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Assomption de Notre-Dame — Un héritage spirituel
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette grande fête.
Le mois prochain, nous aurons une visite exceptionnelle, celle du pape Léon XIV. Il est assez rare qu’un Pape vienne en visite officielle en France, cela n’est pas arrivé depuis un certain temps [Benoît XVI, sept. 2008]. La visite du Pape sera destinée à tous les chrétiens de France : tout comme le Christ a donné à saint Pierre la mission de fortifier ses frères dans la foi [Luc 22,32], le successeur de Pierre sera là pour nous réconforter, pour nous enseigner, pour nous aider à vivre notre foi au Christ et à en témoigner. C’est pour cela qu’en cette fête de l’Assomption de Notre-Dame, nos évêques de France nous invitent à prier pour cette visite. La fête de l’Assomption, comme nous le savons, a été l’occasion pour le roi Louis XIII de consacrer le Royaume à la Vierge Marie en 1638 : c’est donc pour nous une “fête nationale”. Et depuis quelques années, les évêques profitent de cette grande fête pour transmettre des messages, inviter à la prière, annoncer des événements. Tout à l’heure, nous entendrons leur message et nous prierons à cette intention.
Nous rappeler que nous sommes consacrés à la Vierge Marie, en cette fête solennelle, c’est nous souvenir de notre vocation spirituelle ; non seulement comme baptisés, personnellement, mais aussi comme communauté, comme famille, comme nation. Si la France est consacrée à Notre-Dame, cela doit être un rappel : qui sommes-nous, d’où venons-nous, quelle est cette nation que le Pape vient confirmer dans la foi ? Qu’est-ce qui nous réunit, au-delà d’un territoire et d’une langue ? Pour savoir où nous allons, ce que nous voulons faire de notre avenir, nous ne pouvons pas oublier notre héritage. Cette question est une question spirituelle, et elle se pose de manière plus aiguë à l’approche d’une élection comme celle de l’an prochain. Qui sera le prochain Président ? Voudra-t-il être héritier de Louis XIII, d’une foi et d’une histoire ? Ou bien voudra-t-il rejeter l’héritage, à la manière d’un enfant ingrat ? Cela aussi, le Pape va nous le rappeler, comme le saint pape Jean-Paul II l’avait fait en 1980 : « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »
Un héritage, c’est bien plus qu’une histoire ou un ensemble de biens matériels. Nous le savons chacun dans notre propre famille : hériter, c’est recevoir une culture, une foi, des références communes, un même langage, une certaine manière de voir les choses… C’est une réalité spirituelle et humaine sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. Notre héritage, à nous Français, est donc placé sous le signe de la Vierge Marie : et ceci, depuis bien plus longtemps que 1638, avec les cathédrales, Notre-Dame de Paris, les sermons de saint Bernard, et tant de signes d’amour pour notre Mère du Ciel. Combien de femmes, de la reine à la bergère, se sont appelées Marie dans notre histoire ? Cela veut dire que cette présence féminine de la Mère, de la croyante, de l’humble jeune fille de Galilée, a été partout et toujours une compagne essentielle de notre pays. Notre culture familiale est donc marquée par un respect, un regard particulier sur les femmes [qui a été la source de la galanterie française depuis le moyen âge et l’« amour courtois »].
Et puis l’Assomption de la Vierge Marie, c’est aussi la plus grande Espérance que nous puissions avoir. Marie, notre sœur en humanité, est la première créature à contempler face à face la Gloire de Dieu : nous sommes appelés à la suivre, et comme elle nous savons que l’Amour l’emportera toujours. Face à l’adversité, face au mal et à la violence, la France n’est elle-même que si elle agit en regardant vers le Ciel, dans l’Espérance de la victoire du Bien sur le mal ! Notre héritage nous interdit le désespoir : car le Seigneur nous envoie Marie pour prendre soin de nous. Même si parfois nous nous sentons seuls dans un monde hostile, il nous est nécessaire de garder cette Espérance en contemplant Marie. Le Seigneur nous donne des signes d’Espérance : ce sont les baptêmes d’adultes en grand nombre depuis deux ans, ce sont les retours à la foi, les réconciliations… et c’est bientôt la venue du Pape, qui est un beau signe d’Espérance !
Enfin, nous avons médité dans l’Évangile sur le chant de la Vierge Marie : ce Magnificat qui exprime la confiance en Dieu, le Dieu de Miséricorde qui « renverse les puissants et élève les humbles ». C’est cela notre héritage le plus essentiel : celui de la prière. La France ne reste fidèle à elle-même que si elle prie et rend grâce au Seigneur, comme Marie. Elle est couverte d’églises, depuis Notre-Dame de Paris jusqu’à Notre-Dame de Pommiers-la-Placette… Soyons fidèles à notre héritage spirituel, et demeurons dans la prière ! Que le Pape trouve en arrivant un pays qui prie, qui aime, qui est actif dans la miséricorde et dans l’amour ; que nous soyons une famille unie, en rendant grâce pour tout ce que nous avons reçu du Seigneur par la Vierge Marie.

Dix-neuvième dimanche du Temps Ordinaire — La vie intérieure
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
« Après avoir nourri la foule dans le désert », Jésus accomplit un autre signe, encore plus spectaculaire – même s’il a eu moins de témoins que la multiplication des pains. C’est un signe étonnant, qui a plusieurs significations. Dans tout l’Ancien Testament, on rappelle que Dieu est le Maître des éléments, de la mer et du vent ; particulièrement dans le récit de la sortie d’Égypte, Dieu montre sa puissance en asséchant la mer pour que les Hébreux traversent. Jésus s’inscrit donc dans cette succession : Il a nourri le peuple comme Moïse par la manne, et maintenant Il maîtrise la mer comme Moïse. Cette succession des deux événements [multiplication des pains, puis marche sur la mer] n’est pas un hasard : on la retrouve aussi dans les autres Évangiles [Marc 6 et Jean 6]. Elle doit donc dire quelque chose d’important pour notre foi.
Quand le Seigneur nourrit son peuple, Il nous montre qu’Il est attentif à nos besoins, à nos soifs et à nos faims : Il ne nous laisse pas seuls face aux difficultés de la vie. Il a donc donné à chacun le « pain quotidien », et on peut imaginer que tout le monde repart joyeux ce jour-là. Mais tout n’est pas résolu. Même si l’homme est nourri par le Seigneur, le monde reste pour l’instant tel qu’il est : pour reprendre une parabole que nous avons entendue récemment, il y a toujours de la mauvaise herbe (l’ivraie) mélangée avec le bon grain. Nous sommes toujours dans ce monde, et nous avons encore à lutter contre le mal ! Or dans le langage biblique, la mer est plus ou moins le royaume du mal, le lieu de l’inconnu et des ténèbres. La tempête manifeste le déchaînement du mal, du péché ; donc Jésus qui calme la mer après avoir nourri son peuple, cela signifie qu’Il nous accompagne dans notre combat quotidien contre le péché. Nous pouvons compter sur sa grâce et sur sa force : Il domine le mal en marchant sur la mer, et nous entraîne à sa suite.
Dans cet épisode, il y a aussi Pierre qui nous ressemble : il voudrait bien éviter le combat contre le mal, choisir la solution de facilité… Il met donc Jésus au défi de le faire marcher sur l’eau à son tour : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux » ! Mais ce qui manque à Pierre – comme souvent à nous –, c’est la profondeur de la foi. Être disciple de Jésus, ce n’est pas choisir quelqu’un qui fait des prodiges visibles et nous préserve des problèmes : au contraire, le disciple entre pleinement dans le combat du Maître. Si l’on fait mine de s’engager dans ce combat sans une foi solide, il nous arrive ce qui est arrivé à Pierre : on coule ! Ce combat est intérieur, c’est un choix du cœur que nous avons à refaire sans cesse.
Dans le récit du prophète Élie [première lecture], il y avait aussi la tentation de s’arrêter à ce qui se voit, par exemple les grands signes de la nature : ouragan, tremblement de terre, feu. Mais le récit précise bien à chaque fois que « le Seigneur n’était pas » dans ces événements spectaculaires. Bien sûr, Dieu a agi dans l’histoire d’Israël par de grands signes, mais ce n’est pas là l’essentiel. Où donc est le Seigneur ? Il est « dans le murmure d’une brise légère », et c’est là que le prophète Élie Le reconnaît.
Élie est un prophète, mais il est d’abord un grand priant, un mystique qui a contemplé le Seigneur. Cet épisode est donc un appel à ne pas nous arrêter à ce qui se voit, aux grands signes, mais à rechercher une véritable vie intérieure dans la prière. Le Seigneur est « dans la brise » de l’Esprit saint qui agit par la prière ; à chaque fois que Dieu se révèle dans nos vies, c’est pour nous inviter à privilégier notre vie de prière, qui est le fondement de tout le reste. Les tempêtes de l’existence sont d’abord liées au mal qui nous tente sans cesse : si nous voulons « marcher sur l’eau » et dominer le mal, ce n’est que dans l’intimité priante avec le Seigneur que nous trouverons cette force. Vouloir être chrétien sans prier, c’est comme vouloir se marier sans jamais partager des tête-à-tête ! Toute la vie d’un couple ne se résume pas aux moments passés à deux ; mais ces moments d’intimité sont une nécessité, sans laquelle le couple devient une simple cohabitation. Pour que l’amour circule, pour que les activités soient vécues dans l’amour, il faut privilégier le dialogue. De même pour un chrétien : je peux accomplir de belles actions, faire preuve de dévouement : si la vie intérieure, si la prière disparaît, tôt ou tard ma foi disparaîtra. Ce qui compte, ce ne sont pas les apparences, mais la profondeur de l’âme et du cœur.
Profitons donc du rythme ralenti de l’été, pour nous ancrer davantage dans la foi et la prière. Entrons dans les églises, prenons du temps en tête-à-tête (ou en cœur-à-cœur !) avec le Seigneur. Au milieu des tempêtes du monde, n’oublions pas la brise légère : nous avons une âme, et et cette âme est faite pour accueillir l’Esprit du Seigneur.

Dix-septième dimanche du Temps Ordinaire — Préférer à toutes choses la Sagesse du Seigneur
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Nous voici à la fin du treizième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu : c’est le chapitre des paraboles, celui où Jésus compare le royaume des Cieux à une semence qui germe jusqu’à la moisson. À la fin de ce chapitre, ce sont les trois petites paraboles que nous venons d’entendre ; notamment, celles du trésor et de la perle fine, qui sont riches d’enseignements. Le trésor caché dans le champ, la perle de grande valeur, ce sont des éléments discrets, et même parfois invisibles… et pourtant, ils représentent l’essentiel de ce que l’homme peut désirer. Faire le choix de tout vendre, de tout quitter, pour acquérir ce trésor, c’est une décision qui peut paraître étonnante, mais qui est le seul choix possible : c’est l’unique projet qui corresponde à la grandeur de notre vocation. Sommes-nous prêts à “tout quitter” pour accueillir le royaume des Cieux ?
Au fil de la vie quotidienne, une multitude de choses attirent notre intérêt : surtout dans la société d’abondance qui nous entoure. Mais quel est l’essentiel qui va mobiliser pleinement notre attention ? Quelle est la perle, le trésor qui répond vraiment à mes questions : une chose qui ne m’endort pas dans la satisfaction d’avoir comblé un désir instantané, mais qui va plus loin et qui correspond au désir profond, essentiel, de mon cœur ? Qu’est-ce qui me donne la paix, dans la mesure où je suis certain d’aller dans le sens de ma vocation ? Et finalement, qu’est-ce qui vaut la peine de renoncer à d’autres choses ?
Pour répondre à ces questions, il faut que nous sachions exactement qui nous sommes, d’où nous venons et à quoi nous sommes appelés. Se connaître soi-même, c’est la première condition pour savoir l’orientation à donner à sa vie. Saint Paul rappelait aux chrétiens de Rome [deuxième lecture] quel est le projet de Dieu : Il nous a « appelés selon le dessein de son amour ; destinés à être configurés à l’image de son Fils ; rendus justes ; et Il nous a donné sa gloire ». C’est cela notre vocation : être dans la Gloire de Dieu, à l’image de Jésus, le Fils de Dieu. Il s’agit de ne jamais oublier cette extraordinaire vocation ! Sinon, on se rabaisse, on perd le sens de la dignité humaine : on finit par considérer que la vie de l’homme ne vaut que par son utilité, ou encore qu’il n’y a rien d’autre à faire que de profiter de la vie en attendant la mort…
Le trésor, la perle, l’essentiel qui l’emporte sur tout le reste, c’est donc cela : le partage de la Vie de Dieu, l’appel à participer à son projet, à son intelligence, à la Gloire de Dieu. C’est cela que l’Écriture appelle la Sagesse, qui parcourt tout l’Ancien Testament, et qui trouve son couronnement dans le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte : cette Sagesse divine qui dépasse toute capacité naturelle. L’homme est capable de sagesse, bien sûr, son intelligence est un don de Dieu : d’ailleurs l’Église a toujours honoré les sages des temps anciens (Socrate, Aristote, etc.) en reconnaissant en eux une étincelle de l’Esprit de Dieu. Mais cette sagesse humaine doit aussi être purifiée pour rejoindre le don de Dieu.
C’est cette Sagesse divine que le roi Salomon demande au Seigneur, dans l’épisode bien connu que nous avons entendu [premier livre des Rois]. Salomon met déjà en œuvre l’Évangile sans le connaître ! Car il a compris qu’il y avait des choses essentielles dans la vie d’un homme ; et que même si un roi accumule les richesses, même s’il est plus puissant que les autres nations, sa royauté n’a aucun sens sans le trésor de la Sagesse. Un roi qui ne cherche que sa gloire ou sa puissance, qui agit sans réflexion, laisse en général un mauvais souvenir derrière lui !
Voilà donc ce que demande le roi Salomon, ce trésor qu’il n’obtiendra que par la grâce de Dieu : « un cœur attentif ; le discernement du bien et du mal ; l’art d’être attentif et de gouverner ». Il faudrait méditer sur chacun de ces dons, tant ils sont essentiels – non seulement pour un roi, mais pour chacun de nous ! C’est même l’objet de toute éducation. Il est nécessaire d’apprendre aux jeunes à discerner le bien et le mal, car notre époque est pleine de confusion ; il faut aussi apprendre à avoir un cœur attentif, c’est-à-dire à savoir écouter ceux qui ont de l’expérience. Il faut aussi savoir gouverner, et d’abord apprendre à se gouverner, c’est-à-dire être maître de soi-même : pour ne pas céder à ses propres caprices, et pour faire le bien autour de soi.
La Sagesse du Seigneur est donc ce que nous devons d’abord rechercher. Pour ne pas vivre “au jour le jour” ni être influencés par les opinions changeantes, pour savoir faire les bons choix, demandons le trésor de la Sagesse ! Avec elle, nous ressemblerons au Christ, et nous serons des artisans de paix.

Treizième dimanche du Temps Ordinaire — Choisir d'aimer en vérité
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Il est intéressant d’entendre régulièrement l’Évangile, dimanche après dimanche, pour comprendre la succession des paroles et des événements. Depuis trois semaines, après les grandes fêtes liées à la Pentecôte, nous parcourons l’Évangile selon saint Matthieu, et nous écoutons les instructions que Jésus donne à ses disciples. Il a appelé les Douze, Il les a prévenus des épreuves qui les attendaient ; et aujourd’hui Il les invite à porter leur croix, comme nous l’avons entendu ; mais surtout, Il les invite à choisir le vrai Amour, celui qui vient de Dieu. S’il y a un décalage entre l’Évangile et les idées du monde, il faut donc choisir lequel des deux nous voulons suivre ! Et Jésus va très loin dans cet appel à choisir, puisqu’Il met même en balance les affections naturelles et bonnes : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi ». Jésus ne dit pas, bien sûr, que l’amour familial serait mauvais. Il affirme qu’il y a un ordre de préférence ; car notre vie, notre amour, tout cela vient de Dieu seul.
Dans notre vie, il faut donc faire des choix. Mais nous ne devons pas entendre ces paroles comme une question de degré, ou de quantité : Celui qui aime sa famille plus que moi… Pouvons-nous “chiffrer” la manière dont nous aimons nos proches, nos amis, et celle dont nous aimons le Seigneur ? En réalité, « plus que » signifie « différemment » : aimer nos proches et aimer le Seigneur, cela ne se compare pas, et cela ne se met surtout pas en opposition ! Bien au contraire, ce à quoi nous sommes invités, c’est aimer le Seigneur comme source de toute affection et de tout amour dans notre vie. Plus nous aimons notre Dieu, manifesté en Jésus-Christ, et plus nous sommes capables de donner de l’amour autour de nous.
Pourquoi avons-nous besoin de recevoir l’Amour de Dieu ? Parce que nos affections, même les plus belles et les plus pures, sont toujours marquées par les blessures de notre péché ; elles sont tentées par la convoitise, le retour sur soi, l’orgueil. Nous connaissons tous des situations autour de nous, où un amour devient bancal, parfois narcissique, parce qu’il perd son équilibre et sa mesure. Il y a des amours de couple, marqués par une domination de l’un sur l’autre. Il y a aussi des parents qui aiment leurs enfants, mais d’un amour qui cherche surtout à se mettre en valeur, et qui oublie le véritable bien de l’enfant. Même si nous croyons aimer, nous avons besoin de nous confronter au Seigneur qui est la source de tout amour, afin de purifier notre manière de vivre et d’aimer.
Dans sa lettre aux chrétiens de Rome [deuxième lecture], saint Paul continue sa longue méditation sur le péché et le salut. Il nous rappelle que nous sommes « morts au péché », pour vivre avec le Seigneur ressuscité. Nous avons été « unis par le baptême au Christ Jésus, à sa mort ; nous avons été mis au tombeau avec lui, pour mener une vie nouvelle avec le Christ ». Toute notre vie de ce monde est marquée par la mort, pour vivre à nouveau dans la Résurrection. Nos affections de ce monde, elles aussi, étaient marquées par la mort ; car sans le Seigneur, nous ne savions pas aimer vraiment. Mais avec le Christ ressuscité, écrit saint Paul, « la mort n’a plus aucun pouvoir ». Nous pouvons donc transformer nos amitiés, nos affections humaines, pour qu’elles trouvent une nouvelle dimension dans la Résurrection du Christ.
En particulier, il est important de méditer sur le sens du sacrement du mariage, à notre époque où beaucoup de couples pensent pouvoir s’en passer ! Célébrer le sacrement du mariage, c’est faire entrer l’amour naturel entre un homme et une femme, dans la logique de la mort et de la Résurrection du Seigneur. Cela signifie donc mourir à la tentation de l’égoïsme, du repli sur soi, et même de la recherche du bonheur individuel, pour ressusciter dans l’Amour du Christ : vouloir aimer comme Dieu nous aime, vouloir tout donner comme Jésus a tout donné. C’est à cette condition que deux personnes peuvent s’aimer vraiment, au-delà des difficultés et des incompréhensions.
Voilà pourquoi Jésus nous parle de manière si catégorique, dans l’Évangile de ce dimanche, en nous demandant de L’aimer, Lui, plus que tout le reste, et même plus que notre famille. Non pas pour nous inviter à nous désintéresser de ceux qui nous entourent, mais au contraire : pour mieux aimer, pour aimer en vérité, en ramenant l’amour à sa source : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force ! » [Dt 6,5 ; Mc 12,30]. Si nous aimons par amour pour le Seigneur, nous reconnaissons en même temps toute personne humaine comme aimée par Dieu. Aimer quelqu’un pour l’amour de Dieu, c’est comme aimer Dieu Lui-même.

Solennité de la Sainte Trinité — Un monde dans l'Amour de la Trinité
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette fête.
Aujourd’hui, en ce dimanche qui suit la Pentecôte, nous célébrons la Sainte Trinité. Nous ne faisons pas mémoire d’un événement, comme la Pentecôte (ou Noël ou Pâques) : nous nous tournons tout simplement vers Dieu, pour Le prier, L’adorer, et Le contempler. Dieu se révèle à nous, Il nous dit qui Il est, comme un ami parle à un ami : et Il nous dit qu’Il est Père, Fils, Saint-Esprit. Depuis l’éternité, Dieu est Trinité, communion d’Amour. Et s’Il nous parle, c’est qu’Il veut nous inviter à partager sa vie : à entrer dans son intimité, dans son Amour infini. Cela peut nous sembler bien complexe, cette révélation d’un Dieu qui est Un en trois personnes ! Mais en fait, cela vaut la peine de méditer sur ces paroles, car toute notre vie est marquée par la présence de la Trinité ; et vous, les enfants, en recevant le Corps du Christ, vous allez entrer plus profondément dans la Vie de Dieu, Père, Fils, Saint-Esprit.
La première expérience qu’on a de Dieu, c’est par la Création : c’est-à-dire nous-mêmes et ce qui nous entoure. Nous sommes créés par Dieu, nous existons ; les hommes autour de nous existent, et le monde existe dans sa variété et sa richesse. Qu’est-ce que cela nous dit de Dieu ? Le monde porte en lui l’image de Dieu, de sa Sagesse et de son Amour. Nous sommes créés non pas par hasard, mais par Amour : nous existons parce que Dieu a voulu nous aimer. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit forment une communion qui déborde d’Amour, et cet Amour est créateur ; comme on peut dire par comparaison que l’amour d’un homme et d’une femme, dans son abondance, peut donner une nouvelle vie.
L’Amour de Dieu est donc créateur. Le Père crée par le Fils, dans le Saint-Esprit, et nous voyons cette communion d’Amour à travers toute la Création. Nous savons bien que le monde devrait mieux refléter l’Amour de Dieu, puisqu’il est créé par Amour ! Lorsque quelque chose nous semble contredire l’Amour de Dieu, nous le ressentons avec tristesse. La mort, les maladies, les guerres… on sent bien que tout cela n’est pas “normal”. Le monde devrait être à l’image de la communion d’Amour entre le Père, le Fils, le Saint-Esprit ; et le péché des hommes le défigure.
Mais Dieu, le Dieu Créateur, ne se contente pas de nous donner la Création pour admirer son œuvre de loin : Il nous parle, Il se révèle à nous pour nous faire entrer dans son amitié et réparer notre péché. Dans tout l’Ancien Testament, Dieu parle surtout de libération : Il est le Dieu qui libère son peuple. Nous avons entendu la révélation à Moïse [première lecture], donnée pour que le peuple d’Israël retrouve sa liberté : « Le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ». Déjà, douze cents ans avant Jésus, Dieu nous dit qu’Il est Miséricorde, et nous savons bien que cette Miséricorde vient de l’Amour trinitaire. Jamais Dieu n’abandonne son peuple . Ce Dieu n’est pas une divinité lointaine et inconnue : le Seigneur se fait connaître, Il fait entrer son peuple dans son projet de liberté et de bonheur.
La grande Révélation de Dieu, bien sûr, c’est Jésus qui l’apporte. Dieu nous parle et nous invite à vivre avec Lui, en Lui. S’il était solitaire, nous ne pourrions jamais Le connaître ! Mais Il nous montre l’Amour qui règne entre le Père, le Fils, le Saint-Esprit, pour que nous le recevions et que nous en vivions. L’Évangile nous a résumé tout l’Amour de Dieu en une seule phrase : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». La Trinité déborde tellement d’Amour, que Jésus nous a été envoyé pour nous combler de cet Amour !
En particulier, aujourd’hui, le signe le plus grand de cet Amour, c’est l’Eucharistie : que vous vous préparez à recevoir, et qui vous fait entrer en communion avec Dieu et avec tous les hommes. Par la communion à son Corps, Il entre en nous, dans notre cœur ; et nous entrons dans le Cœur de Dieu ! Ce Dieu Trinité, que personne ne pouvait connaître, voilà qu’Il se donne à nous ; nous pouvons vivre désormais de son Amour, et transmettre cet Amour autour de nous. Tout acte d’amour, de générosité, de sollicitude que nous pouvons accomplir, vient de l’Amour entre le Père, le Fils, le Saint-Esprit.
Par la force de l’Eucharistie, demandons donc que la paix et l’amour règnent dans le monde. Saint Paul le recommandait aux Corinthiens [deuxième lecture] : « Soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous ». Nous avons été créés par Amour ; notre vocation à l’image de la Trinité, c’est l’Amour : que la communion au Corps du Christ nous permette d’être des artisans de paix et d’Amour !

Solennité de Pentecôte — Vivre de l'Esprit Saint
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette grande fête.
« Recevez l’Esprit Saint », dit Jésus à ses disciples après sa Résurrection. C’est la grande nouveauté que nous apporte la foi chrétienne : nous ne sommes plus éloignés de Dieu, mais Dieu Lui-même vient habiter en nous pour nous faire vivre de sa présence. Recevoir l’Esprit Saint, c’est le principe de la vie chrétienne. Nous Le recevons à tout moment de notre vie, en commençant bien sûr par le Baptême ; à chaque Sacrement, Il vient habiter en nous, surtout dans l’Eucharistie ; nous le recevons lorsque nous proclamons notre foi – ou plutôt c’est Lui-même qui vient affermir notre foi pour la proclamer. Et puis, nous Le recevons même parfois sans nous en rendre compte ! lorsqu’Il inspire nos actions, nos paroles : un jour, on peut se retourner et dire : Là, l’Esprit Saint était présent, lorsque j’ai vécu une réconciliation, un acte d’amour fraternel…
L’Esprit Saint agit dans le monde, depuis que les premiers chrétiens ont vécu cet épisode de la Pentecôte [première lecture] et qu’ils ont ressenti ce « coup de vent » venu du ciel. Depuis ce jour, nous pouvons discerner son action bienfaisante dans le cœur des hommes. Les premiers croyants, la plupart du temps, ont témoigné jusqu’à la mort : leur martyre a été une action de l’Esprit, qui montrait jusqu’où va l’Amour du Seigneur. Et puis il y a eu les innombrables œuvres de charité, dont nous sommes les héritiers : depuis l’invention de l’hôpital au IVe siècle [saint Basile de Césarée] jusqu’aux visites des malades de nos jours, en passant par saint Vincent de Paul, sainte Mère Teresa et tant d’autres ! Sans cesse, l’Esprit d’Amour agit dans les cœurs pour manifester la Miséricorde de Dieu dans le monde.
Il faut continuer à demander la présence de l’Esprit, aujourd’hui comme hier : car c’est Lui seul qui rend libre, et qui permet d’aimer. On constate aussi que si l’Esprit n’agit pas, le Mal n’est jamais loin. Si l’on rejette la présence de Dieu, alors ce sera l’esprit mauvais qui agira, comme on l’a vu si souvent dans l’Histoire récente : là où l’on refuse le Seigneur, c’est la guerre qui domine, la cruauté, les crimes, la terreur. Quand un Baptême est célébré, on demande donc au Seigneur la force de rejeter l’esprit du Mal [exorcisme], pour que le baptisé accueille pleinement l’Esprit de Dieu
En ce jour de la Pentecôte, l’Église tout entière est donc invitée à méditer sur ce don de l’Esprit de Dieu ; car Il est souvent discret et on peut vite L’oublier. Les lectures de ce jour nous aident à comprendre les aspects de son action : comment Il nous transforme, et comment nous devons Le prier.
- Dans les Actes des Apôtres [première lecture], c’est le récit de l’événement de la Pentecôte. L’Église se constitue à travers tous les peuples : « Parthes, Mèdes, Élamites, Mésopotamiens, Romains, Juifs, Arabes… » Les hommes étaient dispersés par le péché et l’éloignement de Dieu : l’Esprit Saint les rassemble, ouvre à tous les hommes l’Espérance de l’Évangile. Il parle à chacun sa langue, dans l’immense variété des peuples et des cultures.
- Dans la deuxième lecture [Corinthiens], saint Paul nous invite à proclamer la foi. « C’est l’Esprit Saint qui nous faire dire : “Jésus est Seigneur” ». Et ce n’est pas seulement par la bouche qu’on le proclame : les baptisés sont invités à vivre différemment, à proclamer par leur manière de vivre que « Jésus est le Seigneur » : à imiter Jésus par toute leur vie, à faire les bons choix sous l’action de l’Esprit Saint.
- Dans la même lecture, Paul nous rappelle aussi la variété des dons de l’Esprit : chacun de nous est différent, et l’Esprit nous fait grandir selon notre propre vocation. L’Esprit Saint est comme l’eau, qui fait grandir chaque plante selon son espèce [saint Cyrille de Jérusalem]. C’est important pour les jeunes : avec la force de l’Esprit, vous grandirez comme vous êtes, vous accomplirez les promesses que vous portez déjà dans vos cœurs
- Et puis enfin, dans l’Évangile, Jésus donne à ses disciples un pouvoir nouveau : « Recevez l’Esprit Saint : à qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ». C’est bien sûr le Sacrement de réconciliation qui remet les péchés ; mais plus largement, dans l’Esprit Saint, chaque baptisé devient artisan de réconciliation. Aucune situation n’est jamais désespérée : l’Esprit nous permet de faire la paix, de pardonner, d’être pardonnés.
L’Esprit Saint est l’Amour même, l’Amour du Père et du Fils, Celui qui nous fait entrer dans la Vie de Dieu. Avec Lui nous ne sommes jamais seuls : depuis deux mille ans Il nous accompagne, Il fait de nous des témoins de son Amour. Laissons l’Esprit Saint transformer nos cœurs

Ascension du Seigneur — Espérer en la Vie éternelle
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette grande fête.
Voici presque la fin du temps de Pâques, avec ces quarante jours qui viennent de s’écouler depuis la fête de la Résurrection du Seigneur. À vrai dire, il reste encore dix jours, jusqu’à la Pentecôte, pour demander l’Esprit Saint ; mais nous avons déjà bien médité sur la présence du Christ ressuscité dans notre monde. Et aujourd’hui, en s’élevant au Ciel, Il nous promet que cette présence restera « avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde ». La venue de Jésus dans ce monde n’a pas été juste un passage sans lendemain : désormais, nous pouvons compter sur Lui, c’est Lui qui va orienter toute notre vie. La grâce de Dieu est entrée pour toujours dans notre monde, pour la joie de tous les hommes ; et nous pouvons maintenant connaître le sens de notre vie : savoir qui nous sommes, en Qui nous croyons, et quelle est notre Espérance.
L’Ascension est la fête de l’Espérance. Au cœur de nos vies, de nos difficultés, de nos doutes, nous devons sans cesse revenir à cet épisode de l’Évangile, qui nous montre notre vocation. À quoi sommes-nous appelés ? Est-ce seulement à vivre plus ou moins heureux… en attendant la mort ? Et après la mort, qu’arrivera-t-il ? C’est une question qui n’est pas secondaire. On peut toujours essayer de ne pas penser à la mort, mais malheureusement elle se rappelle à nous de temps à autre. Même les jeunes (et cela nous étonne) sont pleins de questions sur la vie et la mort ! Et notre époque est dans le flou sur ces sujets : il n’y a qu’à entendre les hommages lors des célébrations d’obsèques : « J’espère que là où tu es, tu vas bien… On te souhaite bon voyage… ». Beaucoup de nos contemporains, même ceux qui se disent croyants, ignorent le sens de l’Espérance chrétienne. En conséquence, ce qui guette notre époque, c’est le désespoir : à quoi sert de vivre si l’on ne sait pas où on va ? Autant s’étourdir dans les drogues, les plaisirs éphémères et l’oubli.
Or c’est là que l’événement de l’Ascension prend un relief particulier. Jésus, en s’élevant vers le Père, donne une direction à notre vie et à notre mort. L’Ascension est l’accomplissement de la Résurrection. Jésus en ressuscitant a vaincu la mort, Il nous a donné une nouvelle vie ; et cette vie, avec Lui qui est monté au Ciel, s’oriente vers le Père. Notre vocation unique, c’est de vivre pour l’éternité devant le visage du Père, avec le Christ, comblés de l’Esprit Saint ; dans la joie infinie de la Trinité qui nous appelle à la Vie.
Il faudrait toujours plus s’émerveiller devant cette vocation qui est la nôtre. Depuis la tragédie du péché, l’homme s’était séparé de Dieu ; et personne ne pouvait imaginer qu’il puisse retourner vers Dieu, ni se réconcilier avec Dieu. Ce qui était envisageable après la mort, c’était une sorte de “royaume d’ombres”, une éternité en l’absence de Dieu. C’est exactement cela, les « enfers » où Jésus est descendu après sa mort, comme nous le proclamons dans le Credo. C’est cette absence de Dieu – absence complète d’Espérance – que le Christ est venu illuminer par sa présence ; Dieu est descendu vers les hommes qui étaient dans le désespoir, et tous ont été ramenés à la Lumière éternelle. Jésus a vaincu la mort, Il est ressuscité, et nous sommes appelés à ressusciter avec Lui. Pas seulement à survivre, pas seulement à retrouver une vie “comme avant” ! Appelés à une Vie nouvelle, une Vie éternelle, au cœur de l’Amour du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Une Vie qui sera aussi une communion fraternelle : une éternité de relations, de dialogues, d’amitié, où il n’y aura plus de conflits ni de disputes – et plus de guerres.
C’est donc avec l’Ascension que les hommes comprennent vraiment à quoi ils sont appelés. Saint Paul, au début de sa Lettre aux Éphésiens [deuxième lecture], nous invite à prendre conscience de « l’espérance ouverte par son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles ». Dieu a « ressuscité Jésus d’entre les morts et l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux » : nous aussi, comme les membres de son Corps, nous sommes appelés à la Gloire de Dieu.
L’Église que nous formons manifeste dans le monde la « plénitude », l’accomplissement de la vocation des hommes. Et comme nous sommes accueillis dans l’Église par le Baptême, c’est ce même Baptême qui nous fait déjà entrer dans la Vie éternelle : c’est pourquoi Jésus nous a donné ce commandement : « De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ». Nous sommes déjà par notre Baptême au cœur de l’Amour de la Trinité : levons les yeux vers le Ciel, pour nous préparer à suivre Jésus vers son Père !

Troisième dimanche de Pâques — La Résurrection et les Écritures
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Quinze jours après Pâques, nous écoutons le récit bien connu des disciples d’Emmaüs : épisode plein de signification, qui nous aide à affermir notre foi en Jésus ressuscité. Nous remarquons que les Évangiles ne nous rapportent pas les récits de la Résurrection elle-même ; car c’est un événement qui dépasse ce que l’homme peut observer. Ce que nous voyons, ce que les disciples ont pu raconter, ce sont toujours des rencontres avec le Ressuscité (et aussi la constatation du tombeau vide). Le point commun à tous ces récits – et nous le voyons particulièrement aujourd’hui –, c’est la dimension inattendue : personne n’y croyait, personne ne s’attendait à rencontrer Jésus ressuscité. D’ailleurs, même après L’avoir rencontré, beaucoup n’y croient toujours pas… et on ne croit pas non plus les témoins qui L’ont vu ! C’est un critère de vérité pour nous, deux mille ans plus tard. Car les disciples n’ont pas gobé n’importe quel racontar d’un illuminé qui aurait prétendu voir Jésus ! Ils n’ont vraiment pas cru, avant d’en être entièrement sûrs. Mais lorsqu’ils ont cru, rien n’a pu les détourner de cette foi : ils sont passés de l’incrédulité au témoignage, et ils ont témoigné jusqu’au martyre. Ils n’auraient pas donné leur vie pour une illusion !
Pour l’instant, sur le chemin d’Emmaüs, il n’y a pas de foi : ce qui domine, ce sont plutôt la tristesse, la consternation, le désespoir. L’Évangéliste saint Luc nous montre l’importance des lieux symboliques de cet épisode. Les disciples ont quitté Jérusalem, ville de la foi, ville où Jésus avait été accueilli dans la joie quelques jours auparavant : ils ont donc perdu la foi et la confiance. Hors de la ville, sur le chemin, ils sont « tout tristes » en évoquant ce qui s’est passé. Et ils sont tellement tristes, qu’ils n’entrevoient aucun signe d’Espérance. Ils ont même envie de partager leur désespoir avec l’étranger qui les rejoint sur le chemin : ils lui racontent tout ce qui est arrivé. Pourtant, ils ont entendu parler des signes de la Résurrection : ils rapportent ce qu’ont vécu les femmes, qui « n’ont pas trouvé son corps au tombeau », et qui ont même « vu des anges, qui disaient qu’il est vivant » ! Mais apparemment, cela ne suffit pas à réveiller leur foi : ils sont enfermés dans leur tristesse.
C’est donc au cœur de ce désespoir que Jésus va les rejoindre, pour apporter la lumière de la Résurrection et de l’Espérance. Et la manière dont le Seigneur redonne l’Espérance, c’est en utilisant l’Écriture sainte : Lui qui est la Parole de Dieu, Il montre aux disciples que la Parole s’accomplit en Lui. Les deux pèlerins d’Emmaüs, normalement, connaissaient la Parole de Dieu, c’est-à-dire l’Ancien Testament ; et pourtant, ils ne l’avaient pas encore comprise, puisqu’elle annonçait la mort et la Résurrection du Seigneur. C’est en rencontrant Jésus, que cette Écriture va s’éclairer pour eux ; ils vont alors être capables de rejeter leur désespoir, et d’entrer pleinement dans la conversion et la foi.
Dans la première lecture de ce dimanche (qui se passe le jour de la Pentecôte), saint Pierre annonce lui aussi l’accomplissement des Écritures. En proclamant Jésus ressuscité, il cite le Psaume [15(16)] : « Tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ; tu m’as appris les chemins de la vie ». Ce passage n’avait pas encore été compris comme annonce de la Résurrection ; mais Jésus vient l’accomplir par sa Victoire sur le « séjour des morts ». Saint Pierre rappelle que la mort est présente dans toute l’histoire des hommes, et que personne n’en a été dispensé : « David est mort, il a été enseveli, son tombeau est chez nous ». Les prophètes, les patriarches sont tous morts ; et Pierre rappelle à ses auditeurs qu’eux aussi sont marqués par la mort, puisqu’ils sont même responsables de la mort du Messie : « Jésus le Nazaréen, vous l’avez supprimé en le clouant sur la croix ». Tout cela était annoncé par l’Écriture, jusqu’à la Résurrection.
En nous confrontant à la Parole, nous comprenons donc le projet de Dieu. Nous pouvons déjà reconnaître notre péché, puisque sans le Christ, nous sommes marqués par la mort : et comme les habitants de Jérusalem, nous sommes pécheurs, responsables (chacun à sa mesure) du mal qui nous entoure. Les prophètes ont annoncé le règne du mal, et ils en ont souffert ; mais comme dans ce Psaume que nous avons entendu (« Tu ne m’abandonnes pas au séjour des morts »), ils ont aussi proclamé la Victoire du Seigneur par sa Résurrection. Dieu n’abandonne pas son peuple à la mort !
En parcourant ce temps de Pâques, n’oublions donc pas de méditer l’Écriture, qui a la puissance de la Parole de Dieu : elle nous révèle notre péché, mais surtout elle nous montre le chemin de Salut qui nous est donné par la Résurrection. Comme pour les disciples d’Emmaüs, « notre cœur est brûlant en nous quand le Seigneur nous ouvre les Écritures » !

Jour de Pâques — La Résurrection bouleverse le monde
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de ce jour très Saint.
Voici le matin de Pâques ; les disciples de Jésus, et tous ceux qui L’avaient accompagné, n’ont pas oublié les événements terribles du Vendredi Saint. Marie Madeleine revient fidèlement au tombeau après le sabbat. Sa vie avait été transformée par la rencontre du Seigneur ; elle veut donc continuer de L’honorer après sa mort, comme elle L’a suivi sur les routes. Mais ce matin, tout a changé ! Le corps n’est plus dans le tombeau, la pierre a été enlevée, et Madeleine est bouleversée par ce qu’elle constate. Ce qui domine dans le récit de l’Évangéliste saint Jean, c’est la surprise, la stupéfaction. Personne ne prévoyait ce qui allait se passer le lendemain du sabbat ; les disciples pensaient que la condamnation à mort de leur Maître était un point de non-retour. Aucun espoir n’était plus permis à ceux qui avaient accompagné Jésus.
C’est pour cela que la première réaction, devant le tombeau vide, c’est de chercher une explication rationnelle : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau ». Madeleine et les disciples n’imaginent pas une autre possibilité ! Pourtant, Jésus avait annoncé plusieurs fois sa Résurrection [p.ex. Mt 20,19] ; mais personne n’avait compris ce dont Il parlait. Pour l’instant, le seul qui entre dans la foi ce matin, c’est apparemment Jean : « Il vit, et il crut ». Il faudra encore un moment pour que Madeleine, puis Pierre et les autres Apôtres, croient eux aussi en Jésus ressuscité.
Ainsi, devenir chrétien, disciple de Jésus ressuscité, c’est faire un acte de foi devant l’inconnu. Les nouveaux baptisés adultes de cette Nuit de Pâques [21.000 en France] ont reçu la foi : ils ont accepté de croire en Jésus ressuscité, et cette foi a transformé leur vie. Ce matin, nos quatre petites filles qui vont recevoir le Baptême auront à concrétiser ce Baptême en vivant dans la foi (avec l’aide de leurs parents, parrains et marraines, et bien sûr de la catéchèse de la paroisse). Devenir chrétien, ce n’est pas adopter un système de valeurs ni une sagesse, ou même être gentil ou charitable. Devenir chrétien, c’est se laisser déranger par une vérité qui transforme le monde entier : le Christ est ressuscité ! De la même manière dans le récit des Actes des Apôtres [première lecture], nous avons entendu saint Pierre raconter quelques épisodes de la vie de Jésus, que personne ne conteste : « Après le baptême proclamé par Jean, Jésus de Nazareth faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable ». Tout cela est déjà intéressant ; mais la vraie annonce de la foi, c’est la suite : « Dieu l’a ressuscité le troisième jour ; il s’est manifesté à nous ». Ce que personne ne prévoyait, ce qui bouscule toutes nos convictions, le centre de notre foi chrétienne, c’est cela : « Jésus est ressuscité d’entre les morts ».
En ressuscitant, le Christ fait voler en éclats ce qui nous semblait normal, les convictions “de bon sens” partagées par tout le monde. D’abord, en ce qui concerne la mort. Dans le monde entier, on sait que la mort, c’est la fin de la vie… La mort, personne n’en revient : c’est une fatalité que tout homme partage, et à laquelle nous serons tous confrontés. Et puis ensuite, autre fatalité : celle du mal, de la violence. Le mal est comme un cercle qui s’engendre lui-même : le mal crée le mal, puis la vengeance et les guerres. Et personne n’y peut rien.
Toutes ces convictions sont vraies, communes, personne ne les remet en question. Mais justement, devenir chrétien, c’est bouleverser ces idées ; c’est entrer dans une nouvelle Vie où les fatalités n’existent plus, où les convictions normales sont complètement dépassées. Comme l’écrit saint Paul [deuxième lecture], être croyant, c’est « ressusciter avec le Christ, rechercher les réalités d’en haut ». Le Christ a vaincu la mort : la Vie de Dieu entre dans notre monde pour le renouveler, pour en faire une nouvelle Création. Et avec cette re-création, le Seigneur apporte en même temps la réconciliation, la paix, tout ce dont l’homme est incapable par lui-même. Le mal n’est plus victorieux, ni la mort : Jésus est ressuscité !
À la fin de l’annonce de l’Évangile dans les Actes des Apôtres, nous avons entendu saint Pierre affirmer : « Quiconque croit en Jésus, reçoit par son nom le pardon de ses péchés ». Ce qui fait entrer dans le pardon et la réconciliation, c’est le Baptême (qui est aussi la porte de la foi). En passant par l’eau du Baptême, nous mourons au péché pour vivre dans une nouvelle Vie : vie de réconciliation, où ni la mort ni le mal n’ont le dernier mot. Prions donc pour les nouveaux baptisés de Pâques (adultes et enfants). Ils ne deviennent pas disciples d’un sage ou d’un philosophe : ils renaissent à la Vie de Dieu, avec Jésus ressuscité, pour vivre éternellement !

Vigile de Pâques — Une communauté qui transmet la Vie
Avant de lire l’homélie, je peux méditer les longues lectures de la Veillée.
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ». Ainsi avons-nous commencé la succession des lectures de la Parole de Dieu, en cette Nuit de Pâques. C’est le seul moment de toute l’année, où nous prenons le temps d’écouter ces longues histoires : cette suite d’événements où nous reconnaissons l’action du Seigneur. Ce soir, nous avons toute la nuit devant nous pour faire mémoire des prodiges de Dieu ! Au fil de ces récits, nous avons écouté comment le Seigneur, peu à peu, se révèle aux hommes, et les fait cheminer dans leur vocation vers Lui, le seul vrai Dieu. C’est une histoire non seulement longue, qui s’étend sur plus d’un millénaire ; mais aussi, c’est une histoire agitée, qui nous rappelle que l’homme est pécheur, inconstant, et que sa foi est instable. Mais la promesse de Dieu, elle, ne change pas : elle s’accomplit et nous conduit, de siècle en siècle, vers une vocation tellement belle que nous avons du mal à la comprendre ! Le but de notre vocation, le projet ultime de Dieu, c’est ce que nous décrivait saint Paul dans sa lettre aux Romains : « Nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous vivrons aussi avec lui. Vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ ». Nous sommes appelés à la Vie, par la victoire définitive sur le mal et la mort. Comme l’écrit encore saint Paul : « L’homme ancien a été fixé à la croix » ; et l’homme nouveau, celui qui est ressuscité avec Jésus, va renaître à une Vie nouvelle.
Dans cette longue histoire, le sujet central face à Dieu, c’est le Peuple de Dieu. Tout au long de l’accomplissement de ses promesses, le Seigneur appelle les hommes à former un peuple : à Le suivre et à Le servir en famille, en communauté. Bien sûr, la dimension personnelle est aussi présente : car le Seigneur respecte chacun comme il est. Il appelle des grandes figures, Abraham, Moïse, les prophètes, pour transmettre la foi. Il appelle aujourd’hui des personnes dont chacune est unique : chacune de vous, catéchumènes, a reçu d’une manière particulière l’appel de Dieu, et vos histoires personnelles sont uniques et belles ! Mais l’action de Dieu ne s’arrête pas aux individus : le Seigneur veut rassembler, réconcilier, réunir. Nous formons un peuple, une communauté, et c’est dans cette communauté que l’on entre par le Baptême. On n’est jamais baptisé “pour soi-même”, puisqu’on n’est jamais chrétien tout seul : en étant baptisé, on reçoit une mission, à la suite des prophètes et des Apôtres, pour le bien de tous.
Nous vivons une époque de guerres, de conflits, et ces troubles nous rappellent que les hommes n’arrivent pas à s’entendre. Le péché a meurtri le genre humain : notre cœur est blessé par la séparation d’avec Dieu, et nous ne savons pas comment aimer. Dieu avait voulu l’harmonie dans toute la Création : nous l’avons entendu dans le Livre de la Genèse, avec ce refrain qui marque chaque jour de la Création : « Dieu vit que cela était bon ». Mais cette bonté a été abîmée par un refus venu du cœur humain : et la brisure de notre cœur se répercute sur notre environnement.
Nous avons tous besoin de réconciliation, qui que nous soyons. Nous avons besoin de nous réconcilier avec nous-mêmes, car nous savons que nous sommes fragiles, et nos faiblesses nous contrarient (dans notre orgueil). Nous devons aussi nous réconcilier avec les autres, bien sûr, car il y a tant de conflits autour de nous ! Et puis, c’est sans doute avec Dieu que la réconciliation est la plus difficile, car nous devons accepter d’être limités, mortels, et que Dieu seul soit l’Amour éternel.
Le Seigneur s’adresse donc à une communauté d’hommes et de femmes, et leur propose un chemin vers la vraie réconciliation. Dans l’Ancien Testament, le peuple d’Israël allait de conflits en désunions : ils étaient esclaves en Égypte, puis ils ont été exilés à Babylone, privés de terre, de Temple ; ils étaient passés par des guerres civiles, ils avaient perdu le lien avec la Parole de Dieu, ils ne formaient plus vraiment un peuple et chacun cherchait son propre intérêt. Mais le Seigneur leur a parlé, comme nous l’avons entendu dans le Livre du prophète Ézéchiel : « Je vous prendrai du milieu des nations, je vous rassemblerai de tous les pays, je vous conduirai dans votre terre. Je répandrai sur vous une eau pure ». La promesse de Dieu, la libération du peuple, passe par la réconciliation et l’union de tous les croyants.
Aujourd’hui, le peuple de Dieu qui opère cette réconciliation, c’est l’Église : elle est formée de personnes venues de tous les horizons, de toutes les cultures, de toutes les langues ; elle accueille les petits comme les grands, les riches comme les pauvres. Elle fait de tous les peuples une seule communauté, une Unité sauvée par le Christ. Si les hommes cherchent à être vraiment unis, c’est l’Église qui leur montre le chemin : comme l’a écrit le Concile Vatican II, l’Église est « le germe le plus sûr d’unité, d’espérance et de salut » (LG 9).
Nos paroisses essaient d’être les images de cette unité, en accueillant, en réunissant, en priant et en conduisant vers le Christ les croyants unis. Qui que nous soyons, nous pouvons trouver dans notre paroisse des amis, des frères, une famille pour partager nos joies, nos peines et nos espérances (catéchumènes, ayez conscience de cela !). C’est bien sûr le Baptême qui fait entrer dans l’unité de l’Église : il renouvelle et transforme les catéchumènes, pour en faire des témoins de la réconciliation. Si nous célébrons les baptêmes en cette Nuit de Pâques, c’est parce que le seul ferment de réconciliation, c’est le Christ ressuscité. En étant baptisés, nous recevons le germe de la Vie éternelle qui nous rend victorieux de la mort, du péché, plus forts que les conflits et les rivalités. Au lieu de nous affronter les uns les autres, le Christ nous permet de regarder ensemble vers Lui, et d’être pleinement unis sur le chemin de la Vie.
En quittant le tombeau vide, Marie Madeleine et l’autre Marie font la rencontre du Christ vivant : elles sont en même temps craintives, et pleines d’une joie immense. Tout est transformé, la Création est renouvelée parce que la mort est vaincue : toute l’histoire des désobéissances des hommes, des tristesses et des disputes, se fond dans la Lumière de la Résurrection.
« Au commencement, Dieu a créé le ciel et la terre » comme un lieu de paix ; et par le nouveau commencement de la Résurrection, cette nouvelle Vie, Dieu a recréé le monde pour qu’il vive en paix. Vous les catéchumènes, futures “néophytes”, vous allez recevoir au cœur cette paix, vous allez faire partie d’un peuple nouveau ; et en accueillant la Bonne Nouvelle de la Résurrection, vous deviendrez des messagères de la réconciliation !

Vendredi Saint — Les crucifiés d'aujourd'hui
Avant de lire l’homélie, je médite le récit de la Passion selon saint Jean.
En ce Vendredi Saint, nous voici face à la souffrance extrême d’un homme. Le récit des Évangélistes – particulièrement saint Jean que nous lisons aujourd’hui – est explicite : il ne nous épargne rien des souffrances de Jésus. Cela correspond à ce que nous savons du supplice de la croix, qui était encore fréquent à l’époque dans l’Empire romain pour les criminels. Pour nous chrétiens, ces jours de la Passion sont au centre de notre année, et la Croix elle-même est centrale dans notre foi en Jésus Christ. Nous méditons longuement ces épisodes, depuis dimanche dernier (jour des Rameaux) jusqu’à ce soir, en passant par le Chemin de Croix.
Chaque année, on peut se demander la raison de cette méditation prolongée. Pourquoi passer tant de temps devant un homme qui souffre et qui meurt ? N’y a-t-il pas un culte de la souffrance, un “dolorisme”, dans nos offices de la Passion ? Nous contemplons les douleurs de Jésus, mais il nous est parfois difficile de les comprendre vraiment ; surtout qu’elles nous paraissent bien anciennes, depuis deux mille ans qu’on les médite. Pourtant, la souffrance existe toujours aujourd’hui, malheureusement : elle a toujours existé, et elle continuera jusqu’au retour du Christ, puisqu’elle vient du péché de l’homme. En méditant sur la Passion de Jésus, nous ne sommes pas seulement tournés vers le passé : la Croix représente aussi le supplice de tous les hommes, surtout celui des innocents qui sont dans la peine actuellement. Notre temps est un temps de troubles, un temps de guerres, parcouru par des événements inquiétants… À dire vrai, les troubles et les guerres n’ont jamais vraiment cessé dans le monde, et les souffrances des hommes ont toujours été présentes.
Aujourd’hui comme hier, il y a tant d’innocents crucifiés et tant de douleurs ; mais en nous tournant vers la Passion de Jésus, nous voyons qu’ils ne sont pas seuls. Jésus, au fond de sa douleur et de son abandon, précède tous ceux qui souffrent, à toutes les époques du monde. Il est le signe d’Espérance quand le mal semble l’emporter ; Il assure les souffrants qu’ils ne sont jamais seuls dans leur martyre.
Lorsque nous méditons la Passion du Christ, nous rendons donc présent le signe de Salut qu’est la Croix. Ce n’est pas du passé : c’est un fait actuel, où Jésus redit à chacun qu’Il l’accompagne dans ses souffrances. Chaque épisode de la Passion évoque une réalité actuelle : les persécuteurs sont toujours les mêmes, hier comme aujourd’hui.
Dans le récit de la Passion, par exemple, le grand prêtre affirme : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple ». Comment ne pas reconnaître le cynisme des puissants de notre époque (au siècle dernier, le nazisme et le communisme), qui écrasent la personne humaine au nom de la collectivité, de l’État ? De la même manière, Pilate fait mine de demander à Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? » ; aujourd’hui encore, le mensonge est utilisé pour éliminer les concurrents et assouvir les ambitions. Tous ces récits nous parlent donc de notre époque.
La Passion est un récit actuel : cela nous interdit l’indifférence, car les souffrances de Jésus sont celles de nos contemporains. En écoutant ces événements, nous ne pouvons pas nous détourner des cris de détresse actuels. Mais aussi, en méditant l’Écriture [Isaïe, première lecture], nous comprenons que les supplices du juste sont un chemin de salut : « C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé […] Le juste justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes ». Mystérieusement, Jésus prend nos souffrances sur Lui, et nous sauve par sa Croix. L’Espérance est la plus grande, même dans les tourments et l’abandon : unis au Christ, nos frères souffrants, victimes des guerres et des injustices, ont la première place dans le Royaume de Dieu !

Jeudi Saint — Faire de sa vie une offrande d'amour
Avant de lire l’homélie, je médite les récits de la Sainte Cène.
Il se passe des choses étonnantes en ce soir du Jeudi Saint. On peut imaginer l’état d’esprit des disciples, qui pressentent que des événements solennels sont proches ; ils ne sont plus dans l’insouciance des premiers jours, lorsque Jésus accomplissait des miracles et que tout le monde l’acclamait. Même l’entrée à Jérusalem, dimanche dernier, paraît déjà éloignée ! Nous entrons dans quelque chose de nouveau, un chemin qui conduira à la mort et à la Résurrection ; mais les disciples le comprendront un peu plus tard.
En ce soir, ce que Jésus accomplit, c’est une anticipation des événements du lendemain. Les gestes que Jésus réalise le Jeudi, donnent la signification des récits du Vendredi. Que va-t-il se passer demain ? Un homme va mourir sur une croix. Cela semble un événement triste, mais banal à cette époque : d’ailleurs il n’y aura pas que Lui, il y aura deux bandits qui mourront à ses côtés. Bien d’autres sont condamnés à mort (et même crucifiés) sous l’Empire romain ! Mais cette mort-là, la mort de ce Galiléen, n’est pas une mort comme les autres. Les autres condamnés à mort, en général, meurent dans la révolte, en maudissant, en insultant : comme par exemple l’un des deux criminels crucifiés avec Jésus. Mais Jésus, Lui, ne subit pas sa mort comme un condamné : Il fait de sa mort un don. Jésus, en mourant, donne sa vie par amour : il fait le don suprême, l’acte le plus grand qu’un homme puisse accomplir. Et Il nous montre ainsi le sens de la vie humaine : nous n’accomplissons notre vocation que dans le don d’amour. Tout au long de l’Évangile, Jésus a été notre modèle par sa douceur, par sa sagesse ; mais c’est surtout sur la Croix qu’Il nous montre le chemin. Il donne sa vie, Il se donne à son Père et à nous, par un geste d’offrande totale.
Ce qui se passe ce soir, les paroles et les actions de ce Jeudi, c’est exactement cela : un don total, comme sur la Croix, mais sous une forme différente. Jésus accomplit cela de manière anticipée, pour que nous comprenions bien le sens de la Croix. Le don total, Il l’exprime de deux manières, qui nous sont décrites dans la deuxième lecture et dans l’Évangile : par l’institution de l’Eucharistie (« Prenez, ceci est mon Corps… mon Sang ») ; et par le lavement des pieds, geste du serviteur qui offre son dévouement. Ces deux gestes ont en fait la même signification : Jésus donne tout.
Notre vie trouve son sens lorsque nous donnons. On se donne soi-même, il y a le don d’amour (particulièrement dans le couple, en famille) ; le don de la disponibilité, du service, de la sollicitude ; le don de l’écoute et de la consolation ; et il y a même le “par-don”, qui est (comme son nom l’indique) la perfection du don, et probablement le don le plus difficile ! Même si nous sentons bien que le don est le seul chemin de bonheur, il n’est pas toujours simple de donner (de nous donner) comme le Seigneur nous y invite.
Alors comment vivre en plénitude cette manière de vivre, cette logique du don, cette vocation à l’amour ? Comment faire de notre vie une offrande d’amour, à Dieu et à nos frères (car c’est inséparable) ? C’est pour cela que le Seigneur nous laisse les moyens d’aimer vraiment. Il ne nous dit pas : « Je vous ai aimés jusqu’au bout, maintenant débrouillez-vous pour vous aimer les uns les autres ! » Il nous confie la force d’aimer, ce sont les Sacrements : en premier lieu l’Eucharistie qu’Il institue ce soir. Dans l’Eucharistie, nous vivons sa mort et sa Résurrection : nous contemplons le don total de Jésus ; et même, nous recevons ce don sous la forme de son Corps et de son Sang. En outre, ce don, nous y participons nous-mêmes en nous offrant. La messe, ce n’est pas un spectacle auquel nous assistons ! C’est une offrande que nous faisons. Nous donnons symboliquement le pain, le vin, qui représentent notre vie, notre travail, notre dévouement. Et le Christ accomplit ce don, en offrant Lui-même tout cela à son Père : Il nous accompagne dans nos efforts de chaque jour, et nous rend capable d’aimer mille fois plus que nos possibilités ! L’Eucharistie porte du fruit dans nos vies ; mais si nous ne participons pas assez à la messe, nous nous rendons vite compte que nous n’arrivons plus à vraiment aimer, à vraiment donner.
Le don de l’Eucharistie, ce Jeudi soir, va de pair avec celui des prêtres. Jésus institue cette vocation particulière, non pas pour faire des “super-chrétiens” meilleurs que les autres, mais pour aider tous les baptisés à exercer leur vocation à l’Amour. Nous devons non seulement prier pour que la messe nous aide à mieux aimer, mais aussi pour que le Seigneur appelle des prêtres à son service. Ils ont offert leur vie, ils ont choisi d’aimer le Seigneur plus que tout, pour que les hommes rencontrent le Christ. Soutenons nos prêtres, prions pour eux ; et à l’image de Jésus, faisons de notre vie un don d’Amour !

Cinquième dimanche de Carême — Vivre ou survivre ?
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Nous nous approchons de la Pâque du Seigneur, que nous célèbrerons dans deux semaines. Le sens de la Pâque, c’est d’être un « passage » : de même que les Hébreux sont passés par la mer Rouge pour être libérés, Jésus va passer par la mort pour ressusciter. Ce passage par la mort, Jésus a voulu l’accomplir car c’est le destin de tout homme : chacun de nous va passer par la mort. Dans ce passage nous ne sommes plus seuls, puisque Jésus nous y précède et se fait proche de nous. Et justement, à quinze jours de Pâques (et à treize jours de la Passion !), ce qui nous est proposé dans cet Évangile du cinquième dimanche, c’est une scène de mort et de deuil. L’Évangéliste saint Jean raconte avec beaucoup d’émotion la mort de Lazare, l’ami de Jésus. C’est un récit bouleversant où l’on voit deux sœurs dans le deuil, entourées par leurs proches ; et on perçoit même le trouble de Jésus, « saisi d’émotion », qui se met à pleurer pour son ami.
Il est important de voir cette dimension si humaine de l’Évangile : le Seigneur a voulu partager tous les événements de notre vie, jusqu’à la tristesse et au deuil. Pour nous, la mort n’est pas un épisode comme un autre : elle est la plus grande tragédie de toute l’existence, le moment ultime où l’on est seul face à soi-même. C’est l’événement irrémédiable d’où l’on ne revient pas… jusqu’à la venue du Christ.
Depuis toujours, l’homme réfléchit sur sa mort et cherche à lui donner un sens. Dans la Bible, la vie et la mort sont des thèmes essentiels, car Dieu se présente comme le Dieu des morts et des vivants. Il est le Maître de la vie et de la mort : peu à peu, les croyants comprennent que même dans la mort, on ne peut pas être séparé de Dieu. Les prophètes transmettent une promesse qui dépasse la mort : une Espérance de vie éternelle, une victoire sur la mort. Nous avons entendu cette Espérance dans le prophète Ézéchiel [deuxième lecture] à l’époque de la déportation à Babylone : « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple ! » Dieu promet à son peuple de l’accompagner dans la vie comme dans la mort.
L’attitude du croyant, c’est de prendre en compte qu’il finira par mourir : non pour désespérer, mais pour y trouver la présence du Seigneur. La Sagesse de Dieu nous rappelle que notre vie est courte, que les biens de ce monde sont périssables, et que Dieu seul est éternel. On peut s’étourdir dans les plaisirs de la vie, essayer d’oublier notre destin… mais si l’on évacue la pensée de la mort, c’est la vie elle-même qui n’a aucun sens : à quoi cela sert-il de vivre, s’il n’y a pas de but ni de fin ?
En méditant sur l’Évangile, sur notre foi en la Résurrection, en considérant la mort qui viendra, nous apprenons en fait à vivre vraiment. Il y en a qui ne vivent pas : ils survivent, en vivant au jour le jour sans but, en tentant de dissimuler l’angoisse de la mort.
Alors comment vivre vraiment, et pas seulement survivre ? En acceptant la mort, mais pour en faire un chemin de vie : puisque Jésus y est passé avant nous, nous n’avons plus à craindre la mort. Ce qui doit distinguer les disciples du Christ, c’est justement cette Espérance qui dépasse la peur. C’est ce qui caractérisait les premiers chrétiens, à la grande surprise des païens de l’Empire romain : ils n’avaient pas peur, ils vivaient dans l’attente de la Vie éternelle, ils allaient même au martyre en chantant ! Vivre vraiment, c’est savoir où l’on va, c’est se diriger vers le Seigneur jour après jour. Bien sûr, il est légitime de craindre les souffrances, les difficultés de la fin de vie, et surtout la séparation : Jésus Lui-même a pleuré face à la mort. Mais ce passage qui conduit vers l’Amour éternel du Seigneur, ce passage qui est la Pâque de Jésus : nous ne devons pas en avoir peur.
La résurrection de Lazare après quatre jours au tombeau est un événement inattendu : même les disciples n’y croyaient pas. Ce n’est pas encore une Résurrection au sens de Pâques, lorsque Jésus nous entraînera dans la Vie éternelle : Lazare, lui, revient à une vie normale, et un jour il sera à nouveau atteint par la mort. Mais c’est un signe, une image de la Victoire finale : la mort n’a plus le dernier mot, puisque Jésus est « la résurrection et la vie ». En ce qui nous concerne, nous ne sommes pas encore morts ; mais le Baptême nous a déjà fait passer par la mort et la Résurrection du Christ. En étant baptisés, nous [et vous, catéchumènes qui avancez vers la Pâque] sommes déjà morts au péché, à la peur ; nous avons renoncé au désespoir, à la monotonie d’une vie matérielle, à la crainte de la mort. Nous sommes entrés dans une Vie nouvelle, dans un chemin d’Éternité avec Jésus qui ne cesse de nous relever de la mort. Il nous dit, comme à Marthe : « Celui qui vit et croit en moi, ne mourra jamais. Crois-tu cela ? ». Avec les catéchumènes, répondons : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu ! »

Quatrième dimanche de Carême — Rejetez les activités des ténèbres !
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Chaque dimanche de Carême est une étape importante pour nous conduire vers la Résurrection. Pour vous catéchumènes, ce sont aussi des étapes vers la renaissance, vers la joie du Baptême : vous aussi, vous allez ressusciter avec le Seigneur. Dimanche dernier, nous méditions sur le thème de l’eau qui donne la vie, avec le dialogue entre Jésus et la Samaritaine ; aujourd’hui, à travers la guérison de l’aveugle, le thème est celui de la Lumière, de la vision, de l’illumination. D’ailleurs, les premiers chrétiens s’appelaient eux-mêmes les « illuminés » ! Par le Baptême, le Seigneur rend la Lumière aux yeux aveuglés par le péché et par le démon. Chacun des baptisés a reçu la lumière au jour de son baptême, et le Carême est un moment donné pour raviver cette lumière ; pour prendre conscience des ténèbres qui se sont accumulées au fil de l’année. Notre âme est comme une vitre qui se ternit peu à peu, qui ne laisse plus passer la lumière : il est bon de procéder de temps en temps à un petit nettoyage, pour redevenir des « illuminés » !
Dans trois semaines, à la Vigile de Pâques, nous serons dans la Lumière du Christ ressuscité. De manière visible, nous vivrons l’opposition entre les ténèbres de la mort et la lumière de la Vie : nous commencerons la Veillée dans la nuit, une flamme brillera, et nous serons invités à prendre avec nous un peu de cette lumière en portant des cierges. Puis peu à peu, l’église deviendra lumineuse, et la Résurrection du Seigneur sera annoncée. Déjà, ce quatrième dimanche de Carême en est un peu éclairé, comme on le voit avec cette couleur plus légère que le violet habituel !
Pour nous préparer à cette grande Lumière de Vie, le Carême nous invite à discerner les ténèbres qui marquent encore nos vies. Comment éclairer la nuit quand elle semble dominer sur nous ? Saint Paul [deuxième lecture] nous rappelait déjà : « Dans le Seigneur, vous êtes lumière : conduisez-vous comme des enfants de lumière… Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres ». Et dans une autre lettre, il écrivait encore : « Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour » [Rm 13,12]. Il s’agit non seulement de rejeter les ténèbres de nos vies, mais aussi d’avoir un regard éclairé par le Seigneur, pour déceler les ténèbres qui sont autour de nous. Quels sont les mensonges, les faux-semblants, les obscurités qui font illusion et nous font perdre peu à peu la vraie Lumière ?
Le premier danger quand on vit dans le monde d’aujourd’hui, c’est le danger des apparences qui ne sont pas la vraie lumière, et qui rendent aveugles à la réalité. S’arrêter à ce qui se voit, et ne pas aller plus loin : tant de choses sont séduisantes, mais conduisent sur un mauvais chemin ! Cela ne date pas d’hier : déjà dans la première lecture de ce dimanche, au temps du prophète Samuel, les hommes étaient jugés sur leur apparence. Les fils de Jessé sont grands, forts, et pourtant celui que le Seigneur a choisi pour être roi d’Israël n’est pas le plus vaillant. « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur ».
L’apparence visible peut nous séduire ; il y a aussi les séduction des idées fausses, des systèmes de pensée mensongers, qui conduisent à la tromperie. L’exemple récent de la « loi sur la fin de vie » montre qu’on peut partir de bons sentiments : soulager les souffrances des malades, les aider à terminer dignement leur vie… Tout cela est apparemment souhaitable. Mais derrière cela, il y a l’élimination des plus faibles, l’ouverture à une société inhumaine. Il faut demander la Lumière du Seigneur pour ouvrir nos yeux à la Vérité, pour voir où est le mensonge.
Si le Seigneur ouvre notre regard, nous voyons d’abord son Amour qui conduit le monde. Nous pouvons, avec sa Lumière, nous savoir aimés, vivants et ressuscités avec Jésus. L’aveugle, c’est celui qui – symboliquement – ne peut entrer dans le dialogue, la communication avec Dieu et avec les autres. Il ne peut pas voir les merveilles de Dieu ; il ne sait pas comment se diriger dans le monde, éviter les obstacles et prendre le bon chemin. Mais une fois guéri, il proclame : « Je crois, Seigneur ! » et il se prosterne devant Jésus.
C’est aussi à cela que nous sommes appelés, que nous soyons baptisés ou en chemin vers le Baptême : trouver dans notre vie la présence du Christ, éviter les obstacles du mensonge et du péché, voir le chemin qu’il nous propose, et avancer avec sa Lumière. Le scrutin d’aujourd’hui va contribuer à chasser de votre cœur les ténèbres, pour trouver la vraie Lumière. Nous sommes des illuminés, conduisons-nous en enfants de lumière !

Deuxième dimanche de Carême — Tout voir dans la lumière de la Résurrection
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
C’est une tradition très ancienne qui nous fait entendre le récit de la Transfiguration du Seigneur le deuxième dimanche de Carême. Les quarante jours ont commencé avec le séjour de Jésus au désert, puisque c’est l’événement fondateur ; et puis le dimanche suivant, alors qu’on est encore presque au début du Carême, Jésus est transfiguré sur la montagne. « Son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière ». C’est une manière de “lever un coin du voile”, c’est-à-dire d’annoncer déjà la Résurrection. Les Apôtres Pierre, Jacques et Jean ont ainsi une vision anticipée de Jésus ressuscité, et ce souvenir les aidera à traverser l’épreuve de la Croix. C’est la même chose pour nous : nous entrevoyons déjà le but de ce Carême, c’est-à-dire la Résurrection du Christ, et cela nous donne du courage pour continuer à nous convertir.
Ce dimanche nous rappelle donc que le Carême n’est pas seulement un temps d’efforts et de charité qui serait une “parenthèse” un peu austère dans nos vies, et qu’on oublierait dès le lendemain de Pâques ! Ce Carême nous est donné pour nous faire progresser, humainement, spirituellement ; et pour nous conduire dans la logique de la vie chrétienne, c’est-à-dire par le dépouillement et par la mort, jusqu’à la joie infinie de la Résurrection. C’est toute notre existence qui est à l’image du Carême, un cheminement. Abraham ne savait pas très bien où il allait en écoutant le Seigneur [première lecture], mais nous, nous le savons ! Si nous suivons le Seigneur, nous ressuscitons à la Vie éternelle.
Alors que se passe-t-il exactement sur la montagne ; que veut nous dire Jésus par cette vision énigmatique ? Il y a donc la Lumière, la blancheur éclatante qui est le signe de la Gloire de Dieu. Le Seigneur avait caché sa Gloire sous les traits d’un enfant à Noël ; et ici, les Apôtres ont une vision de ce Dieu que les prophètes n’osaient pas voir en face. Et justement, la présence surprenante des deux grands prophètes, Moïse et Élie, montre que toutes les promesses de l’Ancien Testament se sont accomplies dans le Fils de Dieu. Moïse était l’unique prophète à avoir vu Dieu face à face [Ex 33,11] ; Élie, lui aussi, avait vu le Seigneur, mais à travers le voile [1R 19,13]. Ce sont les deux seuls qui puissent témoigner de la Gloire de Dieu, et ce sont eux qui contemplent aujourd’hui la Gloire de Jésus ressuscité. Ce qu’ils attendaient, Dieu nous l’a accordé : Il nous a tout donné en Jésus, et nous n’avons plus rien à attendre de plus. Lorsque nous célébrerons la Résurrection à Pâques, ce sera l’accomplissement de toutes les espérances des croyants depuis que Dieu se révèle à eux.
Ce dimanche nous invite donc à vivre déjà le Carême sous le signe de la Résurrection. L’essentiel du chemin, ce n’est pas le chemin : c’est le but ! Notre vie n’échappe au désespoir, que si nous avons les yeux fixés sur la Vie éternelle promise par le Seigneur. C’est en contemplant déjà la Gloire de Dieu que nous pouvons vivre d’une manière renouvelée, colorée par l’Espérance de la Vie. Si nous n’attendons rien, si nous n’espérons rien, comment pourrions-nous vivre ? Nous serions condamnés à “exister” au jour le jour, dans la tristesse et la monotonie. Face à Jésus glorifié, dans sa Lumière, nous savons que ses promesses s’accomplissent, comme Moïse et Élie : nous pouvons traverser les épreuves de la vie dans l’Espérance, pour aller jusqu’à Pâques.
Parmi les aspects de la vie chrétienne, il y a nos efforts, qui sont plus intenses en ce temps de Carême : particulièrement les efforts de générosité et de partage. Eux aussi peuvent être vécus dans la lumière de la Résurrection, dès maintenant ! Aimer concrètement nos frères, par des actes et en vérité, c’est déjà voir nos relations dans la Lumière de Dieu. Ne pas s’arrêter aux apparences, aux pauvretés de part et d’autre, aux conflits et aux incompréhensions : avec un regard renouvelé, avec la certitude de la Gloire de Dieu, nous pouvons voir en chacun – particulièrement dans les plus pauvres – l’image du Christ ressuscité. La Lumière du Seigneur redonne une dignité à chacun, puisque nous sommes tous appelés à la Résurrection. Même nos frères les plus âgés, souffrants, parfois désespérés ; même ceux qui n’ont plus goût à la vie, nous ne les voyons pas comme des gens à éliminer, comme on essaie de nous y inciter par des lois de désespoir ! Nous les aimons dans la Lumière du Seigneur, comme des amis, comme des frères à aider et à consoler.
Continuons donc notre chemin de conversion, en nous laissant déjà illuminer par le Seigneur. Nous connaissons la direction à prendre ; avec plus d’amour, plus de prière, nous allons vers la Résurrection et la Vie.

Premier dimanche de Carême — Faut-il aller au désert ?
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
Au cours de ces quarante jours, nous partons au désert pour accompagner Jésus. « Conduits par l’Esprit Saint » comme Lui, nous commençons ce temps de Carême en souhaitant que notre foi, notre amour, notre Espérance, soient raffermis par cette expérience. Le désert est le lieu du silence, le lieu par excellence où l’on va pour entendre la voix de Dieu et se convertir. Mais paradoxalement, pour Jésus, ce n’est pas la voix du Père qui se fait entendre au désert : c’est la voix du démon, la tentation du péché. Cela nous bouscule peut-être dans notre vision du Carême : pourquoi aller au désert, si c’est pour y rencontrer le démon et la tentation ? Quand on fait une retraite, quand on s’isole un moment pour prier, c’est pour rencontrer le Seigneur, c’est pour se purifier et écouter sa voix. Si nous faisons cela pour y trouver le Mal et la tentation, cette perspective n’est pas très attirante, et nous ferions mieux de ne pas entrer en Carême ! Et pourtant, c’est bien une réalité : chercher la paix du Seigneur, c’est nécessairement passer par le combat spirituel, donc nous trouver entraînés dans la lutte entre le bien et le mal. On ne va pas au désert pour faire du tourisme, mais pour faire la vérité sur nous-mêmes et sur notre relation à Dieu.
Or notre relation à Dieu est blessée : c’est ce que nous enseigne le récit de la Genèse que nous avons entendu, ce mystérieux épisode du premier péché de l’homme et de la femme. Quel est ce péché ? Ce n’est évidemment pas la gourmandise ou le désir d’un fruit savoureux ! Ce que promet le serpent à l’homme, c’est d’être « comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». C’est-à-dire que nous voulons décider nous-mêmes du bien et du mal, et refuser que Dieu soit la référence de notre vie. Le Bien, c’est d’accueillir le Seigneur dans notre vie, et le Mal, c’est de s’éloigner du Seigneur : si nous rejetons cette référence, nous n’avons plus de centre, plus de but, plus de signification à notre vie. Si c’est nous qui décidons du bien et du mal, alors c’est l’égoïsme de chacun qui fait la loi, sans tenir compte de la dignité de la personne humaine (la question de la fin de vie montre actuellement un aspect cruel de cette tentation).
Cette attitude est finalement assez proche de ce que notre époque nous propose : avancer sans autre fondement que notre propre désir ; non seulement faire ce que je veux, mais même être ce que je veux, en fonction de mes impressions et de mes sentiments. Quel est le résultat que nous voyons autour de nous ? Beaucoup (surtout parmi les plus jeunes) vivent au jour le jour, sans but ; si nous perdons la référence à Dieu, il faut vivre dans un monde qui n’a pas de sens, où l’homme est perdu. Mais nous voyons aussi qu’un grand nombre de ces mêmes jeunes ne se satisfait pas de ce modèle : de plus en plus, il y a des recherches de sens, des questions sur la foi, des demandes de baptême… La tentation du serpent n’a pas le dernier mot. L’homme, au fond de son cœur, n’a pas le désir de « connaître le bien et le mal » de manière indifférente : il veut chercher le Bien, l’Amour, il veut connaître le Dieu Créateur, il veut rencontrer le Christ qui nous a aimés jusqu’au bout.
Le temps du désert nous est donc donné pour retrouver cette signification. À nous baptisés, bien sûr, mais aussi aux catéchumènes, qui recevront le Baptême à Pâques et ont déjà commencé à rejeter les tentations du démon. Adam et Ève ont cédé à la tentation ; mais au contraire, comme nous l’a dit saint Paul, « la grâce de Dieu se répand en abondance par un seul homme, Jésus Christ » [deuxième lecture]. En effet, Jésus a voulu passer par les mêmes tentations que chacun de nous, pour en être vainqueur. Nous sommes soumis à la tentation, nous avons tendance à vouloir nous conduire sans la présence du Seigneur ; mais avec Jésus, en Jésus – et par la force de notre Baptême –, nous pouvons être plus forts que ces tentations.
Les trois tentations que subit Jésus sont finalement celles de nos premiers parents : le démon cherche à faire perdre à l’homme la référence, la relation, l’écoute de Dieu. 1. Quand il suggère à Jésus de faire du pain comme par magie, il veut que l’homme oublie qu’il dépend de Dieu. 2. Quand il l’invite à se jeter du haut du Temple, il s’agit d’exiger que Dieu le protège, au lieu de Le prier avec confiance. 3. Et bien sûr, se prosterner devant le diable, c’est rejeter la Paternité et l’Amour de Dieu.
Alors oui, il faut aller au désert, même si c’est inconfortable, et même si cela dérange nos petites habitudes ! On peut bien sûr rester dans une vie matérialiste, laisser le Seigneur de côté, et ne pas se rendre compte qu’on cède aux tentations… Mais la vraie joie consiste à faire la vérité : aller au désert, accompagner Jésus, être tentés nous aussi ; se rendre compte de notre péché, puis nous convertir, être fortifiés dans la foi ; et vivre de plus en plus en enfants de Dieu.

Quatrième dimanche du Temps Ordinaire — Les pauvres du Seigneur
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
« Jésus gravit la montagne, et il enseignait les foules ». Nous voici parvenus au début de l’annonce, de l’enseignement de l’Évangile, après l’appel à la conversion que nous avons entendu dimanche dernier. « Convertissez-vous, le Royaume des Cieux est tout proche ! » Et comment pouvons-nous nous convertir en vérité ? En écoutant la Parole du Seigneur qui nous est proposée. Jésus monte sur la montagne (cette colline qu’on appelle maintenant Mont des Béatitudes, sur la rive nord de la mer de Galilée) : Il s’inscrit ainsi dans la continuité de Moïse, qui était monté sur le Mont Sinaï pour donner la Loi de Dieu au peuple d’Israël. Et comme Moïse, Jésus va donner au peuple une nouvelle Loi, « non plus gravée sur la pierre, mais gravée dans le cœur des hommes » [2Co 3,3]. Le début de l’annonce de l’Évangile, c’est donc cette nouvelle Loi, qui est désormais une Loi de bonheur : « Heureux, bienheureux » ceux qui écoutent cette Loi et qui la mettent en pratique !
La Loi du Seigneur Jésus est une Loi de bonheur, parce que Dieu nous a envoyé son Fils pour nous donner le véritable bonheur ; pour nous faire entrer dans un bonheur qui est bien au-delà des “petits bonheurs de la vie”, puisqu’il est le bonheur de Dieu Lui-même : celui qu’on appelle la Béatitude éternelle. Ce bonheur de Dieu est le bonheur de la Trinité, de la communion d’Amour à laquelle nous sommes appelés. Quand Jésus nous dit : « Heureux », Il nous fait donc le portrait de ceux qui veulent ressembler à Dieu dans son Bonheur éternel.
Pour expérimenter le bonheur de Dieu, il suffit de mettre notre confiance en Lui. Dans la première lecture, le prophète Sophonie appelait les pauvres, les « humbles du pays », ceux qui ne comptent que sur Dieu. C’est un thème qui traverse tout l’Ancien Testament, celui des « pauvres de Dieu », c’est-à-dire ceux pour lesquels le Seigneur est la seule richesse et le seul appui. Si le peuple d’Israël compte sur sa propre force, sur sa vaillance et sur son armée ; s’il fait des alliances bancales avec l’Égypte, avec la Mésopotamie : alors il sera perdant. Il se croit fort, mais il est faible ! En revanche, les Israélites sont invités à devenir vraiment pauvres devant Dieu, car Dieu seul est puissant. Ils ne seront pas sauvés par leur armée ni par d’autres peuples : ils seront sauvés par le Seigneur. Tout l’Ancien Testament est une longue pédagogie : les Israélites apprennent à devenir vraiment pauvres, en perdant peu à peu leur roi, leur terre, leur Temple… pour n’avoir finalement que le Seigneur comme richesse et comme héritage [Ps 15(16)].
C’est donc cela auquel le Seigneur nous appelle dans les Béatitudes : Heureux ceux qui ne comptent que sur l’Amour de Dieu. Mais si Jésus peut nous donner cet enseignement, c’est d’abord parce qu’Il se décrit Lui-même dans ces conseils : Il a accepté la simplicité, l’humilité, la pauvreté, et même la souffrance et la mort pour nous montrer où est le vrai bonheur. Et nous qui sommes enfants adoptifs du Père, frères de Jésus, nous pouvons vivre au milieu du monde comme Jésus Lui-même : comme une présence de l’Amour et de la Béatitude, à l’exemple de Jésus, comme un rappel pour tous les hommes que l’Amour de Dieu suffit à remplir une vie. Notre vocation de baptisés est d’être entièrement tournés vers Dieu, comme Jésus, comme des fils vers leur Père ; même si cela a des conséquences, c’est-à-dire un décalage entre les valeurs de l’Évangile et les valeurs du monde ! Saint Paul rappelait tout à l’heure aux chrétiens de Corinthe [deuxième lecture] que la faiblesse aux yeux des hommes était en fait la vraie Sagesse de Dieu : « Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur ». Ceux qui préfèrent le pardon à la vengeance ; ceux qui croient à la Résurrection pour vaincre le mal : ceux-là sont peut-être méprisés par le monde, mais ce sont eux qui reçoivent la vraie force et la richesse de Dieu. Ils sont « heureux » : ce sont les imitateurs du Christ qui donnent au monde son Amour.
Jésus nous invite donc à la pauvreté de cœur, à la douceur, à la miséricorde : Il nous demande de rejeter les valeurs de vengeance, de domination, pour recevoir le vrai bonheur, la vraie Béatitude : celle de ne compter que sur notre Père. C’est cela la “Loi nouvelle” de l’Évangile, le seul chemin pour vivre comme Jésus a vécu sur terre. On n’est pas jugé sur sa force ou son indépendance, mais sur l’Amour dont Dieu aime chacun. Le débat actuel sur la « fin de vie » nous rappelle que les puissants de ce monde sont toujours tentés par le mépris pour les plus faibles, pour ceux qui souffrent. Jésus ose même nous dire : « Heureux ceux qui pleurent » : les larmes et la souffrance ne sont pas en soi un chemin de bonheur, mais Jésus a voulu passer par là pour nous sauver. « Heureux » ceux qui imitent le Seigneur Jésus en allant jusqu’au bout de l’amour !

Troisième dimanche du Temps Ordinaire — L'unité des hommes dans le Christ
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.
« Pays de Zabulon et pays de Nephtali, Galilée des nations » : cette mention d’une région, c’est le refrain qui revient aujourd’hui dans les lectures. La Galilée est la région d’enfance de Jésus, nous le savons, et c’est en même temps le lieu où se passent beaucoup de choses : l’endroit où l’on se croise, où l’on voyage, où l’on fait du commerce. Au nord de la Judée, avec l’ouverture sur la Syrie, le Liban, la Mésopotamie, la Galilée est un carrefour – aujourd’hui on dirait un “nœud de communications” – où tout le monde se rencontre, achète et vend. Dans le Livre du prophète Isaïe, c’est une région plutôt mal considérée au début, car le vrai lieu saint est au sud, à Jérusalem : en Galilée, ce sont plutôt les étrangers, les païens qui circulent. Mais même les païens, ceux qui « marchent dans les ténèbres », dit Isaïe, finiront par voir la Lumière du Seigneur et exulter de joie : toutes les nations entendront la Parole de Dieu.
Il ne s’agit pas d’idéaliser la Galilée. C’est un carrefour des nations, un lieu de passage ; et dans nos idées actuelles, on a tendance à penser que si les gens se rencontrent, alors le bonheur et la prospérité sont au rendez-vous. Mais si Jésus est venu habiter cette région, c’est justement parce que ce peuple « habite dans les ténèbres » ; et qu’Il veut lui donner la vraie Lumière. Les gens se rencontrent, ils peuvent échanger des biens, mais ils n’ont pas encore rencontré la Vérité ; et ils ne peuvent pas inventer eux-mêmes le sens de leur vie, à moins de se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu.
Sans Jésus, le peuple avance encore dans les ténèbres ; c’est pour cela que dès le début de l’Évangile selon saint Matthieu, on médite les premiers épisodes où Jésus se manifeste au peuple. Et l’on voit à quel point Il rayonne au milieu des hommes, pour attirer à Lui, pour donner la Lumière, et pour appeler à sa suite. Il sauve, Il guérit, Il « proclame l’Évangile du Royaume » ; et Il appelle Simon et André, Jacques et Jean, pour les envoyer à leur tour annoncer l’Évangile. La présence de Jésus est un appel à la joie, à la réconciliation, et c’est aussi un appel à la liberté véritable : sommes-nous assez libres pour répondre à son Amour, sans tenir compte des opinions ? Face à nos questions, le monde propose des réponses insuffisantes : notre cœur ne se satisfait pas des modèles qu’on lui donne, la recherche de la richesse et du plaisir… L’homme, aujourd’hui comme hier, est fasciné par la Personne de Jésus, car c’est Lui et Lui seul qui répond à toutes nos questions.
Parmi les grands désirs de l’homme, il y a aussi le désir de l’unité [NB : Avec ce dimanche s’achève la semaine de prière pour l’unité des chrétiens]. C’est une question que nous pouvons nous poser, et même poser au Seigneur : si le genre humain est un, si nous partageons la même ressemblance, le même cœur, alors pourquoi les peuples sont-ils si divisés entre eux ? En vérité, les hommes n’arrivent pas à faire l’unité entre eux, si le Seigneur n’est pas à la source de cette unité. La Galilée, le carrefour des nations, est un lieu de rencontres, mais ce n’est pas un lieu d’unité : au contraire, la diversité et la multiplicité des personnes portent le risque de la désunion et du conflit. De nos jours, on cherche le « vivre-ensemble », mais on constate que c’est souvent une utopie, si les hommes n’ont pas quelque chose de profond qui les rassemble et les fait avancer dans la même direction.
Parallèlement à l’annonce de l’Évangile en Galilée, nous avons aussi entendu un passage connu de la première Lettre aux Corinthiens [deuxième lecture], où saint Paul déplore justement la désunion entre les chrétiens de Corinthe. Même au cœur de cette communauté de foi, unie par Jésus-Christ, il y avait des luttes d’influences, des revendications : certains se réclamaient de Paul, d’autres d’un autre Apôtre… Le seul facteur d’unité, répond Paul, c’est la foi en Jésus mort sur la croix et ressuscité : « Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? » Ce qui nous rassemble, c’est la Personne du Christ, qui a donné sa vie sur la croix pour notre unité. Si nous croyons en Lui de tout notre cœur, si nous proclamons la foi, alors nous sommes unis par cette foi et par l’Amour du Père ; mais si chacun de nous croit ce qu’il veut dans son coin, si certains croient à la Résurrection et d’autres sont sceptiques, alors nous serons désunis et nous ne pourrons pas prier – ni vivre – ensemble.
Notre monde est une « Galilée », un « carrefour des nations » où s’échangent tous les biens et toutes les idées, mais qui est aussi souvent un lieu de conflits. Demandons au Seigneur de nous unir par la foi, par sa Parole méditée et crue, afin que la Lumière du Seigneur se lève sur ceux qui sont dans les ténèbres : Jésus seul, par sa Croix et sa Résurrection, est Lui-même l’unité des hommes.

Baptême du Seigneur — Le don extraordinaire du Baptême
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette fête.
« Jean voulait empêcher Jésus : “C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi !” » Dans cette scène du baptême de Jésus, il y a d’abord l’incompréhension de Jean le Baptiste. Il a été envoyé pour appeler les gens au repentir, à la conversion ; il est « la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur » [Mt 3,3]. Le baptême qu’il donne dans le Jourdain est donc un acte de repentir, un bain de purification, pour que les pécheurs puissent symboliquement être lavés du mal, et retrouver le chemin du Seigneur. Quand Jean voit arriver Jésus, il se dit bien évidemment que Lui qui est le Messie annoncé, Il n’en a pas besoin ! Et pourtant, Jésus insiste pour recevoir, Lui aussi, le baptême. Mais cette fois-ci, tout va changer. Le baptême n’est plus une simple purification rituelle : le Baptême de Jésus devient la manifestation du Fils de Dieu, la descente de l’Esprit Saint « comme une colombe », et la parole du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». C’est le véritable Baptême auquel nous sommes tous appelés [et vous surtout, aujourd’hui en cette première étape vers le baptême] : il ne s’agit plus seulement d’être purifiés, mais d’être adoptés, transformés ; entrer dans une nouvelle vie et recevoir l’Esprit Saint.
Jésus nous montre, par ce geste, l’appel de tous les hommes à ce don. Si nous célébrons aujourd’hui le baptême de Jésus, c’est pour nous rappeler que nous sommes tous invités à la Vie nouvelle avec Jésus ressuscité. Être baptisé, c’est se mettre à ressembler à Jésus, puisque nous aussi nous recevons l’Esprit Saint et le Père nous adopte comme ses enfants. Dans le Livre des Actes des Apôtres [deuxième lecture], nous avons entendu saint Pierre qui rappelle ce qu’a accompli Jésus à partir de son baptême : « Dieu lui a donné l’Esprit Saint ; là où il passait, il faisait le bien et guérissait, car Dieu était avec lui. » Tout cela, nous sommes appelés à l’accomplir nous aussi par la force de notre Baptême, avec le don de l’Esprit Saint.
Ceux qui cheminent vers le Baptême peuvent se dire qu’ils se préparent à vivre la plus grande vocation de l’homme : celle d’aimer, de « faire le bien partout où l’on passe » comme Jésus. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les non-baptisés soient incapables de faire le bien ! Mais on peut chercher à aimer, à faire le bien avec notre propre cœur ; et on s’aperçoit que cet amour sera toujours limité, s’il ne puise pas à la source de l’Amour qui est en Dieu. Recevoir le Baptême, c’est changer de registre : ce n’est plus mon “bon cœur”, ma générosité, mais l’Esprit de Dieu qui me rend capable d’aimer. Avec l’Esprit, on devient ressemblant à Jésus, et son Amour n’a pas de limites. Comme Jésus, comme les Saints, comme les martyrs qui ont donné leur vie, c’est l’Amour de Dieu qui guide la vie des baptisés. En recevant le don de l’Esprit, nous sommes rendus capables d’aimer, au-delà de ce que nous imaginons !
Cette fête est donc une bonne occasion, pour nous les baptisés, de revenir à la source de notre Baptême ; et de raviver cette source. Sommes-nous conscients de ce que nous avons reçu au jour du Baptême ? Et les jeunes parents, qui aujourd’hui demandent le baptême pour leur enfant, sont-ils bien conscients de ce qui va se passer ? Souvent on voit le baptême comme une belle célébration qui marque l’entrée d’un nouvel enfant dans la famille ; on lui donne un parrain et une marraine pour l’aimer, pour lui faire des cadeaux… On fait la fête autour de lui, et puis après, on oublie souvent la suite. Le Baptême est l’entrée dans la foi [« Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? – La foi »], l’entrée dans une relation nouvelle avec le Seigneur ; et cette relation a besoin de grandir et de vivre. Sans cette vie de foi – qui passe par le catéchisme, la prière, l’éducation chrétienne –, le baptême ne sert pas à grand-chose ! Si l’on voit le Baptême comme un acte sans lendemain, alors on revient finalement au baptême de Jean le Baptiste : un simple bain rituel, une purification temporaire. C’est Jésus qui nous montre le chemin du vrai Baptême : un sacrement qui nous transforme, qui nous donne la foi, qui fait de nous des enfants de Dieu et nous rend semblables à Lui, capables de « faire le bien » partout où nous vivons.
En ce jour, reprenons donc conscience de notre dignité de baptisés. Nous avons en nous la force de garder la foi, la confiance en Dieu : avec Jésus nous sommes déjà vainqueurs du mal et de la mort. Parce que Dieu notre Père nous a adoptés, nous savons que rien ne pourra jamais nous séparer de son Amour : à chacun des baptisés Il dit : « Tu es mon fils bien-aimé, en toi je trouve ma joie ! »

Jour de Noël — Dieu s'est incarné
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de ce Jour de fête.
Voici le matin du grand jour de Noël. Comme souvent au cours de l’Histoire biblique, Dieu a agi au cours de la nuit : c’est une manière de dire que la force du Seigneur se déploie lorsque l’homme est faible et impuissant (dans les ténèbres, on se sent démuni). Le Sauveur est donc né au cours de cette sainte Nuit ; et au matin, alors que pointe l’aurore, les bergers sont repartis dormir dans les champs, les anges ne chantent plus la Gloire de Dieu… il ne reste sans doute que Marie et Joseph qui entourent l’Enfant Jésus et continuent de s’émerveiller. Quant à nous, nous pouvons méditer de manière plus approfondie ce qui s’est passé à Bethléem. Ce n’est plus seulement le cœur qui chante et s’émerveille, avec les petits enfants qui ont participé à la messe de cette nuit : c’est aussi la sagesse, l’intelligence, la foi des chrétiens qui médite le grand Mystère de Noël. Depuis deux mille ans, les Apôtres, puis les anciens théologiens, les Pères de l’Église, ont réfléchi pour répondre à nos questions. Qu’est-ce qui s’est passé à Noël ? Qui est ce Dieu qui se fait homme pour nous ? Et qu’est-ce que cela change pour nous ? Comprenons-nous vraiment ce qui est en jeu ?
Ce Mystère de Noël, les premiers chrétiens lui ont donné un nom : l’Incarnation. « Il a pris chair de la Vierge Marie » : le fait de prendre une chair, c’est-à-dire une nature humaine, c’est bien ce qu’on entend quand on utilise le verbe “incarner”. Dieu n’a pas seulement “pris un corps” comme un costume extérieur : Il a pris notre chair, c’est-à-dire toute notre nature, l’âme et le corps, tout ce que nous partageons, ce qui fait de nous des personnes humaines. Et cela nous transforme en profondeur.
Il y a mille sept cents ans, l’Église traversait des litiges et des disputes à ce sujet : beaucoup de chrétiens n’avaient pas encore bien compris le sens de cet événement. L’empereur Constantin, soucieux de maintenir la paix, avait alors convoqué en 325 un Concile (réunion d’évêques) pour clarifier les choses : le Concile de Nicée (près de Constantinople), qui selon la tradition a rassemblé 318 évêques. C’est à lui que nous devons le fameux Credo (« Je crois en un seul Dieu ») que nous dirons tout à l’heure. Pour cet anniversaire, le pape Léon XIV a publié récemment une très belle Lettre apostolique [In unitate fidei, 23 novembre 2025] pour nous aider à comprendre notre foi telle qu’elle s’exprime dans le Credo. Si le discernement de la foi est essentiel, ce n’est pas pour le plaisir de raisonner ou de se croire intelligents ! Dieu a pris la peine de partager notre nature, parce que l’enjeu est immense : le Pape nous aide à mieux comprendre pourquoi.
D’abord, la foi n’est pas seulement une série de phrases : c’est une source de vie pour les chrétiens. Jésus naît à Noël pour nous sauver, pour nous renouveler. Le Pape nous dit donc : « Le Credo de Nicée ne formule pas une théorie philosophique. Il professe la foi en Dieu qui nous a rachetés par Jésus-Christ. Il s’agit du Dieu vivant : Il veut que nous ayons la vie, et que nous l’ayons en abondance ». Proclamer la foi en Jésus devenu homme, c’est entrer dans « l’histoire du salut entre Dieu et ses créatures ». Par Jésus, nous connaissons qui est Dieu, et nous comprenons qu’« Il nous a tellement aimés » [Jn 3,16], qu’Il a voulu venir parmi nous. Jésus ne nous ment pas : Il a pris sur Lui toute la dignité, mais aussi les souffrances que nous traversons. Nous avions déjà été créés à l’image de Dieu, comme le disait la Genèse [1,27] : nous sommes désormais les images parfaites de Jésus, notre chef et notre modèle.
Le Pape nous parle aussi d’une nouvelle manière de nous comporter, si nous mesurons la nouveauté de Noël. « C’est en vertu de son incarnation, que nous rencontrons le Seigneur dans nos frères et sœurs dans le besoin : “Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait” [Mt 25,40]. Le Credo nous parle donc d’un Dieu proche de nous : Il se fait petit, Il devient notre prochain dans les petits et les pauvres ». Si l’événement de Bethléem n’avait pas eu lieu, nous pourrions toujours plus ou moins aider les pauvres ; mais jamais nous n’aurions l’idée de les aimer, de reconnaître la présence du Seigneur dans nos frères. Noël transforme notre manière de vivre, notre manière d’aimer, de faire la paix, de nous réconcilier.
Finalement, le Pape nous invite à nous interroger en ce jour de Noël : sommes-nous vraiment chrétiens, c’est-à-dire prenons-nous au sérieux ce Dieu qui se révèle à nous aujourd’hui comme Père, Fils, Saint-Esprit ? « Ce que nous disons par la bouche [le Credo] doit venir du cœur ». Que notre foi s’émerveille toujours plus, car le Verbe, le Fils de Dieu, s’est fait chair pour nous sauver. Rien ne nous séparera de l’Amour de Dieu : Il nous a donné son Fils, Il nous envoie son Esprit Saint : Il nous a tout donné !

Nuit de Noël — La Gloire de Dieu s'est manifestée
Avant de lire l’homélie, je médite les lectures de cette Nuit très sainte.
En cette Nuit de Noël, les ténèbres dominent sur la terre. Nous sommes au cœur de l’hiver, et l’Église a choisi cette date pour célébrer la naissance du Sauveur ; car les nuits sont tellement longues en décembre, qu’on a du mal à espérer le retour de la lumière… Cette saison évoque pour nous la difficulté de l’Espérance, quand la pénombre semble dominer, et qu’on attend que se lève la vraie Lumière. Pourtant, c’est bien au cœur de nos ténèbres, de nos nuits, de nos désespoirs, que le Seigneur vient manifester sa Lumière et sa Gloire. Noël est la fête de l’Espérance ! Quand tout paraît perdu, la présence du Seigneur vient nous éclairer et nous sauver.
Quelles sont les ténèbres du monde ? Elles sont faciles à percevoir, si l’on se tient au courant de l’actualité. Il y a d’abord l’obscurité des égoïsmes, des conflits, des disputes, des guerres. Et tout cela prend sa source dans le cœur de l’homme, quand il n’accueille pas la lumière de l’amour. Il faut reconnaître que même dans nos familles, qui devraient être des lieux de paix, les conflits existent parfois : il arrive que la fête de Noël fasse ressortir des vieilles disputes et des souffrances oubliées.
Les ténèbres, ce sont aussi des peurs et des angoisses pour notre vie, particulièrement pour nos enfants et pour l’avenir. Il y a des craintes d’ordre climatique, écologique, entretenues par diverses sources d’informations ; des craintes d’ordre migratoire ; ou encore d’ordre technique, avec les évolutions de l’intelligence artificielle dont on ne sait pas très bien si elle va aider ou remplacer l’homme… Dans tout cela, où va le monde, et que devenons-nous comme hommes et femmes ?
Ce qui est de plus en plus certain, c’est que nous n’arrivons pas, tout seuls, à construire un monde en paix : nous n’en avons pas la force, et plus encore, nous ne sommes pas assez unis pour travailler ensemble, et cheminer dans la bonne direction. Qui nous donnera la lumière, qui fera l’unité de tout le genre humain ?
Nous sommes donc là, ce soir, devant la crèche, le lieu où s’est déroulé un événement unique. Si nous nous sommes rassemblés, si nous sommes venus, c’est le plus souvent par conviction, par foi. Peut-être que certains d’entre nous ne se sentent pas vraiment concernés par la naissance de Jésus ? Mais même si c’est le cas, que tous se sentent accueillis avec joie : il y a assez de lumière, en cette Nuit de Noël, pour que chacun en reçoive une partie !
Ce qui nous est donné ce soir, ce n’est pas seulement un événement, ou une belle histoire : ce qui nous est donné, c’est Dieu Lui-même. En naissant parmi nous, Jésus, le Fils de Dieu, nous apporte le plus grand des cadeaux : Dieu vient pour habiter notre monde, partager notre existence. Jésus nous montre la Gloire de Dieu. Mais cette Gloire n’est pas quelque chose de visible, d’éclatant, de tape-à-l’œil : tout se passe dans la discrétion d’une étable, autour de quelques personnages dont un âne et un bœuf… La vraie Gloire de Dieu, nous la voyons dans la manière dont les gens se rassemblent autour de la crèche. Le nouveau-né attire à Lui une foule disparate, les bergers, les mages ; riches et pauvres, tout le monde se sent invité. L’Enfant Jésus nous fascine, nous captive, parce que nous sentons qu’en Lui se trouve ce que nous désirons : la douceur, l’Amour, la paix pour tous les hommes. Nous sommes trop souvent dans les ténèbres parce que nous manquons d’amour et de vérité : Jésus, à Bethléem, manifeste aux hommes la vraie Lumière, qui donne la paix et la Vérité. Sa présence, toute simple et toute lumineuse, brise l’obscurité, le mensonge, la mort.
C’est pour cela que dans les difficultés et les discordes du monde, il y a une seule Lumière à laquelle nous pouvons nous raccrocher : la Lumière que nous avons vu apparaître, avec les anges, en cette Nuit de Noël. La Lumière du Christ n’est pas une lumière qui éblouit, qui agresse ou qui juge avec sévérité : c’est une lumière qui réchauffe, qui éclaire et attire les hommes. Dans la crèche, nous voyons une présence qui nous parle de Dieu, et nous dit que Dieu est Amour : la Gloire de Dieu manifestée ce soir, c’est celle-là qui fait notre unité, qui transforme les cœurs, et qui permet à tous les hommes de cheminer dans la même direction.
En venant ce soir dans cette église, en répondant à l’invitation du Seigneur, en vivant ensemble ce temps de joie, nous avons ressenti que nous sommes unis par Quelqu’un, au-delà de nos divisions et de nos conflits. « Un enfant nous est né, un fils nous est donné ! » Que notre cœur soit transformé par cette présence ; que la joie de Noël ne soit pas juste celle d’une nuit, mais qu’elle nous redonne la foi. Dieu nous a manifesté sa Gloire : soyons nous-mêmes des signes de la Lumière de Dieu dans le monde !

