésus fait entrevoir, au-delà du moment présent, le bout du chemin : « cela te sera rendu à la résurrection des justes » (Lc). On mange pour vivre, on vit pour ressusciter, et le partage du repas fait figure d’anticipation des Noces éternelles de Dieu et de l’humanité que certains prophètes ont décrites comme un festin messianique « sur la montagne ». Jésus rappelle le terme de la vie terrestre, qui est le jour du Jugement : « Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous » (He), et le repas devient alors le résumé d’une vie avec ses rencontres, ses conversations, ses liens et ses ruptures, ses hiérarchies plus ou moins légitimes… D’un certain point de vue, tout repas de fête est pris avec Jésus, qu’Il soit Celui qui rassemble (comme dans l’Eucharistie), Celui dont on parle, Celui qu’on écoute, Celui qu’on invite dans le pauvre, l’isolé, l’étranger, le méprisé… Et de toutes façons « Celui Se tient à la porte et qui frappe » pour la rencontre décisive, définitive, au bout du chemin, « sur la montagne sainte ».

« L’individualité commence avec la vie spirituelle ; l’homme qui se sent enfant de Dieu […] se détache ainsi de la masse confuse qui constitue l’espèce » ; à chaque élévation vers Dieu il acquiert un sentiment plus fort de son être personnel, parce que Dieu est à la fois l’universalité et la personnalité la plus forte (Adam Mickiewicz †1855) : combien ces mots sont actuels quand Parole de Dieu et actualité s’entrechoquent pour nous demander, à nous chrétiens, plus de cohérence, plus d’humilité, plus d’audace, plus de conscience que nous sommes porteurs d’une Vie que nous recevons dans l’Eucharistie, repas et sacrifice ! Cette Vie n’est pas une idéologie mais une Personne qui vient transformer notre existence terrestre et tout son réseau de relations humaines : Jésus, que nous avons à redécouvrir et à protéger dans le plus pauvre, l’exclu, l’étranger, l’embryon, l’enfant qu’on prive de père, et cette « masse confuse » dont Dieu seul peut faire une famille dans laquelle chaque membre compte. Bonne rentrée à chacun !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 23 juin 2019

Fête-Dieu / Année C

Gn 14,18-20 / 1Co 11,23-26 / Lc 9,11-17

« L’énergie est notre avenir, économisons-la », entendons-nous plusieurs fois par jour à la télévision ou à la radio. Loin de moi l’idée de dénigrer la chasse au gaspillage, mais force est de remarquer que ce slogan officiel porte deux messages bien contestables : notre avenir c’est l’énergie, donc un univers de technique et de consommation ; économisons notre avenir, rationnons le futur, avançons d’un pas tremblant vers demain… Aujourd’hui, comme chaque dimanche, nous sommes rassemblés par Celui dont l’amour est infini ; et nous fêtons tout particulièrement le sacrement qu’Il nous a donné et où Il Se donne fidèlement pour nous communiquer cet amour : l’Eucharistie.

Mais commençons par Abram et Melkisédek : nous sommes approximativement en l’an 1800 avant Jésus Christ, ce qui nous ramène loin en arrière ! « Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il le bénit » (Gn 14,18-19). Bien sûr, vous avez compris que la liturgie a choisi ce court passage pour la référence au pain et au vin, qui annoncent — de très loin — le sacrement de l’Eucharistie par lequel, derrière l’apparence du pain et du vin, nous sont donnés le Corps et le Sang du Seigneur Jésus Christ. Mais quoi d’autre ? « Melkisédek était prêtre du Dieu très-haut » : aussi loin dans le temps qu’on remonte, on trouve, chargée d’offrir et de bénir, la figure du prêtre, l’intermédiaire obligé entre celui qui veut offrir un sacrifice et Celui à qui l’offrande est adressée. Le prêtre dit à celui qui veut entrer en lien avec la divinité qu’il n’est pas seul sur son chemin de foi et qu’il n’a accès à Dieu que par des médiations humaines et par les autres ; le « prêtre du Dieu très-haut » renvoie à un autre que lui et ne doit jamais faire écran entre le fidèle et son Dieu. Pas de communion sans célébration, avant, de la messe ; pas de messe sans prêtre et donc sans appel de Dieu, réponse de l’homme, consécration sacramentelle (l’ordination) et envoi par l’Eglise. Prions-nous assez, et assez souvent, pour que Dieu passe dans nos familles et y choisisse des prêtres ?

Quand, à la messe, une lecture est très courte, il n’est pas inutile de regarder le contexte dans la Bible : or deux passages significatifs de la Genèse encadrent notre 1ère lecture. « Le Seigneur dit à Abram : ‘‘Je rendrai nombreuse ta descendance, autant que la poussière de la terre : si l’on pouvait compter les grains de poussière, on pourrait compter tes descendants !’’ […] Abram […] alla s’établir aux chênes de Mambré […] ; et là, il bâtit un autel au Seigneur » (Gn 3,16.18). Voici le second, qui suit la péricope de ce jour : « Le Seigneur fit sortir Abraham et lui dit : ‘‘Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… […] Telle sera ta descendance !’’ Abram eut foi dans le Seigneur. […] Ce jour-là, le Seigneur conclut une alliance avec Abram » (Gn 15,5-6.18). Quels sont les points communs ? Dieu fait une promesse à un vieil homme sans enfants : une « descendance », aussi nombreuse que « la poussière de la terre » et « les étoiles du ciel », donc innombrable, à la mesure même de l’amour de Dieu pour ce croyant qui L’a suivi sans discuter ni poser de conditions. Les différences ? Chaque promesse est suivie d’un acte religieux, mais la 2ème fois, l’adhésion d’Abram est explicite (il « eut foi dans le Seigneur »), permettant à Dieu d’aller beaucoup plus loin avec lui (Il « conclut une alliance avec Abram »). Autrement dit : tout se passe comme si la prière de Melkisédek et l’offrande du pain et du vin à Dieu avaient porté leurs fruits dans le cœur d’Abram, et l’avaient rendu capable d’une réponse de foi bien plus grande, ouvrant la porte à une véritable alliance avec Dieu. Tel est le but et le fruit de la communion : la foi, l’alliance avec Dieu.

Abraham est bien loin : l’Eucharistie est là, aujourd’hui, et jusqu’à la fin des temps, comme le sacrifice de « l’alliance nouvelle et éternelle » que le Christ, notre vrai roi, notre seul prêtre et notre Sauveur, a instituée en donnant Sa vie sur la croix et en ressuscitant d’entre les morts. Quand nous communions, nous ne mangeons pas quelque chose mais nous rencontrons le Seigneur Jésus, toujours vivant, vainqueur de la mort et du péché. Nous ne communions pas parce que nous serions les meilleurs : mais au contraire parce que nous avons compris que nous ne pouvons vivre sans Dieu. « L’Eucharistie est le carburant de l’avenir, ne l’économisons pas » ! Comme il est grand, l'amour que Dieu nous porte : en cette fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang de Jésus Christ, comment ne pas le voir, nous qui allons être nourris de la vie même de Dieu ?

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 2 juin 2019

7ème dimanche de PÂQUES / Année C

Ac 7,55-60 / Ap 22,12-14.16-20 / Jn 17,20-26

Walter Scott, célèbre romancier écossais (†1832), avant de mourir, demanda à son gendre de lui lire « un peu du livre... » Surpris, le gendre, qui ne savait quel ouvrage chercher dans la vaste bibliothèque de 30.000 volumes, questionna : « Quel livre dois-je lire ? » — « Il n'y a qu'un livre, la Bible ! », répondit Walter Scott. En sommes-nous convaincus ? C’est la question que je me suis posée en découvrant l’Evangile de ce dimanche, si connu qu’il en est, peut-être, inaudible. Le temps pascal nous ramène chaque année à l’Evangile selon saint Jean, d’un style si particulier, avec ses longs discours de Jésus qui avancent pas à pas, au rythme de répétitions qui n’en sont pas tout-à-fait, au risque de nous perdre… Je vous invite à prendre le temps de vous replonger profondément dans cet Evangile, au-delà de la page que nous méditons en ce moment.

« Jésus priait ainsi : ‘‘Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi’’ ». Jésus prie ! Il est en relation perpétuelle avec Son Père dans le lien d’amour qu’est l’Esprit. Ils reçoivent tout l’Un de l’autre, Se parlent, S’écoutent, S’aiment infiniment, ne pouvant jamais Se passer l’Un de l’autre. La vie intérieure de la Sainte Trinité nous est entrouverte, dans ces grands discours où Jésus Christ, tout à la fois, nous révèle qui Il est, confie tout à Son Père, nous promet l’Esprit de vérité, le Paraclet. Jésus prie pour toute l’humanité, et donc pour chacun d’entre nous : « pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui […] croiront en moi ». N’oublions-nous pas trop souvent que l’intercession perpétuelle de notre Sauveur nous accompagne sur notre chemin terrestre ? Nous sommes plongés, tout spécialement depuis notre baptême, dans la grande prière du Christ pour l’humanité dont Il veut faire Son Corps mystique, l’Eglise, le peuple de Ses frères et sœurs.

« Que tous soient un, comme Toi, Père, Tu es en moi, et moi en Toi. Qu’ils soient un en Nous, eux aussi, pour que le monde croie que Tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que Tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme Nous sommes UN : moi en eux, et Toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que Tu m’as envoyé, et que Tu les as aimés comme Tu m’as aimé. » Merveilleuse prière qui nous ramène à l’exigence de l’unité : unité avec Dieu, unité intérieure personnelle, unité entre nous. Le sacrement du baptême vient précisément créer cette union avec Dieu, par une grâce filiale ; créer cette union entre croyants, par une grâce ecclésiale ; créer, peu à peu, notre unité intérieure à mesure que notre volonté, notre liberté, notre cœur et notre intelligence se laissent modeler par Celui est à la fois Amour et Vérité.

« Père, ceux que Tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que Tu m’as donnée parce que Tu m’as aimé avant la fondation du monde. […] Je leur ai fait connaître Ton Nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont Tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. » La foi est confiance, adhésion sans preuve, expérience réelle mais imparfaite de la présence de Dieu malgré Son apparent silence, de Sa puissance de salut malgré le triomphe visible mais trompeur du péché. La foi nous amène à « contempler la gloire » de Celui qui est dès « avant la fondation du monde » le Verbe éternel. Jésus nous veut auprès de Lui, dans l’amour du Père et de l’Esprit Saint : « Je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi ». Autrement dit, le but de notre baptême, de notre foi, de nos prières, est la vie éternelle non seulement auprès de Dieu mais dans les conditions mêmes de la vie divine, « pour que l’amour dont [le Père] a aimé [le Fils] soit en [nous] ». La Trinité semble s’offrir à nous pour nous accueillir en son sein : nous sommes attendus, guettés en quelque sorte par Celui qui nous a créés exclusivement pour partager avec nous un bonheur sans fin.

La Bible, « le livre », a encore bien des trésors à nous transmettre : demandons la grâce de les recevoir avec foi et de les transmettre avec ardeur. Comme la sainte Vierge Marie priait au Cénacle avec les apôtres, attendant la venue de l'Esprit Saint, confions-lui ces jours qui nous séparent de la grande fête de Pentecôte, pour que tous les chrétiens, et spécialement ceux qui seront confirmés, soient renouvelés de l'intérieur et portent les fruits de sainteté que Dieu attend. Amen.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 30 mai 2019

Ascension / Année C

Ac 1,1-11 / He 9,24-28 ; 10,19-23 / Lc 24,46-53

« Pour rendre la foi plus pure et plus ferme, la vue a été remplacée par l'enseignement » (saint Léon le Grand). Autrement dit : si Jésus nous quitte, ce n’est pas un abandon mais pour permettre un don plus intérieur, une foi qui ne s’appuie plus sur un commerce quotidien avec une personne de chair et de sang, mais sur la confiance en une Parole divine transmise par les apôtres et par toute l’Eglise, grâce à l’Esprit de vérité.

« Au jour où Il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné Ses instructions aux Apôtres qu’Il avait choisis » (Ac) : la phrase est étonnante, l’avez-vous notée ? Avant la venue de l’Esprit Saint à Pentecôte, Jésus donne déjà l’Esprit à Ses apôtres… Autrement dit, il faut l’Esprit Saint pour recevoir l’Esprit Saint : Dieu Se donne pour nous rendre capables de Le recevoir, et, L’ayant reçu, nous Lui permettons de Se donner davantage. D’un autre point de vue, nous comprenons mieux comment l’Esprit répandu sur les apôtres et sur l’Eglise au jour de Pentecôte est bien l’Esprit de Jésus Ressuscité : au-delà de la vraie rupture que représente l’Ascension, saint Luc souligne ici une vraie continuité dans l’action du Christ et dans la dynamique de « l’alliance nouvelle et éternelle » qu’Il a fondée en Son Sang. Cette continuité est aussi la nôtre : notre départ de cette terre, au jour de notre mort, sera comme le couronnement de notre vie de foi ici-bas. « Le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés » (He) : l’Ascension du Seigneur Jésus nous rappelle notre propre programme, si j’ose dire ! Le Ciel est notre future patrie, le désirons-nous vraiment ? Nous y préparons-nous sérieusement ?

« Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » (Ac) Attention, disent les anges : la religion ne consiste pas à se tordre le cou pour entrapercevoir le 7ème ciel ! L’Ascension du Christ nous appelle non à la nostalgie d’une époque où le Seigneur ‘‘était là’’, mais à une espérance forte, indéracinable, de Son retour ; espérance, et donc mobilisation de toutes nos forces pour ajuster notre existence concrète à Celui-qui-vient et qui nous demande de L’attendre jusqu’au bout de la nuit avec nos lampes allumées. Comment vivre cette attente, cette espérance ? Saint Thomas d'Aquin « identifie, pour ainsi dire, l'espérance à la prière. La prière est une espérance en cours. [...] Dans la prière est contenue la véritable raison en vertu de laquelle il est possible d'espérer : nous pouvons entrer en contact avec le Seigneur du monde, Il nous écoute et nous pouvons L'écouter » (Benoît XVI, 9/11/2006). Demandons la grâce de la prière fidèle, persévérante, fervente, pour que chacune de nos journées soit habitée par la lumière de Sa présence.

« Tandis qu’Il les bénissait, Il Se sépara d’eux » (Lc). Nous terminons la messe de la même manière que les apôtres ont conclu leur ultime rencontre terrestre avec Jésus : par la bénédiction. C’est donc que nous avons, comme les apôtres, la même absence à vivre (celle du Jésus physiquement visible), une même présence à recevoir (celle de l’Esprit Saint), une même mission à entreprendre (annoncer l’Evangile dans le monde entier, à temps et à contretemps). Par Son absence physique, le Ressuscité nous guide sur la voie d'un amour vrai qui ne prend pas, mais apprend à recevoir et à se donner... « Un dieu qu'on peut s'approprier est un dieu qui détruit. [...] Le Christ a interrogé [le silence du Père] sur la Croix, puis Il a Lui-même imité le retrait de Son Père en Le rejoignant le matin de Sa Résurrection. Le Christ sauve les hommes ''en brisant son sceptre solaire''. Il Se retire au moment même où Il pourrait dominer. [...] Imiter le Christ, c'est refuser de s'imposer comme modèle, toujours s'effacer devant autrui. [...] Plus croît le silence de Dieu ― et avec lui le danger d'un accroissement de la violence, d'un comblement de ce vide par des moyens purement humains [...] ― plus la sainteté s'impose comme une distance retrouvée avec le divin ». (René Girard, Achever Clausewitz). Notre mission, si nous l’acceptons, est donnée à l’Ascension : la sainteté par le don, dans une juste distance. Là encore, tournons-nous vers le Christ avec confiance, pour qu’Il nous apprenne ce chemin de vie, de Vie éternelle.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 26 mai 2019

6ème Dimanche de Pâques / Année C

Ac 15,1-2.22-29 / Ap 21,10-14.22-23 / Jn 14,23-29

« La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire (sa source de lumière), c’est l’Agneau » : quelle vision ! Quelle promesse ! Dans la Jérusalem céleste, au paradis, Dieu sera vu face à face, et aucune de nos petites lumières d’ici-bas ne sera plus utile : ni matériellement ni spirituellement. Vous n’écouterez plus d’homélie, vous ne lirez plus la Bible, vous ne prendrez plus de temps de prière quotidien, vous ne recevrez plus l’hostie en communion sacramentelle : tout cela sera dépassé par la lumière éternelle, resplendissante de plénitude, de l’Agneau immolé et vainqueur, le Christ éternellement ressuscité. Si tout cela est dépassé, pourquoi s’en encombrer maintenant ? Précisément parce que l’un mène à l’autre : le chemin d’humanité à la Vie divine, le provisoire à l’éternel, la foi à la pleine vision, le sacrement à la plénitude, la grâce à la gloire. Si la Jérusalem céleste « n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer », la cité terrestre et l’Eglise d’ici-bas, si ! Demandons au Seigneur de ne jamais nous habituer aux sacrements de l’Eglise, de ne jamais les négliger. Nous en avons un besoin vital pour nous donner chaque jour.

« Barnabé et Paul, eux qui ont fait don de leur vie pour le Nom (ont consacré leur vie à la cause) de notre Seigneur Jésus Christ » : les apôtres ne sont pas des intermittents du spectacle ! Ils sont donnés au Christ qu’ils suivent comme disciples, donnés à l’Evangile qu’ils proclament, donnés à l’Eglise dont ils sont ministres c’est-à-dire serviteurs. Une vie qui ne serait que prêtée, aussi bien dans le ministère pastoral que dans la vie conjugale, prendrait le risque d’être inaboutie, sans racines et peut-être sans fruits spirituels durables… Saint Barnabé et saint Paul nous invitent à nous laisser investir par la puissance de résurrection du Christ, dont le Nom peut seul éclairer la vie des hommes et des peuples. Les chrétiens d’aujourd’hui sont-ils à une autre enseigne ? Dans un monde qui redevient païen, comment penser qu’une religion de façade, de convenance, de tradition peut suffire ? Comment ne pas se sentir appelés, tous autant que nous sommes, à approfondir notre foi, c’est-à-dire notre relation au Christ, notre connaissance du Christ, notre baptême en Christ qui est à la fois consécration et envoi ? Dieu nous appelle à « faire don de notre vie pour Son Nom », à témoigner, à nous engager, à aller au-devant des soifs spirituelles de notre temps, à ne jamais être consommateurs mais acteurs de la vie paroissiale ! Concrètement, quels engagements prendrez-vous l’an prochain dans notre paroisse ?

« Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé ». Notez avec quelle insistance le Fils Se réfère au Père : Il ne fait rien sans Lui, Il veut tout faire avec Lui, en Son Nom, pour Lui, à Sa plus grande gloire… Quelle leçon pour tous les petits chefs qui se bousculent devant les caméras pour avoir l’impression d’exister ! Quelle leçon pour ceux qui installent, en société, au travail, dans leur vie associative et parfois conjugale, le règne de la concurrence ! Quelle source intarissable de réflexion pour chacun de nous, lorsque nous pouvons être tentés de mener notre vie en autarcie, sans avoir vraiment besoin de Dieu ni des autres ! Le Christ n’a rien voulu faire seul : ni sans Son Père (de qui Il reçoit Sa mission et Son être), ni sans nous (dont Il attend la réponse de foi et la généreuse collaboration). Soyons donc chrétiens jusqu’au bout, en vivant cette dépendance filiale, en la recherchant même comme le signe le plus authentique de notre foi personnelle, comme le gage le plus sûr de notre fécondité communautaire.

« La parole que vous entendez n’est pas de moi » : dimanche après dimanche, le prêtre tente vaille que vaille de commenter les saintes Ecritures avec tout ce qu’il est, mais en radicale dépendance avec le Dieu qui l’a consacré et avec l’Eglise qui lui donne sa mission. En ces semaines où nous prions, j’espère, plus fortement pour les vocations sacerdotales, demandons des hommes qui sauront vivre cette dépendance comme un don joyeux au Christ, et, par Lui, à tous ceux qui croiseront leur chemin. « Son luminaire (sa source de lumière), c’est l’Agneau » : prêtres et laïcs, marchons à la lumière du Ressuscité, dans la force de l’Esprit.

Homélie du P. Goudot - Messe du 5 mai 2019

3ème Dimanche de Pâques - Année C

Ac 5,27b-32.40b-41 / Ap 5,11-14 / Jn 21,1-19

Un grain de sel rend le repas plus savoureux, dit un vieux dicton latin. Ce fut sans doute le cas pour cet étrange repas pris par 7 des 11 apôtres survivants en présence de Jésus ressuscité. Et ce grain de sel ajouté par Jésus était bien nécessaire !

« Simon-Pierre leur dit : "Je m’en vais à la pêche" » : apparemment, on est revenu au point de départ… Les apôtres redeviennent pêcheurs, Pierre n’est plus que Simon… Comme si Jésus n’était pas ressuscité, comme s’Il n’était pas apparu aux 10, puis aux 11 apôtres (cf. Evangile de dimanche dernier), comme s’Il n’avait pas parlé aux femmes venues de grand matin au tombeau vide, comme S’Il ne S’était pas manifesté aux 2 disciples d’Emmaüs… La tentation du découragement nous guette aussi parfois, avec l’impression de n’avoir rien construit, voire d’être revenus au point de départ… Et pourtant ! Mystérieusement, le Ressuscité est là, sur l’autre rive, et Il nous attend pour partager le repas… Cette rencontre, tout croyant devrait en rêver, tout chrétien devrait la préparer, car chacune de nos journées nous en rapproche : enfin nous verrons Celui que nous avons prié, célébré, espéré dans notre vie sur terre ! En attendant ce beau jour, nous sommes, comme les apôtres, dans l’incertitude mais aussi avec une espérance profondément enracinée : « Aucun des disciples n’osait lui demander : "Qui es-Tu ?" Ils savaient que c’était le Seigneur ». Comme eux, nous savons sans savoir, nous hésitons à demander mais nous ressentons une présence, nous sommes animés par la foi mais elle n’est pas (encore) évidence…

« Nous vous avions formellement interdit d’enseigner au nom de celui-là, et voilà que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement » : changement d’atmosphère ! L’heure n’est plus à la pêche, mais au témoignage ; pas à la rencontre intimiste avec le Ressuscité, mais à la mission ; pas au doute, mais au martyre… Nous ne reconnaissons plus ces 7 disciples en déroute, qui sont redevenus 12 apôtres prêts à s’opposer frontalement aux autorités religieuses de leur peuple. Ils ont compris que leur vie ne leur appartient plus, que suivre Jésus ne consiste pas à se distribuer d’avance les ministères pour le jour où le Messie sera proclamé roi, et surtout qu’ils ne sont plus seuls ni dans leur vie ni face à la mort : le Ressuscité est là, agissant à travers eux, les élevant au-dessus d’eux-mêmes.

Que s’est-il passé entre ces deux épisodes ? Un appel, et une vraie prise de conscience. « Sur ces mots, Il lui dit : "Suis-moi" » : Jésus a relancé l’appel qu’Il avait adressé, trois années auparavant, à chacun de Ses futurs apôtres. Il les a appelés par leur nom, faisant preuve d’une étonnante connaissance intérieure de leurs désirs et de leur soif d’absolu : qui aurait dit cela de ces pêcheurs affairés dans leur barque ou de ce collecteur d’impôts rivé à sa table de change ? Lui a vu, Lui les a dévisagés, devinés, connus mieux que quiconque, et Sa parole a changé le cours de leur existence… Mais ils ont pu se croire choisis pour leurs mérites (comme nous : quelle est la dernière fois où nous avons pensé que Dieu avait bien de la chance de nous avoir comme fidèles ?) et leur lamentable comportement lorsque Jésus a été arrêté et mis à mort les a fait douter d’eux-mêmes et de leur appel. D’où ce très beau dialogue : « Jésus dit à Simon-Pierre : "Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ?" Il lui répond : "Oui, Seigneur ! Toi, Tu le sais : je T’aime bien" ». Pierre ne peut pas donner plus, il le comprend maintenant, que son affection (« je t’aime bien" »), alors que Jésus lui redemande son amour, sa foi pleine et entière, le don total de sa vie  m’aimes-tu vraiment ? »).

Quelles leçons en tirer ? Alors que nous commençons une grande neuvaine de prière pour les vocations sacerdotales et religieuses dans notre diocèse et en France, nous ne devons pas avoir peur du décalage entre nos aspirations (immenses) et nos possibilités (bien pauvres), entre la grandeur du sacerdoce, configuration réelle à l’être même du Christ Bon Pasteur, et la petitesse des hommes consacrés par ce sacrement. Car c’est Dieu qui choisit, Dieu qui appelle, Dieu qui consacre, Dieu qui envoie, Dieu qui aime et apprend à aimer — jusqu’au bout. A chacun de nous, « Il dit : "Suis-moi" » ; à certains d’entre nous, Il demande une consécration plus radicale, un attachement plus exclusif, une amitié plus intime et plus pastorale à la fois, c’est-à-dire une disponibilité à Lui ressembler chaque jour davantage par et pour la célébration des sacrements, afin que le monde soit sanctifié par la présence réelle de Dieu à travers Ses fidèles, en vue du salut de tous. Le sacerdoce n’est-il pas ce grain de sel dont notre Eglise a besoin pour donner au monde le goût de Dieu ?

Homélie du P. Goudot - Messe du 21 avril 2019

PÂQUES

Ac 10,34a.37-43 / 1Co 5,6b-8 / Jn 20,1-9

Au début il n’y a rien à voir : « le premier jour de la semaine, Marie de Magdala [...] aperçoit la pierre enlevée du tombeau ». Tout commence par une grande frayeur, pourrait-on dire, et cet Evangile de Pâques, peu explicite, a un goût d’inachevé. Toute la journée du sabbat, les saintes femmes ont dû rester chez elles, la fête ne leur permettant pas de s’occuper d’un mort ; dès l’aube du dimanche, elles se rendent en hâte au tombeau… pour n’y rien trouver.

« Celui qu’ils ont supprimé en Le suspendant au bois du supplice, Dieu L’a ressuscité le troisième jour » : Pâques n’est pas une annulation de la mort. Le Christ est passé par la mort pour ressusciter, avec un corps « glorieux », c’est-à-dire définitivement délivré de la dégradation du temps et des atteintes de la mort. Il y a donc quelque chose à retenir du Vendredi Saint, même après le matin de Pâques : la mort n’a plus le dernier mot, mais elle rôde encore, essayant de nous faire croire qu’avec elle s’achève toute vie et toute espérance. Pâques est donc ce passage par la porte étroite de la mort qu’il nous faudra emprunter, que nous le voulions ou non, que nous soyons prêts ou non… Passage, porte : tout nous dit qu’il s’agit de se délester, de faire mourir ce qui nous retient à ras de terre, en commençant par le péché mais sans s’arrêter là. Le Carême nous a, j’espère, donné quelques pistes supplémentaires en nous invitant à revisiter, à approfondir, à purifier notre relation à Dieu (par la prière), aux autres (par le partage), à nous-mêmes (par le jeûne). Il s’agit non de construire notre vie par nos seules forces et en suivant nos désirs ou nos bonnes idées, mais de se laisser bâtir par le Christ : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Comme pour la flèche de Notre-Dame, Pâques nous invite à ne pas nous tromper d’architecte pour notre maison spirituelle, celle qui est appelée à demeurer toujours !

« Il Lui a donné de Se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance » : Pâques n’est pas un miracle étalé au grand jour, mais le couronnement de trois années d’intimité avec Jésus. Jésus ne vient pas prendre Sa revanche sous les yeux de Ses ennemis qui pensaient L’avoir vaincu : Il montrera Son corps « glorieux », encore marqué par les stigmates de la crucifixion, à ceux qu’Il a choisis, préparés, évangélisés par Sa parole et par Son exemple, ceux à qui Il a confié, au soir du Jeudi Saint, la double charge d’être les prêtres de « l’alliance nouvelle et éternelle » et les serviteurs de tous. Pâques n’est donc pas un événement hors sol, indépendant de toute expérience de foi ! Pâques est l’ultime merveille du Sauveur pour nous tous, mais non la seule : elle ne se comprend qu’au regard de toute la vie spirituelle que nous aurons su faire grandir année après année, en communion avec Jésus, pour accueillir le bonheur sans fin qui est le fruit de cette communion. « C’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux » : encore faut-il avoir des yeux pour voir, et un cœur pour s’émerveiller !

« C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : quiconque croit en Lui reçoit par Son Nom le pardon de ses péchés » : Pâques est l’aboutissement des prophéties, c’est-à-dire de la révélation progressive, par Dieu, de Son dessein d’alliance nouvelle et éternelle par laquelle les péchés pourraient réellement être pardonnés. Il n’y a plus rien au tombeau… sauf nos péchés qui sont autant de linceuls et de suaires que nous devons y abandonner… La vie est ailleurs : il faut sortir au grand soleil de Dieu, marcher en Sa présence, faire de notre vie un chant de liberté et de joie partagées. C’est ce que chantait, déjà, le psaume : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du Seigneur ». Aussi dure que soit la vie, aussi rude que soit l’épreuve, aussi consternante que soit la crise que vit notre Eglise, ne nous laissons pas voler notre joie : joie d’avoir été créés, appelés à la vie, voulus par Dieu ; joie de croire, de faire confiance, d’aimer Celui a qui nous devons tout et vers qui nous nous dirigeons ; joie de partager nos dons, nos talents, nos richesses — et quelle richesse plus grande que notre foi, notre relation avec le Dieu vivant ? « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du Seigneur » : que Pâques réveille en nous cette formidable espérance, cette certitude, pour faire de nous, où que nous soyons, les messagers de la joie et les ouvriers du Royaume de Dieu.

Homélie du P. Goudot - Messe du 20 avril 2019

VIGILE PASCALE

« Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! » Quelle belle parole pour nous en cette nuit de veille ! Nous ne sommes pas réunis pour nous endormir doucement au son des psaumes et des oraisons : le feu a été rallumé, le chant de victoire (l’Exultet) a été entonné, l’eau attend d’être consacrée pour donner la vie divine à trois catéchumènes, le temps pascal s’ouvre devant nous, avec ses alleluia multipliés et le renouvellement de l’envoi de l’Esprit à Pentecôte… Tout peut être neuf dans notre vie de foi, si nous entendons, ce soir, le Seigneur nous « mettre en route ! »

« La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le Souffle de Dieu planait au-dessus des eaux » : avant que Dieu n’intervienne, créant, organisant, discernant, séparant et nommant toute chose, tout n’est que chaos, informe pénombre dont rien n’émerge. Par Son œuvre créatrice, Dieu Se manifeste comme l’auteur de toute vie ; par Sa Parole de vie, transmise aux patriarches et aux prophètes, Dieu intervient dans l’histoire pour empêcher le Serpent de faire échouer Son projet d’amour ; par Sa proposition d’alliance, Dieu Se rend présent en ce monde, faisant la preuve de Son inébranlable fidélité. Et puisque Dieu est fidèle, Son salut ne peut être que définitif, et donc aller au-delà de la mort. Dieu nous sauve du péché, de la mort, de la damnation (séparation éternelle de Son amour) ; Il nous destine à vivre avec Lui pour toujours, à partager Son éternité de bonheur et de paix. Dès ici-bas, Dieu nous fait pressentir Sa volonté de salut toujours à l’œuvre, sans que nul péché puisse la décourager. Ce don est tellement grand qu’il avait besoin d’être annoncé, préparé par la révélation progressive faite par l’intermédiaire des prophètes : voilà pourquoi nous avons pris le temps d’entendre toutes ces lectures, tirées de l’Ancien Testament. La Vigile pascale nous fait mieux comprendre à quel point la Bible est le témoignage du dessein initial de Dieu, réalisé en sa plénitude dans la personne de Jésus Christ. Tout converge vers l’événement de la Résurrection, qui donne sens à notre vie, à notre histoire, à notre Bible, à notre foi. Mais il fallait que l’événement ait lieu pour que s’ouvre le cœur des saintes femmes : « alors elles se rappelèrent les paroles qu’Il avait dites ».

Les récits de résurrection sont d’une étonnante discrétion : c’est que l’événement lui-même, non seulement n’était attendu par aucun des disciples (« ces propos leur semblèrent délirants »), mais échappe à toute description et toute compréhension humaine. Aussi les évangélistes se concentrent-ils, nous le verrons tous ces jours-ci, sur les apparitions de Jésus ressuscité : apparition aux saintes femmes (Lc 24,1-12), à Marie de Magdala (Jn 20,1-18), aux disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35), aux 11 apôtres à Jérusalem (Lc 24,36-49), à 8 apôtres au lac de Tibériade (Jn 21,1-19), aux 11 apôtres en Galilée (Mt 28,16-20). Récits multipliés, pour essayer d’approcher l’indicible : Celui qui revient de la mort porte en Lui une puissance de vie indestructible. Récits multipliés, pour nous montrer notre avenir : ce que le Seigneur Jésus a réalisé en Son propre corps de chair, Il le réalisera pour toute l’humanité devenue Son Corps mystique, l’Eglise des rachetés et des saints. Pour le dire autrement, la Résurrection nous concerne tous, mais nous ne pouvons la comprendre qu’en regardant Jésus triomphant de la mort et apparaissant aux disciples après Pâques : vainqueur de la mort, Il nous ouvre le chemin vers une vie qui n’aura pas de fin.

Pâques est donc l’étincelle qui embrasera toute l’Eglise née à Pentecôte, en lui donnant la source des sept sacrements, la Vie du Ressuscité. Ce n’est donc pas un hasard si des baptêmes sont célébrés maintenant et qu’a retenti, par Ezékiel, l’annonce prophétique : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; […] Je vous donnerai un cœur nouveau, Je mettrai en vous un esprit nouveau ». La Résurrection de Jésus, nous la portons en nous par notre baptême, nous nous en nourrissons à chaque Eucharistie, nous lui permettons de guérir notre cœur par le sacrement de réconciliation, nous en sommes témoins par la grâce de la confirmation. Ce soir, nous recommençons à neuf le chemin de notre foi, chemin parfois semé d’embûches mais aboutissant à la Vie éternelle. « Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! » : que l’appel de l’Eglise retentisse sur cette terre et envoie chacun sur la route du vrai bonheur, la route de la sainteté.

Homélie du P. Goudot - Messe du 19 avril 2019

Vendredi Saint

Is 52,13-53,12 / He 4,14-16 ; 5,7-9 / Jn 18,1-19,42

« Ecce prospere aget Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! » Etonnante ouverture de la liturgie de la Parole ! « Il réussira », mais en attendant, Il est vraiment mort : en ce soir du Vendredi Saint, l’Eglise, partout dans le monde, ne célèbre pas le sacrifice de l’Eucharistie mais, en signe de deuil, vénère la croix sur laquelle l’Homme-Dieu est mort. Notre foi est vraiment paradoxale, puisqu'elle nous invite à célébrer l'échec et les souffrances de Celui qui n'a pas reculé devant l'infamie de la croix. Mais est-ce bien la souffrance que nous célébrons aujourd’hui ?

« Il était pareil à celui devant qui on se voile la face » : littéralement, le Christ n’a plus figure humaine lorsqu’Il meurt, après des heures d’humiliations et de souffrances, sur la croix. La foule se délecte de Son agonie, mais nul ne pose un vrai regard sur Lui ; les disciples sont loin, et se sont « voilé la face » devant l’échec de Celui qu’ils avaient reconnu comme leur Messie et juré de suivre jusqu’au bout. Seuls Marie, Sa Mère, et Jean l’apôtre fidèle ne se voilent pas la face mais acceptent, tout au long du supplice, d’être là, au pied du gibet : rien à dire, rien à faire, seule l’amertume de l’impuissance à changer le cours des événements. L’injustice, la haine obstinée des chefs religieux d’Israël, la bêtise d’une foule inconstante, le mépris des Romains pour ces histoires de juifs, tout converge vers le supplicié pour L’écraser sans recours possible. Comment ne pas détourner son regard devant l’horreur, l’insupportable, l’inévitable ? La Vierge Marie et saint Jean nous apprennent à regarder en face la laideur de ce monde, non en voyeurs ou en spectateurs résignés, mais armés de l’espérance qui fera durer dans la prière et dans l’action concrète.

« ‘‘Qui cherchez-vous ?’’ — ‘‘Jésus le Nazaréen’’ ‘‘C’est moi, je le suis’’ » : dialogue inutile dont on s’étonne que l’Evangile, si avare de mots et de faits, ait gardé la substance… Mais derrière la banalité des phrases, une question essentielle et une affirmation fondamentale. « Qui cherchez-vous ? » : si l’homme pouvait répondre facilement à cette question, bien des guerres, bien des désastres, bien des vies gâchées par l’égoïsme ou le matérialisme pourraient trouver leur sens, leur accomplissement. Jésus ose poser la question, à chacun, attend un retour, et ose une réponse qui est révélation et appel : « C’est moi, je le suis ». Autrement dit : Je suis là, c’est bien moi, écoutez ma parole, recevez mon amour, croyez en ma personne, car « Je suis », Je suis le Seigneur, l’Emmanuel, Dieu-avec-vous. « Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? » : qui répondra à cette Présence de Dieu ? Quand répondrons-nous avec tout notre cœur : c’est moi, je crois en Toi ?

« Les soldats tressèrent avec des épines une couronne qu’ils Lui posèrent sur la tête » : comment ne pas penser à la Couronne d’épines qui était le trésor le plus sacré de la cathédrale Notre-Dame de Paris ? Heureusement, elle a été sauvée. Mais pourquoi y tenons-nous tant ? Par-delà le souvenir historique (600 ans à Constantinople, 800 ans à Paris), le lien avec saint Louis, la dévotion populaire y trouve un signe tangible de l’amour du Christ pour nous. Et, pourquoi ne pas le dire, il y a comme une réparation offerte au Christ d’avoir transformé une invention diabolique vouée à défigurer l’homme, et donc Dieu, en un diadème royal, serti de tout ce que l’art peut produire comme joyaux. Là est peut-être la logique profonde de la célébration de ce soir : tout ce qui devrait nous faire horreur est transformé par l’amour indicible de Dieu pour Sa création. Non seulement transformé par Dieu, mais transformable par le génie créateur de l’homme, appelé à transfigurer le monde par la prière, par le partage, par le dévouement, par la beauté. Aujourd’hui la nuit semble avoir triomphé de toute lumière, mais « la croix […] est un trophée érigé contre les démons, une arme contre le péché, le glaive avec lequel Jésus Christ a percé le serpent infernal » (saint Jean Chrysostome, homélie du Vendredi Saint 392). Cette croix que nous allons vénérer porte Celui qui peut tout régénérer : entrons maintenant dans la grande prière de l’Eglise pour le salut de tous les hommes.

Homélie du P. Goudot - Messe du 18 avril 2019

JEUDI SAINT

Ex 12,1-8.11-14 / 1Co 11,23-26 / Jn 13,1-15

La cathédrale Notre-Dame de Paris vient d’être ravagée par un incendie : une perte effarante, irréparable, pour chacun de nous. Nous n’avons plus que nos yeux pour pleurer. La splendeur de beaucoup de nos églises est, au fond, le suprême hommage de l’art à la foi ; elles sont comme des tabernacles géants qui servent d’écrin à la sainte Eucharistie. En ce soir du Jeudi Saint, nous commémorons la dernière Cène, et célébrons le Seigneur Jésus pour les deux sacrements qu'Il institua au cours de ce repas pascal : l’ordination sacerdotale et l’Eucharistie. Prenons le temps de méditer spécialement sur le sacrement de l'Eucharistie : que nous apporte-t-il ? Que venons-nous faire quand nous venons communier ?

Nous venons faire mémoire d’un événement unique : un soir, il y a presque 2000 ans, le Christ a voulu instituer une alliance nouvelle et changer le cours de l’histoire. « Le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, Il le rompit, et dit : ‘‘Ceci est mon Corps, qui est pour vous’’ » : rien de plus net, de plus positif, de plus affirmatif. Le Seigneur Jésus, à la veille de mourir sur la croix, donne à Ses apôtres mission et pouvoir de Le rendre présent en ce monde, jusqu’à la fin des temps. Le rendre présent : donc pas un simple signe, ni un vague symbole, ni un peu de pain qui ferait penser à Lui. Le rendre présent : donc il s’agit d’une opération dont Dieu seul est le sujet, l’acteur, le but, et les apôtres, et après eux les évêques et les prêtres, ne sont que les intermédiaires par lesquels Dieu agit, Dieu transforme, Dieu Se donne. Nous faisons mémoire d’un événement unique, non comme une cérémonie du souvenir qui nous laisserait le goût amer d’un passé révolu, mais en nous associant à l’éternel présent de Dieu et à Sa capacité de rendre présents, actuels, efficaces, Ses dons. Aujourd’hui le Christ nous réunit à la Cène pour Se donner à nous ; aujourd’hui Sa présence réelle se renouvelle dans l’hostie consacrée, « Son corps, qui est pour nous ».

Nous venons apprendre Dieu : avons-nous besoin d’apprendre, me demanderez-vous ? Mais le Seigneur Jésus ne sait-Il pas combien nous sommes englués dans notre propre mode de pensée et peu réceptifs spontanément à Ses appels, à Ses chemins ? « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? » : pas si sûr… Il vient de Se mettre à genoux devant les Siens, de faire un travail d’esclave, de remettre à leur place les ambitions et les hiérarchies humaines : Il vient de leur apprendre qui est Dieu. Et à nous aussi, cet apprentissage est nécessaire, nous qui pouvons si facilement enfermer Dieu dans nos catégories, dans les limites de notre sensibilité ou de notre compréhension. La messe n’est pas une sympathique réunion de copropriété, ni un meeting politique, ni une séance de conscientisation : elle est sacrement, initiative de Dieu, action de Dieu, don de Dieu. Et que donne-t-Il ? « Jésus Christ n’est l’auteur d’aucune doctrine ni d’aucune législation […] ; Il n’a donné à Ses fidèles que ce qu’il y a de plus réel, de plus positif et en même temps de plus intraitable : Son individualité, Sa vie, Son histoire, et pour tout commentaire Il a promis à l’Eglise Son Esprit » (Adam Mickiewicz †1855). La messe nous apprend Dieu par communion, c’est-à-dire par contagion, par osmose, par communication personnelle de la vie divine proclamée comme une Bonne Nouvelle et voilée sous l’apparence du pain et du vin ; comme si Dieu nous disait par là : voyez, c’est tout simple, il suffit de me faire confiance et de m’ouvrir les portes de votre vie, de votre cœur.

Nous venons apprendre à aimer : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». Par l’Eucharistie, le Messie Se fait Serviteur, le Sauveur Se fait hostie : Il donne tout pour nous arracher au péché et donc à la mort. « Si l’égoïsme gouverne […] la famille, il l’avilit, l’attriste, la dissout. L’art d’aimer n’est pas aussi facile qu’on le croit communément. L’instinct ne suffit pas à l’enseigner. La passion encore moins. Le plaisir non plus » (G.B. Montini, Lettre pastorale à son diocèse de Milan, Carême 1960). Seul Dieu, qui est l’Amour en personne, sait ce qu’est l’amour et comment le diffuser : Il a choisi, dans Son infinie sagesse, le rite de la communion pour nous faire grandir, dimanche après dimanche, dans l’amour véritable. Que Lui répondre ? « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut ». C’est tout simple, il suffit d’être là et de Lui redire ‘oui’.

Homélie du P. Goudot - Messe du 14 avril 2019

Rameaux / Année C

Lc 19,28-40 / Is 50,4-7 / Ph 2,6-11 / Lc 22,14-23,56

« Voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible » : comme elle est vraie, cette parole, et avec quelle force résonne-t-elle dans notre Eglise assommée par tant de scandales, tant d’infidélités, tant de reniements !

« Il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute » : il n’est pas évident de savoir écouter ! La lecture, longue et poignante, de cette Passion selon saint Luc a mobilisé notre attention et requis notre écoute… Qu’en retenir ? On pourrait faire la liste des personnages qui apparaissent et gravitent autour de l’unique personne indispensable, Jésus : ceux qui crient, ceux qui se taisent, ceux qui pleurent, qui s’enfuient, qui intriguent dans l’ombre ou manifestent au grand jour leurs haines ou leur peur… « Dans cette célébration semblent s’entrecroiser des histoires de joie et de souffrance, d’erreurs et de succès qui font partie de notre vie quotidienne de disciples, car elles parviennent à mettre à nu des sentiments et des contradictions que nous aussi nous éprouvons souvent aujourd’hui, hommes et femmes de ce temps : capables de beaucoup aimer… mais aussi de haïr — et beaucoup — ; capables de courageux sacrifices, mais aussi capables de savoir ''se laver les mains''’ au moment opportun ; capables de fidélité mais aussi de grands abandons et de grandes trahisons » (Pape François, Rameaux 2018). Où sommes-nous ? Du côté du sacrifice, du don de soi, du partage et de la prière, ou du côté du bénéfice, du chacun-pour-soi, de la tiédeur ou de l’opportunisme ? Seule l’écoute de la voix du Seigneur pourra nous aider à discerner où nous sommes, et où nous devons être.

« Il S’est anéanti » : Il a tout donné, tout livré, tout sacrifié pour le salut de l’humanité : sa vie, son honneur, tout ce qu’Il a, tout ce qu’Il est, et Il meurt à la fois dans la solitude, abandonné des Siens, et environné d’une multitude haineuse et ricaneuse qui assiste à Son supplice comme à un spectacle… Qui oserait dire que Dieu est indifférent ? Qui pourrait accuser le Seigneur d’ignorer les aspérités de notre vie, de tricher en nous proposant une morale, un Evangile, un salut hors de portée ? « Il S’est anéanti » : Il a tout donné, et nous hésitons encore à Le croire, à Le suivre, à L’aimer vraiment en Lui donnant la première place, le rôle central dans notre existence de chaque jour ? Que donnons-nous à Dieu de notre vie réelle ? Que donnons-nous à l’Eglise de nos talents ?

« Parce que le Seigneur en a besoin » : de quoi a-t-Il besoin ? De nous, bien sûr ! De notre réponse de foi, libre et aimante ; de notre intériorité et de notre action ; de nos enthousiasmes mais surtout de notre fidélité quotidienne ; de nos choix, de nos engagements, de notre témoignage, de notre réflexion, de nos relations, de nos familles, de notre société… Rien ne doit, et rien ne pourra, se construire sans Lui : plaçons-Le au cœur de notre existence, « parce que le Seigneur en a besoin » pour les transformer, les purifier, les fortifier, les sanctifier… Dieu ne nous sauvera pas sans nous ! Ces rameaux que nous ramèneront chez nous doivent nous rappeler une autre présence indispensables, celle de Dieu, dans nos foyers, chaque jour.

« Voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible » : les temps sont durs, l’épreuve semble n’avoir pas de fin… Qu’est-ce que le Seigneur attend de nous ? « Soyez comme l'oiseau posé pour un instant sur des rameaux trop frêles qui sent plier la branche, et qui chante pourtant, sachant qu'il a des ailes » (Victor Hugo). Chantons donc, par toute notre vie, la beauté de la foi, avec le signe de cette frêle branche de rameaux ; chantons Dieu pour que chaque journée soit lieu d’une présence divine au cœur de nos épreuves, au cœur de nos engagements, au cœur de nos maisons. Nous allons donc revenir chez nous, porteurs de ces rameaux mais aussi, j'espère, de ce qu'ils impliquent : la foi en Jésus Christ mort et ressuscité pour chacun de nous. Nous aurons reçu, don infiniment plus précieux, le Corps du Christ en communion ; nous ferons, si nous voulons être cohérents avec nous-mêmes, une démarche pour nous confesser et retrouver ainsi une pleine communion avec Jésus qui nous aime et a livré Sa vie pour nous. Alors Pâques sera ce qu'elle doit être : la grande fête de notre future résurrection, aux côtés du Christ vainqueur de la mort.

Homélie du P. Goudot - Messe du 7 avril 2019

5ème Dimanche de Carême / Année C

Is 43,16-21 / Ph 3,8-14 / Jn 8,1-11

« Il vit, le Christ, notre espérance et Il est la plus belle jeunesse de ce monde. Tout ce qu’Il touche devient jeune, devient nouveau, se remplit de vie. Les premières paroles que je voudrais adresser à chacun des jeunes chrétiens sont donc : Il vit et Il te veut vivant ! » (Exhortation du Pape Christus vivit, 2019). Quel beau programme pour chacun de nous !

« Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle ». Autrement dit : vivez au présent, pour recevoir chaque jour la nouveauté de Dieu. Mais attention ! Dieu ne fait pas l’éloge du ‘carpe diem’, de l’insouciance, de l’imprévoyance, du laisser-aller, pas plus qu’Il ne prône la dévalorisation du passé, la négation des racines ou l’abolition des traditions. Dieu EST présent, c’est-à-dire qu’il n’y a rien de passé (de mort) ou de futur (d’inaccompli) en Lui ; Il est présent, ou plutôt Présence absolue, totalement là. Nous, au contraire, sommes toujours à la fois en train de mourir et d’advenir, physiquement, psychiquement, spirituellement. Nous nous débattons avec ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, et ne sera peut-être jamais : en ce sens-là, Dieu nous dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois ». Et pourquoi ? « Voici que je fais une chose nouvelle » : Dieu seul peut résoudre cet écartèlement permanent qui est le nôtre, et Son remède n’est pas dans une technique de bien-être, mais dans Sa Personne, présente, agissante, fidèle et aimante. De même que Dieu dit « soyez saints, car je suis Saint », Il pourrait nous demander aujourd’hui : « soyez présents, car je suis Présent ».

« Comme tout le peuple venait à Lui, Il S’assit et Se mit à enseigner » : quelle patience ! Quelle disponibilité ! Jésus vient de dire : « Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive ! », ce qui a accru l’hostilité des puissants. Mais, loin de Se taire, Il prend le temps, le risque même, d’enseigner longuement ceux qui ont entendu cet appel au plus profond de leur âme et reconnaissent en Jésus, sinon déjà le Messie, au moins Celui qui rejoint leur soif essentielle : soif de sens, de vérité, d’amour, d’absolu. Il enseigne, donc, et Se révèle à eux autant par Ses paroles que par Son attitude faite d’accueil et d’exigence, de droiture et de compassion, d’humour et de conviction. Par-dessus tout, Il est le Verbe éternel, Celui qui « a les paroles de Vie éternelle » en Lui ; Il est le Sauveur, qui « connaît en Lui-même ce qu’il y a dans le cœur de l’homme » ; Il est le Messie, venu « pour servir et donner Sa vie en rançon pour les multitudes ». S’Il nous touche autant lorsqu’Il nous enseigne, c’est qu’Il nous connaît si bien — qu’Il nous aime tellement !

« Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de Sa résurrection » : la connaissance de Dieu n’est pas d’abord d’ordre intellectuel, comme s’il suffisait de recevoir des cours de religion pour être croyant. Ecouter même les enseignements du Christ ne serait pas suffisant. La connaissance de Dieu est une expérience vitale, par laquelle le mortel se reconnaît saisi par l’Eternel, le pécheur par le Dieu trois-fois-saint : ainsi Paul fut retourné au chemin de Damas ; ainsi la Samaritaine fut convertie près du puits où elle venait puiser ; ainsi l’aveugle-né fut guéri, relevé par Celui qui est la Lumière du monde ; ainsi Lazare fut ramené d’entre les morts. De quelle mort devons-nous revenir, comme Lazare, demanderez-vous ? « Lorsque nous ne vivons pas en tant que fils de Dieu, nous mettons souvent en acte des comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures, mais également envers nous-mêmes, en considérant plus ou moins consciemment que nous pouvons les utiliser selon notre bon plaisir. » (Message du Carême 2019 du Pape).

En ce dimanche où est célébré, partout dans le monde, le 3ème scrutin des catéchumènes, nous sommes invités à nous tourner vers Celui dont « la puissance de résurrection » peut tout renouveler en nous, tout guérir, tout pardonner, tout sanctifier, tout diviniser. Notre baptême, en effet, n’a pas pour but de nous faire mener une petite existence tranquille, de nous installer dans une routine religieuse. Non : il s’agit de vivre avec Dieu, de vivre pour Dieu, de laisser Dieu déployer Sa Vie en nous : « Il vit, le Christ, notre espérance et Il est la plus belle jeunesse de ce monde. Tout ce qu’Il touche […] devient nouveau, se remplit de vie. […] Il vit et Il te veut vivant ! »

Homélie du P. Goudot - Messe du 31 mars 2019

4ème Dimanche de Carême / Année C

Jos 5,10-12 / 2Co 5,17-21 / Lc 15,1-2.11-32

« Songez, Sire, que vous ne pouvez être véritablement converti si vous ne travaillez à ôter de votre cœur non seulement le péché, mais la cause qui vous y porte. La conversion véritable ne se contente pas seulement d’abattre les fruits de mort […] c’est-à-dire les péchés, mais elle va jusqu’à la racine, qui les ferait repousser infailliblement si elle n’était arrachée ». Ces paroles, adressées par Bossuet à Louis XIV (1676), peuvent nous rejoindre personnellement en ce 4ème dimanche de Carême où nous célébrons le 2ème ‘scrutin’ des adultes qui vont être baptisés dans les semaines qui viennent. La conversion permanente : beau programme de Carême, beau programme de vie !

« Aujourd'hui, j'ai enlevé de vous le déshonneur de l'Égypte » : quel déshonneur ? Le déshonneur de l’esclavage, tout d’abord : Dieu ne supporte pas ce qui asservit l’homme, le dégrade, l’enchaîne, le ravale jusqu’à terre. L’Exode, toute l’histoire sainte, nous redisent cette évidence : nul n’est aussi sensible à la misère de l’humanité que Son Créateur, qui ne reste pas les bras croisés, contrairement à nous parfois ! Notre Carême sera fécond s’il nous rend aussi sensibles que Dieu à tous les jougs qui pèsent sur les épaules de nos frères, en commençant, bien sûr, par ceux que nous leur imposons ! Dieu veut l’homme debout, libre pour pouvoir Lui dire oui : ainsi Il libère d’abord les Hébreux de leurs oppresseurs, ensuite seulement Il noue avec eux l’alliance des 10 commandements. Nous vivons, nous aussi, un véritable Exode, qui doit nous permettre, comme le peuple d’Israël guidé par Moïse, de rejeter peu à peu les stigmates de l’esclavage qui mettent longtemps à s’effacer : je veux parler du péché, qui nous divise, nous paralyse, nous salit, nous asservit. Ce « déshonneur » peut être public (c’est le cas des épouvantables crimes et abus commis au sein même de notre Eglise) ; il peut être aussi privé, individuel, caché aux yeux des hommes mais pas de Dieu : laisserons-nous la grâce du Seigneur nous rejoindre, personnellement et collectivement, pour nous guérir et nous relever ?

« Ils mangèrent les produits de cette terre » : enfin une vraie nourriture après l’ascèse de la manne ! Peut-être avons-nous une vision idéalisée de la manne : mais imaginons manger le même plat pendant 40 ans !! Après le pain du voyage, de la précarité, de la dépendance radicale, « les produits de la terre », l’épanouissement de l’alliance qui promettait une terre et une descendance, la paix et la stabilité. Notre Carême s’achèvera un jour, et ce sera Pâques, la joie de la victoire du Christ sur le supplice de la croix ; notre pèlerinage terrestre s’achèvera un jour, et ce sera notre Pâque personnelle, notre entrée définitive dans la vie éternelle, face à Dieu, non plus dans la foi qui espère sans voir et aime sans savoir, mais dans la gloire qui comble l’âme dans une satiété dont rien, ici bas, ne peut donner idée. « Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » : est-ce bien vrai ? En sommes-nous convaincus ? Acceptons-nous d’en devenir témoins ? Notre évêque nous rappelle, depuis bien des années, qu’un baptisé ne peut vivre sa foi sans la partager, que l’eau qui, dans le sacrement, a fait de nous des fils et des filles de Dieu, est celle-là même qui doit nous permettre, en grandissant, de porter les fruits de sainteté que notre monde est en droit d’attendre de chacun de nous — d’où son scandale lorsque le contraire advient. « Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ » : prêtres mais aussi laïcs, chacun selon son état de vie, doit se considérer comme l’envoyé personnel du Messie à tout Son peuple. Alors chacun pourra « manger les produits de la terre » promise, les fruits de l’alliance.

« Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie […] ; ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie » : fils et frères nous le sommes tous ou plutôt nous devrions tous l’être ou le redevenir. Comment ? Par un passage de la mort à la vie, du péché à l’alliance, de la résignation à la conversion : « le chemin vers Pâques nous appelle justement à renouveler notre visage et notre cœur de chrétiens à travers le repentir, la conversion et le pardon » (Message du Pape pour le Carême 2019) Puisse notre Carême être un vrai temps de changement et de pardon, non une parenthèse vite effacée mais un vrai programme de vie, un lancement vers la Vie éternelle.

Homélie du P. Goudot - Messe du 17 mars 2019

2ème Dimanche de Carême / Année C

Gn 15,5-12.17-18 / Ph 3,17-4,1 / Lc 9,28-36

« Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux... » : selon une légende éthiopienne (le Livre des Jubilés), Abraham resta toute une nuit à compter les étoiles pour calculer, selon les superstitions astrologiques de l’époque, ce que seraient le temps et les récoltes de la prochaine année. C’est alors qu’un ange lui aurait signifié, de la part du Seigneur, un appel à quitter tout cela pour entrer dans la foi. D’où l’apostrophe de la Genèse : « compte les étoiles, si tu le peux... »

La Transfiguration, signe d’alliance : chaque 2ème dimanche de Carême revient l’Evangile de la Transfiguration, en plus de la fête liturgique du 6/8. Pourquoi donc ? Cet événement très particulier dans la vie publique de Jésus n’a pour témoins que les apôtres les plus avancés dans la foi, Pierre, Jacques et Jean : devant eux, le Messie dévoile, quelques instants, Sa divinité, comme le soleil apparaissant brusquement derrière les nuages. Devant eux, Dieu le Père fait sentir Sa présence par « la nuée » et l’injonction d’« écouter » Son Fils, Son Elu. Le Carême n’est pas le temps de la pleine lumière, mais de la lente marche vers Pâques, de l’écoute patiemment renouvelée de la Parole de Dieu, le Christ, notre Messie, notre Sauveur : que nous soyons en train de marcher dans la plaine ou de souffler sur les sommets de la montagne, nous sommes parfois assaillis par le doute ou le découragement — et il faut dire que l’actualité nous y aide bien ! Alors il faut entendre de nouveau, dans notre cœur, la voix du Père qui nous désigne Son Fils comme l’unique Sauveur, Celui qu’il faut suivre sur tous les chemins de notre vie, Celui sans qui nous ne sommes pas en alliance avec Dieu. « Ce jour-là, le Seigneur conclut une alliance avec Abram » : la 1ère lecture nous rappelle que le Carême est le temps où nous prenons les moyens de fortifier et de revitaliser l’alliance de notre baptême, celle qui nous a rendus fils et filles dans « le Fils bien-aimé », Jésus.

La Parole de Dieu : Dieu parle, donc ! Encore faut-il L’écouter, Le comprendre, et entrer dans un dialogue avec cette Parole qui fait toujours le premier pas avec nous. « Mon cœur m’a redit Ta parole : ‘‘Cherchez ma face’’ » : quel élan ! Quelle soif ! Le psaume que nous avons chanté a-t-il fait vibrer quelque corde de notre âme, comme un instrument dont Dieu seul saurait jouer pour qu’il produise la plus belle musique ? Dieu nous appelle à Le « chercher », à nous lever de notre canapé, comme dirait le Pape, pour nous mettre en quête de Celui qui seul sait à la fois nous rejoindre le plus intérieurement et nous élever au-dessus de nos idées, de nos désirs, de nos représentations spontanés. Cette Parole, si elle est vraiment entendue, prend chair dans notre vie quotidienne et la transforme peu à peu : « la Parole de Dieu est une parole donnée, une parole qui engage, ainsi les chrétiens mus par la Parole de Dieu, vont à la rencontre de tout homme, particulièrement des pauvres de ce monde, et s’engagent avec eux » (Lettre pastorale 2019 de notre évêque). Où en sommes-nous ?

Tous en Exode : nos 40 jours de Carême renvoient, nous le savons, aux 40 ans dans le désert du peuple hébreu. Nous sommes donc en Exode, libérés par les eaux du baptême mais pas encore parvenus en Terre promise… Jésus aussi est en Exode, l’avez-vous noté ? « Ils parlaient de Son départ (Exode) qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Il est en route à nos côtés, comme la nuée de feu, à la fois avant nous pour nous montrer le chemin (et c’est ainsi qu’Il sera le premier ressuscité pour nous ouvrir les portes de la vie éternelle) et derrière nous pour nous protéger de pharaon, c’est-à-dire des forces du mal. Notre Carême peut être ce temps où notre regard se fixe sur les réalités célestes (« nous avons notre citoyenneté dans les cieux ») non pour oublier la terre mais pour nous détacher de ce qui fait mourir et pour privilégier ce qui fait vivre notre âme, notre famille, notre Eglise, notre monde.

Fils et filles de l’alliance, travaillés par la Parole de Dieu, vivons le détachement intérieur que commande notre Exode, qui fait de nous des nomades jamais installés, jamais possédants. « On ne possède spirituellement que ce à quoi on a renoncé ici-bas » (Louis Massignon †1962) : le Carême nous invite à la dépossession et à la désappropriation, pour entrer réellement dans la vie spirituelle qui seule donne la liberté des enfants de Dieu. « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux » : si tu acceptes de ne rien prendre, tu recevras tout de Dieu.

Homélie du P. Goudot - Messe du 06 mars 2019

Mercredi des Cendres

Jl 2,12-18 / 2Co 5,20-6,2 / Mt 6,1-6.16-18

« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8,19) : tel est le thème — un peu étonnant, avouons-le ! — que notre Pape a voulu mettre en avant dans son message de Carême. Autrement dit, nos efforts de Carême ne seront pas individualistes, mais largement tournés vers le bien du monde entier : admettons que nous n’aurions pas songé spontanément à cette dimension cosmique du Carême ! Mais il y a plus : la pénitence n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour réveiller et même révéler notre nature filiale. Si le croyant se sait fils, il vivra en frère. Comment vont se déployer nos efforts de Carême pour atteindre véritablement leur but ?

Une pénitence sincère, donc fervente et continue : « Maintenant, revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! » (Jl). Nous ne sommes plus habitués aux grands actes de pénitence dont la Bible et les temps anciens de l’Eglise nous donnent tant d’exemples : il ne nous en reste, collectivement, que la liturgie des Cendres dans laquelle nous reconnaissons ensemble notre péché, la fragilité de notre condition humaine et le besoin vital de conversion sans lequel nous ne serons pas sauvés. « Qui sait ? Il pourrait revenir, Il pourrait renoncer au châtiment, et laisser derrière Lui Sa bénédiction : alors, vous pourrez présenter offrandes et libations au Seigneur votre Dieu » (Jl). La forme interrogative dit suffisamment que ni notre salut, ni l’acceptation de nos offrandes, de nos prières et de nos sacrifices, ne seront automatiques. Un Carême sincère doit nous permettre de redire « selon Ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute » (Ps) et de faire la démarche sacramentelle correspondante.

« Jeûner, c’est-à-dire apprendre à changer d’attitude à l’égard des autres et des créatures : de la tentation de tout “dévorer” pour assouvir notre cupidité, à la capacité de souffrir par amour, laquelle est capable de combler le vide de notre cœur » (Message du Saint-Père pour le Carême 2019). Dans notre époque hypermédiatisée, le jeûne commencera utilement par le silence, la maîtrise de notre parole, le repos de nos oreilles, la vigilance sur notre regard… Jeûner de conversations inutiles, du bruit de fond de la télé ou de la radio, des consultations répétées de nos écrans d’ordinateur ou de tablette, de la quête du regard des autres, de la soumission au conformisme de la mode, des slogans, du prêt-à-porter aussi bien que du prêt-à-penser… « Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir […] pour vous faire remarquer » (Mt). La discrétion, la simplicité, le calme, l’humilité, les tâches accomplies ou le repos pris sous le seul regard du Seigneur : tout cela élargira notre jeûne bien au-delà des nécessaires prescriptions alimentaires. Notre jeûne sera acceptation et non fuite de nos pauvretés, pour que Dieu seul vienne « combler le vide de notre cœur », et rien d’autre : ni la nourriture ni la richesse, ni les distractions ni les plaisirs, ni le pouvoir ni le savoir, non, aucune compensation.

« Prier afin de savoir renoncer à l’idolâtrie et à l’autosuffisance de notre moi, et reconnaître qu’on a besoin du Seigneur et de Sa miséricorde » (Message de Carême). Puis-je insister sur la nécessité vitale de prier chaque jour Celui sans lequel nos journées seront vides, nos semaines épuisantes, nos années trop vite passées ? Prier pour se décentrer de soi en se recentrant sur Dieu ; prier pour ne pas se laisser voler la joie d’être fils et filles bien-aimés du Père : « Rends-moi la joie d’être sauvé : que l’Esprit généreux me soutienne ! » (Ps)

« Pratiquer l’aumône pour se libérer de la sottise de vivre en accumulant toute chose pour soi dans l’illusion de s’assurer un avenir qui ne nous appartient pas. Il s’agit ainsi de retrouver la joie du dessein de Dieu sur la création et sur notre cœur, celui de L’aimer, d’aimer nos frères et le monde entier, et de trouver dans cet amour le vrai bonheur » (Message de Carême). Le partage peut devenir un acte de justice et de désappropriation : donner pour perdre, donner pour se donner ! Notre foi doit passer par nos mains, nos actes, notre portefeuille, nos décisions pratiques, notre style de vie, notre souci des autres. Si tel n’est pas le cas, « faudra-t-il qu’on dise : “Où donc est leur Dieu ?” » (Jl)

« Si l’homme vit comme fils de Dieu, s’il vit comme une personne sauvée qui se laisse guider par l’Esprit Saint et sait reconnaître et mettre en œuvre la loi de Dieu, […] alors il fait également du bien à la Création » (Message de Carême) ; alors notre foi atteint son objectif ultime : le salut du monde.

Homélie du P.Goudot - Messe du 3 mars 2019

8ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Si 27,4-7 / 1 Co 15,54-58 / Lc 6,39-45

« Quand on secoue le tamis, il reste les déchets » : Ben Sira le Sage, appelé aussi le Siracide ou l’Ecclésiastique, aime les formules imagées qui frappent l’esprit. Quand notre actualité est vécue sous le mode de la succession des scoops voire du tremblement de terre permanent, nous voyons bien qu’il ne nous reste entre les mains que « les déchets », qui alimentent volontiers les conversations mais ne signifient rien ; quand notre vie est une agitation permanente qui nous envoie rebondir dans tous les sens, nous avons dans la bouche le goût amer de la défaite, du gâchis… Que faire ? La Parole de Dieu peut nous aider à voir plus clair.

Le tamis, le four et l’arbre : ce n’est pas un Fable de La Fontaine, mais les images employées par la 1ère lecture. « Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ; de même, les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos. Le four éprouve les vases du potier ; on juge l’homme en le faisant parler. C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ; ainsi la parole fait connaître les sentiments. Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger ». Le langage d’un homme, sa parole, doivent donc passer par un tamis, le tri du discernement ; par l’épreuve du four, qui vérifiera la poterie mal façonnée, laquelle se fendra et ne sera bonne à jeter : discernement et mise à l’épreuve du langage doivent le purifier de ses scories, propos inutiles, impurs, malfaisants, simples bavardages ou vraies médisances… La parole est aussi arbre donnant du fruit, c’est-à-dire concentré du bien que nous portons en nous, parce que nous l’aurons puisé dans le sol (en Dieu), avant de l’offrir aux autres. « Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : […] car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » : l’Evangile reprend l’image du fruit, savoureux ou pourri, pour qualifier ce qui réside dans notre cœur et que notre conversation fait ressortir, inévitablement. Un travail de longue haleine, n’est-ce pas ?

De la persévérance, donc ! « Soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue » : il est bon de réentendre cette parole, qui est conseil, appel, promesse. Conseil de ne pas nous laisser dérouter par les événements, décourager par la contradiction, briser par l’épreuve, ramollir ou endormir par notre péché. Appel à nous donner dans l’Eglise « à l’œuvre du Seigneur », l’annonce à temps et à contretemps de l’Evangile aux personnes, aux familles, à la société, à tous ! Promesse qu’aucun effort, aucun engagement, aucun sacrifice, aucune souffrance ne seront perdus si Dieu en était la cause et le but. Notre parole doit donc dégager l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, pour être fidèle à Celui qui nous appelle depuis toujours à la Vie et non à la mort, à la foi et non au doute, à la bénédiction et non à la malédiction, à la porte étroite et non la voie royale des richesses, des honneurs et de la perdition. Cela demande toute une vie pour laisser le Christ, Parole éternelle du Père, habiter nos pensées, nos paroles et nos actes, pour en faire des lumières dans l’obscurité.

Qui fera de nous des guides ? « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » Les exemples sont foison… Ils sont nombreux les imprudents ou les présomptueux, les gens dans le vent ou les spécialistes, les charlatans ou les idéologues qui prétendent nous guider, nous dire quoi faire et même quoi penser ! Notre Pape est spécialement attentif, vous le savez, à nous faire sortir d’une mentalité mondaine, frivole, mélange de conformisme, de résignation, de formalisme et de tiédeur. Dieu n’a-t-Il pas ouvert notre regard, notre âme, sur « l’unique nécessaire », la vie éternelle ? N’a-t-Il pas fait de nous, par le baptême, des témoins de l’invisible, des messagers de l’essentiel, des guides, modestes, et indispensables, pour ceux qui risqueraient de se perdre dans les ténèbres du doute et de la colère, du plaisir et du désespoir ? Mais comment guiderons-nous si nous ne laissons pas la Parole de Dieu nous éclairer ?

« Je veux insister sur ce qui m’apparaît de plus en plus comme l’essentiel de ce que nous avons à faire : vivre du Christ réellement, pleinement, personnellement et ensemble, dans l’ardeur de l’Esprit Saint, et témoigner d’un art de vivre qui doit dire quelque chose de la réalité du Royaume de Dieu » (Lettre pastorale 2019 de Mgr Guy de Kerimel).

Homélie du P. Goudot - Messe du 24 février 2019

7ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

1S 26,2.7-9.12-13.22-23 / 1Co 15,45-49 / Lc 6,27-38

« Primus homo de terra Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel » : autrement dit, nous avons le choix entre deux modes de vie radicalement opposés. Cette opposition est bien illustrée par le sommet des présidents des conférences épiscopales autour du Pape, depuis jeudi, pour mettre fin aux intolérables abus qui défigurent l’Eglise. Des ministres ordonnés, ceux qui sont spécialement consacrés pour sanctifier le peuple de Dieu, souillent ce qu’il y a de plus précieux et de plus vulnérable ! Et répandent la honte et le scandale sur tous, alors qu’ils sont innombrables, les prêtres qui apportent le ciel sur la terre en laissant le Christ agir à travers eux ! Depuis toujours, Jésus Christ veut nous entraîner à Sa suite, Lui le Messie méconnu des Siens (3ème et 4ème dimanches), qui appelle les disciples à tout quitter pour Le suivre (5ème dimanche) : Il propose sans Se lasser l’idéal radical des Béatitudes (6ème dimanche) et pousse aujourd’hui l’exigence de l’amour très loin.

 

« Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; Il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses ». Heureusement pour nous ! Une des caractéristiques du portrait de Dieu dressé par la Bible est la manière dont Il réagit face à ce qui pourrait Le mettre en échec, le péché. Aujourd’hui que le sens du péché est largement méconnu, même de certains chrétiens, il semble à beaucoup que l’Eglise fait une fixation sur le sujet : il n’en est rien ! Il s’agit plutôt d’une compréhension réaliste de notre condition humaine, blessée par sa capacité à mal user de sa liberté. Là encore, s’opposent « tendresse, pitié, amour » du Seigneur et « nos fautes, nos offenses » : si nous ne recourons pas au pardon, seule nous restera en héritage la « colère » de Dieu, qui n’est si l’on ose dire que l’impuissance de Son amour méprisé à nous arracher à la mort éternelle. Les Béatitudes ne sont pas un message mièvre, mais un appel vigoureux à se laisser rejoindre par l’amour transformant du Seigneur.

Cet amour nous trouve parfois endormis ! « Le Seigneur avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux » pour leur apprendre, par la bouche de David, l’injustice de leur cause et la supériorité de celui qui choisit de ne pas se venger alors qu’il a sa revanche à portée de main. Ici le sommeil est torpeur, extase, signe du passage de Dieu dans une vie, révélation à accueillir dans le silence. Dieu attend parfois de nous cette apparente passivité, ce non-agir qui nous oblige à l’intériorité, à l’écoute, à la descente au fond de soi pour y rejoindre le sanctuaire où Il parle « dans le secret ». Dieu suscite parfois dans notre vie des périodes d’inactivité, d’impuissance, de baisse de régime, voire de paralysie spirituelle : nous avons alors l’impression d’être inutiles ou abandonnés, mais il faut avoir assez de foi pour se laisser faire par Dieu. Le sommeil peut aussi être celui du découragement, de la tiédeur ou de la négligence lorsque nous cessons d’aimer, de prier, de partager, lorsque les sacrements deviennent routine et que l’Evangile se fait fardeau… Il faut alors sortir de ce sommeil, se relever pour repartir à la suite du Seigneur. Car la route est longue !

« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. […] Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » : ici, nous touchons au cœur de la morale chrétienne, dans ce qu’elle a de plus original. Il ne s’agit pas seulement de limiter la vengeance, voire de supporter vaillamment l’adversité ; il est question d’aimer le haineux, d’intercéder pour l’ennemi, de faire tomber la rosée de la miséricorde sur un sol irrémédiablement ingrat : comment faire ?

Imperceptiblement, l’Evangile nous a conduits sur la route de l’imitation : Jésus ne propose rien qu’Il n’ait personnellement expérimenté, pour nous de surcroît. Dieu ne contemple pas de l’extérieur nos querelles intestines en hochant la tête devant leur vaine violence : Il prend sur Lui notre péché, pour que nous ne soyons pas écrasés par ce poids de haine, d’égoïsme, de désespoir que des siècles d’histoire humaine pourraient faire peser sur chacun de nous. « Ce n’est pas un faiseur de programmes qui parle ; Celui qui parle ici du triomphe remporté sur le Malin […] c’est Celui-là même qui a été vaincu par le Malin sur la croix, et qui a surgi de cette défaite comme un triomphateur et un vainqueur. » (Dietrich Bonhöffer)

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 17 FEVRIER 2019

6ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Jr 17,5-8 / 1Co 15,12-13.17-20 / Lc 6,17.20-26

« Heureux l’homme qui… » : ainsi commence le psaume que nous venons d’entendre, qui est le premier des 150 que comporte le psautier, ce recueil de prières qui se trouve au cœur de la Bible, et avec lequel Jésus Lui-même a prié. Heureux ! Ainsi commence donc la louange de Dieu ! Heureux ! Ainsi commencent aussi les Béatitudes, qui ouvrent le grand enseignement de Jésus sur la montagne, enseignement qui occupe tout le chapitre 6 de l’Evangile selon saint Luc, mais qui se prolonge, chez saint Matthieu, sur 3 chapitres ! Les lectures de ce 6ème Dimanche du Temps ordinaire posent clairement la question : voulons-nous choisir le bonheur ? Demande ridicule, puisque nous sommes censés fuir le malheur et chercher spontanément le bonheur… Et pourtant ! Aussi Dieu nous invite-t-Il maintenant à être heureux…

Heureux comme un arbre ! « Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau, qui donne du fruit en son temps, et jamais son feuillage ne meurt » : l’image revient chez Jérémie et dans le psaume 1, avec poésie mais aussi réalisme. L’arbre planté au bord d’un ruisseau est au bon endroit ; il peut puiser dans le sol tout ce dont il a besoin pour sa croissance ; il donne le fruit attendu, et en son temps ; il est verdoyant toute l’année : quelle leçon pour nous ! N’avons-nous pas à apprendre de l’arbre à être au bon endroit, là où Dieu nous veut, là où nous pourrons pousser nos racines, là où Dieu pourra nous nourrir en profondeur ? L’arbre ne nous dit-il pas que nous sommes faits pour porter du fruit, pour donner le meilleur de nous-mêmes, pour partager nos dons, au bon moment — moment de l’autre, moment de Dieu — et pour durer, persévérer, verdoyer tout au long de nos années ? Cet arbre heureux nous apprend à fuir l’impatience, la versatilité, la dispersion, l’égocentrisme, la paresse, la facilité… Oui, Dieu nous veut heureux comme cet arbre !

Heureux comme un pauvre : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous / Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! » (Lc). Là, on pourrait croire que cela se complique… Et pourtant l’histoire et même l’actualité nous avertissent que des millionnaires insatiables ne seront jamais heureux, même si la justice humaine ne les rattrape pas en pleine ascension. Non, le vrai bonheur ne se trouve pas dans l’accumulation de pouvoirs ou de biens, ni dans le culte du corps ou de l’apparence, ni dans la fuite éperdue dans les loisirs ou les sensations extrêmes : « Heureux, vous les pauvres » proclame Jésus, Lui qui S’est fait pauvre pour tout partager avec nous. Heureux, donc, celui qui sait avoir besoin des autres et, essentiellement, de Dieu ! Il n’est pas plein de soi au point de ne rien pouvoir recevoir des autres, au point que Dieu même est rendu impuissant, parce que Ses dons sont jugés superflus. Les Béatitudes de saint Luc prennent une forme de diptyque, reprenant des oppositions déjà présentées par les prophètes, notamment Jérémie : « … qui met sa foi dans un mortel / dans le Seigneur » (Jr). Au fond la pauvreté est un style de vie personnel et un regard sur la vie qui permet d’être libre intérieurement vis-à-vis des fausses richesses — et elles sont nombreuses à frapper à notre porte !

Heureux comme un futur ressuscité : « si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés » (1Co). Chrétiens, notre bonheur n’est pas fugitif comme la vie d’ici-bas ! Il est relié à une joie encore plus fondamentale : nous venons de Dieu et nous allons vers Dieu, ce qui oriente tous nos choix, nos engagements, nos épreuves comme nos réalisations. Dieu a semé en notre âme le germe de Son Royaume, autant dire de Sa présence, source de vie et d’éternité : si nous prenons au sérieux notre baptême, nous sommes conduits à goûter chaque beauté de la vie, à supporter chaque difficulté, en tenant le fil d’Ariane qui nous fera, au dernier moment, sortir du labyrinthe d’ici-bas pour vivre une plénitude divine. Ce bonheur, nul ne pourra nous l’arracher.

« Jésus, levant les yeux sur Ses disciples, déclara… » (Lc) : Jésus nous regarde ! C’est pour nous qu’Il prononce ces paroles, qu’Il Se fatigue à enseigner, qu’Il multiplie signes et guérisons ; c’est pour nous personnellement, soyons-en convaincus, que la Parole de Dieu est proclamée, inlassablement, tout au long de l’année liturgique ! Que ferons-nous de cette Parole ? Que ferons-nous de ce regard ? Que ferons-nous du bonheur véritable qui nous est proposé, dès aujourd’hui ?

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 10 FEVRIER 2019

5ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Is 6,1-2a.3-8 / 1Co 15,1-11 / Lc 5,1-11

Dès le début du christianisme, l’Eglise a eu conscience d’avoir reçu du Christ le devoir de visiter les malades et le pouvoir de leur apporter réconfort et paix de Sa part : le Nouveau Testament est donc la source de ce sacrement des malades, don de Dieu, signe et moyen de Sa présence d’amour auprès des plus faibles, des plus fragiles. Dieu Se rend présent au cœur de nos détresses, pour y apporter Son salut. L’Evangile de ce jour nous le montre également.

« Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant : ''éloigne-Toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !'' » : la réaction de l’homme biblique à la proximité de la Présence divine est l’effroi, la conscience très nette d’être indigne et pécheur. Logiquement, quand Simon, qui vient d’assister à la démonstration de la maîtrise de Jésus sur la Création, prend confusément conscience que l’homme assis à côté de lui dans la barque a des pouvoirs divins, il se recule. Avec le temps et après des années de route avec Jésus, Simon comprendra que lorsque Dieu S'approche de l'homme, Il peut tout lui pardonner, à condition de trouver un cœur disposé à écouter, à changer, à croire vraiment. Il n’y a donc à craindre de la Présence divine que notre propre endurcissement dans le péché, dont Dieu vient précisément nous libérer. Le sacrement des malades, connecté depuis toujours au sacrement de la réconciliation, vient nous redire la capacité de Dieu à S’approcher, à nous guérir corps et âme, à nous relever, à chasser de notre cœur l’angoisse ou la tentation du désespoir pour y faire régner réconfort, courage, force et paix.

« Avance en eau profonde, et lâchez vos filets pour la pêche » : le Seigneur donne des consignes précises pour une pêche réussie... Et cela marche ! La rencontre avec Dieu se fait sous le signe de la confiance et de la surabondance, qui se répondent mutuellement. Rencontrer Dieu permet de descendre « en eau profonde », c’est-à-dire d’aller profondément en soi pour y vivre l’essentiel grâce à une rencontre intime et personnelle avec notre Créateur et Sauveur. Loin d’être un enfermement intimiste, cette rencontre est une ouverture extraordinaire : croire en Jésus c’est accepter d'aller au large, de risquer, de chercher, de creuser, de ne satisfaire d’aucune formule, d’aucune habitude, d’aucun acquis. Jésus nous appelle à « avancer en eau profonde », et, comme Simon-Pierre, nous pouvons Lui faire vraiment confiance même si nous avons l'impression de connaître, mieux que Lui, le terrain. La relation à Dieu s’appelle foi, ce qui veut dire confiance absolue. L’onction des malades appelle, comme tout sacrement, cette rencontre « en eau profonde », celle de la souffrance, de la croix, de l’échec et de la mort, mais surtout, au cœur de ces ténèbres, la rencontre avec Celui qui dit être « la Lumière du monde », venue éclairer tout homme. Parmi les effets que l’on reconnaît à ce sacrement, est l’union à la Passion du Christ (consécration qui permet de participer à l’œuvre de salut accomplie par Jésus sur la croix), et, au final, une préparation à la mort (pour nous aider à vivre le passage par la Passion en vue de la Résurrection).

« Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras » : le Seigneur Jésus ne nous approche jamais sans faire de nous Ses disciples, Ses amis, Ses témoins. Il le fait en ôtant la peur de notre cœur : « Sois sans crainte » ! Le Pape n'a de cesse de répéter que la miséricorde est une présence qui aime, qui pardonne, qui accompagne, guérit, et, finalement, sauve : l'avons-nous entendu, au plus profond de notre âme, cet appel ? Le sacrement des malades n’est pas uniquement destiné à réconforter ceux qui sont fragilisé par l’âge ou la maladie : il est aussi envoi, pour chacun de vous qui le recevez aujourd’hui dans la foi, pour que vous témoigniez auprès de vos proches (familles, amis, soignants, paroissiens) de la bonté fidèle de notre Dieu, plus forte que notre peur, que notre solitude, que notre mort.

A la suite du concile de Trente, qui enseignait (1551) que l’onction des malades fut « instituée par le Christ notre Seigneur comme un sacrement de la Nouvelle Alliance, véritablement et proprement dit », le concile Vatican II permit de remettre en évidence (1972) la dimension communautaire, liturgique, de l’onction des malades : ce sacrement que vous allez recevoir maintenant, parce que nous allons le vivre tous ensemble, va tous nous toucher de sa grâce. Merci.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 27 JANVIER 2019

3ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Ne 8,1-4a.5-6.8-10 / 1Co 12,12-30 / Lc 1,1-4 ; 4,14-21

« Excellent Théophile » : ainsi s’adresse saint Luc à son destinataire, qui peut être chacun de nous — ''Théophile'' signifiant aussi : ''ami de Dieu''. Les textes de ce 3ème dimanche du temps ordinaire nous font entrer de plain-pied dans l’Evangile selon saint Luc, qui nous accompagnera, sauf exception, toute cette année liturgique (''C''). Luc était médecin, peut-être un des 72 disciples mais pas un apôtre ; il devint l’un des compagnons d’apostolat de saint Paul et rédigea les Actes des Apôtres, qui est comme le second tome de son œuvre. Son Evangile est marqué par un esprit de douceur et d’exigence, une attention toute spéciale à la miséricorde de Jésus, une place plus importante accordée aux femmes, un récit détaillé des origines qui nous permet de connaître l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Présentation et le Recouvrement au Temple. Mais que nous dit le Seigneur aujourd’hui ?

Il nous parle par des témoins : saint Luc, n’étant pas un apôtre, éprouve le besoin de se rattacher aux témoins directs, oculaires, de la vie publique, de la mort et de la résurrection du Sauveur, relatant les faits « d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole ». Il ne s’agit pas de colporter des mythes ou des rumeurs : voilà qui devrait servir d’exemple à tous ceux qui sont tentés de relayer, via les réseaux sociaux, tout et n’importe quoi ! Notre foi est donc liée directement et explicitement au témoignage irremplaçable des apôtres ; nous proclamons, dans le Credo, que notre Eglise est apostolique : elle ne transmettra rien d’autre que la foi des apôtres, n’en déplaise aux amateurs de nouveautés dogmatiques ! Saint Luc se fait donc le relai des témoins directs, sans pour autant nous livrer un matériau brut, un récit au jour le jour : « j’ai décidé, […] après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi un récit ordonné, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus ». Autrement dit, l’Evangile est composé, articulé, pensé pour être non une narration décousue mais un éclairage sur la personne du Messie : tout — miracles, guérisons, paraboles, enseignements, personnages secondaires — est subordonné à cette unique préoccupation. Dieu nous parle donc par des témoins animés par l’Esprit Saint, la foi et le désir de transmettre au mieux l’essentiel, en écartant tout ce qui ne servirait qu’à nourrir notre curiosité.

Il nous parle maintenant : « aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre ». Il ne s’agit pas de renvoyer les Ecritures saintes dans un passé nébuleux, une antiquité vénérable, ou une bibliothèque poussiéreuse ! Que ce soit à la messe, quand nous entendons les lectures, ou chez nous, quand nous méditons sur une page d’Evangile, ou lorsque nous échangeons en fraternité, c’est Dieu qui nous parle « aujourd’hui », ici et maintenant, pour nous toucher, nous changer en nous redisant qui Il est et qui nous sommes. La Parole de Dieu doit faire grandir notre foi, nourrir notre espérance, convertir notre cœur pour que l’Amour infini de Dieu nous rejoigne et nous guide au quotidien. Il s’agit donc de l’entendre aujourd’hui, de l’accueillir maintenant, sans poser de conditions ni remettre au lendemain.

Il nous parle en Eglise : le chrétien n’est pas isolé ! Comme le rappelle saint Paul, l’Eglise est organisée comme un corps où l’Esprit Saint S’exprime de multiples manières, par des charismes divers : « Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Eglise, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner […]. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ». Notre foi n’est pas solitaire, elle est personnelle ; elle n’est pas le fruit de la cogitation d’un groupe fermé, mais message universel adressé par Dieu à l’humanité ; elle n’est pas purement subjective, pour ne pas dériver dans des divagations ou des subdivisions infinies, mais elle est confiée à une Eglise structurée par le ministère ordonné. Diacres, prêtres et évêques, en communion avec le Pape comme Successeur de Pierre, ont mission de transmettre et de faire transmettre fidèlement la Parole de Dieu, de génération en génération.

« Excellent Théophile » : chacun de nous peut être cet ''ami de Dieu'' qui se donne les moyens d’entendre la Parole de Dieu, d’en vivre et d’en témoigner dès aujourd’hui.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 20 JANVIER 2019

2ème Dimanche du Temps ordinaire / Année C

Is 62,1-5 / 1Co 12,4-11 / Jn 2,1-11

« Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas » : voilà un début bien claironnant, comme si j’allais m’embarquer dans un sujet risqué. Et c’est le cas : je vais parler mariage !

Le mariage de Jésus, d’abord : non la ridicule idée d’une union avec la pauvre Madeleine, mais les noces mystiques du Christ et de l’humanité. « L’Eglise accorde une grande importance à la présence de Jésus aux noces de Cana. Elle y voit la confirmation de la bonté du mariage et l’annonce que désormais le mariage sera un signe efficace de la présence du Christ. » (CEC) C’est aussi un indice de la mission du Christ sur terre : tout réconcilier, tout unir, tout faire entrer dans une alliance « nouvelle et éternelle » scellée en Sa personne, Corps et Sang. En inaugurant les trois années de vie publique du Christ par une étrange scène de mariage où les époux sont muets et anonymes, saint Jean suggère que le véritable époux est le Christ, venu donner ce qui avait été « gardé jusqu’à présent » : « le bon vin » de l’alliance entre Dieu et l’humanité. Preuve en est que l’épisode s’achève sur un acte de foi en la divinité de Jésus, et donc Sa capacité à créer une alliance avec l’homme : « Il manifesta Sa gloire et Ses disciples crurent en Lui ».

Le mariage comme sacrement, ensuite : cette belle institution naît avec l’Eglise, c’est-à-dire au jour de Pentecôte. Le don de l’Esprit Saint se propage depuis ce jour dans des milliards d’existences individuelles transformées de l’intérieur, chacune selon son appel propre. L’un des appels, l’une des vocations possibles, est le mariage, alliance définitive d’un homme et d’une femme, alliance aux multiples effets : « du mariage valide naît entre les conjoints un lien [...] perpétuel et exclusif ; [...] les conjoints sont fortifiés et comme consacrés par un sacrement spécial ». Le mariage chrétien est choix décisif et confiant, don sans retour de tout soi-même, sous le regard et avec l’intervention de Dieu qui le bénit, c’est-à-dire lui donne sa force, son efficacité, son éternité : « le consentement par lequel les époux se donnent et s’accueillent mutuellement, est scellé par Dieu lui-même. [...] Ce lien [...] est une réalité désormais irrévocable et donne origine à une alliance garantie par la fidélité de Dieu. ». Un mariage ainsi conçu n’a rien d’un chemin semé de fleurs, mais est engagement dans une grande aventure dont Dieu ne sera jamais absent ; cette grande aventure peut se nommer sainteté. En se laissant combler de la grâce de Dieu, les époux se rendent capables d’aimer infiniment, au-delà de ce qui semble possible ou raisonnable. « Jésus leur dit : "Remplissez d’eau ces jarres. [...] Puisez maintenant" » : n’est-ce pas le mouvement de la vie sacramentelle — le temps de recevoir, le temps de donner ?

Le mariage comme réalité humaine, civile, naturelle : depuis l’aube des temps, hommes et femmes se marient. C’est que « Dieu lui-même est l’auteur du mariage. [...] Le mariage n’est pas une institution purement humaine », mais il a été inscrit dans l’histoire de l’humanité par le Créateur. « Dieu [les] ayant créé homme et femme, leur amour mutuel devient une image de l’amour absolu et indéfectible dont Dieu aime l’homme. [...] Et cet amour que Dieu bénit est destiné à être fécond ». Depuis toujours, des civilisations et des sociétés reconnaissent la valeur du mariage, union de deux êtres qui veulent donner la vie dans un cadre stable pour l’enfant : l’Etat déclare y trouver son compte, en termes de stabilité, de perpétuité de l’espèce, de croissance harmonieuse de ceux qui seront les citoyens de demain. Mais « le vin des noces était épuisé » : il semble en être ainsi aujourd’hui. Epuisé faute de soutien de l’Etat, faute aussi de sens définitif quand le consentement devient contrat révocable, quand l’ouverture à la vie risque de devenir un odieux "droit à l’enfant", quand les fondements de la différence sexuée sont niés au bénéfice d’une vision démiurgique de l’homme condamné à se construire tout seul, sans racine, sans nature, sans transcendance…

« Tel fut le premier des signes de Jésus, [...] à Cana de Galilée » : aujourd’hui pas plus qu’hier, Dieu refuse d’être le grand absent de la vie affective, familiale, sociale de l’homme et de la femme. Il ne veut pas être exclu de leurs engagements, de leur vie quotidienne, de leur croissance, de leurs joies et de leurs peines. Il veut leur transmettre la joie de se donner sans retour.

Homélie du P. KOUASSI de la messe du 20 JANVIER 2019

IIème dimanche du temps ordinaire - Année C (Verte) – Sainte Marie de Vizille

Is 62, 1-5
Ps 95 (96)
1Co 12, 4–11
Jn 2, 1-11

F/S, nous voilà dans le Temps Ordinaire. Toutefois, le thème de la joie demeure inscrit dans notre agenda de chrétien. L’Evangile de ce deuxième dimanche du temps ordinaire, en effet, nous conduit à un mariage: nous sommes aux noces Cana. C’est le signe que Dieu aime la joie de la rencontre, la fête entre tous les hommes, la joie du partage.  

A travers ce mariage qui préfigure les noces du Royaume, où tous les hommes vivront ensemble la joie du partage avec Dieu, nous sommes au  commencement des signes que Jésus accomplit. Et je voudrais m’arrêter sur deux points : « Ils n’ont plus de vin » ; et  « Tout ce qu'il vous dira, faites-le ».  

 

  • « Ils n’ont plus de vin » :  Marie, la médiatrice

Voici un triste constat ! A un mariage plus de vin, on dira même qu’ils ont trop bu et que le vin vint à manquer ! En bonne Mère, soucieuse de tout, Marie constate ce manque de vin. Marie va donc au-devant des besoins de l’homme et introduit ces besoins  dans le rayonnement messianique et de la puissance salvifique du Christ. Il y a donc une médiation: Marie se situe entre son Fils et les hommes dans la réalité de leurs privations, de leur pauvreté et de leurs souffrances. Elle se place « au milieu», c'est-à-dire qu'elle agit en médiatrice non pas de l'extérieur, mais à sa place de mère, consciente, comme telle, de pouvoir montrer au Fils les besoins des hommes -ou plutôt d'en «avoir le droit». Sa médiation a donc un caractère d'intercession: Marie «intercède» pour les hommes. Et bien cela arrive que l’humanité vint « à manquer de vin » quand il n’y a plus de compassion, de miséricorde et d’amour. Laissons-nous pénétrer et saisir par ces manques et d’éveiller simplement les consciences.

 

  • « Tout ce qu'il vous dira, faites-le » :  Marie, la porte-parole

Un autre élément essentiel de ce rôle maternel de Marie se trouve dans ce qu'elle dit aux serviteurs: «Tout ce qu'il vous dira, faites-le».  La Mère du Christ se présente devant les hommes comme porte-parole de la volonté du Fils, celle qui montre quelles exigences doivent être satisfaites afin que puisse se manifester la puissance salvifique du Messie. A Cana, grâce à l'intercession de Marie et à l'obéissance des serviteurs, Jésus inaugure «son heure». A Cana, Marie apparaît comme quelqu'un qui croit en Jésus: sa foi en provoque le premier «signe» et contribue à susciter la foi des disciples.

Que retenir ?

Six jarres, le chiffre six (6) symbolise notre état d’imperfection (par opposition au chiffre sept (7) symbole de la perfection, de la plénitude, de la maturité) : il signifie qu’il manque quelque chose d’essentiel, de vital.

Comme Marie, osons regarder dans notre monde d’aujourd’hui, osons regarder la réalité dérangeante au milieu de la fête des Noces : comment est-il possible qu’ils n’aient plus d’amour, de compassion et de charité? Marie se laisse interpeller et elle agit en accomplissant ce qui est à sa portée : elle se tourne vers Jésus puis s’adresse aux serviteurs présents…. Et le signe miraculeux de Jésus devient possible ! Laissons nous interpeller, laissons nos cœurs fibrés aux manques des besoins de ce monde, éveillons les consciences et faisons confiance à Dieu car « l’amour de Dieu est sans partage, l’amour de Dieu est réconfort, l’amour de Dieu est plus fort que le mal, l’amour de Dieu est notre vie ». O quelle joie !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 13 JANVIER 2019

Baptême du Seigneur / Année C

Is 40,1-5.9-11 // Tt 2,11-14 ; 3,4-7 // Lc 3,15-16.21-22

Jésus n’a pas été baptisé ! Et l’Evangile que nous venons d’entendre n’est pas le tableau d’un sacrement… Evidemment, puisque Jésus est le Fils unique de Dieu : donc n’a pas besoin du baptême pour devenir enfant de Dieu, pour laver Ses péchés, pour entrer dans l’Eglise ! Quand la liturgie parle du « Baptême du Seigneur », elle désigne un acte exceptionnel par lequel Jésus Se manifeste aux yeux du monde comme l’Envoyé, le Christ, le Messie : nous sommes donc dans la même logique que Noël et l’Epiphanie. Mais l’occasion de parler du sacrement du baptême, de notre baptême donc, est trop bonne pour que je la laisse passer… Qu’en dire, donc ?

Soulignons d’abord la grâce de notre baptême : « Par le bain du baptême, Il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu L’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par Sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle » (Tite). Le baptême est, étymologiquement, un ‘‘plongeon’’, un « bain » dans lequel nous sommes immergés tout entiers, corps, esprit, âme. Tout est ‘‘plongé’’ en Dieu : dans Son amour et Sa miséricorde, dans Sa vérité et Sa justice, dans Sa vie et Son éternité. Ne sous-estimons pas la grâce, l’amour tout-puissant et infini dans lequel notre existence terrestre évolue désormais ! Ne réduisons pas le sacrement du baptême à une cérémonie extérieure, un rite de passage, un vague symbole de notre lien avec Dieu : non, le baptême est renaissance, renouvellement intérieur, justification, don — par avance — « de la vie éternelle », pas moins ! Enfin, qui dit « grâce », dit don gratuit, généreux, premier, prévenant toute initiative et tout mérite de notre part : Dieu fait le premier pas, et S’engage définitivement à nos côtés, pour que nous puissions Le rejoindre au dernier jour et vivre éternellement en Sa présence. Quel amour ! Quelle promesse ! Quel don incroyable ! Comment y répondrons-nous ?

Première réponse, la confiance : « Tous, ils comptent sur Toi pour recevoir leur nourriture au temps voulu. […] Tu ouvres la main : ils sont comblés » (Psaume 103/104). Dieu n’a pas besoin de notre peur, et une religion de la crainte, de la routine et du devoir ne L’intéresse pas. Que veut-Il ? Notre amour et notre confiance, notre réponse et notre engagement, notre ‘‘oui’’ à l’Alliance, bref notre foi. Si souvent, dans les Evangiles, nous voyons Jésus demander Si on croit en Lui, si on Lui fait vraiment confiance, si on est prêt à Le suivre jusqu’au bout ! Et la réponse de l’homme n’est pas toujours au rendez-vous : pas le temps de prier, d’aller à la messe ; pas envie de faire des efforts, de se confesser ; pas d’humeur à accepter des conseils ou des reproches ; pas capable d’ouvrir une page d’Evangile ; pas disponible pour écouter ou regarder l’autre ; pas motivé pour aller vers son prochain et faire le premier pas… « Tous, ils comptent sur Toi » : et si c’était vrai ? Et si nous nous mettions à compter totalement sur Dieu, à Lui parler, L’écouter, Le chercher, Le laisser nous rejoindre, L’aimer chaque jour ? Alors notre baptême vivra réellement en nous !

Deuxième réponse, le témoignage : « Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem » (Isaïe). Il ne faut pas garder pour soi les dons de Dieu : ils sont faits pour être partagés, à tel point qu’ils grandiront en nous à mesure même que nous les mettrons au service de l’Eglise et du monde. Témoigner comment ? En mettant en accord nos paroles et nos actes, en sachant nous engager et persévérer dans la parole donnée, en affrontant sans crainte les sourires moqueurs ou les critiques acerbes qui ne manqueront pas dès que quelqu’un se sera aperçu que nous sommes croyants, donc pratiquants… Mais s’en apercevra-t-on ? Peut-être sommes-nous tentés de raser les murs, de faire ‘‘comme tout le monde’’, de taire notre foi, de ne pas prendre le temps de transmettre : ce serait une erreur fatale, et pour nous-mêmes, et pour les autres. Dieu ne veut rien faire sans nous : voilà pourquoi Il nous demande de porter Sa Parole, de partager aux autres l’essentiel qui nous fait vivre, de prendre des risques !

Grâce, foi et témoignage ; ou amour, confiance et partage dans l’engagement : voilà un beau programme de vie pour ceux qui vivent le sacrement du mariage ou s’y préparent. Prendre au sérieux notre baptême, c’est porter des fruits ici et maintenant, et pour « la vie éternelle ».

Homélie du P. KOUASSI de la messe du 13 JANVIER 2019

BAPTEME DU SEIGNEUR / Année C (Blanche)

Is 40, 1-5 ; 9-11
Ps 103 (40)
Tt 2,1-14 ; 3,4-7
Lc 3, 15-16 ; 21-22

F/S biens aimés, c’est ma toute première eucharistie que je célèbre avec vous en L’Eglise Saint Martin (Paroisse Saint Jean de la Croix). Permettrez-moi de vous adresser mes vœux les meilleurs en cette nouvelle année 2019 que la bonté de Dieu nous offre. C’est à chacun de nous de travailler à l’avènement de tous ces vœux que nous nous adressons chaque année. Avec Saint Jean, je souhaite pour vous :

J = Joie ; E = Espérance ; A = Amour ; N= Notoriété.

 

La liturgie de l’Eglise, notre Mère, nous offre de célébrer aujourd’hui le Baptême de notre Seigneur Jésus. Sur les rives du Jourdain, le Sauveur est baptisé par Jean et désigné comme Fils bien-aimé en qui le Père trouve sa joie. C’est l’occasion pour chacun de nous de se souvenir de son propre baptême (date), de penser à ses parrains et/ou marraines et aux parrains/marraines de penser à leur filleul/filleule.

 

1)  Baptême du Christ : prolongement de l’Epiphanie

Avec la fête du Baptême de Jésus, la liturgie de ce dimanche prolonge l’Épiphanie (c'est-à-dire la manifestation) du Christ. Suite au mystère de l’Épiphanie où le Fils de Dieu se manifesta petit enfant aux mages venus l'adorer à Bethléem, aujourd'hui nous sommes appelés à faire mémoire du Christ adulte, baptisé par Jean le Baptiste.

Cette épiphanie de Jésus a comme témoin non seulement Jean le Baptiste, les disciples de ce dernier, et les pécheurs qui étaient venus recevoir un baptême de pénitence, mais aussi la Sainte Trinité : le Père (l'Aimant) – la voix venue d'en haut – révèle Jésus comme le Fils Unique (l'Aimé) - consubstantiel au Père - , et tout cela se réalise en vertu de l'Esprit Saint (l'Amour) qui descend sur le Messie sous forme de colombe.

En effet, au moment où, Jésus, sort de l'eau du Jourdain, et est recueilli en prière, l'Esprit Saint descend sur lui comme une colombe ; le ciel s'ouvre, et on entend la voix du Père, qui, d'en haut, dit à Jésus : « Toi, tu es mon fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » (Luc 3, 22).

La conséquence « pratique » pour nous sera de faire nôtre la prière par laquelle le prêtre commence la prière de ce dimanche : « Dieu éternel et tout-puissant, quand le Christ fut baptisé dans le Jourdain et que l'Esprit Saint reposa sur lui, tu l'as désigné comme ton Fils bien-aimé ; accorde à tes fils adoptifs, nés de l'eau et de l'Esprit, de persévérer toujours dans “ta joie amoureuse et bienveillante”». De cette manière, la fête du Baptême de Jésus ne sera pas seulement pour nous un moment où nous nous mettrons à l'écoute de son Évangile de joie, mais aussi une invitation à être témoin du Christ dans une existence vécue dans la joie, parce que dans le Fils, nous sommes fils nous aussi, nous sommes aimés et pardonnés.

2)  Signification du Baptême de Jésus

Selon saint Jérôme, il y a trois raisons qui expliquent pourquoi le Christ s'est fait baptiser par Jean.

  • Premièrement, parce que, étant né homme Il doit, comme les autres, respecter la loi dans la justice et l'humilité.
  • Deuxièmement, pour démontrer l'efficacité du baptême de Jean en se faisant baptiser.
  • Troisièmement pour montrer, en sanctifiant les eaux du Jourdain par la descente de la colombe, l'avènement de l'Esprit Saint dans le baptême des croyants » (Saint Jérôme)

Deux autres enseignements que l'on peut retirer de cette fête.

  • D'abord, en se faisant baptiser par Jean avec d'autres pécheurs, Jésus a déjà commencé à prendre sur lui le poids de la faute de toute l'humanité, comme Agneau de Dieu qui « enlève » (littéralement qui « prend sur lui ») le péché du monde (cf. Jn 1, 29).
  • Ensuite, par son baptême dans le Jourdain, Jésus nous révèle le Père, le Fils et le Saint Esprit qui descendent parmi les hommes et manifestent leur amour riche de miséricorde qui pardonne et recrée.

3) Conclusion

Dans le Baptême c’est le mouvement de Noël qui se répète : Dieu descend encore, il entre en chacun de nous, il naît en nous afin que nous naissions en Dieu et le Christ devient le centre de toute la vie chrétienne.

Le temps de Noël ne peut avoir meilleure conclusion que la célébration du baptême du Seigneur.

Dans la Crèche, nous avons contemplé le Verbe fait chair, à l’Épiphanie nous avons vu la lumière du Christ illuminer les nations, au jour de son baptême, l’œuvre de Dieu se révèle dans sa plénitude : le Père veut sauver tous les hommes et confie à son Fils de nous révéler son amour.

Que la divinité du Christ transforme pleinement notre humanité. Amen !

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 23 DECEMBRE 2018

4ème Dimanche d'Avent / Année C

Mi 5,1-4 / He 10,5-10 / Lc 1,39-45

Demain c’est Noël ! Notre 4ème semaine d’Avent va donc passer très vite ! Prenons le temps d’achever notre préparation spirituelle en méditant sur la lettre aux Hébreux.

Quelle offrande ? « Le Christ commence […] par dire : Tu n’as pas voulu ni agréé les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les sacrifices pour le péché, ceux que la Loi prescrit d’offrir. » L’Avent prépare Noël en nous parlant d’offrande : que pouvons-nous offrir à Dieu le Père pour être en communion avec Lui ? Notre foi, notre amour, nos gestes de partage, nos temps de prière, notre conversion permanente, nos démarches de réconciliation, notre engagement pour plus de justice et de paix, nos efforts missionnaires ? Oui, bien sûr, et j’espère que l’Avent 2018 aura vu quelque chose de cela… Mais est-ce suffisant ? Non, car la sainteté du Père éternel est inaccessible. Alors que ferons-nous de plus ? Rien, je crois : c’est Lui qui agira. Tel est le sens profond de notre Avent, de Noël qui approche, de toute notre foi chrétienne : aucun acte humain n’étant de taille à procurer le salut éternel, Dieu le Père Lui-même intervient en nous offrant Son Fils Jésus. La folie consumériste du XXème siècle ayant transformé le 25/12 en fête des cadeaux, adoptons pour un instant son langage : à Noël c’est Dieu qui offre, et Dieu qui est offert.

Un corps : « En entrant dans le monde, le Christ dit : […] Tu m’as formé un corps ». Quel mystère ! Puissions-nous ne jamais ne nous y habituer ! L’Infini prend un corps, donc une limite terrible à Sa capacité de relation ; l’Eternel prend un corps, donc accepte d’être traversé par le temps, l’usure, la mort ; le Saint, le Parfait, le Tout-Puissant prend un corps, S’immergeant donc sans réserve dans l’humanité et son lot de souffrance et de péché… Qui d’entre nous, ayant en partage un tel bonheur, consentirait à plonger sans protection dans l’abîme de l’éphémère, de la limite, du mal ? Tel est, vaguement entrevu par notre foi, le sacrifice inconcevable auquel le Christ a consenti, par pur amour. Quand le Verbe éternel dit : « Tu m’as formé un corps », croyons bien qu’il ne s’agit pas là pour Lui d’une promotion ou d’un accomplissement ! L’Avent est pour ainsi dire indispensable pour habituer notre esprit à l’offrande infinie qui nous sera faite le jour de Noël : Dieu le Fils Se fait homme, le Créateur Se fait créature, la Parole divine va Se dire dans les balbutiements d’un bébé…

Une volonté : « Puis Il déclare : Me voici, je suis venu pour faire Ta volonté. […] Et c’est grâce à cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’offrande que Jésus Christ a faite de Son corps, une fois pour toutes. » Jésus est envoyé par le Père, Il répétera bien des fois qu’Il n’est venu parmi nous que pour accomplir la volonté du Père ; cependant Jésus trouve Sa liberté de Fils en disant ‘oui’ au Père, en unissant Sa volonté à la Sienne. L’Avent doit faire grandir en nous l’attente d’une liberté vraie qui soit entrée, progressive et confiante, dans la volonté du Père. Un chrétien qui passerait sa vie à n’en faire qu’à sa tête, au rythme cahotant des envies et des humeurs qu’il prendrait pour sa liberté individuelle, non seulement n’accomplirait pas la volonté de Dieu, mais passerait à côté de sa propre liberté, de sa vocation, du but de sa vie. Jésus nous enseignera, plus tard, à dire au Père « que Ta volonté soit faite » ; pour l’heure c’est en actes qu’Il accomplit, sans poser de conditions ni exiger de garanties, la volonté de Son Père et Sa propre volonté de nous sauver en nous donnant tout.

Dans le premier moment de son humanité, « le Christ s'offre en oblation à son Père. Ce don complet de Lui-même est une adhésion amoureuse [...] au dessein de Dieu [...]. Cette oblation n'est pas un acte isolé ; elle est une disposition foncière de l'âme du Christ Jésus ». Cette offrande « est vitale pour Lui et Lui assure sa nourriture. [...] L'oblation du Christ le livre aux volontés divines et spécialement au sacrifice du Calvaire. Identifiée au Christ par les envahissements de sa grâce, l'âme par l'oblation renouvelée, lui devient véritablement une humanité de surcroît en qui il peut étendre la réalisation de ses mystères » (bienheureux Marie-Eugène de l'Enfant Jésus, Je veux voir Dieu, 327-328). En venant parmi nous à Noël, en prenant un corps, en acceptant la volonté du Père, Jésus offre déjà Sa vie pour nous et pour tous : l’offrande est faite, la recevrons-nous ?

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 09 DECEMBRE 2018

2ème Dimanche d'Avent / Annnée C

Ba 5,1-9 / Ph 1,4-6.8-11 / Lc 3,1-6

"Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère !" Nous avons bien besoin d’entendre cet appel en ce 2ème dimanche de l’Avent, alors que nous sentons les forces de dissolution très présentes et hélas très efficaces, et que nous sentons notre société partir à la dérive, capable du meilleur comme du pire… Les textes de ce jour nous invitent à la résistance, toute spirituelle, qui est refus de la violence, refus de la résignation, refus de l’autosuffisance, refus de l’indifférence : une résistance toute négative ? Non, car sur notre chemin nous rencontrons aujourd’hui Baruch et Jean-Baptiste.

Baruch : « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis » : on peut lire cette annonce comme un slogan politique, populiste, d’égalité absolue par arasement de tout ce qui dépasse, mais la Parole de Dieu n’est pas au service d’une cause, d’une utopie, d’une idéologie. Par la voix de Ses prophètes, dont saint Jean-Baptiste est le dernier, Dieu cherche à changer le cœur de l’homme, pour y rétablir la « ressemblance » que le péché lui a fait perdre. Reprenons le contexte de cette annonce : chez Baruch, il s’agit d’une action divine qui va ainsi permettre aux exilés de revenir dans leur pays, de retrouver sans encombre la Cité sainte, Jérusalem. Dieu est donc Celui qui permet de rejoindre le lieu de l’alliance, le lieu du culte, la terre de la promesse : autrement dit, l’homme ne trouve son identité véritable qu’en Dieu qui lui donne de vivre au centre de son être, de sa vocation. Entre Dieu et l’humanité, existe une mystérieuse correspondance qui s’épanouit lorsque l’homme se laisse guider par Dieu dans sa Jérusalem personnelle, sa Cité sainte, son sanctuaire intérieur où va se jouer plus que son bonheur, son salut : « et tout être vivant verra le salut de Dieu ».

Saint Jean-Baptiste : il reprend cette même exhortation, mais avec comme une urgence dans sa voix : « il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés ». Le Messie arrive ! C’est Lui qu’il faut accueillir en traçant un chemin droit, comme par un travail de cantonnier spirituel : Dieu appelle à rogner nos montagnes d’orgueil, combler ce qui est vide de sens dans notre existence, redresser ce qui est tordu, déformé par la routine voire défiguré par le péché ; bref, à se convertir. Comment faire ? Travailler sur soi, sans perdre de temps, mais pas s’échiner, tout seul, chacun sur ses mauvaises herbes : travailler spirituellement, c’est, d’abord, écouter, accueillir, faire confiance, se laisser faire, réellement, concrètement, quotidiennement par Dieu : « ainsi serez-vous […] comblés du fruit de la justice pour le jour du Christ ». Avec saint Jean-Baptiste, accueillons le Messie en nous rendant disponibles, en acceptant de ne pas tout contrôler — de ne rien contrôler, même.

Et Jésus ? Pour l’instant, Il a l’air de Se taire. L’Avent est aussi, d’une certaine manière, le temps du silence de Dieu, le temps où l’homme attend une Parole de Dieu qui semble ne pas devoir venir, le temps où les promesses ont l’air d’avoir été faites en vain. Jésus Se tait, car Son temps n’est pas venu : le cœur des hommes n’est pas prêt. Mais quand le sera-t-il vraiment ? Dieu fait silence, Dieu attend ; Dieu nous invite à entrer dans le silence de l’attente, à faire cesser le brouhaha perpétuel qui empêche de penser, de comprendre, de souffler, de vivre ! L’Avent peut devenir, pour chacun de nous, l’entrée dans l’attente de Dieu : non seulement le fait d’attendre Dieu, mais plus profondément correspondre à Son attente, y communier de tout notre être, et laisser la patience silencieuse de Dieu nous envahir et nous transformer. « Alors on [dira] parmi les nations : ‘‘Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur !’’ » Alors le monde verra l’œuvre de Dieu.

A la question d’un journaliste, un brin orientée, « Que faut-il changer dans l’Eglise ? », Mère Teresa répondait : « Vous et moi » : c’est valable aujourd’hui pour chacun de nous. L’Avent ne nous appelle pas à récriminer, à nous lamenter, ou à nous enfermer dans un mode de vie fait de surconsommation et d’autosatisfaction : le véritable changement sera intérieur, ou ne sera pas. L’Avent est comme le passage d’une attente nouvelle dans notre vie : Dieu nous invite à « quitter [notre] robe de tristesse et de misère », quitter ce qui ne peut que mourir pour entrer dans la Vie.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 02 DECEMBRE 2018

1er Dimanche d'Avent / Année C

Jr 33,14-16 / 1Th 3,12-4,2 / Lc 21,25-28.34-36

« Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. […] Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions : et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — […] Fils d’Apollon, s’écrie Irène, […] est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin » ? Quel rapport entre cette petite saynète, extraite des Caractères de La Bruyère, et ce 1er dimanche d’Avent ? Sans doute ceci : nous avons vécu bien des Avents, et nous avons peut-être l’impression qu’il n’y aura, cette année encore rien « de rare et de mystérieux », pour reprendre les termes de La Bruyère, rien de nouveau. Effectivement, je ne vais rien dire de nouveau sur l’Avent. Nouvelle, peut-être, sera notre écoute, notre prise en compte de ce que la liturgie nous donne comme feuille de route pour nous préparer à Noël.

Aujourd’hui, donc, l’Avent commence, avec sa tonalité particulière (pas de Gloria), sa couleur liturgique (violet), ses textes sacrés concentrés sur l’attente du Messie. Ces quatre semaines, que le choix des lectures tourne vers la venue, l’avènement (adventus) du Christ en notre chair, forment notre cœur pour le préparer à vivre, dans la joie et le recueillement nécessaires, la grande fête de Noël. Comment se préparer ? Par une attitude de veille spirituelle (« Restez éveillés et priez en tout temps »), unissant vie intérieure et partage, prière et don de soi ; par une grande persévérance dans ce que nous entreprenons, qui nous évitera la lassitude, la routine ou l’autosatisfaction (« Faites donc de nouveaux progrès ») ; peut-être par une relecture étalée dans le temps des Evangiles de Noël, pour les entendre différemment le jour venu ; certainement par une démarche de confession qui nous délivrera du péché qui entrave si bien notre marche vers la sainteté (« de crainte que votre cœur ne s’alourdisse »). L’Avent est un temps d’attente, tout en joie intérieure, mais pas un temps de passivité ! Mais vers quoi nous dirige-t-il ?

Noël, bien sûr ! Noël comme une naissance parmi nous, dans nos vieux pays comme dans les jeunes nations ; dans nos vieilles Eglises comme en pays de mission ; dans l’aurore comme au crépuscule de notre vie terrestre… Dieu naît : c’est énorme, quand on veut bien y penser sérieusement ! Dieu naît dans le temps, parce que c’est le seul moyen qu’Il a trouvé pour nous faire naître à l’éternité. Dieu naît pour nous apprendre à renaître par-delà le rideau de la mort… Noël, y avons-nous songé, nous apprend à naître chaque jour pour le Royaume de Dieu, comme une certitude qu’on espère, qui se reçoit et qui se prépare tout à la fois : « ainsi vous aurez la force […] de vous tenir debout devant le Fils de l’Homme ». Noël ne nous projette donc pas dans un passé fabuleux ou une nostalgie de l’enfance : non, cette naissance unique entre toutes est celle d’un « Astre » qui veut éclairer tous les pays, toutes les époques toutes les consciences. Noël nous tourne vers l’avenir tel que Dieu l’entrevoit et le prépare : « votre rédemption approche ». Que ferons-nous pour l’accueillir ? Quel sera notre chemin pour y parvenir ? Que changerons-nous dans nos cœurs pour que le Seigneur, dont nous avons fêté dimanche dernier la royauté, devienne réellement, par la grâce de Noël, notre Seigneur et notre Roi, l’Enfant Dieu ne demandant qu’à grandir non seulement dans nos crèches mais dans nos maisons ?

« Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus » : ne soyons donc pas comme Irène face à Esculape, et ne cherchons pas, dans notre vie de foi, midi à 14h : sinon le cycle liturgique aura beau, année après année, faire revivre pour nous les mêmes mystères de la vie du Sauveur, nous ne les verrons pas fructifier en nous faute de les revivre avec un cœur neuf. L’Avent commence : Dieu peut naître de nouveau pour nous.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 25 NOVEMBRE 2018

34ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Christ-Roi
Dn 7,13-14 / Ap 1,5-8 / Jn 18,33b-37

« A vous, la grâce et la paix, de la part de Jésus Christ, [...] le prince des rois de la terre » : ce souhait de l’Apocalypse donne sens à la fête du Christ-Roi, qui couronne aujourd'hui l'année liturgique commencée l'Avent dernier. Mais quel Roi est-Il ?

« Sa domination est une domination éternelle, [...] une royauté qui ne sera pas détruite », annonce le prophète Daniel : la royauté du Christ n'est pas une construction éphémère, mais une éternelle victoire. Mais victoire sur qui ? Dieu n'a pas d'adversaires, Il est trop grand pour cela ; même le diable n'est qu'un microbe en comparaison. Par contre les forces de destruction qu'il a semées dans le Jardin d'Eden, pour reprendre cette belle image, essaient d'occuper la première place, d'occulter le visage de Dieu présent en Sa création et au plus haut point en l'homme, Sa créature. Le Christ est venu rétablir, en prenant la nature humaine, la « ressemblance » voulue par Son Père dès l'origine et perdue par suite du péché : ressurgi d'entre les morts au matin de Pâques, d'ores et déjà Il est Roi, éternellement, Il est assis auprès de Son Père, et en Lui, la nature humaine est divinisée. Chrétiens, ne nous comportons donc pas comme si Dieu était mort, comme des gens « sans espérance », ne participons pas à la déprime générale, ne doutons pas de la capacité de Dieu à sauver l'homme, à racheter nos péchés.

« Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré. » Christ n'est pas venu faire la guerre, ni pour qu'on la fasse en Son Nom : Il n'est pas venu répandre une idéologie à la pointe de l'épée, ni répandre un système révolutionnaire mondial, ni proclamer la supériorité d'une race sur une autre, ni imposer une forme particulière d'organisation sociopolitique. Croyants, nous avons vécu sous bien des régimes, et aucun n'a été le parfait accomplissement du Royaume du Christ... Nous gardons donc, entre nous, une légitime diversité de sensibilités et d'options en la matière. Par contre, le Christ nous met en garde contre une utilisation du Nom de Dieu pour assujettir l'humanité : Il n'a pas voulu Se battre contre ceux qui Le conduisaient à la mort, Il n'a pas voulu être de ces rois qui envoient sans sourciller leurs sujets à la mort. Chrétiens, ne réduisons donc pas la religion à une guerre contre le mal ! La religion est d'abord une relation vivante, personnelle, intérieure autant que communautaire, avec le Dieu de Vie. Cette relation, la vivons-nous, dans la prière et dans les sacrements ? Ou laissons-nous les curés et les bonnes sœurs s’en charger à notre place ?

La religion n’est pas une guerre contre le mal : faut-il pour autant baisser les bras, ne rien faire ? Certainement pas ! « Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » Il est de notre responsabilité de faire vivre une démocratie où les dirigeants agissent pour le bien commun et ont en vue une paix fondée sur la justice, une liberté jamais déconnectée du devoir de tout homme de chercher la vérité. Le Christ ne nous invite pas à vivre recroquevillés sur nous-mêmes, chacun pour soi, sa foi et ses convictions enfermées dans une coquille d'œuf : Il est Roi, un Roi témoin de la vérité, proclamant la vérité au prix de Son Sang répandu en abondance pour que tous aient la vie. Etrange roi qui est témoin et non tribun, qui préfère mourir que tuer ! Voilà notre Roi, voilà notre royauté puisque le sacrement du baptême nous a transmis une part de la royauté même du Christ. Notre royauté sera donc reçue d'en haut, reflet d'une royauté divine qui Se fait servante de tous, qui souffre avec les affligés, relève les humiliés, réconcilie les pécheurs, affermit les timides, ressuscite les morts. Le Christ fait de nous des rois, c'est-à-dire des serviteurs de la vérité, serviteurs qui ne possèdent rien mais sont saisis par l'Amour du Christ et donneront tout pour le partager.

Le Christ n'est pas venu apporter la guerre, mais la paix ; une paix ni molle ni tiède, mais exigeante au point d'être comparée par Lui à une « épée ». Cette épée ne doit pas être brandie contre les autres, mais contre le péché qui sommeille ou s'éveille au fond de nous, et qui peut nous amener à la mort spirituelle. Un écrivain définissait la politique comme « l’art de triompher collectivement de la mort » (P. Del Perugia, Les derniers rois mages) : telle est la seule politique du Christ, notre Roi.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 18 NOVEMBRE 2018

33ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Dn 12,1-3 / He 10,11-14.18 / Mc 13,24-32

Il y avait une petite ville californienne appelée « Paradis » : les terribles incendies de ces derniers jours l’ont subitement rayée de la carte… Une vision de fin du monde. En cet avant-dernier dimanche de l’année liturgique, la liturgie nous oriente vers l'avenir collectif de l'humanité : si la question de la mort taraude chacun, jeunes et moins jeunes, elle est cependant occultée par notre société occidentale. Ce qui ne la rend pas moins angoissante, je pense... Mais cela donne à la Bonne Nouvelle une actualité percutante : que se passera-t-il à la fin du monde ?

Anges et catastrophes : « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse » (Dn). Voilà qui n’est pas engageant, et le Christ n’est pas plus rassurant : « les puissances célestes seront ébranlées » (Mc) ! Qu’en retenir ? Tout ce que nous voyons, tout ce que nous construisons, est inscrit dans le temps, donc soumis à des phases de croissance et de déclin, et, au final, périssable, voué à disparaître. On dit communément que l’essentiel est invisible, ce qui est très vrai : ce qui implique que le visible n’est que signe, provisoire et parfois éphémère. Il ne s’agit pas de s’arrêter de construire et de penser, car ce serait arrêter de vivre ; par contre, le chrétien se souvient que tout doit avoir sa fin en Dieu — et qui dit fin dit terme et but. Ce qui nous amène à revisiter nos choix, nos priorités, nos engagements, l’utilisation que nous faisons de notre temps, de nos moyens, de nos talents : est-ce porteur d’amour, de vie, de don de soi, est-ce que cela vient de Dieu et mène à Dieu ? Dans ce contexte, les anges nous disent le lien permanent entre ciel et terre, lien voulu par Dieu, lien de vie et de vérité. Si nous voulons l’ignorer, nous courrons le risque qu’à l’heure du bilan, notre existence sombre dans la « détresse », la catastrophe finale...

Une entrée définitive dans la Vie ou dans la Mort : ils « s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles » (Dn). Voilà qui est clair ! L'Evangile de ce jour parle de « rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel » (Mc), mais il ne faut pas oublier la contrepartie : ceux qui auront choisi de lutter contre Dieu et de défigurer sa créature s’excluent définitivement de la Vie. Comment est-il possible de défigurer une créature de Dieu ? La réponse, hélas, est multiple : abus, violences, meurtre, mais aussi, plus prosaïquement, mépris, médisance, indifférence ou hostilité, et, au final, refus de voir en l’autre un « prochain »… La réponse chrétienne à l’annonce, par Dieu, de la fin du monde n’est ni le tremblement, ni la confortable illusion d’une éternité automatique, d’un salut sans conversion, sans bonnes œuvres, sans foi, sans croix. La perspective du Royaume de Dieu ne stérilise pas nos efforts d’ici-bas, mais doit les fortifier, les purifier, leur donner le sens profond et définitif sans lequel tout ne sera que routine et tiédeur. Notre patrie est là-haut, mais l’apprentissage de la citoyenneté se fait ici et maintenant, et il n’y aura pas de session de rattrapage !

Une connaissance nouvelle, à préparer : « Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament » (Dn). Derrière ces mots mystérieux, une promesse incroyable : Dieu nous veut auprès de Lui pour nous irradier de Son amour, de Sa paix, de Sa propre divinité ! L’avenir n’est pas l’ennui d’un paradis statique ou d’une vie terrestre indéfiniment prolongée, mais une participation à l’être même de Dieu, à Son amour trinitaire qui nous transformera radicalement à Son image, nous rendant aptes à une vie éternelle, divine : d’où les images bibliques de lumière, de « splendeur du firmament ». Cette connaissance, qu’en faire ? Un avenir aussi lointain que nébuleux ? Une assurance-vie-éternelle ? Bien sûr que non ! Le Christ nous interpelle aujourd’hui : « Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier » (Mc). Autrement dit : servez-vous des réalités d’ici-bas pour accéder à un niveau supérieur de compréhension de votre vie, de l’univers, du temps, de la mort… Recevez de Dieu la connaissance des vrais enjeux de la vie sur terre, et partagez-la autour de vous : ne laissez pas vos contemporains s’égayer dans tous les sens, au risque de se perdre, ne les laissez pas s’illusionner, désespérer, mourir de soif ! Dieu est fontaine de vie éternelle : désirez-la, buvez-y, invitez ceux que vous aimez et ceux que vous n’aimez pas assez à y venir, pour y trouver la vraie Vie. Alors l’Apocalypse ne sera ni un mythe ni une terreur, mais l’horizon du quotidien, la boussole de l’amour que nous sommes faits pour vivre dès maintenant et pour toujours.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 11 NOVEMBRE 2018

31ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 32,15-18 / Ps 88 (89) 2-3, 4-5, 21-22, 25.27 / Ph 1,20c-24 / Mt 25,31-46

En ce jour où nous faisons mémoire des terribles combats de 1914-1918, et surtout de la fin de la 1ère guerre mondiale, nous fêtons aussi notre saint patron, saint Martin : ce qui nous invite à réfléchir sur la paix, mais pas n’importe laquelle !

Pas de paix sans justice : « L’œuvre de la justice sera la paix, et la pratique de la justice, le calme et la sécurité pour toujours ; mon peuple habitera un séjour de paix », promet le Seigneur. Dans la Bible, vous le savez bien, justice et paix vont toujours ensemble, car une paix sans justice ne serait que le prélude à une nouvelle guerre, et une justice qui n’aurait pas pour but la paix ne serait pas juste. Dieu, donc, n’envisage pas l’une sans l’autre et nous appelle à identifier les situations, les activités, les moments au cours desquels nous aurions cédé à la tentation de les disjoindre : quand nous avons voulu avoir raison à tout prix, quand nous avons laissé faire ce que notre conscience condamnait simplement pour avoir la paix, quand nous avons cru possibles des réconciliations artificielles car sans vérité… Quand l’homme sépare justice et paix, il en paie le prix, individuellement et collectivement : l’Histoire, aussi bien que notre histoire personnelle, sont là pour nous le rappeler.

La vraie paix est en haut, mais il nous faut y travailler dès ici-bas : « Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire ». Ce dilemme de saint Paul a trouvé un écho, nous disent les chroniques, dans l’âme de saint Martin mourant et supplié par ses moines de rester un peu de temps encore… Mais le temps ne nous appartient pas ! Saint Martin était avant tout un croyant persuadé que la mort est passage vers la vie éternelle, un mystique attiré par l’union parfaite avec son Dieu : néanmoins, de toutes ses forces, il a travaillé à l’annonce de l'Evangile, à la purification des mœurs, à la réconciliation des grands comme des petits, jusqu'à son dernier souffle. Quelle leçon à la fois pour ceux qui tendraient à minimiser leurs responsabilités ici-bas par un attrait faussement spirituel pour l’éternité, et pour ceux qui limiteraient leur champ de vision à ce qu’ils peuvent construire de leurs propres mains ! La paix des hommes est toujours imparfaite, provisoire, limitée : jamais elle ne se substituera à la paix divine qui est plénitude de justice, de vérité, d’amour, de communion. Cependant elle est à rechercher, à construire pas à pas, à promouvoir sans relâche : sinon la parole appartiendra à ceux qui, dans les familles, dans les communautés, dans la sphère politique, ne savent que diviser par la peur, l’égoïsme, la bêtise et la haine. Le croyant ne se laissera pas abuser par ces sirènes maléfiques : avec l'Evangile comme boussole, il tentera, vaille que vaille, d’infuser ici-bas un peu de la lumière d’en haut, en se faisant « artisan de paix ».

La paix est reconnaissance du visage du Christ dans l’autre : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison [...] Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? / sans nous mettre à ton service ? ». L’alternative est simple : trouver et servir le Christ, ou Le rejeter. Si la guerre de tous contre tous est un avenir que nul n’envisage avec joie, cela doit commencer dès maintenant par la fin du chacun pour soi : le Seigneur est là, présent au milieu de nous dans Ses sacrements évidemment, mais aussi dans l’autre dont le visage peut nous être masqué par la détresse, l’isolement, l’étrangeté… Chercher le visage de celui qui baisse la tête, « venir jusqu'à lui », nous « mettre à son service », telle doit être notre quête ici-bas. Nous savons, nous chrétiens ― nous devrions savoir ! ― que la paix ne consiste pas en une simple absence de guerre ; plus encore, si la paix est une valeur positive, elle ne se réduit pas à un concept : la paix est une personne, Jésus Christ. Chercher la paix revient donc à faire rayonner sur cette terre le visage du Seigneur Jésus.

La paix, par sa présence ou par son absence, a des conséquences redoutables, qui seront un jour définitives : « ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle ». Demandons la grâce, pour notre monde, notre nation et pour chacun de nous, de ne jamais l’oublier. Alors « ceux de 14 » (Maurice Genevoix) ne seront pas morts en vain.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 28 OCTOBRE 2018

30ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Jr 31,7-9 / He 5,1-6 / Mc 10,46-52

« Jésus lui dit : ''Que veux-tu que je fasse pour toi ?'' » : cette question au fils de Timée qui implore le Fils de David, qu’elle est extraordinaire ! Je vous propose de la réentendre, de la laisser résonner dans notre vie personnelle aussi bien que communautaire.

« Jésus lui dit : ''Que veux-tu que je fasse (ποιήσω) pour toi ?'' » : mis à part le chapitre 10, le verbe ainsi conjugué ne se retrouve que deux fois chez Marc : « venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes » (1,17) et, dans un contexte tout autre, la demande de Pilate à la foule déchaînée : « que ferai-je de cet homme que vous appelez le roi des Juifs ? » (15,12). Dans la première occurrence, Jésus donne une nouvelle identité, un surcroît d’existence, une vocation inattendue qui rejoint les plus secrètes aspirations de ces modestes pécheurs et en fait des apôtres, de futures colonnes de l’Eglise. Dans la deuxième, Pilate cherche à se débarrasser de Jésus dans lequel il ne voit qu’un problème et une possible menace pour sa carrière de haut fonctionnaire impérial : la personne de Jésus n’a aucune importance. L’opposition entre Jésus et Pilate est celle qui existe trop souvent entre les regards, les manières de faire, les priorités de Dieu et de l’homme : l’Un voit, aime, appelle ; les autres jugent, utilisent, réduisent à l’état de marchandise… Qu’en est-il de nous ? De quel côté nous situons-nous ? N’y a-t-il pas des moments où l’autre n’est qu’une gêne, un obstacle, la source d’un avantage potentiel ? Jésus nous invite à la gratuité, à la pureté du regard et des intentions.

Plus proches de nous, les trois questions du chapitre 10 : « que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? » s’interrogeait le jeune homme riche (10,17), « que voulez-vous que je fasse pour vous ? » demandait Jésus à Jacques et Jean (10,36), et notre passage. Là encore, il y a opposition entre deux approches de la vie spirituelle : le riche croyant qui se rapproche de Jésus cherche à savoir, grâce au « Bon Maître » ce qu’il doit faire en plus des 10 commandements pour obtenir, louable désir, « la vie éternelle ». Jacques et Jean, eux, veulent obtenir des assurances pour l’avenir, en s’attribuant d’avance les bonnes places aux côtés du Messie victorieux. Quant à Jésus, Il va déplacer la question en faisant d’abord réfléchir le jeune homme sur « qui est bon » et les apprentis ministres sur le service et le don de soi. Plus radicalement encore, on passe d’une demande faite à Jésus à une demande de Jésus : par là doit s’opérer la transformation profonde du cœur de l’homme qui apprend d’abord à chercher le bien, à le pratiquer et à l’enseigner ; puis il comprend qu’il s’agit avant tout de laisser Dieu agir à Sa guise, de Se laisser modeler par son Créateur, de Se laisser sauver par son Rédempteur.

Nous voici enfin arrivés à notre passage : « Jésus lui dit : ''Que veux-tu que je fasse (ποιήσω) pour toi ?'' ». Un dialogue de foi est en cours entre le Messie et l’homme en détresse : « Fils de David, prends pitié de moi ! » « Va, ta foi t’a sauvé ». Plus que la vue, ô combien importante, Jésus lui rend déjà sa dignité, en l’acceptant comme interlocuteur ; par avance, Il le relève (« un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin [...] il criait de plus belle [...] il jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus ») ; surtout Il connaît le fond de son cœur, sa foi, et lui offre le salut. S’Il laisse l’homme dire son besoin le plus urgent (« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »), Jésus ne Se laisse pas enfermer par lui, et donne bien plus : la vue, la confirmation que sa foi dans le Messie est bien placée, le salut, le désir et les moyens de devenir disciple (« il suivait Jésus sur le chemin »).

En posant la question de manière si gratuite, si ouverte, si disponible, Jésus fait comprendre à Ses interlocuteurs qu’Il leur ouvre aussi Son regard, Sa grâce, et, au besoin, Son pardon : non seulement Il nous montre l’exemple, mais Il nous rend capables de L’imiter. Combien de fois pourrions-nous agir ainsi, dans notre vie personnelle mais aussi paroissiale, et plus largement, sociale ? Offrir du temps, de l’attention, une écoute de ce que l'Esprit Saint nous dit à travers l’autre, ses demandes, ses angoisses, ses fragilités, ses dons aussi. Mais pour ce faire, il nous faut d’abord entendre cette question pour nous-mêmes, et y répondre personnellement : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 21 OCTOBRE 2018

29ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 53,10-11 / He 4,14-16 / Mc 10,35-45

« Nous vous exhortons à élargir vos cœurs aux dimensions du monde, à entendre l’appel de vos frères et à mettre hardiment à leur service vos jeunes énergies. Luttez contre tout égoïsme. Refusez de laisser libre cours aux instincts de violence et de haine, qui engendrent les guerres et leur cortège de misères. Soyez généreux, purs, respectueux, sincères. Et construisez dans l’enthousiasme un monde meilleur que celui de vos aînés! » Tels étaient les encouragements et les avertissements de saint Paul VI dans son message aux jeunes, lors de la clôture du concile Vatican II, fin 1965. Le synode pour les jeunes est en train de travailler, à Rome, pour renouveler la pastorale de l’appel aux vocations et plus généralement l’accompagnement des jeunes dans l’Eglise de demain. Les textes de ce jour donnent aux jeunes ― et donc à chacun des baptisés ! ― trois pistes.

« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » : question dont chacun imaginera le ton ! Jésus est-Il fatigué d’avance d’une demande impertinente ? Amusé de leur audace ? Bienveillant, prêt à tout entendre ? Soucieux que leur cœur s’intéresse à l’essentiel et non à des futilités ? Quoi qu’il en soit, Il Se rend disponible et est réellement prêt à « faire quelque chose » pour les Siens. En sommes-nous assez persuadés, chacun pour notre compte ? Peut-être avons-nous peur de Dieu : réentendons alors la Lettre aux Hébreux : « Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce ». « Avançons-nous » en priant Celui qui peut tout pour nous, même écouter nos sornettes, même redresser nos demandes, même dépasser nos rêves les plus fous. Il le fera, Il le fait déjà, parce qu’Il est bon, profondément bienveillant, d’un amour qui donnera sens à toute notre existence : « vous saurez affirmer votre foi dans la vie et dans ce qui donne un sens à la vie : la certitude de l’existence d’un Dieu juste et bon ».

« Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner Sa vie en rançon pour la multitude » : la correction est douce, mais radicale. Jésus ne nous parle pas de remaniements ministériels ! Nous ne sommes pas chrétiens pour obtenir des avantages ici-bas ou pour briller sur la scène du monde : non, nous sommes disciples du Roi des rois devenu Serviteur souffrant, de Celui qui a tout donné, jusqu'à Sa vie, jusqu'à Son honneur. « Nous avons un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » : autrement dit, Jésus a tout partagé avec nous, sauf ce qui nous éloigne du Père, sauf ce qui chasse l'Esprit Saint de notre âme. Il a tout partagé, et nous demande donc de faire de même ; Il S’est mis à notre niveau, pour que nous entrions en esprit de service, sur pied d’égalité, envers tous ; Il a fait de Sa vie une offrande réparatrice, et nous envoie dans le monde en porteurs de Sa paix, jamais sans justice, de Son amour, jamais sans vérité.

« La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé » : puisque vous voulez partager mon règne, leur dit-Il d’une certaine façon, vous partagerez mon combat contre les forces du mal, contre la mort même, par le martyre. Qu’est-ce qu’un croyant qui n’est pas prêt à témoigner ? A quoi sert un témoin devenu muet ? Que devient notre baptême, notre plongée dans l’amour trinitaire, si nous prétendons barboter à la surface sans jamais descendre en eau profonde pour y porter la lumière du Ressuscité ? Oui mais ce n’est pas facile aujourd’hui direz-vous : mais quand a-t-il été confortable d’être chrétien ? Voilà pourquoi la Lettre aux Hébreux nous redit : « tenons donc ferme l’affirmation de notre foi ». Ferme, mais pas rigide ; fervent, mais pas fanatique ; spirituel, pas illuminé ; actif, pas agité en tous sens...

L’Eglise « possède ce qui fait la force et le charme des jeunes : la faculté de se réjouir de ce qui commence, de se donner sans retour, de se renouveler et de repartir pour de nouvelles conquêtes. Regardez-la, et vous retrouverez en elle le visage du Christ », proclamait saint Paul VI dans son message aux jeunes, lors de la clôture du concile Vatican II, en 1965. Paroles enthousiastes mais parfois dures à entendre : quel « visage du Christ » formons-nous aujourd’hui en Eglise ? Souillé par les abus en tous genres ? Recroquevillé, découragé, divisé, blasé ? Demandons la grâce de la jeunesse, de savoir « se réjouir de ce qui commence, se donner sans retour, se renouveler et repartir » sans cesse : c’est la jeunesse éternelle de l'Evangile.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 14 OCTOBRE 2018

28ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Sg 7,7-11 / He 4,12-13 / Mc 10,17-30

Le Pape a osé parler de l’avortement cette semaine, peut-être l’avez-vous entendu : des mots très forts pour réveiller les consciences, sans juger les personnes. Ce qui nous a valu ce commentaire outragé d’une membre du Planning familial : « Il fait fi de toutes les recommandations faites par l’Organisation Mondiale de la Santé. Il se place au-dessus de ce que décrètent les responsables médicaux au niveau de la santé mondiale » !! Effectivement nulle institution n’est au-dessus de la loi de l'Evangile et des 10 commandements, et le Vicaire du Christ a non seulement le droit, mais le devoir de rappeler avec énergie que toute vie est sacrée. Quel rapport avec les textes de ce jour, demanderez-vous ? « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs pénètrent la sagesse » : il devient de plus en plus difficile de discerner en un monde où des énormités tentent de se faire passer pour des évidences, et la Parole de Dieu est toujours plus nécessaire pour y voir clair, à titre personnel et collectif. Mais revenons à l'Evangile.

Une vocation ratée ? Tout semblait avoir bien commencé : une bonne question, une bonne réponse de la part de ce jeune homme riche. Voilà un jeune croyant cohérent dans ses actes, qui marche au droit chemin… « Et pourtant, il lui manque quelque chose. Il le sent bien, mais il ne sait pas exactement ce qui lui fait défaut [...] ; il souffre, à son insu, d’un vide secret que Dieu seul peut combler. Il a ce qu’on appelle la vocation. Et le Seigneur, Lui, comprend tout de suite » (Dom Delatte). Jésus, ayant fixé Son regard sur lui, décide donc d’aller beaucoup plus loin : « Tu connais les commandements... Une seule chose te manque : va, vends [...], viens, suis-moi ». Ces 4 verbes à l’impératif sont comme quatre coups de fouet à une conscience hésitante, en recherche, assoiffée de sens : Jésus répond à la quête intérieure de ce jeune homme, directement, sans détours ! Le Seigneur l’appelle à Le suivre, mais l’appel échoue (au moins provisoirement) : combien de fois cela arrive-t-il ! C’est que « l’attachement exagéré à une chose qui n’est pas mauvaise en soi, peut faire avorter toute une vie. Et il existe d’autres richesses ― les désirs, les vouloirs, les systèmes, les passions secrètes, les inerties ― qui ont en nous le même résultat effrayant » (Dom Delatte). Qu’en est-il de nous ? Y a-t-il des choses que nous ne voulons pas lâcher pour suivre le Christ ?

Une mission impossible ? Le jeune homme parti tout triste, Jésus poursuit Son enseignement en faisant voler en éclats quelques certitudes mal placées de Ses disciples : à croire qu’Il veut décourager tout le monde ! Même si le « trou de l’aiguille » est peut-être la Porte de l’Aiguille à Jérusalem, l’opération est difficile, et tous le sentent bien ! Mais pourquoi s’étonner ? « Le Seigneur nous l’a enseigné déjà : la porte qui donne accès au Royaume est étroite (Mt 7,13-14) ; se présenter devant elle avec tout l’encombrement des richesses, c’est s’obliger à demeurer dehors, [...] prisonnier et victime de la fortune » (Dom Delatte). De quoi désespérer ! Mais Jésus ajoute cette conclusion qui change tout : « tout est possible à Dieu ». De nos propres forces, nous ne pouvons rien faire ; sans l’aide active de l'Esprit Saint, nous ne pouvons persévérer ni dans la foi, ni dans nos engagements, ni dans notre marche vers le vrai et le bien. Pourquoi ne pas le dire ? Si la foi s’attiédit dans nos pays de vieille chrétienté, n’est-ce pas parce que beaucoup de chrétiens ont fixé des limites à ce que Dieu peut faire, ont renoncé, au fond d’eux-mêmes, à dépendre de Dieu en tout et pour tout… N’avons-nous pas un examen de conscience à faire à ce sujet ?

Quel discernement ? Revenons à notre question initiale : comment discerner le vrai du faux, l’essentiel de l’accessoire, la parole qui fait vivre du slogan qui tue ? Les lectures nous orientent vers deux pistes : la prière et la réflexion. « J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ». Le discernement naît de la prière, de la relation quotidienne, confiante, humble, persévérante, avec le Dieu vivant : sans prière la foi devient idéologie, l’action activisme, les sacrements routine. La prière doit aussi guider notre réflexion, pour nous donner une intelligence de la vie : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse ». Nous pourrons alors mettre en perspective les réalités d’ici-bas pour voir si elles sont porteuses de vérité dans l’amour, de justice dans la paix, en un mot : d’éternité.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 7 OCTOBRE 2018

27ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Gn 2,18-24 / He 2,9-11 / Mc 10,2-16

« L'amour est compliqué », disait une femme lors de l'enterrement de sa mère, pour qui il avait été si difficile d'aimer sa propre fille... En ce 27ème dimanche du temps ordinaire, Jésus vient nous parler d'amour et même de mariage. Ecoutons notre Pape François, lors de l'audience générale du 15 avril 2015 : « L’homme et la femme sont à la fois différents et complémentaires. Cette différence est présente dans la création ; mais dans le cas de l’homme et de la femme, elle porte l’image et la ressemblance de Dieu. La culture moderne introduit des doutes sur la compréhension de cette différence, ne voulant plus, parfois, la reconnaître, parce que ne sachant plus l’assumer. [...] La terre sera plus harmonieuse quand l’alliance entre l’homme et la femme sera bien vécue. » Comment la vivre, cette alliance ?

Dans la liberté : s'engager l'un envers l'autre, sans ignorer que la liberté de l'autre sera toujours difficile à recevoir, à conjuguer avec sa propre liberté. Il n'est pas évident de rester à l'écoute d'une différence qui, loin de se résorber avec le temps, s'accentue : homme et femme ne sont pas réductibles l'un à l'autre, et encore moins interchangeables, quoi qu'en disent les théories soi-disant progressistes. « Dès l'origine de la création Il les fit homme et femme », Il les créa différents et destinés à le rester, différents et appelés à s'aimer dans, et grâce à cette différence. La liberté se déploie dans un cœur quand l'amour qui y habite se tourne sans cesse vers l'être aimé comme un être à découvrir encore, à regarder encore d'un œil neuf, attentif, bienveillant. Sinon chacun s'enferme dans son petit monde, et le couple devient une prison dont on rêve de s'évader. « Dieu les créa » : libres, différents, complémentaires ! Le mariage chrétien sera toujours basé sur cette évidence physiologique et psychologique, sur cette vérité inscrite dès les premières lignes de la Bible, confirmée solennellement par le Christ, enseignée sans relâche par l'Eglise depuis 2000 ans, à travers tous les bouleversements de civilisation qu'elle a connu et qu'elle connaîtra encore.

Dans la fidélité : qu'elle est difficile, aujourd'hui plus qu'hier, puisque tout pousse au changement, à l'expérimentation, à la tentation permanente présentée comme la vraie liberté ! Un certain cinéma, une certaine littérature, des sites internet font depuis longtemps l'apologie de l'adultère... Comme si rien n'engageait à rien, comme si tout était réversible ! Or la fidélité est un absolu, un don de soi sans réserve qui décide, une fois pour toutes, de renoncer à tous les autres conjoints possibles : il n'y a pas de permission de sortie ! C'est ce que Jésus explicite par ces mots : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ». Mais allons encore plus loin : la fidélité est aussi un choix de vie, basé sur la confiance, et qui conduit à faire passer le conjoint en premier, avant les enfants, les parents, les amis et le travail. Où en êtes-vous, en couple, sur ce point ?

Pour toujours : rien de grand ne se fait dans le transitoire ou le conditionnel. Dieu, en tout cas, ne sait pas faire ainsi, et n'a visiblement pas envie d'apprendre ! Quand Dieu agit, Il Se donne ; quand Il Se donne, c'est pour toujours, sans jamais Se reprendre ni Se renier. Son amour est inconditionnel, donc éternel, et Il donne à l'homme et à la femme les moyens spirituels de s'aimer pour toujours. Puisque Dieu le permet, et le veut même, l'engagement est donc définitif, et Jésus en tire les conclusions : « Ce que Dieu a uni, l'humain ne doit pas le séparer ». Couples chrétiens, vous êtes les témoins fragiles mais indispensables de la perpétuité des promesses de Dieu, des dons de Dieu, de l'amour de Dieu. Vous qui vivez une solitude non choisie à cause d'un divorce ou du veuvage, sachez que votre fidélité au conjoint parti est signe, en ce monde, d'un amour qui va jusqu'au bout du don. Merci à vous !

Ouvert à la vie : un amour véritable n'est pas égoïste, et doit pouvoir s'ouvrir sur la possibilité d'une vie nouvelle qui va élargir le couple et en faire un foyer. « Les deux ne feront qu'une seule chair », dit Jésus, reprenant les mots mêmes de la Genèse, qui désigne ainsi l'union sexuelle, le don de son corps au conjoint, prolongement et actualisation du don d'une parole opéré une fois pour toutes dans le consentement initial. Une famille peut être un lieu de vie extraordinaire, où, avec leurs limites, un homme et une femme savent donner le meilleur d'eux-mêmes et transmettre à la génération nouvelle la joie de l'engagement, de la fidélité, de l'écoute, du pardon, de la prière, de la foi.

« L'amour est compliqué » : oui, parce que notre cœur est tiraillé de mille et mille façons... Mais Dieu est infiniment simple, et peut faire de nos liens les plus chers une « alliance nouvelle et éternelle » source d'un bonheur authentique car exigeant, chemin de vérité et donc de vie. Amen.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 30 SEPTEMBRE 2018

26ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Nb 11,25-29 / Jc 5,1-6 / Mc 9,38-43.45.47-48

« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer » : vous l’avez compris, le ton est grave. Saint Jacques, puis Jésus dans l'Evangile, nous avertissent, dans un enseignement particulièrement sévère. En effet, l'enjeu est capital : il en va de la foi, de la vérité, du salut, de la sainteté. Comment, bien sûr, ne pas penser aux victimes d’abus dans l’Église, dont nous découvrons, effarés, le grand nombre, dans bien des pays ? Nous aurons à cœur de prier pour elles, ce 5 octobre, comme le demande notre évêque, mais aussi à ne pas être nous-mêmes, de quelque façon que ce soit, « un scandale, une occasion de chute », pour qui que ce soit. Ces abus concernent l’Eglise mais aussi, hélas, les milieux sportifs, le monde du handicap et même la cellule familiale : quels remèdes notre société peut-elle proposer ?

Jésus prend la défense, avec une particulière vigueur, de ceux, dit-Il, « qui croient en moi » : c’est seule occurrence de l’expression dans saint Marc, désignant ceux qui se sont confiés au Christ en s’engageant dans l’Église (cf. Bible chrétienne, éd. Anne Sigier), ou bien qui ont fait confiance à l’Eglise du fait de leur foi en Christ. Nous rejoignons les intolérables abus, qui sont de véritables crimes contre l’enfance, dévoilés ces temps-ci : c’est la foi des petits, et de leur famille, qui est blessée, voire tuée, lorsque leur confiance a été trahie ; c’est la foi du peuple de Dieu qui est atteinte lorsque les responsables semblent ne pas prendre la mesure du problème ou, au contraire, lorsque les médias tentent de faire l’amalgame pour nier la possibilité du célibat consacré et plus largement de la fidélité à ses engagements. Que faire ? Choisir le Christ, irrévocablement : Lui donner la conduite de notre vie personnelle, dans toutes ses dimensions (affective, matérielle, relationnelle), et aussi de notre vie collective, qu’elle soit sociale, politique, ecclésiale… Choisir le Christ, et donc renoncer absolument à ce qui pourrait, en nous, s’opposer à la loi d’amour de l'Evangile. Tel est le sens des amputations mises en scène dans l'Evangile. L’urgence et la brutalité du remède sont faits pour heurter, réveiller notre apathie, nous forcer à prendre conscience de nos responsabilités : sous une forme imagée, la parole de Jésus redit qu’une option décisive s’impose pour être sauvé (cf. Bible chrétienne, éd. Anne Sigier).

« Ta parole, Seigneur, est vérité ; dans cette vérité, sanctifie-nous », demandait le verset de l’Alléluia. Osons demander au Seigneur d’intervenir dans notre vie ! Sinon on dire de nous : « votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille sera un témoignage contre vous » : il s’agit, bien sûr, des biens matériels non utilisés ou mal utilisés (accumulation, gaspillage, surconsommation). Il s’agit aussi de nos biens spirituels, à commencer par nos talents : qu’en faisons-nous ? Sommes-nous « rouillés » à force de nous économiser, de nous distraire, de nous éparpiller ? On peut aller jusqu’aux biens donnés par l’Eglise : la Bible, les sacrements, la prière : rouillent-ils faute d’être régulièrement fréquentés, visités, accueillis ?

Terminons, comme il convient, avec « la géhenne : là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas ». Avouons que nous aurions eu envie de l’évacuer de notre réflexion de ce jour ! Plutôt qu’un long discours, je vous laisse avec cette méditation, si poétique et si forte, de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : « je me demande : ''Qu’est-ce que l’enfer ?'' Je le définis ainsi : ''la souffrance de ne plus pouvoir aimer''. Une fois, dans l’infini de l’espace et du temps, un être spirituel, par son apparition sur la terre, a eu la possibilité de dire : ''je suis et j’aime''. Une fois seulement lui a été accordé un moment d’amour actif et vivant ; à cette fin lui a été donnée la vie terrestre, bornée dans le temps ; or, cet être heureux a repoussé ce don inestimable, ne l’a ni apprécié ni aimé, l’a considéré ironiquement, y est resté insensible. Un tel être, ayant quitté la terre, [...] contemple le paradis, peut s’élever jusqu’au Seigneur, mais ce qui le tourmente précisément, c’est qu’il se présente sans avoir aimé [...]. Car il a une claire notion des choses et se dit : ''[...] La vie et le temps sont à présent révolus. Je donnerais avec joie ma vie pour les autres, mais c’est impossible, car la vie que l’on pouvait sacrifier à l’amour est écoulée'' ».

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 23 SEPTEMBRE 2018

25ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Sg 2,12-17.20 / Jc 3,16-4,3 / Mc 9,30-37

La semaine dernière, quelqu'un a été battu à mort, en France, pour une place de parking ! Avez-vous entendu ce fait divers ? Voilà qui fait écho, avec beaucoup de réalisme, aux textes de ce 25ème dimanche du temps ordinaire…

« Bien-aimés, la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes. [...] D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre ». Saint Jacques n’a pas l’habitude de mâcher ses mots, comme vous vous en êtes aperçu en lisant en entier son épître, que nous entendons par tranches depuis quelques dimanches. Aujourd’hui encore, l’imposture du mal est dévoilée sans complaisance : la jalousie est source de guerre, laquelle est un meurtre, au moins dans l’intention. Une logique perverse est donc à l'œuvre dès que nous accueillons en nous-mêmes la tentation de la comparaison, de la compétition, de la rancœur : elle nous mènera fort loin, si nous n’y prenons garde ! Combien de guerres, sans chars d’assaut ni mines antipersonnelles, sommes-nous capables de mener en famille, au travail, en société, et même en paroisse ! Et qui ne voit la vacuité absolue de ce genre de comportement, qui mène à la mort de l’âme ?

« Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut est d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie. C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix ». Nous avons autre chose à vivre ! La vie sur terre est trop courte pour la passer dans une guérilla et une rivalité permanentes ; la vie au ciel est trop longue pour la passer loin de Dieu à cause de notre comportement d’ici-bas… La foi chrétienne est aussi un style de vie, fait de pureté, de paix, de bienveillance, de miséricorde, de sincérité ; elle doit véhiculer, par ses choix et ses priorités effectivement mis en œuvre, la justice sans laquelle il n’est pas de paix et la paix qui est la condition de toute justice. Mais ne nous y trompons pas : nous n’arriverons à rien si nous ne laissons pas, d’abord, venir en nous « la sagesse qui vient d’en haut ». Être chrétien, c’est accepter de recevoir son identité profonde du Christ : mais comment faire ?

« Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs » : saint Jacques est sévère mais réaliste, comme toujours. Comment recevoir son identité profonde du Christ, sinon en Le laissant agir dans notre vie par les sacrements ? Par le baptême, le Christ fait de nous Ses frères et sœurs, fils et filles d’un même Père, habités par le même Esprit Saint : on ne naît pas chrétien, on le devient par un acte de Dieu qui s’appelle baptême, car il s’agit, littéralement, de plonger dans l’amour infini de Dieu, et de n’en surtout pas ressortir tout sec, intact, inchangé, indifférent. Par le sacrement de l’Eucharistie, le chrétien apprend à ne pas passer une semaine sans communier, c’est-à-dire à ne pas faire sa vie sans Dieu, à recevoir de Dieu Lui-même la force de partager, de prier, de se donner dans la semaine qui suit : Dieu Lui-même peut devenir le carburant de notre existence, et cette énergie-là est infiniment renouvelable ! Par la confession, le chrétien ouvre son cœur au Dieu de miséricorde et de vérité pour recevoir de Lui la guérison et le pardon. C’est tout simple, donc : oui mais voilà, « vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas », peut-être laissez-vous dormir loin de vous ces trésors spirituels que sont les sacrements...

« De quoi discutiez-vous en chemin ? », nous demande Jésus : peut-être de ces choses qui rendent la vie de foi insipide en vidant notre cœur pour le remplir d’un fatras de misères… Que l’amour de Dieu pour nous et pour tous soit au centre de notre vie, et tout peut changer, car « l’amour est éternel. Au cœur de l’homme, malgré la culture de l’éphémère, une espérance indéracinable existe : un amour qui n’ait pas de fin et pas de limites, un monde où régnerait la paix et la justice, la vie et le respect de chacun » (Dom Dysmas, prieur de la Grande Chartreuse). Car c’est de l’Amour que nous sommes disciples.

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 9 septembre 2018

23ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 35,4-7 / Jc 2,1-5 / Mc 7,31-37

« ''Effata !'', c’est-à-dire : "Ouvre-toi ! », dit Jésus au malheureux qui se présente à Lui pour être guéri. C’est aussi, vous le savez, le thème diocésain pour la mise en route du Synode convoqué par notre Pape pour réfléchir avec et sur les jeunes, le discernement et les vocations.

Tout semble mal commencer : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu ». C’est le moment, pour les pourfendeurs du ''dieu vengeur'' de l’Ancien Testament, de triompher… Triomphe de courte durée, cependant, car la suite de la phrase nous montre comment Dieu compte Se venger : Il va S’occuper des « aveugles, sourds, boiteux, muets », et les combler comme une eau vive qui « jaillirait dans le désert » ! Voilà une bien singulière vengeance… Dieu S’engage donc au cœur des nos misères, quelles qu’elles soient, pour nous accompagner personnellement sur le chemin parfois très dur de cette vie terrestre. La foi ne protège de rien, sauf du désespoir qui nous noierait dans l’illusion que nous sommes seuls, abandonnés, méprisés, inutiles, ''en trop'' sur cette terre. « Effata, ouvre-toi ! », car Dieu S’intéresse à ton sort, au point d’être en colère quand tu gaspilles ta vie, au point d’être révolté quand règne entre nous l’injustice. Je pourrais parler longuement de certaines élites autoproclamées qui veulent emmener l’humanité sur des chemins de mort niant la nature humaine, le droit de naître et de mourir dans la dignité (c’est-à-dire quand l’heure est venue et non par une piqûre)… Plus largement, quelle leçon pour nos peuples toujours tentés par les querelles intestines, la peur de l’autre, l’individualisme à tout crin !

« Dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes » : il ne s’agit pas de tout gober, de dire que tout se vaut ! Le discernement est un art, un devoir aussi pour ne pas errer sur des chemins de traverse, ni suivre n’importe quel charlatan ou démagogue jusqu’au précipice… Non, il n’agit de notre regard sur les personnes, trop souvent déconnecté de notre foi, de notre relation au « Seigneur de gloire, Jésus Christ », au nom d’un faux réalisme qui est, en réalité, du fatalisme voire du cynisme. « Effata, ouvre-toi ! » à l’essentiel, qui est souvent invisible ! « Effata, ouvre-toi ! » au réalisme véritable qu’est la lucidité bienveillante, la confiance dans les fruits que porte l’autre quand il est reçu pour ce qu’il est et non annexé, récupéré, utilisé, enfermé dans une catégorie toute faite. La « partialité envers les personnes », le préjugé, empêche de recevoir ce que l’autre peut et veut me donner, empêche de voir et d’entendre : cela est valable en famille, au travail, en paroisse, dans nos choix politiques et sociaux, et même dans notre relation personnelle à Dieu…

« Puis, les yeux levés au ciel, Il soupira et lui dit : ''Effata !'', c’est-à-dire : "Ouvre-toi !" » : avez-vous noté la dimension trinitaire du passage, discrète mais bien réelle ? La liturgie romaine y fait écho dans le récit de l’Institution de l’Eucharistie : « La veille de sa Passion, Il prit le pain dans Ses mains très saintes et, les yeux levés au ciel, vers Toi, Dieu, Son Père tout-puissant, en Te rendant grâce Il le bénit, le rompit ». « Les yeux levés au ciel » sont le signe du lien avec le Père, tandis que le fait de « soupirer » n’est pas le signe d’une impatience mais l’émission d’un souffle, le Souffle, l'Esprit Saint que seul Jésus peut donner. Une lecture possible de ce passage de l’Evangile pourrait être que le lien vital entre nous et le Trinité n’est fécond en nous que si nous nous ouvrons.  C’est tellement vrai que le sacrement du baptême comporte le rituel de l’Effata, par lequel le futur chrétien est symboliquement ouvert à l’action divine. « Effata, ouvre-toi ! », sans peur, à l’action de Dieu dans ton cœur, dans ta vie, dans chacune de tes journées, dans tes failles, tes faiblesses, tes surdités, tes aveuglements. Sans prière, nous restons fermés à l'œuvre de Dieu en nous, et donc, à travers, pour tous ceux que nous aimons et pour nos frères en humanité. Sans prière, nous passons à côté de notre identité profonde, nous en qui Dieu a créé cette capacité unique à L’entendre, à Le suivre, à L’aimer.

« Ouvre-toi à la nouveauté que Jésus te propose. Ouvre-toi surtout à la parole de ton Dieu, qui vient te donner la force et la liberté, et qui agrandit chaque jour, si tu le veux, l’espace de ton espérance ». (P. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.)

Homélie du P.GOUDOT de la messe du 2 septembre 2018

22ème Dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Dt 4,1-2.6-8 / Jc 1,17-18.21b-22.27 / Mc 7,1-8.14-15.21-23

« Il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin. Une telle transformation nécessite la conversion personnelle et communautaire et nous pousse à regarder dans la même direction que celle indiquée par le Seigneur », écrivait le Pape dans sa Lettre au peuple de Dieu. Cette conversion, le Seigneur nous la demande aujourd’hui vigoureusement, si nous avons bien écouté l’Evangile de ce jour. En effet, après cinq dimanches tirés du chapitre 6 de l'Evangile selon saint Jean, et dédiés à l'Eucharistie, nous voilà revenus à l'évangéliste saint Marc qui nous accompagne depuis novembre.

Tout part d’une remarque anodine sur des mains non lavées : comme à son habitude, Jésus en profite pour redresser le tir et rehausser le niveau du débat. Les croyants du temps de Jésus sont obsédés par les questions de pureté et d’impureté rituelles, avec le souci de ne pas se contaminer au contact de choses ou de personnes dites impures. Sans nier les règles d’hygiène élémentaires, le Christ renverse les perspectives et appelle non plus à la pureté rituelle mais à la sainteté du cœur : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées/réflexions méchantes/perverses/mauvaises [...] Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur/souille l'homme ». L’extérieur, qui n’est pas à négliger, n’est que le reflet de l’intérieur, en bien ou en mal. Et là nous entrons dans les détails ! J’ai regroupé en cinq rubriques les péchés énumérés par Jésus :

  1. inconduites/fornication/prostitutions/impudicités                  adultères              débauche/luxure/dérèglement

Nous sommes accablés par des scandales sexuels à répétition : les crimes et abus commis par des membres du clergé et dont la sanction a été souvent insuffisante, mais aussi tous ceux qui ont lieu dans le monde sportif, dans le monde du spectacle et jusqu’au sein de familles où l’inceste n’est pas encore relégué dans les oubliettes de l’Histoire… Pourquoi tant de débordements, tant de manque de pudeur, de maîtrise de soi, de respect de l’autre et de soi-même ? Notre société hyper-sexualisée rend irréalisable aux yeux du plus grand nombre l’idéal de la continence, de la fidélité, de l’engagement définitif… Quelles sont nos convictions profondes ? Quels moyens concrets prenons-nous pour conserver et transmettre ces trésors pour qu’ils s’épanouissent dans notre vie, et, à travers nous, dans notre civilisation ?

  1. vols                        cupidités/convoitises                        fraude/ruse

Notre société pousse à l’extrême la possession de biens matériels comme l’objectif à atteindre à tout prix, littéralement ! Combien de publicités bâties sur la convoitise de ce qu’ont les autres ou le désir de susciter soi-même cette convoitise ! Et que dire de la banalisation du vol sous toutes ses formes : frauder le fisc ou les assurances, chiper de menus objets dans les magasins ou les hôtels… Quelle est notre ligne de conduite ? Quelle est notre approche des biens matériels, des impératifs de la mode, de la situation du voisin ? Qu’est-ce que notre style de vie transmet comme priorités à nos enfants, à nos amis, à nos collègues de travail ?

  1. meurtres

Nous sommes les spectateurs de tant de guerres, de massacres et d’attentats ! Notre culture cinématographique ou télévisuelle nous habitue à des scènes de crimes, des intrigues où les cadavres s’entassent… Par bien des aspects, nous sommes entrés dans la culture de mort dénoncée en son temps par saint Jean-Paul II : banalisation extrême de l’avortement et bientôt, si nous n’y prenons garde, de l’euthanasie. Ne nous laissons pas anesthésier ! Plus près de notre vie quotidienne, nos petites guerres intestines, nos petits meurtres entre amis…

  1. méchancetés/perversités                 envie/œil mauvais/regard envieux              diffamation/injures/calomnie

Peut-être nous habituons-nous à la guerre de tous contre chacun, par le biais des réseaux sociaux mais aussi de nos conversations ou simplement des pensées que nous remuons… N’oublions pas les paroles du psaume : « Seigneur, qui séjournera sous Ta tente ? Celui qui [...] agit avec justice et dit la vérité selon son cœur. Il met un frein à sa langue ». L’amour de l’autre commence par ne jamais se comparer, et doit aller jusqu'à une grande vigilance sur notre langage.

  1. orgueil/vanité et démesure/déraison/frénésie/folie

Au final, combien d’actes ou de paroles dans notre journée sont guidés par l’orgueil, qui est une véritable folie si l’on considère à quel point nous sommes peu de chose face à la maladie ou la mort ? Le Christ est parfois appelé la Sagesse divine, pour nous inciter à entendre Son enseignement et à suivre Ses exemples, pour fuir la folie du péché.

« La transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin » n’adviendra que par notre transformation personnelle : si nous laissons la Parole de Dieu nous déranger et nous rejoindre là où elle frappe juste, si nous vivons plus intensément des sacrements, si nous mettons en œuvre chaque jour, sans remettre au lendemain, ce que Dieu attend de nous. « Vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples ». Demandons la grâce de cette fidélité, de cette cohérence, de cette sainteté.

Homélie du P. Kouassi-Yves Yao du 11/03/2018

Quatrième dimanche de Carême – Année B

2 Ch 36, 14-16.19-23 Ps 136 (137) Ep 2, 4-10, Jean 3, 14-21

Nous voici au quatrième dimanche de Carême, traditionnellement désigné comme "dimanche Laetare". Dimanche empreint d'une joie qui, dans une certaine mesure, adoucit le climat de pénitence de ce temps : "Réjouissez-vous avec Jérusalem - dit l'Eglise dans l'antienne d'ouverture - Exultez à cause d'elle [...] Avec elle soyez plein d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil".

Penser à Dieu procure de la joie. On se demande alors spontanément: mais quel est le motif pour lequel nous devons nous réjouir? Un des motifs est certainement l'approche de Pâques. Mais la raison la plus profonde se trouve dans le message offert par les lectures bibliques que la liturgie propose aujourd'hui et que nous venons d'écouter. Celles-ci nous rappellent que, malgré notre fragilité et notre indignité, nous sommes les destinataires de la miséricorde infinie de Dieu. Dieu nous aime d'une façon que nous pourrions qualifier d'"obstinée", et il nous enveloppe de son inépuisable tendresse.

C'est ce qui apparaît déjà dans la première lecture, tirée du Livre des Chroniques de l'Ancien Testament. L'auteur propose une interprétation synthétique et significative de l'histoire du peuple élu : le temple est détruit et le peuple est en exil ; il n'a plus de terre; il semble réellement qu'il ait été oublié par Dieu.

Toutefois, Dieu poursuit, à travers les châtiments, un dessein de miséricorde. En effet le Seigneur démontre le primat absolu de son initiative sur tout effort purement humain, en se servant d'un païen, Cyrus, roi de Perse, pour libérer Israël. Dans le texte que nous venons d'entendre, la colère et la miséricorde du Seigneur se confrontent au cours d'un épisode à caractère dramatique, mais à la fin, l'amour triomphe, car Dieu est Amour.

Oui Dieu est Amour. C'est ce que nous confirme l'Apôtre Paul dans la deuxième lecture, en nous rappelant que « Dieu est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ » (Ep 2, 4-5).

Pour exprimer cette réalité de salut l'Apôtre utilise, à côté du terme de miséricorde, eleos en grec, le terme « amour », du grec « agape », repris et amplifié ultérieurement dans la très belle affirmation que nous avons entendue dans la page évangélique: « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique: ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle » (Jn 3, 16).

 Ce "don" de la part du Père a eu un développement dramatique: il est allé jusqu'au sacrifice du Fils sur la croix. La mission historique de Jésus est le signe éloquent de l'amour de Dieu et sa mort l'est de manière tout à fait particulière. En elle, la tendresse rédemptrice de Dieu s'est pleinement exprimée : « Quand je serai élevé de terre, c'est à dire sur la Croix, j'attirerai à moi  tous les hommes». «Tous », c'est-à-dire l'universalité absolue; et « attirer » ne signifie pas une force qui nous contraint, mais une beauté qui nous fascine. Jésus nous fascine. Voilà pourquoi dans la Croix, "s'accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l'homme et le sauver - tel est l'amour dans sa forme la plus radicale" ( Benoit XVI, Deus Caritas Est).

Comment répondre à cet amour radical du Seigneur? L'Evangile nous présente un personnage du nom de Nicodème, membre du Sanhédrin de Jérusalem, qui va chercher Jésus la nuit. Il s'agit d'un honnête homme, attiré par les paroles et par l'exemple du Seigneur, mais qui a peur des autres, qui hésite à franchir le pas de la foi. Il ressent la fascination de ce Rabbì si différent des autres, mais il ne réussit pas à se soustraire aux conditionnements du milieu, contraire à Jésus, et il restera hésitant sur le seuil de la foi. Que de personnes, à notre époque également, sont à la recherche de Dieu, à la recherche de Jésus et de son Eglise, à la recherche de la miséricorde divine, et attendent un "signe" qui touche leur esprit et leur cœur! Aujourd'hui, l'évangéliste nous rappelle que le seul "signe" est Jésus élevé sur la croix: Jésus mort et ressuscité est le signe absolument suffisant. En Lui, nous pouvons comprendre la vérité de la vie et obtenir le salut. Telle est l'annonce centrale de l'Eglise, qui demeure immuable au cours des siècles. La foi chrétienne n'est donc pas une idéologie, mais une rencontre personnelle avec le Christ crucifié et ressuscité. De cette expérience, qui est individuelle et communautaire, naît ensuite une nouvelle façon de penser et d'agir: une existence marquée par l'amour comme en témoignent les saints de chaque époque.

Ainsi, sommes-nous invités aujourd'hui, de façon particulière, à témoigner l'amour de Dieu, Père miséricordieux. Cet amour qui est le véritable secret de la joie chrétienne, auquel nous invite le 4ème dimanche de carême - dimanche du Laetare -.

 En tournant notre regard vers Marie, « Mère de la sainte joie », demandons-lui de nous aider à approfondir les raisons de notre foi, pour que, comme nous y exhorte aujourd'hui la liturgie, renouvelés dans l'esprit et l'âme joyeuse, nous répondions à l'amour éternel et infini de Dieu. Amen!

Père Kouassi-Yves Yao

 

Homélie du Père Kouassi-Yves YAO du dimanche 4/03/2018

Troisième dimanche de Carême – Année B

Ex 20, 1-7-13.15-18 -Ps 18(19) 1 Co 1, 22-25 8, 31b-34 - Jn 2, 13-25

Après les deux premiers dimanches de Carême au cours desquels nous avons médité les tentations (Mc 1, 12-15) et la transfiguration de Jésus (Mc 9, 2-10) la Liturgie de ce troisième dimanche de carême guide notre chemin vers Pâques avec le passage de l'Évangile tiré de Jean (2,13-25) qui décrit l'expulsion des vendeurs du temple et la promesse faite par Jésus d'un nouveau Temple,

c'est à-dire Lui-même.

Pour le quatrième évangile (celui de Jean), c'est la personne même de Jésus qui sera le nouveau Temple, le milieu vital de l'habitation réciproque du Père et du Fils, le vrai lieu de la communion intime avec le Dieu trinitaire à laquelle sont appelés tous les croyants (cf. 14.2; 1 Jn 1,3). Il affirme que Jésus est le vrai Temple: « Il parlait du Temple de son corps. »

Mais descendons et analysons brièvement le texte de Jean :

  • vv 13-14 : Introduction : La scène se passe en Judée (Jérusalem) à l'occasion d'une fête juive, la pâque. Jean énumère les animaux (Bœufs, brebis, colombes). Ceux-ci évoquent les sacrifices cultuels. Pour Jean, avec la présence de l'agneau de Dieu, désormais les rites sacrificiels sont périmés.

 

  • vv 15-16 : Action de Jésus.

Ici, Jésus agit avant de parler. Jean met sur les lèvres de Jésus cette phrase qui met en opposition « maison de mon PERE » et « maison de TRAFIC ». Jésus voit le temple d'Israël comme la maison de Dieu en Israël. Par conséquent sa sainteté ne doit pas être altérée.

  • vv17-18: Réaction des gens.

Il y a une double réaction après le geste de Jésus :

  • D'un côté les disciples se souviennent une parole de l'Ecriture : l'amour de ta maison fera mon tourment. « Se souvenir » fait partie du langage particulier de Jean pour indiquer le processus par lequel la communauté des disciples parvient à voir en Jésus l'accomplissement de l'Ecriture après la résurrection.
  •  De l'autre côté, les juifs demandent des comptes à Jésus. Ce n'est pas la seule fois en Jean (Jn 6,30) et dans les synoptiques (Mc 8,11-12 ; Mt 12,38-39 ; 16,11 ; Lc 11,16.29-30) que l'on lui réclame des signes. En fait, la question regarde l'autorité de Jésus. Reconnaissent-ils dans l'action de Jésus, un geste prophétique ?  Peut-être !

En somme, ni les disciples ni les juifs ne posent de question sur l'acte même de Jésus ; leur intérêt se porte plutôt sur l'homme qui l'a posé. Son acte pourrait probablement traduire l'hostilité qui a toujours existé entre Jésus et les juifs (5,16.18) et surtout de la mort de Jésus. A travers l'acte de Jésus, s'exprime sa passion pour la cause de Dieu.

  • vv19-20 : Réponse de Jésus et l'autre réaction des juifs

Ici il s'agit du sanctuaire et non du temple. Le sanctuaire est l'espace sacré du temple qu'il faut respecter. C'est de ce lieu dont parle Jésus. Mais les juifs eux parlent des 46 ans qui concernent le temple, donc l'ensemble de l'édifice.

Ensuite, Jésus parle de son corps qui est le vrai Sanctuaire. En lui habite Dieu. Jésus parle de la destruction et du relèvement du temple. ‘'Relever'' langage biblique qui exprime la résurrection. Restaurer le temple, c'est restaurer le culte d'Israël.

  • vv21-22 : Conclusion.

Le sanctuaire c'est aussi le corps du Christ ressuscité. L'Eglise, corps du Christ est le temple de l'Esprit, donc chaque chrétien aussi. En conséquence, Dieu par l'Esprit habite en chacun de nous.

Que retenir de cette page de l'Evangile ?

Dans l'Ancien Testament le temple avait une double signification : c'était le lieu de la rencontre avec Dieu et le lieu du rassemblement des tribus. Il avait donc une dimension verticale et une dimension horizontale. Jésus est tout cela, affirme l'Evangile de Jean. C'est en Lui que nous pouvons faire une expérience authentique de la rencontre avec Dieu et c'est en Lui également que nous pouvons faire une véritable expérience de fraternité.

Chacun est invité ce matin à sortir de la dispersion et de nous réunir, d'abandonner les dissensions et de vivre en frères. Mais où et comment est-ce possible? Autour du Christ et de sa croix, répond Jean: « Quand je serai élevé de terre, c'est à dire sur la Croix, j'attirerai à moi  tous les hommes». «Tous », c'est-à-dire l'universalité absolue; et « attirer » ne signifie pas une force qui nous contraint, mais une beauté qui nous fascine. Jésus nous fascine.

Oui, laissons-nous fasciner ce matin par cet homme merveilleux et bon qui ne veut que nous rassembler, nous unir et nous introduire dans la divinité. Lui qui est Vivant pour les siècles et des siècles. Amen !

Père YAO Kouassi Yves (Fidei donum)

 

Homélie du P. GOUDOT de la messe du 4/03/2018

3ème Dimanche de Carême / B / 4-3-2018

Ex 20,1-17 / 1Co 1,22-25 / Jn 2,13-25

« Chacun de nous est appelé à discerner en son cœur et à examiner s'il est menacé par les mensonges [des] faux prophètes. Il faut apprendre à ne pas en rester à l'immédiat, à la superficialité, mais à reconnaître ce qui laisse en nous une trace bonne et plus durable, parce que venant de Dieu et servant vraiment à notre bien. » (Message de Carême du Pape François) Le Carême est donc un temps de discernement, d'approfondissement et d'action. Cette année, j'ai choisi de mettre en valeur, successivement, les quatre volets de ce temps liturgique : la pénitence, la prière, le jeûne... et aujourd'hui le partage (appelé autrefois aumône).

Le Livre de l'Exode donne le terrain sur lequel peut se situer la question du partage, en premier lieu par deux interdits : « Tu ne commettras pas de vol. [...] Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain » (Ex). Notre foi nous demande donc, avant toute chose, de ne rien nous approprier, de rendre justice à autrui, de faire taire en nous les désirs, les appétits, les rivalités qui conduisent à voir l'autre comme un danger ou comme une proie. La source de ces interdits fondamentaux est indiquée : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir [...] de la maison d'esclavage » (Ex). Dieu a libéré Son peuple, ce n'est pas pour qu'il retombe dans d'autres esclavages, et la cupidité en est un ! Notre Carême doit nous redonner la liberté là où nous l'avons perdue.

Le partage va cependant plus loin que l'interdit de voler ou de convoiter. « D'autres faux prophètes sont ces ''charlatans'' qui offrent des solutions simples et immédiates aux souffrances, des remèdes qui se révèlent cependant totalement inefficaces : à combien de jeunes a-t-on proposé le faux remède de la drogue, des relations ''use et jette'', des gains faciles mais malhonnêtes ! Combien d'autres encore se sont immergés dans une vie complètement virtuelle où les relations semblent plus faciles et plus rapides pour se révéler ensuite tragiquement privées de sens ! Ces escrocs, qui offrent des choses sans valeur, privent par contre de ce qui est le plus précieux : la dignité, la liberté et la capacité d'aimer. » (Message de Carême du Pape François) Qu'en retenir ? Notre société occidentale promeut un style de vie où tout s'achète et se vend, où rien n'est donné mais seulement prêté à intérêt, tarifé, essayé, galvaudé... Nous apprenons à faire deux ou trois choses en même temps, à enchaîner les expériences en nous imaginant qu'elles n'auront de conséquences que celles que nous voudrons bien retenir ; le don de soi, la fidélité, l'engagement sans retour sont devenus inimaginables. Or partager, c'est d'abord donner de soi, de son temps, de son attention, de sa présence vraie, de son respect et de sa confiance. Le Carême doit nous permettre de réapprendre cela.

Pourquoi donner ? Pourquoi partager ? Pourquoi se priver de ressources, mordre sur son emploi du temps, risquer de ''se faire avoir'' par l'autre ? Jésus nous le demande, pourtant, avec insistance : serait-Il irréaliste ? L'Evangile affirme le contraire : « Jésus [...] connaissait par Lui-même ce qu'il y a dans l'homme » (Jn) et tant mieux s'il y a un grain de folie dans notre Carême, car saint Paul nous assure que « ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1Co). Il s'agit donc de donner comme Dieu, généreusement, inlassablement, sans condition, et de recevoir Dieu Lui-même à travers l'autre : « La pratique de l'aumône libère de l'avidité et aide à découvrir que l'autre est mon frère : ce que je possède n'est jamais seulement mien. [...] Comme j'aimerais que dans nos relations quotidiennes aussi, devant tout frère qui nous demande une aide, nous découvrions qu'il y a là un appel de la Providence divine : chaque aumône est une occasion pour collaborer avec la Providence de Dieu envers ses enfants » (Message de Carême du Pape François). Au fond, le don, l'aumône, le partage, la charité, quel que soit le nom que nous préférions, est une manière d'être qui nous fait ressembler à Dieu, Lui qui existe en donnant vie, lumière, pardon, amour...

Donner pour aider, donner pour aimer, donner de soi au lieu de donner quelque chose, permettre à l'autre de nous donner ce qu'il est : voilà un programme de vie, beau et exigeant, pas simplement le temps d'un Carême... à condition d'abandonner quelques sécurités. Alors notre foi nous remettra en face de cette certitude : « Notre seule sécurité est l'amour de Dieu notre Père qui nous donne notre pain de chaque jour » (Message de Carême de Mgr de Kerimel).

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. GOUDOT du 25/02/2018

2ème Dimanche de Carême / B / 25-2-2018

Gn 22,1-2.9a.10-13.15-18 / Rm 8,31-34 / Mc 9,2-10

Le Carême, nous le savons, comporte quatre éléments : la pénitence (les cendres, le sacrement du pardon), la prière, le partage (la charité) et... le jeûne. C'est sur ce dernier point que nous porterons nos regards aujourd'hui.

Le jeûne comme silence : nous sommes encombrés, de nos jours, de bruits, de musiques de plus ou moins bonne facture (et souvent le son est d'autant plus fort que la mélodie est mauvaise), du bourdonnement des médias toujours en alerte, du vacarme de la circulation et je ne parle pas des conversations futiles ou médisantes... Tout est fait pour nous empêcher de penser, de nous retirer au fond de nous, de nous recueillir, de nous concentrer ! Et nous en prenons l'habitude, au point d'être presque effrayés quand s'installe, par hasard, un silence. Et pourtant, la Parole de Dieu implique un silence pour l'accueillir, sans quoi elle se perdra, inutile, dans le brouhaha ambiant. Les lectures de ce jours nous le montrent : Dieu est touché par l'écoute d'Abraham (« Puisque tu as écouté ma voix ») qui lui a permis le plus beau des dons (« tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique »). Rien n'aurait été possible pour Dieu avec un Abraham qui aurait bavardé sans cesse ! Silence et parole se répondent ainsi, se fortifiant mutuellement : il en est de même dans l'Evangile, où une Parole divine  (« Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre ») entraîne un fructueux silence des disciples (« ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : ''ressusciter d'entre les morts'' »). Notons bien que ce silence est interrogatif : ils n'ont pas compris. Le jeûne n'est pas un silence plein de soi, mais un silence d'attente, de veille, d'incomplétude, de disponibilité pour une Parole divine toujours nouvelle.

Le jeûne comme liberté : dans son message de Carême, notre Pape élève la voix contre tout ce qui, dans notre vie moderne, tend à nous ravir insidieusement notre liberté. Il parle même d'une véritable entreprise de séduction, de manipulation : « ces faux prophètes [...] sont comme des ''charmeurs de serpents'', c'est-à-dire qu'ils utilisent les émotions humaines pour réduire les personnes en esclavage et les mener à leur gré. Que d'enfants de Dieu se laissent séduire par l'attraction des plaisirs fugaces confondus avec le bonheur ! Combien d'hommes et de femmes vivent comme charmés par l'illusion de l'argent, qui en réalité les rend esclaves du profit ou d'intérêts mesquins ! Que de personnes vivent en pensant se suffire à elles-mêmes et tombent en proie à la solitude ! » Peut-être nous sommes-nous reconnus, à telle ou telle évocation... Peut-être avons-nous à repenser une partie de notre emploi du temps, de nos priorités, de nos habitudes, pour désencombrer nos journées, nos semaines, nos vies... Le jeûne peut nous aider dans la recherche de la vraie liberté intérieure, de l'unique nécessaire sans lequel nous aurons couru en vain.

Le jeûne comme paix : faire silence, retrouver une part de liberté dans nos vies si pressées par toutes sortes de contraintes, faire taire les urgences qui ne sont pas forcément des priorités, n'est-ce pas emprunter le chemin de la paix ? En maîtrisant désirs et besoins, nous nous reconnaissons comme des pauvres devant le Seigneur. Pour reprendre les termes du Pape : « Le jeûne [...] réduit la force de notre violence, il nous désarme et devient une grande occasion de croissance. [...] Il représente la condition de notre âme, affamée de bonté et assoiffée de la vie de Dieu. Le jeûne nous réveille, nous rend plus attentifs à Dieu et au prochain, il réveille la volonté d'obéir à Dieu, qui seul rassasie notre faim. » La paix n'est pas la simple absence de conflit ― encore moins l'endormissement ! La paix se conquiert, au prix d'un combat spirituel parfois intense et souvent long : elle n'est possible que si la soif de vérité et d'amour sont éveillées et orientées vers Dieu qui en est la source et le but. La paix chrétienne n'est en rien autosatisfaction, mais mise en œuvre de toutes les énergies de notre volonté pour atteindre Celui qui est notre paix, le Seigneur en personne.

Silence, liberté, paix : notre Carême pourra faire grandir tout cela en nous et, à travers nous, en ce monde tenté par le bavardage, l'esclavage volontaire (que ce soit la course aux loisirs, la surconsommation, les impératifs de la mode ou la frénésie perpétuelle des réseaux sociaux) et la guerre dans tant de pays. Seul le jeûne rendra cela possible... à nous d'essayer.

Père Jean-Philippe GOUDOT.

Homélie du P. Kouassi-Yves Yao du 25/02/2018

Deuxième dimanche de carême

Gn 22, 1-2.9-13.15-18 Ps 115(116b) Rm 8, 31b-34 Mc 9, 2-10

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé : Ecoutez-le »

Nous venons d'achever notre première semaine de carême et la liturgie de ce Deuxième Dimanche de carême nous propose ce beau récit de la Transfiguration. Nous passons du désert aride (le dimanche dernier) au sommet de la montagne : lieu de rencontre entre Dieu et l'homme, pour goûter aux privilèges de l'intimité des amis fidèles du Christ.

Oui, c'est un privilège, mieux une grâce qui nous est offerte. Cependant, nous ne nous apercevons pas de cela car chaque jour nous baignons dans la routine. Pour schématiser, tous les matins c'est le réveil, suivi de la douche, ensuite le dépôt des enfants à la crèche, puis le boulot avec son cortège de stress appuyé par la fatigue et les autres activités. Une fois descendu du boulot, il faut récupérer les enfants à la crèche, leur préparer le dîner et enfin les faire coucher afin de bénéficier d'un petit temps à soi. Et quand c'est la période des vacances, les grands-parents sont mobilisés à souhait pour la garde des petits-enfants. Cette ambiance, nous la connaissons et nous la vivons à chaque fois ! N'est-ce pas ?

Dans cette routine, dans cette ambiance dans laquelle nous baignons chaque jour, chaque semaine, chaque vacance, nous sommes invités « à l'écart sur une haute montagne » avec les intimes de Jésus (Pierre, Jacques et Jean) pour vivre la Transfiguration du Seigneur.

  • Dans une premier, cet Evangile nous fait contempler la gloire du Christ qui anticipe la résurrection et annonce la divinisation de l'Homme (Cf. Benoit XVI, 2010).
  •  Ensuite, il nous invite à accueillir d'une façon nouvelle le don de la Grâce de Dieu: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le » (v.5).
  • Enfin, ces paroles nous invitent à quitter la rumeur du quotidien, les bruits et le brouhaha de notre vie quotidienne dans nos villes et/ou villages pour nous plonger dans la présence de Dieu: Il veut nous transmettre chaque jour une Parole qui nous pénètre au plus profond de l'esprit et affermit notre volonté de suivre le Seigneur.

 

La transfiguration, c'est la grâce de Dieu qui présente Jésus à chacun de nous : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : Ecoutez-le »

 

Jésus, en choisissant Pierre, Jacques et Jean pour seuls témoins de sa transfiguration, a voulu au fond que toute l'humanité en sa diversité soit rassemblée :

Pierre, c'est la force, la détermination, le caractère vigoureux, le travailleur accompli, le gros barbu, le père de famille (marié), mais c'est aussi l'organisation, la responsabilité (le premier pape), c'est donc l'institution, la pierre d'angle de l'Eglise…

Jacques, appelé le majeur, frère aîné de Jean ; jeune et dynamique, tempérament fougueux, plein d'idéal. Son surnom en dit long : fils du tonnerre à cause de son tempérament fort, (fils du tonnerre) parce qu'il était battant. C'est donc un représentant de la jeuneuse ardente et battante….. Courageuse et intrépide

Jean, inutile de s'attarder sur lui. C'est lui qui s'étendait habituellement sur le cœur du Christ de tout son amour ; il est celui que Jésus aimait, il est le fidèle par excellence ; l'ami de cœur et d'esprit de l'Amour incarné. Jean réunit en lui tout ce que l'Amour exige : la tendresse et la force.

Ces trois apôtres ne se ressemblent pas. Chacun a sa grâce, ses limites et ses bassesses. Dieu n'appelle donc pas les meilleurs mais il rend meilleur ceux qu'il appelle. Le péché n'arrête pas l'Amour Divin. Autrement dit l'Amour de Dieu n'a pas de limite.

Jésus se promène donc avec trois êtres faillibles qu'il aime éperdument. La preuve il va leur faire un grand cadeau : son visage sera tout illuminé éblouissant ses apôtres et la voix du Père se fait entendre, comme pour dire qu'à la lumière il faut joindre le son pour marquer les esprits et les cœurs : « Celui-ci est mon Fils : Ecoutez-le ». Tout est dit. D'une part, c'est le Christ qu'il faut écouter et non nos péchés et nos misères encore moins les bruits et brouhahas dans lesquels nous sommes plongés au quotidien. D'autre part, Jésus veut que cette Lumière puisse éclairer nos cœurs quand nous traverserons l'obscurité profonde de la souffrance et les difficultés de la vie.

Arrêtons donc de penser que nous sommes indignes du Christ, arrêtons de pleurnicher sur nos péchés et de perdre cœurs. Cherchons plutôt à penser comme il pense, à agir comme il agit, à aimer comme il aime en un mot à pendre sa Lumière et à la tomber en nous. C'est ça carême. Alors, nous pourrons redescendre de la montagne, nous aussi, tout transformés et reprendre notre vie quotidienne mais cette fois, plein de la Lumière et de l'Amour de Dieu.

 Que Dieu nous accorde son Esprit Saint afin de repartir pour cette deuxième semaine de Carême avec la lumière dans nos cœurs et dans nos vies. Amen !

                                          

Père YAO Kouassi Yves (Prêtre fidei donum)

Homélie du P. Kouassi-Yves Yao du 14/02/2018

Mercredi des Cendres 2018 Année B

Jl 2, 12-18 / Ps 50(51) / 2 Co 5, 20 -6,2 Mt 6, 1-6.16-18

Chers frères et sœurs en Christ et en humanité, chers amis, nous voilà dans le Temps de Carême qui s'ouvre aujourd'hui avec le Mercredi des Cendres. Il s'agit d'un itinéraire de quarante jours qui nous conduira au Triduum pascal, mémoire de la passion, de la mort et de la résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ, cœur du mystère de notre salut.

L'opportunité nous est donc offerte pour réfléchir sur ce qui est au cœur de la vie chrétienne : la charité. En effet, le pape François, dans son message de Carême 2018 intitulé « A cause de l'ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira » (Mt 24, 12), peint certaines situations dans lesquelles la communauté chrétienne pourrait se retrouver (des événements douloureux, certains faux prophètes…), et qui pourrait mettre à mal la charité (centre de tout l'Evangile) au point de l'éteindre dans les cœurs.

La marche que nous allons entreprendre comporte, certes, des exigences mais elle est aussi libératrice car elle dépouillera de tout ce qui nous empêche de nous ouvrir aux autres et de vivre la charité. C'est une nouvelle occasion pour que nous puissions recommencer à aimer.

Pour mieux vivre ce temps liturgique et nous aider à (re)découvrir la charité qu'est-ce qui pourrait être le plus adapté si ce n'est de nous laisser guider par la Parole de Dieu?

Les textes de ce jour, mieux l'Evangile nous plonge au cœur même de l'exigence de ce temps de carême. L'Evangile précise non seulement les actions concrètes à mener : le Jeûne ; la Prière et l'Aumône et qui balisent notre chemin sont bien entendu mais aussi l'attitude intérieure qui convient pour que Dieu puisse agréer nos efforts. En somme, l'Evangile nous indique ce qu'il y a lieu de faire tant dans la forme que dans le fond.

Au niveau du fond : Jésus nous demande de vivre « comme des justes ».  Le juste doit être entendu comme celui qui pratique la vertu de la ‘'justice'' qui consiste à donner chacun ce qui lui revient. Ainsi :

  • Dans la prière, je rends à Dieu l'adoration qui est due à Dieu seul. « En me consacrant à la prière, nous permettons à notre cœur de découvrir les mensonges secrets par lesquels nous nous trompons nous-mêmes, afin de rechercher la consolation en Dieu. il est notre Père et il veut nous donner la vie » (Pape François, message de Carême 2018)
  • Par l'aumône, je remets à mon prochain plus pauvre sa part du bien commun. « La pratique de l'aumône libère de l'avidité et aide à découvrir que l'autre est mon frère : ce que je possède n'est jamais seulement mien » (Pape François, message de Carême 2018)
    • Enfin, le jeûne me permet de me décentrer de moi-même, de relativiser mes exigences personnelles, en les situant à leur juste place sur l'horizon de mes devoirs envers Dieu et envers mes frères. « Le jeune réduit la force de notre violence, il nous désarme et devient une grande occasion de croissance. D'une part, il nous permet d'expérimenter ce qu'éprouvent tous ceux qui manque même du strict minimum nécessaire et connaissent les affres quotidiennes de la faim ; d'autre part, il représente la condition de notre âme, affamée de bonté et attentifs à Dieu et au prochain, il réveille la volonté d'obéir à Dieu, qui seul rassasie notre faim » (Pape François, message de Carême 2018)

Quant à la forme, Jésus nous demande d'accomplir nos devoirs dans la discrétion.  Privées de cette qualité essentielle, nos œuvres ne seraient plus des instruments de justice. Si j'accomplis les œuvres de pénitence ou de charité avec le désir d'être remarqué – en multipliant les manifestations extérieures qui m'assurent de ne pas passer inaperçu – je n'offre rien à Dieu, ni à mon prochain, mais je prends prétexte du service rendu à mon frère pour servir ma propre gloire. Et Christ d'ajouter : « Amen je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense ».

Alors, les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu. Bon temps de Carême à tous et à chacun      

Père YAO Kouassi Yves (Prêtre fidei donum)

Homélie du P. GOUDOT du 14/02/2018

Messe des Cendres 2018 Année B

Jl 2,12-18 / 2Co 5,20-6,2 / Mt 6,1-6.16-18

« Je ne suis pas un robot », m'ordonne de prouver mon ordinateur lorsque je veux accéder à mon adresse mail, depuis quelques jours... On n'arrête pas le progrès ! Comment prouver qu'on est pas un robot... à un robot ? Question absurde, que le Carême commençant m'amène à reformuler ainsi : comment vivre aujourd'hui en n'étant pas happé par la technique, les habitudes qui transforment la vie en grisaille, les urgences qui ne sont pas des priorités ? Le Carême a quatre réponses : pénitence, jeûne, partage, prière.

La pénitence est une dimension parfois bien négligée dans notre vie chrétienne : le Carême nous la rappelle fortement pour nous en faire vivre toute l'année. Nous serons confrontés plus que d'habitude à l'exigence de la conversion du cœur, pour arracher les mauvaises herbes qui étouffent en nous la disponibilité aux appels de Dieu et aux besoins de nos frères. Cette pénitence commence par le geste des cendres, reçues au commencement du Carême pour marquer le regret de nos fautes et notre désir de conversion : j'y reviendrai. Elle doit aboutir à demander le sacrement du pardon, vécu personnellement dans le dialogue avec un prêtre qui, au nom du Christ et de Son Eglise, entend les demandes de pardon et donne l'absolution qui libère réellement le pécheur des fautes commises. Cette démarche personnelle est irremplaçable : « l'initiative des ''24 heures pour le Seigneur'', qui nous invite à célébrer le sacrement de Réconciliation pendant l'adoration eucharistique, sera également cette année encore une occasion propice. En 2018, elle se déroulera les vendredi 9 et samedi 10 mars, s'inspirant des paroles du Psaume 130 : ''Près de toi se trouve le pardon'' (Ps 130, 4). » Ce n'est pas moi qui dit cela, c'est le Pape... qui a juste oublié de préciser que cela aura lieu à Vaulnaveys !

Sur ce terrain redevenu propice, vont germer ― il faut l'espérer ! ― des fruits de prière, de jeûne et de partage. La prière nous attend au tournant : il est dur, parfois, de prier en ne ressentant pas la présence de l'Être aimé, en doutant de Son action en nous et autour de nous… La prière vient guérir ce qui est blessé dans l'amour qui doit nous relier à Dieu : laissons-Le faire, donnons-Lui du temps, vivons une foi-confiance qui Lui permettra de convertir, peu à peu, notre cœur : « Prier, c'est rétablir entre Dieu et nous des relations dans un sens normal. [...] Sans prière, nous ne pourrons pas aimer. » (Madeleine Delbrêl) Le Carême est aussi l'occasion de se reposer les bonnes questions : où en suis-je avec le partage, la solidarité, la charité en actes qui ne sont pas des ''suppléments d'âme'' mais l'expression indispensable d'une vie chrétienne authentique… Quelle place les autres, proches ou lointains, ont-ils dans mon cœur, dans mon emploi du temps, dans ma vie de foi ? Si ces 40 jours nous invitent si fortement à donner, c'est pour nous rappeler que toute notre année doit être colorée par une attitude profonde d'ouverture aux attentes des autres. Le jeûne (le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint) vient guérir ce qui est blessé dans l'amour de soi : savoir me priver, ne pas être l'esclave de mes habitudes alimentaires, maîtriser mes désirs, remettre les choses à leur vraie place dans ma vie, communier à ce que d'autres peuvent vivre — bien involontairement — de privation, toutes ces dimensions sont présentes dans l'abstinence et le jeûne que l'Eglise nous propose.

Temps du désert, chemin vers le dépouillement, le Carême n'est pas pour autant une période de vide ou de misérabilisme, de petits ''sacrifices'' consentis de mauvaise grâce ou dans l'illusion de se mettre en règle avec Dieu : pas de Carême triste ou bien-pensant ! Nous aurons à cœur de vivre ce Carême comme un temps de grâce où, grâce à un renouveau dans notre prière, notre sens du partage et notre pénitence, nous pourrons resserrer les liens qui nous unissent au Seigneur, revivifier l'esprit de notre baptême, repartir d'un pas plus décidé vers ceux que Dieu nous donne à aimer, à pardonner, à écouter… Alors, et les cendres ? Faites à partir des rameaux bénis l'an dernier, elles sont le signe de tout ce qui est mort en nous, et doit être balayé par le souffle créateur de Dieu ; elles sont aussi le symbole de la renaissance que Dieu seul peut opérer, et que nous devons désirer, demander dans la prière, rendre possible par le jeûne, mettre en œuvre par le partage, pour ne pas vivre ''comme des robots''. Bon Carême à tous §

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. Kouassi-Yves Yao du 11/02/2018

6ème dimanche du temps ordinaire – Année B (Verte) / sacrement des malades

Lv 13, 1-2.45-46 Ps 94 (95) 1Co 10,31-11.1 Mc 1, 40-51

Nous voici rassemblé ce matin, autour de Brigitte, de Lucienne et d'Anne Marie pour célébrer l'eucharistie. Elles recevront au cours de cette eucharistie le sacrement des malades. Et la page de l'Évangile d'aujourd'hui que nous venons d'entendre raconte la rencontre entre Jésus et un lépreux. Celui-ci demande à être purifié et il s'en trouve guéri. Quelle coïncidence ! Là où certaines personnes verront le hasard, moi je vois la Providence divine qui conduit notre histoire. Ensemble, accompagnons de nos prières nos chères sœurs Brigitte, Lucienne et Anne Marie durant toute cette célébration.

A présent accueillons le message contenu dans les saintes écritures.

Selon la loi de l'Ancien Testament, quand on avait été frappé de la lèpre, on devait se tenir à l'écart et on ne pouvait s'approcher de personne parce que la loi prescrivait: "Le lépreux habitera à l'écart, sa demeure sera hors du camp » (Lv 13,46). Le lépreux était abandonné à lui-même, destiné à une mort lente, sujet d'opprobre parce qu'il était considéré comme un pécheur qui méritait d'avoir contracté une maladie repoussante, incurable et contagieuse. Personne ne devait toucher donc le lépreux

Mais Jésus lui apporte une nouveauté : il touche le lépreux et le guérit. Nos lois humaines ne peuvent que reconnaître le mal et le condamner. Mais pourquoi le Christ touche-t-il ce malade répugnant? Puisqu'il guérit les malades par sa volonté et sa parole, pourquoi Jésus vient-il, en plus, le toucher de sa main ? Saint Jean Chrysostome apporte une réponse : « Je crois qu'il n'y pas d'autre raison que de montrer que rien n'est impur pour un homme pur.». Jésus, lui touche le lépreux et le guérit. L'impur, le châtié, l'intouchable devient une source d'émerveillement et d'Evangile (=Bonne Nouvelle).

Le lépreux de l'Evangile n'a pas de nom, n'a pas de visage,  de sorte que chacun de nous peut s'identifier à lui. Sa voix exprime notre désir de santé physique et spirituelle. Discrètement il supplie: « Si tu le veux, guéris-moi »

Le lépreux exprime ce désir parce que, plus ou moins consciemment, il se demande: « Qu'est-ce que Dieu veut de moi? Que veut-Il de cette chair qui pourrie, de ce corps couvert de plaies, de ces années de douleur (pour ceux qui souffrent le temps de la maladie est toujours long) ? La question du lépreux est « théologique » car à partir de son expérience de la souffrance, cet homme se tourne vers le Fils de Dieu-Amour. La foi du lépreux n'est pas théorique ou abstraite: elle est née d'un cœur qui bat et qui a compris que Dieu est le Dieu de la compassion. La douleur fait ressortir l'amour à partir duquel on est né.

Ce matin donc faisons nôtre cet appel du lépreux: « Si tu le veux, tu peux me purifier » Il ne s'agit pas de notre pureté selon la Loi, mais de notre misère qui nous donne le droit de nous tourner vers le Seigneur, de l'invoquer et de tomber à genoux parce que nous reconnaissons sa Divinité et son Amour. Nous avons besoin de Dieu et de son Amour. L'important, c'est de reconnaître notre mal et de vouloir guérir.

Et Jésus, saisi de compassion, nous touche. Pour Jésus, le lépreux (et donc pour chacun de nous et plus encore pour Brigitte, Lucienne, Anne-Marie) n'est pas un cas à résoudre, mais une épine dans sa chair. Pour lui, le malade n'est pas une question théorique à laquelle il faille donner une réponse, mais un frère ou une sœur pour qui ses entrailles frémissent, comme celles d'une mère pour son enfant. Dieu a pour nous cette tendresse maternelle qui génère des gestes, qui fait quasiment violence à sa main douce et pleine d'amour et de bonté ; la fait se tendre, la fait toucher. Jésus touche le lépreux, sachant que, pour la loi mosaïque (Loi de MOISE), toucher un lépreux rend impur. Pour lui, l'homme vaut plus que cette loi. Avec une caresse, qui purifie, le Rédempteur porte l'ancienne loi à son accomplissement grâce à la nouvelle loi de l'amour et de la liberté.

Dieu veut des enfants guéris pour l'éternité. A chacun de nous, comme au lépreux, à Lazare, à la fille de Jaïre, à la belle-mère de Simon, Jésus répète: « je le veux, sois purifié…lève-toi, sois guéri. »

 L'Évangile n'est pas un conte de fées fait pour inspirer de bons sentiments et enseigner une morale, mais c'est le récit d'une Présence qui accomplit des miracles. Le miracle, pour Jésus, est la convergence de deux volontés bienveillantes; le contact vivant entre la volonté de bonté de celui qui agit et la foi de celui qui reçoit. La collaboration des deux forces. La concordance, la convergence de deux certitudes: une qui demande :"Si tu le veux, tu peux me guérir" et l'autre, purificatrice, qui guérit non seulement le corps mais aussi le cœur malade. « Je le veux sois purifié »

Pourquoi, la sainte Eglise célèbre-t-elle le sacrement des malades ; ce n'est pas pour faire du théâtre, mais pour qu'au plus intime de notre cœur, naisse en nous le réconfort de ce bon berger qui prend soin, qui soulage, qui  guérit, qui enlève toutes nos infirmités et nos maladies et les prend sur lui.

Et moi je vous ai tout dit en ce matin. Passons à présent au geste. Amen !

Père Kouassi-Yves Yao 

Homélie du P. GOUDOT du 11/02/2018

6ème Dimanche du Temps Ordinaire / B / 11-2-2018

Lv 13,1-2.45-46 / 1Co 10,31-11,1 / Mc 1,40-45

En ce jour du 11 février, l'Eglise fête aussi Notre-Dame de Lourdes et porte donc plus particulièrement dans sa prière tous les malades. Il se trouve que les textes de la liturgie de la Parole mettent en scène une terrible maladie, la lèpre, qu'on ne sait guérir que depuis le début du XXème siècle. A travers cet épisode, pourquoi ne pas réfléchir sur trois types de relation ?

La relation à soi : quand on est malade, on se sent diminué, parfois encombrant voire inutile. Comment porter maladie, handicap, grand âge, en continuant à se laisser aimer par Dieu et par l'entourage ? Prions les uns pour les autres, afin que chacun puisse toujours donner du sens à son existence. Dans un contexte tout différent, la lèpre est dans la Bible la figure du péché qui nous abîme à nos propres yeux et nous éloigne de Dieu et des autres... « Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » : heureux serons-nous quand le pardon du Seigneur viendra rétablir en nous la paix et une juste relation à nous-mêmes !

La relation avec Jésus : « Un lépreux vint auprès de Jésus ; il Le supplia et, tombant à Ses genoux, Lui dit : ''Si Tu le veux, Tu peux me purifier.'' Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : ''Je le veux, sois purifié.'' À l'instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié. » Quel élan ! Quelle confiance ! Ce lépreux demande l'impossible, et prend un vrai risque en abordant ainsi publiquement Jésus, ce que la mentalité du temps ne lui donne sans doute pas le droit de faire. Il a entendu parler des signes accomplis par cet homme de Dieu, de Son enseignement nouveau, de Sa profonde bonté, et il en a déduit que Jésus pouvait tout pour lui : ce qui n'est pas mal vu ! Pourtant il ne lui donne pas de titre messianique, comme le feront d'autres malades (« Fils de David, aie pitié de moi ! ») : l'évangéliste ne nous en dit pas plus sur le contenu de sa foi... « Aussitôt », comme dirait saint Marc, une relation s'instaure entre Jésus et le lépreux anonyme : Jésus est personnellement touché devant la misère de cet homme, dont l'aspect physique est sûrement marqué par l'affreuse maladie, et Il Se permet de toucher le malade de Sa main. Et l'impossible advient : sur une simple parole, « la lèpre le quitta » ! Jésus est vraiment tout-puissant contre le mal, quelle que soit sa forme ! Car, bien sûr, la lèpre symbolise à la fois toute maladie grave en ce qu'elle affaiblit, isole, diminue, exclut et conduit vers la mort, et le péché qui, spirituellement, amène les mêmes conséquences. Seule une demande confiante, dans le cadre d'une relation personnelle avec Jésus, peut aider à porter une maladie qui est toujours un fardeau et, dans un autre ordre, à se libérer d'un péché qui obstrue notre avenir spirituel.

La relation avec la communauté : « Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt en lui disant : ''Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage.'' Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l'écart, dans des endroits déserts. » Jésus ne Se contente pas de guérir un individu : Il a soin de le réintégrer dans la communauté, comme la Loi de Moïse, dont nous avons entendu un extrait en 1ère lecture, en faisait obligation. Aux yeux de Dieu, nous sommes les membres d'une même famille, l'humanité, et, pour ceux qui ont été baptisés, d'un même Corps, l'Eglise : notre vie morale et matérielle, notre santé physique ou spirituelle, nos choix et nos engagements, nos charismes et nos péchés ne restent jamais strictement privés. Jésus a le souci de réintégrer le lépreux dans sa communauté : avons-nous assez le souci concret des personnes malades, isolées, déprimées, endeuillées ? Nous engageons-nous, dans nos paroisses, à leur service ? Personnellement, intégrons-nous la dimension communautaire de notre foi en Jésus Christ ? Ou faisons-nous comme ce lépreux guéri, qui, finalement, gêne l'action de Jésus, obligé d'éviter les foules avides de miracles ?

« Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu » : demandons cette grâce, les uns pour les autres, de n'être jamais un obstacle pour la grâce de Dieu, que ce soit en nous ou autour de nous. Que Notre-Dame de Lourdes nous aide à collaborer généreusement, toute notre vie, à l'œuvre d'amour et de salut de son Fils !

Père Jean-Philippe GOUDOT

Homélie du P. GOUDOT du 21/01/2018

3ème Dimanche du Temps Ordinaire - Année B

Jon 3,1-5.10 / 1Co 7,29-31 / Mc 1,14-20

« Aussitôt, Jésus les appela », et la grande aventure commença pour les apôtres, l'aventure d'une vie avec Jésus. Ce 3ème dimanche du temps ordinaire, tout se passe vite, « aussitôt [εὐθὺς] », comme le répète souvent (41 fois!!) saint Marc dans son Evangile. Aussitôt ? Pas sûr...

« La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas : ''Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle.'' Jonas se leva et partit pour Ninive ». « De nouveau » ? Est-ce-que, par hasard, le prophète n'aurait pas entendu du premier coup ? Vous connaissez bien ce beau livre de Jonas, plein d'humour, qui nous montre combien le prophète est rebelle à la voix de Dieu et part en direction opposée à l'ordre reçu, au point que Dieu est obligé d'envoyer un gros poisson le gober et le garder au frais pendant trois jours... Rien de banal dans ce conte qui nous montre très spirituellement quelle énergie peut mettre un bon croyant pour résister aux appels de Dieu ! « La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas » : sans doute Jonas aurait-il dû répondre « aussitôt », comme saint Marc aime le souligner dans son Evangile, mais il avait d'autres idées sur Dieu. La Parole de Dieu rejoint celui qui garde un cœur ouvert, mais nous mettons parfois longtemps à ouvrir portes et fenêtres, et Dieu ne veut pas entrer par force.

« Car il passe, ce monde tel que nous le voyons » : saint Paul fait un constat en apparence banal, mais qui doit changer notre manière de vivre. Il peut être tentant de s'approprier les choses et les situations, comme si nous pouvions les détenir ad vitam æternam ; ou bien de laisser les jours succéder aux jours, les semaines, les mois et les années s'enchaîner sans jamais prendre de décisions vitales, ni s'engager, ni se convertir, ni choisir Dieu vraiment, avec l'idée qu'il sera toujours temps d'y penser... Mais le temps ne nous appartient pas, et « il passe, ce monde tel que nous le voyons », sans nous prévenir ni nous demander notre autorisation ! Là encore, l'« aussitôt » de saint Marc peut nous venir en aide, non pour nous précipiter sans trêve comme nous y incite notre société de surconsommation et de divertissement, mais pour ne pas retarder inutilement les décisions importantes, les réconciliations, les conversions, les partages que Dieu attend de nous. Le temps dit ordinaire n'est pas grisaille, mais inscription de l'éternité dans le provisoire, du Royaume de Dieu dans le quotidien : y pensons-nous ?

« Convertissez-vous et croyez à l'Evangile [...]. Venez à ma suite, je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ». Il m'a semblé intéressant de mettre en regard ces deux phrases de Jésus : se convertir, n'est-ce pas marcher à la suite de Jésus ? « Croire à l'Evangile » n'implique-t-il pas de s'en faire le porte-parole pour rassembler l'humanité autour de Jésus, dans Son Eglise puis dans Son Royaume ? Pas de conversion vraie, donc, sans une mise en route à la suite de Jésus : donc derrière Lui, à Son pas, sur Ses chemins, en passant par Sa porte, étroite mais ouverte, et salutaire ! Derrière, pas devant ou ailleurs ! Combien de fois imaginons-nous de dire à Dieu comment Il devrait s'y prendre pour nous guider, pour faire régner la paix dans notre monde ou dans nos familles... Etre disciple n'est pas si simple, et répondre « aussitôt », comme dans saint Marc, n'est pas forcément notre premier mouvement... Mais cela même ne suffit pas : croire, c'est annoncer ! Mettre sa foi en Jésus Christ, Lui faire totalement confiance, Lui donner la première place, ne peut rester dans la sphère intime sous peine de voir notre foi s'individualiser puis se rétrécir aux dimensions de notre ressenti. La foi est diffusive par essence, comme l'amour : dès qu'elle naît, elle veut se répandre ; plus elle grandit, plus elle est en capacité de se partager ; plus elle se donne et plus elle grandit en s'approfondissant. Avons-nous le désir d'une telle foi en Jésus Christ ? Prenons-nous le temps de prier pour que Dieu « augmente en nous la foi » ?

« Aussitôt, Jésus les appela » : Jésus, Lui n'hésite pas, ne renâcle pas, de pose pas de conditions, ne multiplie pas les obstacles sur la route de ceux qu'Il croise. Il les regarde, Il les choisit, Il les appelle, Il les envoie, en pleine connaissance de leurs limites et même de leur péché, mais aussi de la sainteté qui germe dans leur cœur à Son contact. Demandons cette grâce, pour notre temps ordinaire, de répondre « aussitôt » à Dieu et à nos frères.

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. GOUDOT du 14/01/2018

2ème Dimanche du Temps Ordinaire- Année B

1S 3,3b-10.19 / 1Co 6,13b-15a.17-20 / Jn 1,35-42

« Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : ''Voici l'Agneau de Dieu'' ». Ainsi débute notre temps ordinaire cette année : un regard posé sur Jésus. Celui qui regarde n'est pas n'importe qui : il s'agit du Précurseur, du dernier prophète de l'Ancien Testament, de celui qui connaissait le mieux le Messie puisque sa mission consistait uniquement à Le faire connaître au monde... Et pourtant il prend le temps de « poser son regard sur Jésus » : comme nous aujourd'hui.

« Tu m'as appelé, me voici » : nous connaissons bien ce passage du 1er Livre de Samuel, souvent repris pour parler de vocation. Peut-être avons-nous moins en mémoire le message dont le petit fut chargé auprès du grand-prêtre Eli pour lui annoncer la chute de sa maison, châtiment de la prévarication de ses fils ! Quoi qu'il en soit, Samuel entend avant de comprendre, répond avant de connaître son interlocuteur : il est déjà disponible pour l'action de Dieu en lui. Et tout commence par cela ! Où en sommes-nous, chrétiens de longue date ou convertis récents, de notre écoute ? De notre disponibilité à Dieu ? De notre connaissance de la foi de l'Eglise et de son approfondissement, qui sont une voie très sûre pour se mettre à l'écoute de Dieu et chercher la vérité avec une ferveur renouvelée ?

Cet appel peut tout changer en nous : « vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes » dit saint Paul. L'appel change jusqu'à notre identité, ou plutôt nous la révèle à nous-mêmes : « ''Tu es Simon, fils de Jean, tu t'appelleras Kèphas'' ⸻ ce qui veut dire : Pierre ». Qu'aurait dit Pierre, au soir de sa vie, si on avait voulu le réduire à sa condition initiale de Simon le pêcheur ? N'aurait-il pas refusé cet amoindrissement, cette amputation ? Et pourtant, ce nom de Pierre, ce charisme de Pierre, ce ministère de Pierre ne lui ont-ils pas été donnés par un autre, presque par surprise ? C'est ainsi que les appels de Dieu nous précèdent, nous bousculent et nous dépassent ; mais, loin de rogner notre liberté, ils nous la donnent en déployant notre identité profonde que Dieu seul connaît et que la foi nous fait reconnaître peu à peu. Sommes-nous disposés à laisser Dieu transformer notre existence en vocation ? Lui permettront-nous de faire de nous des disciples, des envoyés, des saints, à Sa façon ?

« En ma bouche Il a mis un chant nouveau » : quel « chant nouveau » Dieu peut-Il mettre en notre bouche, en notre cœur ? Le diocèse nous propose un moyen, les ''5 essentiels'', bien connu de certains mais toujours à redécouvrir et à approfondir :

  1. La vie de prière : personnelle et communautaire, indissociablement, elle nous conduit à aimer Dieu plus que tout, elle fait de nous des fils et des filles
  2. La vie fraternelle : elle permet de grandir dans l'accueil et l'amour des autres, faisant de nous des frères et sœurs en Jésus
  3. La formation : catéchèse, enseignement, lectures... non pour meubler le cerveau mais pour approfondir la conversion du cœur, et grandir comme disciples
  4. La vie de charité et de service : se donner aux autres, s'engager dans la communauté pour devenir non des chefs mais des serviteurs
  5. Le souci de l'évangélisation, pour que tous soient rejoints par la proclamation de Jésus mort et ressuscité : les chrétiens deviennent alors apôtres et témoins

Les ''cinq essentiels'' sont nécessaires, simultanément ; là est leur force et leur dynamisme. Le risque serait de se spécialiser dans un ''essentiel'' particulier, alors qu'il faut les faire grandir ensemble pour une fécondité véritable et durable. Prenons le temps, chacun, de faire le point...

« Posant son regard sur Jésus, Jean-Baptiste dit : ''Voici l'Agneau de Dieu'' » : tout commence par un regard, une contemplation du visage du Christ dans l'hostie consacrée, mais aussi dans une page d'Evangile, dans la vie fraternelle d'une communauté, dans le plus petit, le plus pauvre, le plus abandonné de nos frères. Ce(s) regard(s) ne se divise(nt) pas, mais rejoi(gne)nt Dieu à la fois dans les sacrements et dans l'action solidaire, dans le travail d'intelligence de la foi et dans l'action quotidienne en famille, en société, en paroisse... Que le Seigneur fasse de nous, indissociablement, des fils, des frères, des disciples, des serviteurs et des apôtres ! Alors seulement notre foi pourra donner sens à chacune de nos journées, nourrir ceux qui cherchent en tâtonnant, illuminer les ténèbres de ce monde d'un Amour plus fort que toute mort. 

Homélie du P. Kouassi-Yves Yao du 14 janvier 2018/2017

104ème Journée mondiale des migrants - Année B – Couleur liturgique Verte

1S 3, 3b-10.19 - Ps 39 (40) - 1Co 6,17-20 - Jn 1, 35-42

 

 

 

Avant tout propos, je voudrais souhaiter la bienvenue à tous dans cette belle Eglise de Sainte Marie. Elle se fait de plus en plus vivante, et nous rendons grâce à Dieu pour cette merveille.

L'Eglise notre mère nous offre aujourd'hui  de célébrer la 104 ème Journée mondiale du migrant et du refugié. Je voudrais saisir cette occasion pour traduire toute ma reconnaissance à la cette belle France. Moi votre humble serviteur, je viens de la Côte d'Ivoire, la Chorale d'aujourd'hui, les JTP, présente pour l'animation de cette messe, est composée d'étudiants et de jeunes pro, provenant de divers horizons, et cela est très significatif. Tous ensembles, nous voulons vous dire un grand et sincère merci pour votre hospitalité. Ce n'est pas habituel, mais je voudrais à titre exceptionnel qu'on puisse ovationner très fort toute la France de façon particulière et significative.

Tous les hommes ont la même valeur : migrants, refugiés, victimes de catastrophes naturels et autres, restent tous des hommes en dépit de ce qu'ils ont pu vivre ou de ce qu'ils ont pu endurer.

L'Eglise a toujours accordé une place particulière au phénomène de migration. Vivre la communion avec nos frères et sœurs migrants, c'est vivre l'enseignement de la Parole de Dieu : c'est un chemin pour découvrir d'une manière particulière ce que saint Paul dit aux Corinthiens « les dons de la grâce sont variés, mais c'est toujours le même Esprit ». Nous sommes tous différents, les dons sont variés mais c'est toujours le même Esprit. En effet partout où nous nous retrouvons, que ce soit en Europe, en Afrique, en Océanie, en Asie ou en Amérique, nous vivons de la même eucharistie avec nos particularités et nos sensibilité. Et tous, aussi différents que nous sommes, tous dis-je, une Seule et Unique Personne nous rassemble aujourd'hui : Jésus Christ. L'Agneau de Dieu. Regardons à présent la page de l'Evangile

v.35

Posant son regard sur Jésus, Jean dit à ses disciples : « Voici l'Agneau de Dieu ». Ayant pénétré quelque chose de profond du mystère de l'Etre de Jésus, Jean rend témoignage et désigne Jésus comme ‘‘l'Agneau de Dieu''. Une image de non-violence et de douceur. Qui peut avoir peur d'un agneau ? Qui peut craindre Jésus ? Il est l'Innocent dont la sainteté purifie le monde. Il enlève « le péché du monde », qui consiste en l'ignorance de Dieu et de sa Parole. Le témoignage de Jean a atteint son objectif puisque certains de ses disciples se mettent à la suite de Jésus.

 

vv.35-39 : Deux disciples de Jean suivent Jésus.

Les deux disciples sont d'abord des anonymes. Mais plus tard (v.40), on saura que l'un des deux s'appelait André et était le frère à Simon. En montrant Jésus à ses disciples, Jean les orientait ainsi vers celui qui deviendra désormais leur maître (rabbi). Le terme ‘‘rabbi'' est une appellation qui marque le respect envers Jésus.

v.38 : Jésus demande au disciple : « Que cherchez-vous ? » Il ne dit pas qui ‘‘cherchez-vous ?'' Mais «Que cherchez-vous ? » Jésus les séduit par son attention. Il les rejoint dans ce qui est le plus intime en eux : leur soif de liberté et de bonheur.  L'homme est à la recherche du bonheur. "Chercher" est un terme de la sagesse.

Et ce désir profond, Jésus va l'élever et lui donner sa dimension d'infini. «Rabbi, où demeures-tu ? » - «Venez et voyez. »

Aux versets 38-39, Jean emploie trois fois le verbe "demeurer". C'est un terme important en Jean. Il manifeste l'attachement du disciple à son maître. La foi au Christ ne se limite pas à suivre Jésus mais bien plus à rester pour toujours avec lui. C'est la marque de l'adhésion totale.

Jésus n'a pas de logis. Son «chez lui » n'est pas une maison. Sa demeure, c'est l'intimité de son Père. Partout, dans les villes, les villages ou les endroits déserts, il est chez lui parce qu'à tout moment il demeure dans son Père. Être là où se trouve Jésus, c'est entrer en relation avec lui et, par lui, avec le Père.

 

vv. 40-42 : André emmène Simon à Jésus.

André est l'un des deux disciples anonymes. Il a deux qualités: il a écouté le témoignage de Jean (vv36-37) puis il a suivi Jésus.

v.41 : «Nous avons trouvé le messie ». L'appel à la conversion, à la suite de Jésus est basé sur la confession de la messianité du Christ tout comme aux versets 36-37 où les deux disciples après avoir entendu dire que Jésus est l'agneau de Dieu se sont mis à le suivre.

André va chercher son frère Simon. «Nous l'avons trouvé, celui que nous attendions et désirions, il est là, enfin, au milieu de nous. » Il l'emmène à Jésus. Et Jésus le « regarde en profondeur » (εμβλεψας) pour lui révéler sa mission : « Tu t'appelleras Kêphas, Rocher, Pierre. » C'est le début d'un long chemin au bout duquel Jésus pourra s'appuyer sur Pierre, parce que Pierre aura appris à ne s'appuyer en rien sur lui-même. Devenir « Rocher » pour Pierre sera ne plus faire, à la suite de Jésus, que la volonté du Père.

 

L'autre disciple qui n'est pas mentionné et qui reste anonyme représente chacun et chacune de nous. Ainsi sommes-nous invités en ce jour, après cette expérience d'intimité avec Jésus et le Père, de conduire vers Dieu nos proches.

Faire la volonté du Père voilà ceux à quoi nous sommes invités en ce jour. Que Dieu nous y aide. Lui qui est Vivant pour les siècles et des siècles. Amen !

Père YAO Kouassi Yves

Fidei donum

 

 

 

 

 

 

Homélie du P. GOUDOT du dimanche 7/01/2018

Epiphanie 7-1-2018

Is 60,1-6 / Ep 3,2-3a.5-6 / Mt 2,1-12

Le temps de Noël est court cette année, puisqu'il s'achève dès lundi avec la célébration du Baptême du Seigneur ! En ce jour de l'Epiphanie, nous fêtons le Christ qui S'est manifesté parmi nous, attirant à Lui les mages venus d'Orient, et, à travers eux, tous les peuples de la terre.

« Tous les gens de Saba viendront, apportant l'or et l'encens » : même si vous n'êtes pas allés à Saba (au Yémen), vous connaissez la valeur symbolique de ces dons précieux, renvoyant à la royauté (l'or) et à la divinité (l'encens). Isaïe prophétise la venue de personnages lointains jusqu'en Terre sainte pour y honorer le Messie par l'offrande de leurs biens les plus précieux, anticipation du rassemblement de toutes les nations dans la même alliance que le peuple élu. Néanmoins, vous avez remarqué qu'il manque la myrrhe ! La myrrhe, cet onguent qui sert pour embaumer les morts, et qui n'était pas prévue pour le Messie !! L'Epiphanie s'inscrit donc dans la révélation prophétique, en la dépassant : mystérieusement, la Passion du Christ prend sa place dans la manifestation du Messie aux nations ― tout comme dans l'Evangile de la Présentation au temple, Syméon avait annoncé qu'un glaive transpercerait le cœur de Marie, au pied de la croix... Déjà le Messie surprend en S'apprêtant à Se donner beaucoup plus loin qu'attendu, jusqu'à la mort, jusqu'au sacrifice total de Soi, pour nous sauver.

« Ce mystère, c'est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Evangile ». Nous sommes souvent, à juste raison, affligés ou inquiets des divisions, des exclusions, des guerres qui enténèbrent notre actualité et même notre histoire, et nous nous posons peut-être la question : qu'est-ce qui peut réunir la grande famille humaine ? Et pour faire quoi ? La fête de l'Epiphanie nous dit, de manière prophétique, que c'est l'Evangile, et rien d'autre, qui réunira les peuples ! Jésus ne vient pas sauver un seul peuple, une seule catégorie de personnes, une seule culture : Il vient incarner « l'alliance nouvelle et éternelle » qui veut relier les hommes entre eux en en faisant les fils d'un même Père. La fête de l'Epiphanie déploie celle de Noël en explicitant la dimension universelle de cette naissance ignorée de presque tous, dans une étable, à Bethléem : Dieu Se fait homme pour que tout homme puisse vivre éternellement avec Dieu, en Dieu ! Nous fêtons donc non un bête regroupement de ''valeurs'' interchangeables, mais la révélation finale de l'identité humaine : être la famille de Dieu, le Corps du Christ, le Temple de l'Esprit Saint. Là seulement seront données la paix et la joie définitives.

« ''Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l'orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.'' En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui » : Dieu a voulu qu'Israël apprenne la naissance de son Roi par des étrangers venus de loin ! Et pourtant, Hérode et sa cour auraient dû savoir... Il leur suffisait de chercher dans les Ecritures ; il manquait juste le désir de s'intéresser à ce sujet, que peut-être Hérode considérait comme résolu par son propre règne ! Comme toujours, ceux qui habitent à côté du lieu de rendez-vous ont toutes les chances d'arriver en retard ; au contraire, ceux qui viennent de loin auront pris leurs précautions et seront même en avance... Et cela n'est pas valable que pour la messe du dimanche ! Les mages viennent de très loin, et ils dament le pion aux croyants trop occupés par les plaisirs ou les soucis de cette vie pour s'intéresser encore à la venue du Messie : n'en va-t-il pas de même dans l'Eglise, quand des chrétiens de toujours se font ''doubler'' par des catéchumènes assoiffés de Dieu, soucieux de prendre les moyens d'une vie chrétienne ouverte, cohérente et contagieuse ? Bien sûr, il ne s'agit pas ici de compétition, mais peut-être nos communautés manquent-elles parfois de cette fraîcheur dans la foi, qui croit que Dieu peut faire des merveilles ― et du coup les rend possibles ?

Un Messie qui surprend en Se donnant jusqu'au sacrifice, un Messie qui Se fait l'un de nous pour que tout homme puisse vivre éternellement avec Dieu, un Messie qui comble les attentes de ceux qui sont loin et font la démarche d'aller le voir : l'Epiphanie nous révèle tout cela, et bien davantage. Car « Dieu est trop grand pour Se réduire au format de l'homme » (P.-E. Bonnard, La Sagesse en personne) : Son amour nous surprendra toujours ― si nous y sommes prêts.

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. GOUDOT du 25/12/2017

NOËL 2017

Is 9,1-6 / Tt 2,11-14 / Lc 2,1-14 - Is 52,7-10 / He 1,1-6 / Jn 1,1-18

« Se togliamo Gesù, che cosa rimane del Natale ? Una festa vuota. Non togliere Gesù dal Natale ! Gesù è il centro del Natale, Gesù è il vero Natale! » (Pape François) Cet appel très vigoureux du Pape vient nous rejoindre et éclairer notre fête de Noël : notre joie de Noël, n'est-ce pas d'abord Jésus Lui-même ?

Jésus est venu pour nous : « Oui, un enfant nous est né, un Fils nous a été donné ! » (Is) ; « aujourd'hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc) // « en ces jours où nous sommes, Il nous a parlé par Son Fils qu'Il a établi héritier de toutes choses » (He) ; « le Verbe S'est fait chair, Il a habité parmi nous » (Jn). Tout ce que nous célébrons aujourd'hui, la crèche, la joie d'une naissance, le bœuf et l'âne, les bergers et les anges, tout cela est orienté vers une seule personne le Christ : mais Lui est déjà tout entier tourné vers nous, et, au-delà de nous, vers l'humanité de tous les temps... Mystère insondable d'une naissance comme il y en a tant, et en même temps unique ; méprisée des puissants, et glorifiée par les anges ; passée presque inaperçue à son époque, et célébrée dans le monde entier depuis 2000 ans ; marquée par l'impuissance d'un nouveau-né fragile et accueilli dans la pauvreté, tout en étant le miracle le plus impressionnant accompli depuis le début de la Création : Dieu le Fils, le Verbe éternel du Père, Se fait homme et prend chair de notre chair pour partager véritablement notre humanité et la sauver du péché et de la mort éternelle ! Jésus vient donc pour nous, comme Il sera ''baptisé'' pour nous, annoncera la Bonne Nouvelle du Royaume pour nous, sera mis à mort pour nous, ressuscitera pour nous, enverra l'Esprit Saint pour nous !

Il vient pour nous mais comment L'accueillons-nous ? « Il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune » (Lc) // « Il est venu chez Lui, et les siens ne L'ont pas reçu » (Jn). Une ombre de tristesse passerait-elle sur Noël ? Nos chants de joie seraient-ils inconvenants face à nos problèmes, nos soucis, nos deuils, ou devant une actualité souvent morose et parfois tragique ? C'est Noël et combien de pauvres, de chômeurs, de personnes isolées n'ont-elles pas le cœur en fête ? Mais Jésus n'est pas venu parce que tout allait bien, et que le climat de la Judée était propice : pensons simplement qu'il est né sous le règne d'Hérode, et mort sous l'empereur Tibère... Jésus est venu, comme une lumière parce que les ténèbres étaient trop épaisses pour que l'humanité puisse avancer seule. Il est aussi venu trouver place en nos cœurs, en nos vies, en nos maisons : combien de maisons sans croix, sans icône, sans crèche ! Combien de vies sans prière, sans pardon, sans générosité ! Jésus le sait tellement qu'Il n'a pas attendu que nous nous y mettions de nous-mêmes ⸻ comment aurions-nous pu ? ⸻ mais qu'Il a fait le premier pas en venant au-devant de nous : voilà ce que nous fêtons aujourd'hui. A nous de répondre, à nous de dire oui à Dieu dans chacune de nos journées, à nous de recevoir Jésus en communion dans l'hostie, à nous de vivre chaque jour un temps de prière, à nous d'être plus généreux, plus ouverts, plus attentifs aux autres !

Qu'attendre des fêtes de Noël ? De la joie, mais plus qu'une joie passagère ! Plus nos attentes de sens seront grandes, plus beau sera le don de Jésus à chacun pour Noël. Pour notre foi, dans « le Christ, Sagesse faite chair [...], s'accomplit pleinement l'œuvre même de la Sagesse : l'univers unifié, l'histoire est orientée, Dieu est pleinement communiqué, l'homme est radicalement réconcilié et reçoit en partage l'immortalité bienheureuse. » (P.-E. Bonnard, La Sagesse en personne). Autrement dit : la fête de Noël nous conduit aux joies de la résurrection, du Royaume de Dieu, du salut, et lorsque nous fêtons l'Enfant de la crèche, nous est donnée une joie immense, celle de rencontrer déjà Celui qui donne sens à notre vie, car Il est Lui-même « chemin, vérité, vie » !

« Aujourd'hui, à la Communion, quand notre cœur [deviendra] la crèche, l'Église [...] [fera] entendre à chacun : ''Dans la nuit de l'éternité, tu as été choisi par le Père; dans la sainte nuit de la naissance du Christ, tu avais place dans le Cœur du Fils de Dieu nouveau-né qui faisait de toi son frère ou sa sœur [...]. Tu célèbres, avec le Christ, ta nuit de naissance, une vraie nuit sainte. » (P. Parsch) Réjouissons-nous ! Nous sommes ici pour accueillir l'Enfant-Dieu dans notre vie !

Homélie du P. GOUDOT du 24/12/2017

4ème Dimanche d'Avent - Année B

2S 7,1-5.8b-12.14a.16 / Rm 16,25-27 / Lc 1,26-38

« Nous ne pouvons être sauvés par nous-mêmes, mais par le secours de Dieu » (Saint Irénée) : tel pourrait être le cœur de ce temps liturgique de l'Avent. Or notre Avent est tout petit cette année : ce 4ème dimanche de l'Avent précède immédiatement la nuit de Noël ! Comme nous avons peu de temps, concentrons-nous sur trois points en particulier : le mystère, la maison et la parole.

Noël est un mystère auquel nous ne nous préparons jamais assez : mystère, c'est-à-dire révélation que Dieu seul pouvait et voulait nous délivrer. Tel est le sens de ce passage de la Lettre aux Romains, qui se réjouit de la « révélation d'un mystère gardé depuis toujours dans le silence » : nul n'aurait pu imaginer que Dieu, dans le secret de Son cœur, oserait insérer en quelque sorte Son alliance dans notre humanité par l'envoi de Son Fils auprès de nous ! Dans le silence éternel, Dieu le Père méditait de nouer entre Lui et nous un lien indissoluble en la personne même de Son Fils, vrai Dieu et vrai homme, incarnation même de « l'alliance nouvelle et éternelle ». Pour autant, en bon pédagogue, Dieu avait annoncé Son projet : « mystère maintenant manifesté au moyen des écrits prophétiques », qui, bien des siècles à l'avance, indiquèrent au peuple élu l'horizon de sa foi, l'envoi d'un Sauveur... Mais de là à imaginer que ce Sauveur prendrait chair de notre chair ! Et que Sa naissance concernerait la terre entière : « mystère porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l'obéissance de la foi » !

Noël nous attire vers la crèche, qui est comme une maison : or ce mot rythme la lecture tirée du 2ème Livre de Samuel : « le roi David habitait enfin dans sa maison », nous dit-on. Il avait bien de la chance ! Peut-être même avait-il aidé cette chance en commençant par s'installer au meilleur endroit, avant de passer à des considérations plus spirituelles... Noël qui s'approche doit bien sûr nous faire penser à ceux qui n'ont pas, ou plus, de maison : sans-abris, réfugiés, travailleurs pauvres... Et à partager avec eux, dans la mesure de nos ressources, pour qu'ils puissent reconstruire une vie décente. Mais Noël nous posera aussi la question de notre propre installation : nous sommes parfois engoncés dans le matériel, quand ce n'est pas le matérialisme pratique. Enfin nous ne pourrons échapper, si nous sommes honnêtes, à la question que Dieu pose à David : « Est-ce toi qui me bâtiras une maison pour que j'y habite ? » Autrement dit, Dieu doit-Il se rétrécir aux dimensions de notre demeure spirituelle, de notre cadre de vie, ou devons-nous « élargir l'espace de notre tente » pour entrer dans les vues et les projets de Dieu sur nous ? Au fond, c'est à chacun de nous qu'à l'occasion de Noël, Dieu dit : « Le Seigneur t'annonce qu'Il te fera Lui-même une maison » ! Laisserons-nous Dieu construire à Sa façon notre vie pour en faire Sa demeure ?

Dans cette maison, si nous faisons silence, pourra résonner une Parole : Dieu S'est approché de nous au point de nous donner Son Fils, le Verbe éternel. Comment réagit la Vierge Marie ? « À cette parole, elle fut toute bouleversée », effet de sa surprise mais aussi du sérieux avec lequel elle accueille les désirs de Dieu. Une Parole est donnée à Marie, qui la précède, la prévient, la surprend, l'enveloppe avec autant de force que de douceur, jamais pesante, toujours appel au don et à la liberté : voilà pourquoi Marie peut répondre « Voici la servante du Seigneur : que tout m'advienne selon ta parole ». Elle sait que cette Parole reçue attend un retour, qu'elle est la seule à pouvoir répondre à la question posée, que Dieu qui l'a choisie ne fera rien sans elle, et que rien n'est perdu de sa liberté si elle entre dans le projet de Dieu. Et nous ? Sommes-nous assez silencieux pour que la Parole puisse résonner en nous ? Fréquentons-nous assez souvent Dieu, dans la prière, les sacrements, les Evangiles, pour reconnaître Sa voix et suivre Ses chemins avec confiance ?

« Nous ne pouvons être sauvés par nous-mêmes, mais par le secours de Dieu » : si nous entrons avec confiance dans ce mystère, si nous offrons à Dieu la maison dont Il a tant besoin, c'est-à-dire nous-mêmes, alors la Parole éternelle du Père pourra résonner dans le silence de la nuit, et le Verbe éternel prendre chair en notre chair, chaque jour. Alors nous nous laisserons vraiment sauver par Dieu.

Homélie du P. GOUDOT du 10/12/2017

2ème Dimanche d'Avent / B / 10-12-2017

Is 40,1-5.9-11 / 2P 3,8-14 / Mc 1,1-8

« Notre Mère l'Eglise a fait de [la] révélation graduelle de Dieu un principe de sa liturgie. Nous le voyons particulièrement dans l'Avent » (P. Pius Parsch), qui nous invite à recommencer le chemin de Noël avec un regard renouvelé.

L'Avent, temps du commencement : « Commencement de l'Evangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. Il est écrit dans Isaïe, le prophète... » La venue du Messie était annoncée depuis longtemps par les prophètes : quand elle advient, elle réalise le commencement absolu d'une présence nouvelle de Dieu sur terre : chrétiens, nous sommes appelés à revivre liturgiquement, c'est-à-dire symboliquement mais très réellement, cette attente et ce (re)commencement. Nous ne chantons plus le Gloria pendant ces semaines, pour que la nouveauté de la présence de Dieu à Noël résonne plus fortement en nous : car « Gloire à Dieu » pourrait se traduire par « Dieu est présent » ! L'Eglise, par la célébration de l'Avent, invite l'humanité à revenir à la grâce des commencements, et à s'émerveiller de ce que le Verbe éternel du Père, Jésus Christ, a accepté, en prenant chair de notre chair, de ''commencer'' au milieu de nous, S'associant ainsi, par une offrande libre de Lui-même, à notre finitude, à nos débuts dans la vie comme dans la foi, à tout ce que notre humanité comporte de fragilité et de petitesse. Dans le premier moment de son humanité, « le Christ s'offre en oblation à son Père. Ce don complet de Lui-même est une adhésion amoureuse [...] au dessein de Dieu [...]. Cette oblation n'est pas un acte isolé ; elle est une disposition foncière de l'âme du Christ Jésus » (bx Marie-Eugène de l'Enfant Jésus, Je veux voir Dieu, 327).

L'Avent, temps de l'écoute : « J'écoute : que dira le Seigneur Dieu ? Ce qu'Il dit, c'est la paix pour Son peuple et Ses fidèles. Son salut est proche de ceux qui Le craignent, et la gloire habitera notre terre ». Le prophète Isaïe, qui nous accompagne pendant l'Avent, nous rappelle l'importance de l'écoute dans notre vie spirituelle. Celui qui écoute ne décide pas à l'avance de ce qu'il va entendre, il le reçoit avec surprise et attention, et laisse grandir en Lui ce qui a été dit... Nous avons, dans tous les domaines de notre vie, à cultiver cette gratuité, cette disponibilité, cette capacité à nous laisser surprendre par les autres et tout spécialement par Dieu, qui vient à notre rencontre comme porteur de « paix » et de « salut », pour reprendre les mots d'Isaïe. Sans écoute, pas de vrai dialogue mais les dangers de l'incompréhension ; pas de vraie prière mais un vain rabâchage ; pas de vie familiale, amicale, ecclésiale, mais la tristesse de l'enfermement de chacun dans son petit monde. L'Eglise, par la célébration de l'Avent, nous propose de reprendre, en chacun de nous et entre nous, le chemin de l'écoute, et donc le chemin de la prière personnelle, temps privilégié avec le Dieu vivant.

L'Avent, temps de la proclamation : « Une voix proclame : ''Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur [...]'' Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : ''Voici votre Dieu !'' » La venue du Messie a été préparée : les prophètes ont annoncé au peuple d'Israël, qui avait parfois d'autres priorités, l'avènement d'un roi qu'il faudrait accueillir par un effort exigeant conversion personnelle et communautaire. Jean-Baptiste, le dernier des prophètes, s'inscrit explicitement dans la lignée d'Isaïe en se lançant dans le ministère de la prédication sans compromis ni faux-semblant : le roi vient, et il faut qu'il trouve un peuple au cœur sincèrement prêt, faute de quoi la rencontre tant attendue se passera mal. Le temps de l'Avent nous fait revivre ces derniers temps où l'Ancien Testament s'apprête à accueillir le Nouveau : c'est ainsi que notre monde n'en finit pas de vieillir dans la peur et la dans la guerre, alors que la nouveauté de l'Evangile attend des interprètes pour la proclamer. L'Eglise, par la célébration de l'Avent, nous redit avec force que le monde a besoin non de héros, mais de hérauts, de porte-parole courageux d'une Bonne Nouvelle qui concerne tous les hommes.

Commencement, écoute, proclamation : notre Avent peut être tout cela, si nous nous laissons faire ! Demandons cette grâce de recevoir déjà l'esprit de Noël, pour que les deux semaines qui nous en séparent soient emplies de paix et de joie à partager avec tous.

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. Koussi-Yves Yao du 3/12/2017

1er Dimanche de l'Avent Année B

Is 63, 16b-17.19 Ps 79 (80) 1Co 1, 3-9 Mc 13, 33-37

 

Nous commençons l'Avent de cette nouvelle année liturgique B avec une consigne précise de la part de notre Seigneur : « Veillez ! »

Dans la culture africaine (notamment ivoirienne), l'adage  dit : « le meilleur jour de la fête, c'est la veille ». C'est-à-dire l'ensemble des préparatifs de cette fête : l'engouement, le dynamisme, la préparation que l'on y met.

Or, aujourd'hui, nous entrons dans le temps de l'Avent, temps d'attente pour l'Eglise mais aussi le temps de préparation à la grande fête de Noel. Et le mot qui revient par quatre fois dans notre évangile de ce premier dimanche de l'Avent, c'est le mot « Veiller ».

Mais celui qui veille (ou celui qui est de garde), il est debout ; celui qui attend les invités s'agite ; celui qui prépare un examen révise ; celui qui s'apprête à partir en voyage prépare l'itinéraire et ses bagages. En clair, « attendre » n'a rien à voir avec le repos ou le fait de ne rien faire. Nous sommes dans une attente, mais une attente dynamique. Cependant, quel constat faisons-nous?

 Parfois, nous attendons passivement que Dieu vienne à Noël. C'est si beau, chaque année de jouer, de rêver, de croire dans une attitude de passivité que Dieu naît comme ça, dans la chaleur, dans la tranquillité, dans l'opulence, dans l'insouciance, dans l'euphorie d'une douce nuit de Noël.

 Parfois aussi, nous attendons passivement que Dieu règle les problèmes de l'humanité, car nous pensons que, c'est à lui Dieu, d'agir. (Et ceux-là ne prennent pas position car ils croient, à tort ou à raison, que le chrétien ne doit pas faire de politique).

Il y a aussi que, parfois nous nous résignons devant les difficultés, confondant ainsi la douceur de l'Evangile et le manque de courage. Nous ne disons rien car il ne faut pas se faire remarquer. (Nous oublions que notre baptême nous engage à lutter contre le mal sous toutes ses forces même si cela provoque des tensions.)

Avoir de telles attitudes, que nous venons d'évoquer, risque bien de faire de notre vie de croyant et de chrétien un bain de tiédeur, de transformer l'attente chrétienne en un sommeil tranquille, de rendre fade tout ce qui touche à la foi au Christ.

Attendre, c'est une attitude dynamique.  Attendre, comme le dit le prophète Joël, c'est l'attitude du guetteur qui hurle à pleine bouche : « ne dormez pas ! » Oui, ne dormons pas, sinon jamais le Christ ne sera présent au monde, jamais le Royaume de Dieu ne sera réalité.

Attendre en ce temps de l'Avent, c'est donc l'attitude de celui qui n'hésite pas à se jeter dans la mêlée pour hâter la venue d'un monde plus juste.

Attendre le jour où le Christ va revenir, c'est se dépêcher vers celui qui est en difficulté, c'est prendre le temps d'écouter celui qui a besoin de vider son sac ou qui en a trop gros sur le cœur, c'est accepter de donner au moins un peu de son superflu pour celui qui n'a même pas le minimum nécessaire. (Rappelons-nous l'Evangile du dimanche dernier « J'ai eu soif, et vous m'avez donnez à boire….)

Attendre le jour du Christ, c'est maintenir, à travers les difficultés du « vivre ensemble », l'idée de bienveillance, l'idée que l'autre, quel qu'il soit, est mon frère.

Attendre, c'est risquer une parole engagée, une parole de témoin, une parole de juste et refuser la parole qui condamne globalement tout un groupe sans distinction.

Attendre, c'est préparer ; c'est donc briser sans répit tout ce qui emprisonne l'être humain.

Attendre, attendre le Christ c'est se mettre en situation d'Avent en livrant en chacune de nos vies une lutte sans merci contre toutes les graines de péché qui germent, s'enracinent et ne demandent qu'à grandir en chacun de nous.

En fait, attendre le Christ en vérité, c'est me livrer totalement à la lumière de l'Evangile, c'est me tourner vers Jésus le Christ et laisser sa Parole s'épanouir en moi et me transformer.

Attendre, c'est aussi être prêt à accueillir l'imprévu. Le peuple juif attendait un Messie, roi, prophète et grand prêtre… et c'est un enfant pauvre, un homme à la parole originale, libératrice et forte qui arrive.

Aujourd'hui, attendre c'est accueillir et ainsi faire Eglise ; accueillir l'étranger dans nos communautés, mais aussi les jeunes et une musique inhabituelle.

Attendre, c'est accueillir pour un baptême ou un mariage ceux que l'on ne voit pas bien souvent à l'église, accueillir une famille en deuil et témoigner de l'espérance chrétienne.

C'est ainsi qu'il nous faut attendre Noël, dans une attente active.

En conclusion, l'Avent n'est pas un temps d'attente passive ! C'est un temps de vigilance d'Évangile ! Cette vigilance-là agit afin de travailler dès maintenant à la mise en place des structures d'un monde de Paix et d'Amour dont la charpente serait l'Évangile ! Et dont la fraternité est une poutre maîtresse ! A force d'attendre ainsi le jour de Dieu, un matin du monde notre prière sera exaucée ; cette prière, elle dit : « Notre Père, que ton règne vienne ». Et ce jour-là, on pourra, j'espère, dire de moi, dire de vous : « Heureux es-tu, heureux êtes-vous ». Alors d'ici Noël,  « Veillons ».

Que Dieu nous aide à l'être. Amen !

 

Père YAO Kouassi Yves

Fidei donum

 

(Homélie inspirée  de celle du Père Pierre Tézenas. 

Curé de la paroisse Saint Thomas à Clermont)

Homélie du Père Goudot du dimanche 3 décembre 2017

1er Dimanche d'Avent Année B 3-12-2017

Is 63,16b-17.19b ; 64,2b-7 / 1Co 1,3-9 / Mc 13,33-37

« C'est Toi, Seigneur, notre Père ; ''Notre-rédempteur-depuis-toujours'', tel est Ton Nom » : sur ce cri de foi s'ouvre notre Avent, qui coïncide, en France, comme vous le savez, avec la mise en service de la nouvelle traduction de la prière du Notre Père.

« Maintenant, Seigneur, c'est Toi notre Père. Nous sommes l'argile, c'est Toi qui nous façonnes : nous sommes tous l'ouvrage de Ta main » : dire que Dieu est « Père », c'est reconnaître en Lui la source, l'origine absolue de notre existence, de notre identité. Il est notre Créateur, et à ce titre est de manière large le « Père » de tout ce qui vit et de toute l'humanité. Mais là ne s'arrête pas Sa paternité : Il a voulu, en nous envoyant Son Fils unique, Jésus Christ, faire de nous des fils et des filles non par une génération biologique, mais par un acte de foi, dans le sacrement du baptême. Voilà pourquoi les chrétiens ont une prière qui leur permet et leur demande tout à la fois d'appeler Dieu « Notre Père », et il est providentiel que nous puissions aborder cette prière avec un œil neuf en démarrant ensemble l'Avent, le temps liturgique qui marque le mieux la paternité de Dieu. Dieu le Père, savons-nous Le prier avec autant de confiance que Son Fils Jésus Christ ? Savons-nous tout remettre entre Ses mains : nos activités, nos responsabilités, nos soucis, nos joies, notre vie ?

« C'est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » : le Père est « parti en voyage » ! Invisible, non représentable, hors de toute atteinte comme de toute expérience sensible, Il veut instaurer entre nous et Lui une relation de veille. Double veille : d'une part Il veille sur nous comme le Père par excellence, fidèlement, pour toujours, nous faisant grandir dans la foi, la liberté et la vie ; d'autre part, Il attend de nous que nous veillions dans l'espérance de Le rencontrer, face-à-face, au dernier jour. Le chrétien n'est pas celui qui se laisse bercer par les douces rêveries d'une religion au sucre d'orge qui justifierait toutes les envies et toutes les lubies ; ni celui qui se repose sur ses acquis, qui a tout lu, tout fait, tout compris de la vie et de la foi ! Le chrétien est un veilleur, attendant, debout, Celui qui viendra, au dernier jour, l'éveiller du sommeil de la mort et le relever en le ressuscitant : éveillé donc veilleur, veilleur pour les autres car éveillé en sa vie la plus profonde, la plus intime, la plus ''réelle''. Veilleur, le chrétien dit avec audace et confiance : « que Ta volonté soit faite » sur la terre, donc dans ma vie, comme elle l'est déjà et pour toujours au ciel, dans Ton Royaume. Prenons-nous assez le temps de veiller dans la prière pour cultiver en nous l'abandon aux volontés divines ?

« Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu'Il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en Lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu » : le Père est insaisissable, mais Il nous a tout donné en Son Fils Jésus Christ. Il est bon de réentendre le chant d'action de grâce de saint Paul en ce début d'Avent, pour vivre une fois de plus ce temps d'attente dans la joie et l'espérance, dans la reconnaissance des dons que Dieu ne cesse de faire aux croyants, dans et par l'Eglise. Chaque semaine et même chaque jour, nous pouvons recevoir en communion « notre pain de ce jour », l'Eucharistie dont on ne redira jamais assez l'importance capitale pour vivre dans la grâce de Dieu : sommes-nous assez convaincus que lorsque nous communions, nous « recevons toutes les richesses », puisque nous rencontrons le Verbe éternel, Celui qui seul « a vu le Père » et a été envoyé pour nous Le faire connaître ? « Rendons grâce à Dieu » avec saint Paul et toute l'Eglise, pour tout ce que Dieu nous donne en surabondance, et qui nous aide à lutter contre la tentation, nous donnant la force de ne pas y « entrer », pour reprendre la nouvelle traduction, participant ainsi à la victoire finale sur « le Mal », littéralement le Mauvais, le tentateur ?

Oui, nous allons prier le Notre Père un peu différemment : quelle chance de pouvoir rompre des habitudes peut-être soporifiques, et vivre plus intensément la prière du Seigneur Jésus, celle qu'Il nous a donnée parce qu'elle est la Sienne. Entrons en Avent avec cette joie renouvelée de notre filiation en Christ, pour bien nous préparer à la naissance en notre chair de l'Emmanuel, Dieu-avec-nous qui vient nous sauver.

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. Kouassi-Yves YAO DU 26 novembre 2017

SOLENNITE DU CHRIST ROI DE L'UNIVERS Année A

Ez 34, 11 –12.15-17 Ps 22 (23) 1Co15, 20-26 Mt 25, 31-46

 

Nous voici au terme de l'Année liturgique A en ce 34ème Dimanche du Temps Ordinaire. Dès dimanche prochain nous débuterons une nouvelle année liturgique (l'Année B) qui commencera  avec le Temps de l'Avent. C'est l'occasion pour nous (comme les comptables) de faire le bilan de notre marche à la suite du Christ. Et de le faire à la lumière de la Parole de Dieu.

L'évangile que nous venons d'entendre, nous dit que Jésus, le Fils de l'homme, a voulu prendre le visage de ceux qui ont faim et soif, des étrangers, de ceux qui sont nus, malades ou prisonniers, finalement de toutes les personnes qui souffrent ou sont mises de côté ; le comportement que nous avons à leur égard sera donc considéré comme le comportement que nous avons à l'égard de Jésus lui-même. Ne voyons pas là une simple formule littéraire, une simple image ! Toute l'existence de Jésus en est une illustration. Lui, le Fils de Dieu, est devenu homme, il a partagé notre existence, jusque dans les détails les plus concrets, se faisant le serviteur du plus petit de ses frères. Lui qui n'avait pas où reposer sa tête, sera condamné à mourir sur une croix. Tel est le Roi que nous célébrons !

Sans doute cela peut nous paraître déconcertant ! Aujourd'hui encore, comme il y a 2017 ans, habitués à voir les signes de la royauté dans la réussite, la puissance, l'argent ou le pouvoir, nous avons du mal à accepter un tel roi, un roi qui se fait le serviteur des plus petits, des plus humbles, un roi dont le trône est le bois de la croix. Et pourtant, nous disent les Écritures, c'est ainsi que se manifeste la gloire du Christ ; c'est dans l'humilité de son existence terrestre qu'il trouve son pouvoir de juger le monde. Pour lui, régner c'est servir !

Et ce qu'il nous demande, c'est de le suivre sur ce chemin, de servir, d'être attentifs au cri du pauvre, du faible, du marginalisé.

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde' » (Mt 25, 34). Accueillons cette parole de bénédiction que le Fils de l'homme adressera, au jour du Jugement, à ceux et à celles qui auront reconnu sa présence parmi les plus humbles de ses frères, dans un cœur libre et rempli de l'amour du Seigneur !

 Ce passage de l'Évangile est vraiment une parole d'espérance, parce que le Roi de l'univers s'est fait tout proche de nous, serviteur des plus petits et des plus humbles. Et je voudrais en ce jour que nous pensions avec une affection particulière à toutes les personnes qui souffrent, aux malades, à celles qui sont touchées par le sida, le virus d'Ebola ou par d'autres maladies, à tous les oubliés de la société (migrants, esclaves vendus…). Soyons proches de ces personnes par la prière et la pensée.

 Jésus a voulu s'identifier au petit, au malade ; il a voulu partager avec eux leur souffrance et reconnaître en eux des frères et des sœurs, pour les libérer de tout mal, de toute souffrance ! Chaque malade, chaque pauvre mérite notre respect et notre amour car à travers le malade ou le pauvre Dieu nous indique le chemin vers le ciel. La règle fondamentale est la charité vécue, attestée et concrétisée par des comportements et des actions simples, comme celles de donner à manger, à boire, assister, être proche de celui qui est dans la douleur, dans la souffrance, dans la marginalisation.

Une interrogation pour notre bilan : Avons-nous durant toute cette année A été proches de ces personnes, de ces marginalisés ? Telle est la question que nous devons nous doit se poser durant toute cette semaine.

La chose émouvante est que Dieu ne nous juge pas en parcourant la liste de nos faiblesses mais celle de nos gestes de bonté. Il n'examinera pas nos ombres mais il tiendra compte des semences de lumière et du bien que nous avons semé. Dieu fixe son regard sur le bien, simple et concret parce qu'il a lié le salut au don d'un peu de pain, d'un verre d'eau, d'un vêtement, de pas pour aller visiter un malade ou un pauvre. Certes, Dieu ne s'est pas lié aux choses, mais au cœur de celui qui se sert des choses. Notre futur, ciel et paradis, est généré du bien que chacun de nous a donné aux innombrables « Lazare » de la terre, qui méritent bien plus que les miettes qu'ils demandent. En ce dernier Dimanche de l'année Liturgique A, je voudrais clore en vous disant : « Régner, c'est servir » Soyons des serviteurs de l'amour.

Père Kouassi-Yves Yao

 

Homélie du P. GOUDOT du 26/11/2017

Christ-Roi Année A

Ez 34,11-12.15-17 / 1Co 15,20-26.28 / Mt 25,31-46

« Toi qui règnes pour les siècles des siècles », conclut le prêtre pendant la messe : nous y serons plus attentifs aujourd'hui, dernier dimanche de l'année liturgique, où nous fêtons la royauté du Christ, l'avènement du Royaume de Dieu, la victoire définitive de Dieu sur le péché et la mort, et donc notre disponibilité à ce que le Christ règne « pour les siècles des siècles ».

« Quand le Fils de l'Homme viendra dans Sa gloire, et tous les anges avec Lui, alors Il siégera sur Son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant Lui ; Il séparera les hommes les uns des autres ». L'image est saisissante : le roi vient, entouré de la cour céleste ; le juge s'assied, et l'on procède devant lui au rendu de la sentence... Nos cathédrales s'ouvrent souvent sur cette scène narrée en parabole par le Christ en personne qui dépeint ainsi l'avènement de Son Royaume de justice et de paix, d'amour et de vérité. L'histoire prendra fin, et avec elle la création telle que nous la connaissons ; le temps sera résorbé, ou plutôt accompli, dans le présent infini de  l'éternité ; la mort verra son nom effacé de la mémoire des vivants, et Dieu sera enfin tout en tous, pour toujours. En tous ? Il faut l'espérer, mais on ne peut écarter à priori l'hypothèse que certains aient refusé l'amour jusqu'au bout : voilà pourquoi le roi « séparera les hommes les uns des autres », dans un geste de à la fois de protection, d'appel et de rejet. Le geste rappelle aussi la création, quand Dieu séparait la terre et la mer, la lumière et les ténèbres : Dieu crée en séparant, en distinguant, en faisant la vérité de chaque chose ; ainsi fera-t-Il en recréant, à partir du néant de la mort, toute l'humanité, pour que viennent en pleine lumière la vie et les œuvres de chacun.

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger... » : nous connaissons bien cet appel, que nous espérons entendre au dernier jour ! Il fonde aussi ce que l'Eglise appelle les « œuvres de miséricorde » que nous pouvons et devons exercer dans notre quotidien : Dieu appelle tout homme à se tourner vers son prochain, et à œuvrer concrètement pour que chacun ait, non les miettes du repas, mais sa place à table. Il y a tant à faire en ce vaste monde : qui peut dire « j'ai assez donné » ? Et il ne s'agit pas tant de faire que d'aimer : qui peut dire « j'ai assez aimé » ? Notre prochain, notre voisin aussi bien que celui qui, sur d'autres continents, n'a pas de conditions de vie dignes de ce nom, attendent notre geste de partage et d'amour, notre engagement au service de leur dignité égale à la nôtre ; notre prochain, c'est aussi notre conjoint, nos parents ou nos enfants, notre collègue de travail ou celui que nous croisons à la messe sans jamais avoir osé demander de ses nouvelles... Il est finalement partout, et nous pouvons deviner qu'il est, au fond, figure du Christ que la foi nous permet de rencontrer à tous les carrefours de l'existence.

« Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger... » Toute médaille a son revers, et l'appel de Dieu ne supprime pas notre liberté, ni la bonté de Dieu nos responsabilités propres : Dieu nous demandera compte de nos choix, de nos priorités, des talents enterrés, du temps gaspillé, des occasions gâchées... Notons que les péchés contre les Dix Commandements ne sont même pas mentionnés, car évidents ; le grand tort des réprouvés est de n'avoir pas fait le bien qui était à leur portée : voilà qui est beaucoup plus exigeant ! Le péché par omission est d'autant plus grave qu'il s'accompagne souvent d'une inaltérable bonne conscience qui exclut toute remise en cause : « je n'ai pas tué, pas volé, que me demande-t-on de plus ? Il y a des personnes à visiter, à consoler, à aider, est-ce mon affaire ? » Une telle logique mène tout droit, nous prévient le Christ, à l'abîme que nul pardon ne peut rejoindre... Cependant tous ont l'air surpris : « Seigneur, quand est-ce que nous T'avons vu...? », demandent les bons ; « Seigneur, quand T'avons-nous vu [...] sans nous mettre à Ton service ? », rétorquent les mauvais. Effectivement, nos actes nous dépassent et touchent Dieu Lui-même : il est bon de se dire que des incroyants à la conscience droite seront émerveillés, ce jour-là, de comprendre qu'en aidant leur prochain ils aimaient Dieu même ; il est terrible d'imaginer celui qui réalisera enfin la profondeur de son péché qui l'a coupé de l'Amour même, Dieu.

« C'est dans le Christ que tous recevront la Vie » : puisse notre baptême faire de nous des porteurs humbles et persévérants de la Vie du Christ, répandue au Calvaire pour que tout homme ait la vie. Puissions-nous être trouvés debout au jour du Fils de l'Homme !

Homélie du P. Yves Yao du 19 /11/2017

33ème Dimanche du Temps Ordinaire A

Pr 31, 10 –13.19-20.30-31, Ps 127 (128), 1Th 5, 1-6, Mt 25, 14-30

 

 

 


 

Chers frères et sœurs,

Nous sommes rendus en ce jour au 33ème Dimanche du Temps Ordinaire de l'Année liturgique A. Et donc à l'avant-dernier dimanche avant d'entrer dans la nouvelle année liturgique (l'Année B) qui pointe à l'horizon avec le Temps de l'Avent. C'est l'occasion pour nous (comme les comptables) de faire le bilan de notre marche à la suite du Christ. La PARABOLE DES TALENTS donné par le Christ en ce jour nous conduit à faire notre bilan car tout à la fois elle encourage et elle met en garde. : Qu'ai-je fais du talent reçu de la part de Dieu ?

(Notons bien qu'il s'agit d'une parabole et non d'une histoire réelle. Une parabole est un genre littéraire qui a pour but de nous conduire à un enseignement)

 

          La parabole des talents, se situe dans le chapitre 25, et donc dans le cinquième grand discours de Jésus : le discours eschatologique (les fins dernières) débutant au chapitre 24 et s'achevant en Mt 26,1. Notre péricope se trouve au cœur de ce discours eschatologique dans une partie exhortant à la vigilance.

Dans notre parabole, il s'agit d'un moment inattendu, inconnu, d'un retour. Le thème de la vigilance (25,13) et la nécessité d'être prêt (25,10) sont abordés par Matthieu. Il veut ainsi encourager les chrétiens de son temps à être vigilants et prêts. Ceci implique, un service actif et fidèle, une administration rigoureuse des biens ou des talents confiés.

La pointe de cette parabole se trouve l'attitude du troisième serviteur au moment de la reddition des comptes. (Dans cette parabole) on ne s'intéresse pas à la conduite exemplaire des deux premiers et bons serviteurs mais au reproche d'injustice et de jugement que se fait le troisième serviteur.  Le serviteur commence par faire le procès de son maître (v. 24) et le soupçonne d'injustice dans sa manière d'agir.

          « Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain. J'ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici

          Cette manière de comprendre son maître a engendré chez lui la crainte et l'a empêché de faire fructifier son bien (v. 25). C'est la représentation de son maître qui est en cause. Il veut être quitte avec lui en lui rendant son bien. Il se situe dans une attitude de jugement et de refus par rapport à l'attitude de son maître. Il vit dans la crainte de son maître et il le critique car il trouve que sa conduite n'est pas juste.

          Le maître prend ensuite la parole (vv. 26-30). Il reprend les paroles de son serviteur : "tu savais". Il marque ainsi une distance par rapport à ses propos et en conséquence, il montre qu'il ne reconnaît pas la valeur de ces paroles. Jésus veut montrer qu'il se trompe dans son attitude de refus. Le drame du troisième serviteur est d'oublier qu'il n'est que serviteur et qu'il s'est placé en juge de son maître. Il s'est placé dans une attitude de refus de son maître. Il l'a enfermé dans une certaine vision et tout ce qui dépasse ce cadre est suspecté d'injustice et d'infidélité. En clair il a une image fausse de Dieu.

Ce dernier serviteur, qui symbolise-t-il ? Qui représente-t-il ? De qui est-il le porte-parole ? On peut voir derrière la figure du troisième serviteur celle des juifs qui refusent de faire fructifier leurs talents.

          Le signalement de ces mécontents : leur sentiment de la crainte de Dieu et leur souci de lui obéir renvoie à l'attitude des scribes et des pharisiens. Devant la conduite de Jésus, ils s'insurgent ; si Dieu agissait ainsi, cela ne serait pas juste ! Ils ont conscience d'avoir la justice de leur côté. Placé en face d'exigences qu'ils ne peuvent tenir, ils veulent rester sur leur terrain. Le message qui leur était destiné en premier est retiré et désormais donné au nouveau peuple qu'est l'Eglise.

 

Chers frères et sœurs, « au soir de notre vie, nous dit Saint de la Croix, nous serons jugés sur l'Amour ». C'est l'amour de Dieu qui doit orienter et déterminer notre agir. Quand on a peur de faire fructifier les talents du Maitre, c'est en ce moment qu'il faut se plonger dans la prière en demandant à Dieu de nous y aider et non se replier sur soi, s'isoler loin de l'Amour de Dieu.

Il nous reste encore une semaine pour clore l'année liturgique A. C'est le dernier virage où il faut demander à Dieu de détecter son talent et de le faire fructifier. C'est le moment d'être cette femme vaillante et précieuse que les perles ; c'est le moment d'être un homme vigilant et sobre, c'est le moment d'être un enfant docile et respectueux de ses parents, c'est le moment par exemple d'être en lien avec le Secours catholique et de faire un pas faire l'autre, dans une acte d'amour et de charité. Car le pauvre ou l'autre nous enrichit de sa pauvreté et de sa joie. Oui c'est le moment de faire ce pas vers ce Dieu d'Amour qui se révèle à chacun de nous dans le visage de l'autre. Lui est Vivant pour les siècles sans fin !

Amen !

Père Kouassi-Yves YAO

Homélie du P. GOUDOT du 12/11/2017

32ème Dimanche du Temps Ordinaire / A

Sg 6,12-16 / 1Th 4,13-18 / Mt 25,1-13

Elles sont en panne de pétrole... comme nous dans quelques décennies ! Comment faire ? Difficile de brancher une lampe à huile sur une éolienne ! L'huile, qui est figure de la joie (saint Augustin), de la charité (saint Jean Chrysostome) et même de la doctrine (Origène) manquera-t-elle à ce point à l'heure décisive ?

« Ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec Lui » (1Th) : nous connaissons bien ce passage, souvent lu lors de la célébration des obsèques. Il est question de la mort, présentée comme un sommeil dans l'attente de la résurrection... Cette image, qui n'est pas la seule façon de parler de la mort dans la Bible, est reprise dans la parabole de ce jour. Les noces dont parle le Christ sont la célébration de « l'alliance nouvelle et éternelle » à laquelle la résurrection générale donnera accès : Dieu et Sa création enfin unis indissolublement, la mort, le mal et le péché définitivement brisés. Tous, donc, comme les jeunes filles de la parabole, nous nous endormirons dans la nuit de la mort, en attendant le retour de l'Epoux, du Messie, du Christ Sauveur que notre foi confesse comme le « Juge des vivants et des morts ». Quand nous nous réveillerons, aurons-nous de l'huile dans notre lampe ? Autrement dit : serons-nous trouvés pleins d'amour, de bonnes œuvres et de foi ? Ou bien notre vie sur terre aura-t-elle consisté en un inexorable épuisement intérieur, nous laissant, au gré de nos péchés et de nos illusions, comme des coquilles vides ?

« Celui qui cherche [la Sagesse] dès l'aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte [...], et celui qui veille à cause d'elle sera bientôt délivré du souci » (Sg) : il est possible d'avoir un autre regard sur la parabole, grâce aux autres textes de la liturgie de ce jour. Le sommeil est aussi ce qui nous empêche d'être debout, éveillés, vigilants, attentifs, en recherche, ayant soif d'amour et de vérité... Notre foi nous invite à ne nous reposer qu'en Dieu, qui échappe cependant à notre compréhension et à notre ressenti, et non pas sur nous-mêmes, y compris sur ce que nous faisons de bien ! Celui qui cesse de chercher commence déjà à s'éloigner de Dieu ; celui qui se repose sur ses lauriers va les retrouver fanés à son réveil ; celui qui s'imagine tout savoir n'en est qu'au tout début de sa marche spirituelle ! « Dans la nuit, je me souviens de Toi et je reste des heures à Te parler » (Ps) : la Bible met dans notre bouche, si nous prions avec elle, des chants de joie, d'espérance, de confiance, mais aussi le cri de celui qui meurt de faim loin de son Seigneur, qui s'effondre loin de la main du Père, qui se recroqueville loin du soleil de l'Esprit ! Nous pouvons nous y reconnaître tout au long de notre vie sur terre...

« Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure » (Mt) : jamais Jésus ne veut nous terroriser. Il prend soin de nous en dissipant l'illusion que tout nous appartient : notre vie, notre monde, notre temps... Nous ne possédons rien, et l'heure qui vient nous échappera toujours : le chrétien le sait et s'efforce de « veiller », de se tenir prêt à toute œuvre bonne comme à l'intimité avec son Seigneur, car nul ne le fera à sa place. Telle est bien l'erreur fatale des jeunes filles insouciantes : elles « demandèrent aux prévoyantes : ''Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent'' » (Mt). Mais non ! On ne peut aimer à la place des autres, vivre à crédit ou par procuration, ni être sauvé sans jamais dire oui. Notre époque est marquée par le virtuel, étonnant mélange de toute-puissance et d'impuissance, de connexion et d'isolement, de déferlement d'émotions et d'égoïsme assumé, d'exhibitionnisme et d'anonymat : devient normal de penser que tout se vaut, tout se dit, tout s'expérimente, tout s'efface et tout recommence à l'infini... Rien n'est plus faux, et la parole de Dieu nous appelle fortement à être, dans et pour ce monde, des veilleurs qui rappellent cette vérité essentielle, dussent-ils se trouver en décalage par rapport aux normes ambiantes.

De quelle huile nous servons-nous ? Quel est notre carburant au quotidien ? Croyants, savons-nous faire le plein régulièrement ? Dieu est-Il la source de nos engagements ? Est-Il aussi le but de notre marche ? Questions vitales, pour nous aider à « veiller » vraiment...

Homélie du P. GOUDOT du 5/11/2017

31ème Dimanche du Temps Ordinaire / A /

Ml 1,14b-2,2.8-10 / 1Th 2,7-9.13 / Mt 23,1-12

« Ils disent et ne font pas » :  terrible interpellation faite par Jésus aux pharisiens, aux spécialistes de la Loi, aux prêtres ! Quoi de pire qu'un prêtre qui ne vit pas ce qu'il annonce ? Quel plus grand scandale pour les incroyants qu'un chrétien incohérent, infidèle à sa vocation ? Quelques jours après la fête de tous les saints, cet Evangile vient nous rappeler l'immense exigence de l'amour, qui ne doit jamais être séparé de la vérité.

« Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi, dit le Seigneur de l'univers. » Le reproche est spécialement adressé aux prêtres, accusés de mépriser les commandements de Dieu pour eux-mêmes, tout en restant très vigilants sur la vie des autres... C'est pour nous, prêtres, l'occasion de nous redire que le beau ministère que nous avons reçu au jour de notre ordination ne sera menacé par aucune persécution extérieure, mais bien par les petites et grandes infidélités intérieures, les tiédeurs, les négligences, les affadissements... Les dons de Dieu peuvent être, malheureusement, mis sous le boisseau : Dieu prend ce risque, tant est importante à Ses yeux la liberté de notre réponse, de notre acte de foi ! Pour autant, ne pensons jamais être libres lorsque nous tournons le dos à nos engagements et aux appels à la sainteté que Dieu ne cesse de nous lancer : quand nous nous « écartons de la route », nous nous perdons ― et parfois nous perdons avec nous ceux dont nous avons la responsabilité, ceux qui nous font confiance.

« Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux » : l'interdit est absolu, mais comment appeler nos papas, alors ? Il faut donc le comprendre autrement, puisque Jésus n'a pas pour habitude de nous donner des indications de savoir-vivre en société... La référence à la prière du Notre Père est, à mon sens, explicite : il s'agit donc d'entrer dans une filiation qui fonde toutes nos autres relations. Autrement dit : en nous révélant qu'Il est le Fils unique de Dieu, un seul Dieu avec Son Père dans l'unité de l'Esprit Saint, Jésus Christ fait de nous des frères et sœurs par le lien non du sang mais de la foi. C'est Dieu qui nous rend frères ! C'est Lui aussi qui nous permet de participer, de diverses façons, à Son unique paternité, qu'il s'agisse de devenir père de famille ou, pour un prêtre, d'assumer un rôle paternel dans et pour une communauté chrétienne. Notre foi nous invite donc à revisiter toutes nos relations terrestres, même et surtout les plus importantes, pour les fonder dans l'amour de Dieu qui nous envoie en mission partout : en famille, en paroisse, au travail et en société. Notre foi en l'unique paternité de Dieu nous demande de ne rien nous approprier, même et surtout pas les relations qui nous sont les plus chères : nos enfants ne sont pas ''nos'' enfants, pour reprendre la ritournelle d'un poète heureusement passé de mode... A travers ''l'interdit du père'', si j'ose dire, Jésus nous demande à tous de ne pas nous prendre pour la source, l'origine, la cause de la grâce.

« Ils disent et ne font pas » : les textes de ce dimanche sont rudes à entendre, mais salutaires. Ils nous rappellent que rien ne se fera sans cohérence, qu'un demi-chrétien peut faire plus de ravages qu'un athée, qu'une foi qui ne met pas en route, concrètement, vers la sainteté, est inutile car illusoire. Pourtant Dieu ne fait pas que nous admonester : Il est là, porteur d'un amour infiniment fidèle qui peut nous combler. Tel est le sens du psaume que nous avons entendu : « je tiens mon âme égale et silencieuse ». Dieu n'est pas d'abord Celui qui nous martèle une vérité que nous peinons à vivre ; Il est Celui qui console, qui fortifie, qui éclaire, qui permet d'avancer, qui est Lui-même le chemin pour avancer... Dieu trois-fois-saint n'est pas avare de Sa sainteté : lorsque nous demandons « que Ton Nom soit sanctifié », nous ouvrons les portes de notre vie pour accueillir plus généreusement la grâce de Dieu, le seul Père, le seul saint, le seul fidèle. En Dieu « je tiens mon âme égale et silencieuse », car seul le silence permet d'entendre la voix du Père et de la laisser faire en nous son œuvre d'unité et de paix, de cohérence et de sainteté : puissions-nous trouver, chaque jour, le temps du silence pour Dieu.

Homélie du P. GOUDOT du 2/11/2017

Commémoration des Défunts 2017

Sg 2,23 ; 3,1-6.9 / Ps 85 / 1Co 15,51-54.57 / Jn 11,32-45

« Ne pouvait-Il pas empêcher Lazare de mourir ? » : cette question, nous nous la sommes tous posée lors de la disparition d'un proche, surtout quand elle fut prématurée ou tragique... Cette question, cet appel, ce cri résonnent dans l'Evangile : rien de ce qui fait notre humanité, et donc de notre rapport à la mort, n'est étranger à la Parole de Dieu. Autrement dit, nous avons le droit de pleurer nos défunts, de nous interroger sur le sens de leur départ, de souffrir de l'absence, que la mort ait été brutale ou entrevue de longue date... Mais notre foi doit nous aider à ne pas en rester là, spécialement en ces jours de prière pour tous nos défunts. « Ce sont des jours particuliers, qui répondent à un désir profond de communion et d'appartenance [à l'Eglise], et qui nous invitent à sortir de l'isolement et de l'amertume. Nous devons nous souvenir de ceux qui nous ont fait du bien, être reconnaissants pour ce qui nous a été donné, pardonner et être pardonnés ; nous devons être unis dans la lutte contre le mal qui divise et nous isole les uns des autres » (Cardinal Betori)

Pourquoi sommes-nous là sur terre ? Par hasard ? Pour souffrir ? Pour disparaître un jour ou l'autre dans le néant de la mort ? Peu à peu s'est fait jour, dans le cœur de l'homme, une intuition devenue, un siècle avant la venue du Christ, une certitude de foi : « Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, Il a fait de lui une image de Sa propre identité » (Sg). Créés « à l'image et à la ressemblance » de Dieu, nous sommes donc faits pour partager Sa vie, non de manière transitoire et limitée comme ici-bas, mais dans la plénitude d'une Vie sans fin. Vivre en croyants revient donc à refléter petitement mais consciemment l'« identité » de Dieu, en faisant rayonner sur terre Sa bonté, Sa fidélité, Sa sainteté : les saints et les saintes que nous avons fêtés hier ne sont donc pas des êtres à part, mais des témoins d'une vocation humaine réussie, aboutie, car venant de Dieu et allant vers Dieu en toute confiance. Si donc nous sommes créés « pour l'incorruptibilité », comment ne pas se lamenter de ce qui vient nous corrompre de l'intérieur, le péché et son cortège de conséquences négatives en nous et autour de nous ?

« Alors Jésus dit à Marthe : ''Ne te l'ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu'' » ; cette promesse incroyable résonne dans tout le Nouveau Testament, et en particulier dans la lettre de saint Paul que nous venons d'entendre : « la trompette retentira [...], et les morts ressusciteront, impérissables » (1Co). Les trompettes du Jugement dernier nous ont parfois perdre de vue l'objet de ce Jugement, le grand passage du temps à l'éternité, de la vie sur terre à la Vie divine. Pour nous chrétiens, le but de la vie sur terre est de voir la « gloire » de Dieu, c'est-à-dire de Le contempler face à face, non plus dans la pénombre de la foi, mais dans l'évidence d'une présence enfin manifestée à tous, bons et mauvais, sans nulle contestation possible. Y croyons-nous du fond du cœur ? En faisons-nous la toile de fond de nos choix, l'horizon de nos démarches, le but de notre parcours ?

« Ceux qui sont fidèles resteront, dans l'amour, près de Lui. Pour Ses amis, grâce et miséricorde : Il visitera Ses élus » (Sg) : qui dit miséricorde dit pardon, et donc existence, dans l'au-delà, d'un état intermédiaire qui permet à nos défunts de se purifier de leurs fautes. Le Purgatoire ! Le mot est lâché, et il convient, en ce jour de commémoration des fidèles défunts, de l'aborder sans tergiverser. Certains ont laissé croire que la notion était dépassée depuis Vatican II : or il n'en est rien, et d'ailleurs nous le savons bien, nous qui prions régulièrement pour nos défunts. Quel serait le sens de ces prières si nos disparus étaient déjà tous dans la pleine lumière de Dieu ? Notre foi rejoint donc notre intuition profonde qui nous pousse à intercéder pour les morts que nous avons aimés, afin que Dieu leur accorde le pardon et la purification dont ils ont besoin pour entrer dans Sa maison de paix et d'éternité, d'amour et de vérité. Et quelle prière est plus belle, plus grande et plus efficace que celle de la messe, où le Christ offre Son Corps et Son Sang pour le salut de la multitude ? Voilà pourquoi nous sommes rassemblés aujourd'hui, voilà pourquoi l'Eglise nous propose d'offrir des messes pour nos défunts. Dans l'épreuve, l'Eglise notre Mère ne nous fait pas de discours : elle nous invite, tout simplement, à la foi en la résurrection.

Père Jean-Philippe GOUDOT.

Homélie du P. GOUDOT du 1/11/2017

TOUSSAINT 2017

Ap 7,2-4.9-14 / 1Jn 3,1-3 / Mt 5,1-12

« Heureux ! », proclame neuf fois l'Evangile des Béatitudes que nous connaissons si bien... La sainteté est, en effet, un bonheur que le Seigneur Jésus propose à tous parce que c'est d'abord Son bonheur profond d'être « doux, miséricordieux, artisan de paix », de S'être fait « pauvre de cœur » et d'avoir été « persécuté pour la justice » pour nous le proposer. En nous parlant de sainteté, l'Eglise, en cette fête de tous les saints, nous donne d'abord à contempler la sainteté de Dieu : cette sainteté parfaite, Dieu prétend pouvoir nous la communiquer pour nous en faire vivre, éternellement, auprès de Lui. Mais que peut être la sainteté pour nous ?

La sainteté comme refus des idoles : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L'homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles », dit le psaume. L'Ancien Testament peut être relu comme le combat acharné de Dieu contre les idoles que l'homme se forge par peur, par orgueil ou par paresse... Elles sont innombrables, les idoles qui, de tout temps, ont tenté de voler à Dieu ce qui Lui appartient, Sa création et cette créature qui seule est faite « à Son image et à Sa ressemblance » : le pouvoir, l'argent, le plaisir, le matérialisme, l'orgueil, la colère et tous ces panneaux indicateurs qui nous trompent en faisant du chemin de notre vie une impasse peut-être mortelle...

La sainteté comme reconnaissance du salut : « et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer ; une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s'écriaient d'une voix forte : ''Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l'Agneau !'' ». A la fin des temps, tous les saints, rassemblés par Dieu dans Son Royaume, le loueront sans fin, proclamant qu'Il est la source de leur joie, de leur vie, de leur être même : Dieu ne donne pas simplement le salut, Il est le Salut, la victoire totale, définitive, absolue sur le mal, le péché, la mort. Tel est le cri de victoire des élus, des saints et des saintes ; telle est notre foi, à nous qui avançons encore dans la pénombre, parfois péniblement, sur la route de la vie et donc de la sainteté. Dieu seul sauve : ni les idoles dont j'ai précédemment parlé, ni la seule force de notre volonté ou de notre imagination ne peuvent nous sauver. Devient saint celui qui s'engage résolument sur le chemin comme disciple recevant de son Maître non un vague enseignement moral, mais la vie même ; devient saint celui qui reconnaît en Jésus Christ son Sauveur personnel, venu pour toute l'humanité.

La sainteté comme filiation : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu » ose écrire saint Jean dans le style inimitable, fait de douceur et d'énergie, qui est le sien. Le baptême, qui seul fait de nous, par adoption, des fils et des filles de Dieu, doit être la racine de notre sainteté, racine qui lui donne, si j'ose dire, son style. La sainteté du chrétien a ceci de particulier qu'elle est filiale, c'est-à-dire l'accueil permanent d'un don venu d'en-haut qui fonde l'identité même de celui qui reçoit ce don. La sainteté chrétienne n'est donc pas une entreprise issue des efforts humains, ce qui serait aussi vain que de vouloir escalader les cieux ; elle n'est pas une aventure individuelle, mais l'entrée dans une famille créée par la volonté même de Dieu, l'Eglise. Le croyant qui a compris l'appel à la sainteté qui lui est lancé tâche de ne jamais lâcher la main du Père dont il est devenu le fils par grâce et non par mérite ; il ne s'approprie donc rien, ni ce qui lui est donné, ni Celui qui donne, ni ceux à qui il doit se donner. Intendant et non propriétaire, le chrétien sait que c'est en étant fils qu'il devient profondément lui-même, et que la sainteté est chemin de confiance, de croissance et de dépouillement.

Refus des idoles, reconnaissance du salut donné par Dieu seul, filiation reçue et vécue jusqu'au bout, telle pourrait être notre route vers la sainteté ; cette route, une prière bien connue la synthétise dans une demande pas toujours bien comprise. « Que Ton Nom soit sanctifié » afin « que Ton Règne vienne » : « ce salut, ce Royaume de Dieu, c'est dans l'éternité que nous devons le posséder, c'est à la mort que nous devons le trouver ; mais c'est dans la vie que nous le devons chercher. » (Bourdaloue) Puissions-nous chercher le Dieu trois fois saint chaque jour et jusqu'au dernier jour !

Homélie du P. Goudot du 15/10/ 2017

Is 25, 6-9 / Ph 4,12-14.19-20 / Mt 22,1-14

28ème Dimanche du Temps Ordinaire / A / 15-10-2017

Commençons par le plus difficile : « les pleurs et les grincements de dents » ! Ils vous ont fait tressaillir, sûrement... C'était sans doute le but du Seigneur Jésus, lorsqu'Il S'adressait à Ses interlocuteurs, à quelques jours de Sa Passion, pour leur proposer, une dernière fois, d'écouter et de croire.

Les grincements de dents : l'expression apparaît 6 fois dans saint Matthieu (Mt 8,12 ; 13,42.50 ; 22,13 ; 24,51 ; 25,30) et est associée au fait d'être « jeté » dans « les ténèbres » (3 fois) ou « la fournaise » (2 fois). C'est le dépit de qui constate avoir gâché sa vie à la recherche du pouvoir, du plaisir, des richesses, en refusant délibérément de boire aux sources dont Dieu a jalonné notre chemin sur terre : l'amour comme engagement et don de soi ; le partage comme expression d'une communion profonde et d'une décision de faire de l'autre le prochain ; le jeûne comme soif grandissante de l'essentiel et mobilisation des forces intérieures pour atteindre la vraie liberté. Les grincements de dents sont le prix — élevé ! — de notre liberté et de notre responsabilité ; ils nous invitent à ne pas remettre au lendemain les partages, l'intériorité et les conversions nécessaires, sans laisser la nostalgie du passé ni les rêves d'avenir nous empêcher de vivre l'aujourd'hui de Dieu. « L'autre resta muet », sans contester le jugement du Roi : il n'a rien à dire, car tout est dit par Celui qui « sonde les reins et le cœurs »...

N'oublions pas le Royaume ! Quelque chose se prépare, une invitation est lancée (« tout est prêt, venez aux noces ; la noce est prête, [...] conviez aux noces »), mais l'opération déraille très vite... Ils ne veulent pas venir... Que faire ? Pourtant le festin devait être appétissant, si on en croit les annonces d'Isaïe : et l'image d'une table bien garnie, entourée de convives partageant, en même temps que les victuailles, le temps de l'amitié et le bonheur d'être ensemble peut parler à tous... Non content de promettre un festin, Dieu a multiplié les images pour signifier cette réalité mystérieuse qu'Il a placée au bout de notre itinéraire terrestre : trésor, perle rare, filet rassemblant la pêche... Qu'en penser ? C'est le but de notre marche, qui n'enlève sa valeur à aucun de nos pas ; c'est l'horizon qui unifie notre existence laborieuse, toujours tiraillée entre mille sollicitations et mille désirs ; c'est la promesse qui surpasse toutes les autres et qui nous rend capables de tous les engagements, tous les dépassements. Le Royaume ne relativise rien de cette terre : au contraire, il éclaircit le chemin, fortifie notre marche, donne un poids d'éternité — pour le meilleur et pour le pire, nous rappelle Jésus — à chacun de nos actes.

« Voici notre Dieu, en Lui nous espérions, et Il nous a sauvés ! » : puisse toute l'humanité pousser ce cri de joie et de foi ! Puisse chacun se mettre en route vers Celui qui, seul, peut nous sauver et qu'il faut espérer, désirer, accueillir ! L'organisateur du festin de la parabole attend une participation personnelle (« venez aux noces »), d'où découlera une mission (« conviez aux noces »). La multitude est appelée au repas des noces, à l'alliance avec Dieu, au salut, mais chacun doit se pourvoir du vêtement de noces, c'est-à-dire faire grandir sa foi : nul ne se convertira à ma place, nul ne répondra oui pour annuler mes non, nul ne me sauvera malgré moi, pas même Dieu ! Voilà le sens du « vêtement de noces », qui n'a pas le prix exorbitant des robes de mariage, mais que chacun peut acquérir, « les mauvais comme les bons », pour entrer dans la salle du festin : la foi, non une liste d'obligations extérieures, mais un vêtement dont tout être humain peut être revêtu, la sanctification que l'Esprit peut et veut communiquer à tous. Pourquoi cette foi n'est-elle pas attrayante, au point qu'on lui préfère « son champ ou son commerce » ? Quelle foi donnons-nous à voir au monde ? Craintive, grincheuse, enfermée dans ses petits conflits internes ? Ou, au contraire, à la remorque de l'esprit du monde, dissoute dans l'humanitaire ou le sentimentalisme ?

Les grincements de dents que j'évoquais sont le revers d'un appel à la vraie liberté : bien sûr Dieu ne recherche que notre bonheur, qui passe par la foi. Guidé par Son amour infini, Dieu prend sans cesse l'initiative pour nous donner un bonheur qui soit à l'abri de tout ce qui pourrait le limiter, le cacher, ou le rendre impersonnel : « Dieu a créé toutes choses pour le bien ; toutes choses pour leur plus grand bien ; chaque chose pour son propre bien. […] [Dieu] me considère individuellement, Il m'appelle par mon nom, Il sait ce que je peux faire, ce que je peux être de mieux, ce qui est mon plus grand bonheur, et Il désire me le donner » (Bx cardinal Newman, Méditations sur la doctrine chrétienne). Ce bonheur, y croyons-nous vraiment ?

P. Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. Yves Yao du 15 /10/2017

28 ème dimanche du temps ordinaire Année A

Is 25, 6-9 - Ps 22 (23) Ph 4, 12-14.19-20 Mt 22, 1-14

 

Chers frères et sœurs!

La liturgie de ce dimanche nous propose une parabole qui parle d'un banquet de noces auquel sont invitées un grand nombre de personnes. La première lecture, tirée du livre d'Isaïe, prépare ce thème, parce qu'elle parle du banquet de Dieu. C'est une image souvent utilisée dans l'Ecriture pour indiquer la joie dans la communion et dans l'abondance des dons du Seigneur, et elle laisse deviner quelque chose de la fête de Dieu avec l'humanité, comme le décrit Isaïe: «Le Seigneur de l'univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés » (Is 25, 6).

Le prophète ajoute que l'intention de Dieu est de mettre fin à la tristesse et à la honte; il veut que tous les hommes vivent heureux dans l'amour pour Lui et dans la communion réciproque; son projet est alors d'éliminer la mort pour toujours, d'essuyer les larmes sur chaque visage, de faire disparaître l'humiliation de son peuple, comme nous l'avons écouté (vv.7-8). Tout cela suscite une profonde gratitude et espérance: «Voici notre Dieu, en lui nous espérions et il nous a sauvés; c'est lui le Seigneur, en lui nous espérions. Exultons, réjouissons-nous il nous a sauvés ! » (v. 9).

Jésus, dans l'Evangile, nous parle de la réponse qui est donnée à l'invitation de Dieu  (représenté par un roi) à participer à son banquet (cf. Mt 22, 1-14). Les invités sont nombreux, mais il arrive une chose inattendue: ils se refusent de participer à la fête, ils ont autre chose à faire; certains accueillent même l'invitation avec mépris. Dieu est généreux à notre égard, il nous offre son amitié, ses dons, sa joie, mais souvent nous n'accueillons pas ses paroles, nous montrons plus d'intérêt pour d'autres choses, nous mettons à la première place nos préoccupations matérielles, nos intérêts. L'invitation du roi rencontre même des réactions hostiles, agressives. Mais cela ne freine pas sa générosité. Il ne se décourage pas, et il envoie ses serviteurs inviter beaucoup d'autres personnes.

Le refus des premiers invités a comme effet l'extension de l'invitation à tous, jusqu'aux plus pauvres, laissés-pour-compte et déshérités. Les serviteurs réunissent tous ceux qu'ils trouvent, et la salle se remplit: la bonté du roi n'a pas de limites et à tous il est donné la possibilité de répondre à son appel. Mais il y a une condition pour rester à ce banquet de noces: porter l'habit nuptial. Et en entrant dans la salle, le roi découvre que certains n'ont pas voulu l'endosser et, pour cette raison, ils sont exclus de la fête. Je voudrais m'arrêter un moment sur ce point avec une question: comment se fait-il que ce convive a accepté l'invitation du roi, est entré dans la salle du banquet, que la porte lui a été ouverte, mais qu'il n'a pas mis l'habit nuptial? Qu'est-ce que cet habit nuptial?  Saint Grégoire le Grand explique que ce convive a répondu à l'invitation de Dieu à participer à son banquet, il a en quelque sorte la foi, qui lui a ouvert la porte de la salle, mais il lui manque quelque chose d'essentiel: l'habit nuptial, qui est la charité, l'amour. Et saint Grégoire ajoute: « Chacun de vous, donc, qui, dans l'Eglise, a la foi en Dieu, a déjà pris part au banquet de noces, mais il ne peut pas dire avoir l'habit nuptial si il n'a pas en lui la grâce de la charité ».

Nous sommes tous invités à être des convives du Seigneur, à entrer avec la foi à son banquet, mais nous devons nous revêtir et conserver en nous l'habit nuptial, la charité, vivre un profond amour pour Dieu et pour notre prochain.

Pour conclure, n'ayons pas peur de vivre et de témoigner la foi dans les différents domaines de la société, dans les multiples situations de l'existence humaine! Nous avons toutes les raisons de nous montrer forts, confiants et courageux, et ce grâce à la lumière de la foi et à la force de la charité. Et lorsque que nous rencontrerons l'opposition du monde, faisons nôtres les paroles de l'Apôtre: « Je peux tout en Celui qui me donne la force » (Ph 4, 13). C'est ainsi que se sont comportés les saints et les saintes, qui ont fleuri, au cours des siècles, dans toute l'histoire. Puissent-ils nous garder toujours unis et nourrir en chacun de nous le désir de proclamer, avec les paroles et à travers les œuvres, la présence et l'amour du Christ. Que la Mère de Dieu, que nous vénérons tant en ce mois du Rosaire, nous assiste et nous conduise à la connaissance profonde de son Fils. Amen!

 

 

Père YAO Kouassi Yves (Prêtre fidei Donum)

Paroisses Saint Paul de la Romanche et Saint Jean de la Croix

Homélie du P. Yves Yao du 8/10/2017

Is 5, 1-7 Ps 79 (80) Ph 4, 6-9 Mt 21, 33-43

27 ème dimanche du temps ordinaire Année A 15/10/17

 


 

La première lecture de ce jour, tirée du livre du prophète Isaïe, tout comme la page de l'Evangile selon Matthieu, propose à notre assemblée liturgique : l'image de la vigne. Cette image dont nous avons déjà entendu parler les dimanches précédents. Sur deux dimanches, les textes nous ont montré l'appel que Dieu lance à tous les hommes à venir travailler dans sa vigne, d'abord avec les ouvriers de la première et dernière heure ; ensuite avec l'histoire des deux fils à œuvrer dans sa vigne. Dieu veut rassembler tous les hommes à sa vigne, c'est-à-dire dans son Royaume: être avec Dieu dans son Royaume.

Il n'y aucun doute, la vigne du Seigneur c'est d'abord Israël,  mais c'est aussi l'Eglise, particulièrement le peuple de Dieu, les chrétiens, c'est chacun et chacune de nous. Dieu prend le risque de confier surtout sa vigne aux hommes, de confier sa Vigne à nos fragiles personnes et à chaque homme. Une vigne dont Dieu prend particulièrement soin, de sorte qu'elle porte du fruit, qu'elle donne du bon fruit car Dieu nous a créés Bons et comme de bons plants de qualité il attend que nous donnions des fruits, des fruits de qualités. Le produit de la vigne que Dieu vient chercher : C'est la charité entre les hommes comme véritable louange à la gloire de Dieu. De fait, la parabole des vignerons homicides vient nous rappeler que notre mission première est de communiquer et d'étendre le règne de Dieu, Règne d'Amour tant dans sa qualité que dans son intensité ; ce Règne de Dieu, l'héritage du Christ.

L'image de la vigne décrit donc le projet divin du salut. Dieu envoie ses serviteurs  les prophètes qui sont maltraités et même tués. A la fin, le propriétaire de la vigne fait une dernière tentative: il envoie son propre fils, convaincu que lui, au moins, ils l'écouteront. C'est le contraire qui arrive: les vignerons le tuent justement parce qu'il est le fils, autrement dit l'héritier, convaincus de pouvoir ainsi prendre facilement possession de la vigne.  Le mépris pour l'ordre donné par le maître se transforme en mépris envers lui: ce n'est pas la simple désobéissance à un précepte divin, c'est le véritable rejet de Dieu. Ces vignerons veulent avoir part à l'héritage du fils en provoquant la mort du Fils et non pas en recevant Sa Vie. En se coupant du Fils et en se séparant de sa Vie, nous nous séparons de Dieu, nous rejetons Dieu.  Ce qui nous sépare de Dieu et nous fait demeurer dans le mauvais « Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait? J'attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? » (Is 5, 4). Mais par l'acte même de ces vignerons le Fils offre sa Vie dans sa mort, brisant ainsi le pouvoir mal. De fait, « la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la principale de l'angle ».

Que retenir ?

D'abord, le message réconfortant que nous recueillons de ces textes bibliques est la certitude que le mal et la mort n'ont pas le dernier mot, mais que c'est le Christ qui gagne toujours!

Ensuite, ce que dénonce la page évangélique doit interpeller notre manière de penser et d'agir. Elle interpelle, d'une manière particulière, les peuples qui ont reçu l'annonce de l'Evangile. Si nous ne diffusons pas, cette bonne nouvelle, la vigne nous sera arrachée et confié à d'autres. Il y aura toujours d'autres peuples prêts à l'accueillir.   

Enfin, Enfin, au terme de cette célébration eucharistique, il nous faut demander la grâce d'êtres enivrés de l'Amour de Dieu, afin d'être de véritables vignerons, des vignerons de la charité vécue qui répande autour la Joie de l'Evangile, la Joie d'être chrétien, la joie de vivre en vue du salut de tous. Amen !

Père YAO Kouassi Yves (Prêtre fidei Donum)

Paroisses Saint Paul de la Romanche et Saint Jean de la Croix

Homélie du P. Goudot du 1/10/ 2017

Ez 18,25-28 / Ph 2,1-11 / Mt 21,28-32

26ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE / A /

« Ignorer les Ecritures, c'est ignorer le Christ », écrivait saint Jérôme, que nous fêtions hier. Ce n'est pas parce que ce saint a consacré toute sa vie à la recherche sur la Bible et qu'il en a donné une nouvelle traduction latine (la Vulgate) qu'il faut le soupçonner d'exagérer... Non, il nous faut prendre conscience que notre foi va s'étioler si elle ne s'alimente pas à la source de la Bible ; plus encore, il est bon de chausser les bonnes lunettes pour chercher, dans la Bible, le visage du Christ.
« Lequel des deux a fait la volonté du père ? / vous n'avez pas cru à sa parole » : je saute rapidement à la conclusion de la parabole qui est trop limpide pour supporter un commentaire. Qu'avons-nous entendu ? Une invitation à l'abandon et à la confiance, donc à la foi ; une équivalence entre « parole » et « volonté », qui demande que les Ecritures soient reçues et mises en œuvre comme la révélation d'un dessein de Dieu sur chacun de nous personnellement et sur l'humanité prise en son ensemble. Croire, c'est aussi faire ! Enfin, il n'est pas anodin que ce chemin de foi soit décrit par un vocabulaire de filiation : là encore, là surtout, nous découvrons le visage du Christ Fils éternel et obéissant du Père, venu parmi nous pour faire de nous des fils et des filles du Très-Haut.
Attardons-nous donc sur saint Paul, dans ce passage de la Lettre aux habitants de Philippes (en Grèce actuellement), qu'on appelle souvent l'Hymne aux Philippiens. « S'il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l'on s'encourage avec amour, si l'on est en communion dans l'Esprit, si l'on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l'unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres. Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus ». La vie de foi est marquée par la tendresse de Dieu à l'égard de l'humanité, et cette tendresse doit se répercuter dans nos rapports mutuels : « on se réconforte les uns les autres, on s'encourage avec amour, on est en communion dans l'Esprit... » Nous avons besoin, quand la dureté de la vie se fait sentir, d'éprouver le réconfort mutuel que donnent une même foi et l'appartenance à une même communauté, l'Eglise. La fraternité chrétienne ne doit pas être un vain mot ! C'est cela, aussi, que recherchent ceux qui viennent frapper à notre porte ou fréquentent nos offices... A nous d'être entreprenants, inventifs, courageux, ouverts, missionnaires !
« Ayant la condition de Dieu, Il ne retint pas jalousement le rang qui L'égalait à Dieu. Mais Il S'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à Son aspect, Il S'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu L'a exalté : Il L'a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : ''Jésus Christ est Seigneur'' à la gloire de Dieu le Père ». Notre fraternité serait bien pâle et au final peut consistante si elle ne s'enracinait dans une filiation : là encore, la personne du Christ est absolument centrale et fondatrice. Le Christ nous montre comment être fils et filles par Son être même de Serviteur : Il ne revendique pas Ses droits et nous apprend que, dans notre vie de foi, rien n'est objet de réclamation, de récrimination ou de droits acquis. Il ne prend rien, mais reçoit une parole de la part de Son Père et donne tout en conséquence : « Il S'est anéanti, prenant la condition de serviteur », littéralement d'esclave. Jésus, Roi et Messie, nous apprend la fraternité en « devenant semblable aux hommes », spécialement ceux qui subissent, tout au long de l'histoire, « la mort de la croix » : esclaves, victimes de l'arbitraire ou de la torture, exilés, tous ceux qu'écrase la botte des tyrans... Notre foi en Jésus nous appelle à Le secourir là où Il est en danger, Le soutenir dans la personne des plus faibles par notre bienveillance, notre prière d'intercession, par le partage de nos ressources et de notre temps.
« Ignorer les Ecritures, c'est ignorer le Christ », c'est-à-dire méconnaître Celui dont parle la Bible, Celui que proclame l'Eglise, Celui qui Se donne dans les sacrements, Celui qu'il faut deviner, aider et aimer dans le frère proche ou lointain. Demandons au Seigneur de savoir nous remettre à l'écoute de Sa Parole, pour devenir des disciples selon Son cœur, des témoins crédibles de l'Evangile.

Père Jean-Philippe GOUDOT

Homélie du Père Yves Yao du 1/10/2017

Ez 18, 25-28, Ps 24 (25), Ph 2, 1-11, Mt 21, 28-32

26ème dimanche du temps ordinaire

 

 

1. Chers frères et Sœurs bien-aimés de Saint Martin d'Uriage, c'est avec beaucoup de joie que je me retrouve avec vous pour célébrer l'Eucharistie. C'est également avec joie que je souhaite la bienvenue, à vous qui êtes arrivés ici, même de très loin, pour prendre part à cette célébration eucharistique. J'adresse mes salutations particulières à tous et à chacun: aux fiancés présents en ce jour, je souhaite la bienvenue dans cette Eglise dédiée à Saint Martin. Vous avez décidé un cheminement avec le Christ et vous souhaitez fonder une famille. Cela veut dire que l'amour doit rayonner entre vous pour que vos enfants voient cet amour palpable. Car l'amour se fait geste. La vie en elle-même est une succession de moments de joies et des périodes de difficultés. Ainsi dans votre vie de couple vous allez connaître des difficultés. Cependant restez attacher au Christ en pensant à ce que je vous suggère à présent les 3 P.

  1. Prier ensemble ;
  2. Parler ensemble ;
  3. Pardonner ensemble.

Ensemble, accompagnons de nos prières, nos chers fiancés, durant toute cette célébration et cherchons à accueillir ce que le Seigneur nous dit dans les Saintes Ecritures qui viennent d'être proclamées.       

2. Dans l'Évangile, Jésus raconte la parabole des deux fils qui sont envoyés par leur père pour travailler dans la vigne. Le premier fils répond : « ‘Je ne veux pas'. Mais ensuite, s'étant repenti, il y alla » (Mt 21, 29). L'autre au contraire dit à son père : « ‘Oui Seigneur ! » mais « il n'y alla pas » (Mt 21, 30). À la demande de Jésus, qui des deux a accompli la volonté du père, les auditeurs répondent justement : « Le premier » (Mt 21, 31). Le message de la parabole est clair : ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais c'est l'agir, les actes de conversion et de foi. Jésus –nous l'avons entendu- adresse ce message aux grands prêtres et aux anciens du peuple d'Israël, c'est-à-dire aux experts en religion dans son peuple. Eux, d'abord, disent « oui » à la volonté de Dieu. Mais leur religiosité devient routine, et Dieu ne les inquiète plus. Pour cela ils ressentent le message de Jean Baptiste et le message de Jésus comme quelque chose qui dérange. Ainsi, le Seigneur conclut sa parabole par des paroles vigoureuses : « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean Baptiste est venu à vous, sur le chemin de la justice et vous n'avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis plus tard pour croire à sa parole » (Mt 21, 31-32). Cette parole devrait nous faire beaucoup réfléchir, nous secouer au plus profond de notre être et nous inviter à nous convertir.

3. Dans l'Évangile de ce dimanche – nous l'avons vu – on parle de deux fils, derrière lesquels, cependant, se tient, de façon mystérieuse, un troisième. Le premier fils dit non, mais réalise ensuite la volonté de son père. Le deuxième fils dit oui, mais ne fait pas ce qui lui a été ordonné. Le troisième fils dit « oui » et fait aussi ce qui lui est ordonné. Ce troisième fils est le Fils unique de Dieu, Jésus Christ, qui nous a tous réunis ici. Entrant dans le monde, Jésus a dit : « Voici, je viens […], pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10, 7). Ce « oui », il ne l'a pas seulement prononcé, mais il l'a accompli et il a souffert jusqu'à la mort. Dans l'hymne christologique de la deuxième lecture on dit : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu ; mais il s'est anéanti prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu  homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 6-8). En humilité et obéissance, Jésus a accompli la volonté du Père, il est mort sur la croix pour ses frères et ses sœurs – pour nous – et il nous a rachetés de notre orgueil et de notre obstination. Remercions-le pour son sacrifice, fléchissons les genoux devant son Nom et proclamons ensemble avec les disciples de la première génération : «Jésus Christ est le Seigneur à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 10).

4. La vie chrétienne doit se mesurer continuellement sur le Christ : « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), écrit saint Paul dans l'introduction à l'hymne. Raison pour laquelle nous demandons à Dieu, le courage et l'humilité de cheminer sur la route de la foi, de puiser à la richesse de sa miséricorde et de tenir notre regard fixé sur le Christ, la Parole qui fait toutes choses nouvelles. Lui qui est Dieu pour les siècles et des siècles. Amen.

 

 

Père YAO Kouassi Yves (Prêtre fidei Donum)

Paroisses Saint Paul de la Romanche et Saint Jean de la Croix

 

 

Homélie du P. Goudot du 23 septembre 2017 Si 27,30-28,7 / Rm 14,7-9 / Mt 18,21-35

Is 55,6-9 / Ph 1,20-24.27 / Mt 20,1-16

25ème Dimanche du Temps Ordinaire / A / 23-9-2017

« Præcipuum munus La fonction essentielle de la liturgie est précisément d'exprimer et même d'éprouver ces vérités de foi, donc de rendre actuelle en nous la certitude. [...] C'est dans cette certitude que nous communions avec Dieu en Le glorifiant et en Lui demandant Sa lumière, afin de Le connaître parfaitement, saintement, c'est-à-dire afin d'aimer et de vivre » (Andronikof, Le sens de la liturgie). Mettons cette affirmation à l'épreuve en interrogeant Isaïe, le psaume et l'Evangile.

« Cherchez le Seigneur tant qu'Il Se laisse trouver ; invoquez-Le tant qu'Il est proche » : le prophète lance un appel pressant, qui nous fait comprendre que Dieu, Amour infini, n'est pas à notre disposition, comme si tout dépendait de notre fantaisie... La Parole de Dieu nous remet à notre place, en installant Dieu au centre et en nous rappelant notre vocation humaine de ''chercheurs de Dieu''. Rien ne serait plus dramatique pour un chrétien que de s'imaginer avoir tout appris, tout vécu, tout compris de Dieu : ce serait une paralysie intérieure fatale ! Réapprenons donc, à l'image de ces adultes qui viennent frapper à notre porte pour trouver un sens à leur vie, à chercher Dieu, à Le désirer, à avoir soif de Sa présence, de Son amour, de Sa vérité : soyons sûrs qu'alors, et seulement alors, « Il Se laissera trouver » !

« Le Seigneur est juste en toutes Ses voies, fidèle en tout ce qu'Il fait. Il est proche de tous ceux qui L'invoquent, de tous ceux qui L'invoquent en vérité » : le psaume est une ode à la louange de la justice divine, qui se manifeste avant tout sous le mode d'une inébranlable fidélité. Cette fidélité s'exprime par une écoute attentive (« Il est proche de tous ceux qui L'invoquent ») et exigeante (« ceux qui L'invoquent en vérité »). Sommes-nous assez persuadés de cette écoute, de cette exigence aussi ? N'avons-nous pas tendance à mener notre barque loin de la présence effective de Dieu, comme s'Il n'était pas concerné par nos actes, nos choix ou nos priorités, ou ― pire encore ― comme si nos négligences, nos tiédeurs ou nos refus importaient peu au final ? Car « invoquer Dieu en vérité », n'est-ce pas ouvrir notre cœur aux besoins de nos frères, proches ou très lointains, donner de notre temps, partager nos ressources, aller parfois au-delà du superflu ? N'est-ce pas faire de Dieu le critère ultime de nos décisions et de nos rencontres, et Lui laisser la main sur nous, pour nous guider à Sa façon et faire vivre en nous Sa volonté ?

« Ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'un denier. En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine ». Cette parabole peut se lire à plusieurs niveaux : d'abord comme la dénonciation d'un comportement humain de comparaison, qui ne mène qu'à la récrimination, la jalousie, l'orgueil ou la frustration, et au final à la perte de la foi. Combien de fois dans notre vie succombons-nous à ce péché que la Bible appelle ''murmure'' et dont Dieu a horreur, ce dont témoigne la brutalité de la réponse du maître (« Prends ce qui te revient, et va-t'en ») ! La société actuelle nous pousse dans ce sens, avec les mirages de la publicité et les incitations à la compétition permanente... une spirale destructrice dont Dieu veut absolument nous détourner. La parabole peut aussi se lire comme le résumé de l'histoire du salut : Israël, le premier arrivé à la Vigne du Seigneur, doit accueillir les païens qui, pendant des siècles, ont ignoré Dieu et Son alliance et deviennent, par la foi et le baptême, ses frères appelés au même Royaume des Cieux : on sait que cette transition, historiquement, n'a pas été facile ! Prolongeons la réflexion : nous, ''chrétiens de toujours'', baptisés dans l'enfance, n'avons-nous pas perdu le ressort et le sens de l'accueil, et ne savons plus nous émerveiller des propositions nouvelles de l'Eglise (assemblée diocésaine, visitations entre paroisses, nouveau Missel, Alpha, Zachée, fraternités locales...) ni ouvrir un œil bienveillant sur les nouveaux venus dans leur paroisse, qu'il s'agisse de personnes ayant déménagé, de recommençants dans la foi ou de catéchumènes : « Ceux-là, les derniers venus, n'ont fait qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons enduré le poids du jour ! »

Il est bon, de temps en temps, de laisser Dieu nous remettre en question, pour rester des chrétiens vivants et contagieux ; il est bon de se redire, en communauté, que nous avancerons non chacun dans son coin, ni les uns contre les autres, mais les uns grâce aux autres ; il est bon de réentendre l'Eglise proclamer sa certitude de la présence, de l'amour, de la fidélité de Dieu trois fois saint, éternel et infini et en même temps si proche ! Puissent ces questions et ces certitudes de foi nous accompagner tout au long de cette semaine.

Homélie du P. Goudot du 17 septembre 2017

Si 27,30-28,7 / Rm 14,7-9 / Mt 18,21-35

24ème Dimanche du Temps Ordinaire / A / 17-9-2017

« Mesdames et messieurs... je vous signale tout de suite que je vais Parler Pour Ne Rien Dire. Oh ! je sais ! Vous pensez : "S'il n'a rien a dire... Il ferait mieux de se taire !" Évidemment. Mais c'est trop facile ! Vous voudriez que je fasse comme ceux qui n'ont rien à dire et qui le gardent pour eux ? Et bien, non ! Mesdames et messieurs, moi quand je n'ai rien à dire, je veux qu'on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! » (Raymond Devos)

Je vais essayer de ne pas l'imiter... en écoutant Celui qui a quelque chose à nous dire, Dieu.

Dans la parabole de l'Evangile, le Roi parle une seule fois : « Serviteur mauvais ! Je t'avais remis toute cette dette parce que tu m'avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ? » Ce reproche allie le souvenir d'un bienfait reçu et le constat du refus d'un don : le Roi met le doigt sur l'incohérence profonde qui en résulte et en tire la conclusion définitive (« Serviteur mauvais ! ») qui exclut pour longtemps le fautif du pardon. Il nous faut prendre cette parole au sérieux, sans la rejeter tout de suite dans la catégorie des paraboles-qui-n'engagent-à-rien ! Nous ne saurions pas à quel point nos refus de pardonner touchent le Seigneur Dieu s'Il ne nous le disait Lui-même, en nous mettant devant une alternative : soit nous nous situons dans le registre de la « dette », et alors nous perdrons tout, car, au-delà des petites ou des grandes dettes dont nous sommes créanciers, nous sommes nous-mêmes insolvables aux yeux de Dieu. Soit nous nous jetons dans Son cœur miséricordieux, et tout nous sera donné (grâce, pardon, éternité) : mais alors il faut être à notre tour signes vivants de la miséricorde divine en ouvrant tout grand notre cœur à ceux de nos frères qui ont péché contre nous.

« Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître », dit le Siracide : les mots sont forts ! Pas de compromis possible avec ces péchés qui, dans bien des pays et à bien des époques, ont mené tout droit à la vengeance et au meurtre... Mais comment faire pour lutter ? Il faut, dit l'auteur sacré, tourner notre esprit vers deux réalités essentielles : « Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle aux commandements ». Le Christ développe l'idée dans la parabole de ce jour : quand nous trébuchons dans notre parcours terrestre sur la colère ou la haine, se rappeler le but de notre chemin doit nous aider à nous relever, en mettant tout en perspective. Que restera-t-il de nos ambitions, de nos rivalités, de nos colères après notre mort ? Au jour du Jugement, prétendrons-nous embarquer Dieu dans nos petites histoires où l'amour-propre a eu plus que sa part ? Seconde réalité essentielle pour nous retenir sur la pente glissante de la colère et de la rancune : « Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain, pense à l'Alliance du Très-Haut et sois indulgent ». Dieu est avec nous sur le chemin : Le délaisserons-nous pour nous faire justice nous-mêmes ? Oublierons-nous Sa présence pour nous perdre sans fin dans des ruminations intérieures ?

« Car Il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie » : le péché est une « offense » envers Dieu et une « maladie » de l'âme. Le médecin ne peut rien pour un malade qui refuse de venir le voir, conteste le diagnostic ou évite de prendre les médicaments prescrits... La Parole de Dieu est impitoyable envers le péché, avez-vous remarqué ? Elle le démasque, le pourchasse dans les moindres recoins, le dénonce jusque dans ses ultimes conséquences : rien n'échappe à l'œil de Dieu, qui sait et comprend toutes choses, mais Se révèle comme le seul médecin capable de guérir le péché qui est la pire des maladies ― une lèpre dit la Bible. Mais de même qu'il est des malades qui, très étrangement, semblent aimer leurs maux et ne pas pouvoir envisager de se retrouver en pleine forme, de même il est des chrétiens qui chérissent leur péché au point d'en faire une partie de leur personnalité : ''que voulez-vous, M. L'abbé, je suis comme ça, ça ne changera pas !''... C'est bien dommage, car nous prions pour changer, nous communions pour grandir, nous sommes baptisés pour devenir saints !

Une Parole de Dieu contre nos paroles de colères, de dépit, de découragement : voilà peut-être la médecine dont notre époque souvent creuse et bavarde a besoin : « Il y a des paroles qui ne servent qu'à entretenir la conversation et qui passent comme le vent. [...] Celles de Jésus, par contre, remplissent notre cœur, s'y enracinent et façonnent notre vie tout entière » (Benoît XVI, JMJ de Madrid). Demandons au Seigneur de ne pas participer au galimatias ambiant mais de faire grandir en nous Sa Parole de paix, de pardon et de vie : c'est d'elle que l'homme a soif !

Père Jean-Philippe Goudot

Homélie du P. Goudot du 3 septembre 2017

Jr 20,7-9 / Rm 12,1-2 / Mt 16,21-27

22ème Dimanche du Temps Ordinaire / A / 3-9-2017

Que deviendra notre foi cette année ? Ce que nous en ferons... avec Dieu.

Le Psaume nous donne une bonne piste : « Dieu, Tu es mon Dieu, je Te cherche dès l'aube : mon âme a soif de Toi ; après Toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. » La prière du psaume s'élève vers le Seigneur, dans une confession de foi (« Tu es mon Dieu »), puis dit sa quête (« je Te cherche »), son désir (« mon âme a soif de Toi »), son manque radical (« ma chair, terre aride ») : nous entrons dans le dialogue amoureux entre l'âme et Celui qui l'a créée et qui, seul, peut la combler. Dialogue aimant, amoureux même, entre Dieu et nous, sous le mode de la confiance et de l'absence, de l'adoration et du désir, de la plénitude et du manque : notre foi est tout cela, une recherche ardente qui trouve en Dieu l'Être aimé et qui ne s'arrête jamais à ce qu'elle a trouvé. Est-elle bien cela, notre foi ? Peut-être la routine, la tiédeur, la négligence la menacent-elles au point que la prière régulière est un lointain souvenir et Dieu une idée de plus en plus abstraite ? Quel chemin suivre pour nous renouveler dans la foi ?

La 2ème lecture va nous aider : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de Lui plaire, ce qui est parfait. » Cette phrase de saint Paul, très riche, comporte une défense (« Ne prenez pas pour modèle »), une demande (« transformez-vous ») et un but (« pour discerner »). Elle convient tout à fait pour nous aider à revivifier notre foi ! Il s'agit, d'abord, de quitter des façons mondaines de penser notre vie, notre temps et notre environnement : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent », où n'a de valeur que ce qui s'achète et se vend, ce qui est monté en épingle par les médias, ce qui est sur un écran, et j'en passe... Chrétiens, il nous faut vivre dans le monde mais refuser le formatage, le conformisme des slogans, des modes et des peurs, et remettre ― en commençant par notre propre quotidien ! ― les priorités au bon endroit : « transformez-vous en renouvelant votre façon de penser ». Un chrétien doit être en mouvement continu, non pour une vaine agitation ou une démangeaison du changement, mais pour vivre la dynamique de la conversion et de la sainteté en disciple qui suit les pas de son Maître et ne lâche pas Sa main où qu'Il l'emmène.Où nous emmène-t-Il ? Vers « ce qui est parfait », littéralement ce qui est entier, complet, achevé, accompli, qui atteint son plus haut degré de développement, autrement dit la vie éternelle. Cette vie, comment y parvient-on, comment nous y emmène-t-Il ?

L'Evangile nous répond : « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. [...] Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c'est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l'Homme va venir avec Ses anges dans la gloire de Son Père ; alors Il rendra à chacun selon sa conduite ». L'enseignement du Christ, s'il est très connu, n'en est pas pour autant facile à suivre : il part d'une hypothèse (« Si quelqu'un veut marcher à ma suite »), donne le seul moyen de la résoudre (« qu'il prenne sa croix »), prend l'hypothèse inverse (« gagner le monde entier ») et sa conséquence inéluctable (« au prix de sa vie ») ; enfin Il montre le terme des deux chemins empruntés (« Car le Fils de l'Homme va venir »). Dans la perspective de la vie éternelle, qui est le fondement de notre foi, l'existence sur terre peut se présenter avec l'image des deux chemins, l'un large, facile, façonné par les envies et les convoitises de ce monde (« gagner »), l'autre ardu, demandant efforts et bagages légers, car c'est une véritable ascension spirituelle (« marcher à ma suite [en] prenant sa croix ») : il faut choisir ! La foi est un choix, une option radicale d'autant mieux vécue qu'elle est consciente de ce qu'elle laisse derrière elle et de ce qui se trouve devant. Jésus nous emmène vers le vrai bonheur en nous faisant expérimenter le don total de nous-mêmes, l'abandon entre Ses mains en toutes circonstances, la préparation à la rencontre ultime avec Lui, qui « va venir avec Ses anges dans la gloire de Son Père ».

« Ô Esprit Saint, Amour substantiel, Architecte et ouvrier des desseins de Dieu, [...] que pas une étincelle de cet amour que vous nous destinez ne reste inemployée, mais qu'elle descende ici-bas » (bx Marie-Eugène de l'Enfant Jésus)

Homélie du P. Goudot du 27 Août 2017

Is 22,19-23 / Rm 11,33-36 / Mt 16,13-20

21ème Dimanche du Temps Ordinaire - Année A

Connaissez-vous la chapelle des Angonnes ? Un petit joyau baroque, amoureusement entretenu par des amateurs éclairés, à deux pas d'ici... Sa porte se ferme par des barreaux en bois qui la bloquent lorsqu'ils sont intégrés dans des anneaux en fer et qui doivent être retirés complètement : on peut même les porter sur l'épaule. Voici « la clef de la maison de David » que Dieu « mettra sur l'épaule » d'Éliakim, nouveau majordome du palais royal.
Il est bien question de clefs, plus conventionnelles et plus extraordinaires en même temps, dans l'Evangile : celles qui sont confiées à Pierre après sa confession de foi en Jésus Messie et Fils de Dieu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ; et la puissance de la Mort ne l'emportera pas sur elle. Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux ». Incroyable promesse, écrasante mission, divine puissance : le Christ donne à pleines mains à Pierre et, à travers lui, aux apôtres et à toute l'Eglise. Que donne-t-Il ? Ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, celles qui lient le pécheur à son péché parce qu'il refuse de s'en séparer, celles qui délient, libérant par l'absolution du péché qui est poids, blessure et dette. Les apôtres, leurs successeurs les évêques, ainsi que leurs auxiliaires les prêtres, ont reçu la charge de « lier et de délier », de constater ― c'est rare ― que les conditions ne sont pas réunies pour que Dieu puisse pardonner (quand le pécheur s'obstine à justifier son acte et est déjà prêt à recommencer), ou au contraire d'opérer la libération que seule donne l'absolution sacramentelle après une confession personnelle. Quel ministère ! Quelle responsabilité ! Priez pour nous les prêtres, afin que nous soyons toujours disponibles pour écouter et donner le pardon du Seigneur.
Dans Sa réponse à Simon, Jésus dit aussi autre chose : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ». Il s'agit donc d'un rôle dévolu à Pierre au milieu des apôtres, rôle central appelé à se perpétuer jusqu'à ce que disparaisse « la puissance de la Mort », donc jusqu'à la fin des temps et de l'Eglise terrestre : ce rôle est donc perpétuel, transmissible, et nous savons que depuis Pierre les papes ont hérité de son ministère de primauté et d'unité. Il est bon de rendre grâce pour les bienfaits de ce ministère papal, qui évite à notre Eglise catholique l'asservissement aux pouvoirs politiques si souvent éprouvé par nos frères orthodoxes et la division en une infinité de chapelles qui est une des caractéristiques du protestantisme. Rendons grâce, mais restons vigilants sur nous-mêmes ! Si nous n'écoutons la voix de Pierre que lorsque cela nous arrange, si nous laissons les journalistes parasiter notre sens catholique en opposant un pape à l'autre, si jamais nous ne prenons la peine de lire un document pontifical, si nous ne prions jamais pour celui que Dieu nous a donné comme pape, alors quelque chose dans notre foi va s'amoindrir, s'étioler, se ternir, se fissurer...
Quelle richesse dans la promesse faite par Jésus ! Mais il y a plus encore : « la puissance de la Mort ne l'emportera pas sur [mon Eglise] ». Ne cherchons pas cette Eglise loin de nous : nous sommes membres de cette Eglise à qui Jésus S'engage à donner la victoire sur le péché et son ultime conséquence, la mort éternelle. Pour l'instant, Il