Homelies

Paroisse Saint Thomas de Rochebrune

Les homélies du dimanche

Voir aussi les homélies sur la paroisse Sainte-Croix en cliquant ci-dessous.

image
Trente-deuxième dimanche du Temps Ordinaire — « Ils ont tout donné… »

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

Chers frères, il me semble voir comme un signe de la Providence le fait que cette date du Centenaire de l’Armistice de 1918 tombe un dimanche. Ce dimanche, jour de la Résurrection du Christ, nous rappelle que ceux dont les noms sont inscrits dans cette église, qui sont tombés pour la France au cours de cette guerre, étaient pour leur grande majorité un peuple chrétien – qui luttait, hélas, contre un autre peuple chrétien…
En ce dimanche, nous aussi, peuple chrétien de Moirans et des environs, sommes rassemblés afin de prier pour la paix. Ce dimanche 11 novembre est aussi (et là encore, ce n’est pas un hasard) la fête de saint Martin, l’évangélisateur des campagnes françaises au IVe siècle. Venu de Hongrie, saint Martin était légionnaire ; débarrassé de ses armes, il a parcouru la Gaule pour porter l’Évangile, et il a ainsi établi la vraie paix, celle qui vient du Christ.

Nous prions donc pour la paix, parce qu’aujourd’hui est le jour où les armes se sont tues : il y a cent ans, exactement à 11h, entrait en vigueur le cessez-le-feu, autrement dit l’Armistice. Ce fut la fin d’une guerre qui avait fait au total plus de dix-huit millions de morts, de disparus, de blessés, de mutilés. Nous connaissons le cadre de la signature de cet Armistice, dans le wagon du maréchal Foch à Rethondes, en forêt de Compiègne. Ce ne fut en fait qu’une “suspension” de la guerre, puisque sa fin ne fut effective qu’avec le Traité de Versailles en juin 1919. Mais hélas, d’autres intérêts inspiraient ce Traité de paix, et la stabilité de l’Europe n’était pas encore au rendez-vous. En 1918, toute l’Europe était bouleversée. En France, malgré les ravages et les morts, nous avions vécu une réconciliation dans les tranchées entre « ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas » ; mais ailleurs, les structures s’effondraient, l’Allemagne était renversée, l’Empire d’Autriche-Hongrie était pulvérisé, les nations se cherchaient.

Cette guerre avait eu des répercussions immenses sur des millions d’hommes et de femmes dans le monde entier. L’histoire de ce XXe siècle est connue, nous ne sommes pas ici pour faire de l’Histoire ni de la géopolitique – encore moins de la stratégie ou de l’économie : aujourd’hui simplement, nous nous souvenons. Nous prions, nous honorons ceux qui étaient nos ancêtres à deux, trois, quatre générations, et qui ont donné leur vie pour la France. Ils sont partis, ils ont quitté leur famille, leur vie quotidienne, leur métier, leurs moissons, car leur Patrie était en danger. En répondant à l’appel des drapeaux, ils sont allés défendre, justement, ce à quoi ils tenaient le plus : leurs familles, leur pays, leurs champs, leurs concitoyens. Ils n’étaient pas, comme on l’a dit récemment, des « civils que l’on avait armés » : ils étaient des soldats, parce que tout simplement nous avions besoin de soldats pour nous défendre. Ils ne pensaient pas non plus que tout changerait avec cette guerre. Ils ne croyaient pas « faire l’Histoire » par leur sacrifice : ils partaient simplement faire leur devoir, parce qu’ils l’avaient toujours fait. Derrière la charrue ou baïonnette au canon, nos ancêtres étaient des hommes de devoir ; c’est là qu’est la vraie bravoure, dans le courage d’accomplir sa tâche quotidienne.

Oui, nos aïeux soldats, chacun à sa place, allaient accomplir leur tâche. Si l’Évangile d’aujourd’hui peut nous aider à comprendre quelque chose, c’est que les petites choses – le devoir, le travail quotidien – peuvent avoir une valeur infinie. La « pauvre veuve » que voit Jésus, qui s’avance et donne deux petites pièces de monnaie, peut bien sembler ridicule aux yeux des donateurs importants qui se glorifient de leur générosité ; en fait, comme le dit Jésus, « elle a mis plus que tous les autres… car elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Elle donne peu, mais elle donne tout ce qu’elle a. Nos soldats, eux aussi, ont donné “peu” à l’échelle d’un événement immense comme la Grande guerre ; ils ont donné peu, car ils avaient peu. Ils n’avaient que leur vie à donner ; et ils l’ont donnée.
Ce simple don, de tant de jeunes Français, a eu un immense retentissement : ce don de soi a fait l’Histoire, il a permis d’obtenir la victoire, la paix, le rétablissement de l’Alsace et de la Lorraine. Parce que la force d’une communauté humaine n’est pas dans ses canons, mais dans les esprits. La force d’un homme n’est pas dans ses bras, mais dans son cœur. La force de cette pauvre veuve n’était pas dans son porte-monnaie, mais dans sa générosité. Et il a suffi de peu pour que de grandes choses se passent : lorsque l’on donne peu, mais que l’on donne tout, le Seigneur agit dans une mesure inaccessible à l’homme.

C’est bien dans la volonté d’un peuple, que l’on mesure sa grandeur. Et nos ancêtres soldats ont tenu par leur volonté ; ils ont tenu et ils ont tout donné. Dans des conditions qui nous font frémir (et que nous serions aujourd’hui incapables de supporter !), ils ont tenu. Ils sont restés par leur volonté, par leur amour de la France et de leurs familles ; pour la plupart aussi, ils ont tenu par leur foi, nourrie au contact des aumôniers héroïques du front. Nos soldats n’étaient ni des va-t-en-guerre, ni des pacifistes : ils avaient une mission à accomplir. Ils demeurent dans les mémoires, dans nos mémoires, comme des exemples extraordinaires de vaillance et de résolution.

Il nous revient, aujourd’hui, de ne pas oublier ceux qui ont donné leur vie. Car même au fil de la guerre, loin du front, alors que les années passaient, beaucoup finissaient par reprendre leur vie quotidienne comme si de rien n’était. La guerre était si longue, si lointaine pour une grande partie du pays… Il se passait dans le monde d’autres choses intéressantes, dont on parlait davantage ; comme les riches de l’Évangile qui aimaient bien qu’on parle d’eux, et qui méprisaient la veuve pour sa petitesse. Pourtant, pendant ce temps les soldats continuaient de combattre, humblement, courageusement, et ils souffraient d’être oubliés. Et c’était dans leur combat quotidien que se décidait l’avenir.

Comme la veuve de l’Évangile, nos soldats ont « tout donné, toute leur indigence, tout ce qu’ils avaient pour vivre ». Que leur exemple demeure vivant en nos mémoires, avec leur humilité et leur pauvreté. En défendant leurs familles et leur patrie, ils ont rétabli la justice, ils ont construit la paix ; à nous de nous montrer dignes d’eux. Ils étaient souvent des gens simples, qui faisaient simplement leur devoir ; mais dans leur simplicité, ils étaient des héros.

image
Trente-et-unième dimanche du Temps Ordinaire — Aimer, mais comment aimer ?

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

On pose beaucoup de questions à Jésus dans l’Évangile ! Il y a trois semaines, c’était déjà ce jeune homme qui Lui demandait : « Que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? » Aujourd’hui, c’est un autre homme, un scribe – qui devait connaître par cœur la Loi de Moïse –, qui Lui pose une autre question, finalement assez proche de la première. « Quel est le premier de tous les commandements ? » Ce sont deux questions semblables, car ce que cherchent ces hommes, c’est l’essentiel. Comment obtenir la vie éternelle, comment vivre en vérité devant Dieu, comment accomplir pleinement la vocation humaine ? Dans un monde complexe, quand beaucoup de choses sollicitent notre attention, quand nous avons des soucis multiples et artificiels… ou lorsqu’il y a beaucoup de commandements de divers niveaux, comme dans la Loi de Moïse : que faire d’essentiel ? Quel est le centre, autour duquel articuler notre vie ?

Oui, nous avons besoin d’essentiel. Ce week-end à Grenoble, des centaines de jeunes sont rassemblés autour de notre évêque, car en eux il y a cette soif de l’essentiel. On ne peut pas se satisfaire des distractions, des progrès techniques, de la connexion incessante et superficielle avec le monde entier… À tout âge, nous avons besoin de donner un sens à notre vie. Et Jésus répond avec bienveillance à la question du scribe, comme Il avait répondu au jeune homme : l’essentiel, le premier commandement, c’est celui de l’amour. Aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force » ; et aimer « son prochain comme soi-même ». En faisant cela, Jésus ne donne pas vraiment un “nouveau commandement” : Il revient à la nature même de l’homme. Nous sommes faits à l’image de Dieu, et Dieu est Amour de communion entre le Père, le Fils, le Saint-Esprit : nous sommes donc faits, à l’image de Dieu, pour aimer. De la même manière, il y a quatre semaines, Jésus nous parlait du mariage. Il ne disait pas : « Voilà ce qu’il faut faire : être fidèle, se marier pour la vie, etc. » : Il ramenait à la création de l’homme et de la femme, créés l’un pour l’autre, faits pour le don mutuel et l’amour. Finalement, l’Évangile nous rappelle sans cesse notre vocation unique en nous présentant le modèle absolu de Jésus : le Fils de Dieu qui s’est fait homme, nous montre que l’homme est appelé à vivre comme Dieu. Et ce qui nous rend semblables à Dieu, c’est d’aimer comme Dieu.

Donc : « l’essentiel, c’est d’aimer ». C’est une belle devise, mais cela sonne aussi comme un titre de chanson romantique… et nous savons bien qu’en fait, rien n’est plus “flou” que l’amour. On peut faire dire n’importe quoi à l’amour : on peut tuer par amour, on peut être manipulateur par amour, on peut se réfugier derrière l’amour pour exercer des influences dévastatrices. L’actualité autour de la bioéthique nous fait aussi réfléchir : car certains n’hésitent pas à trafiquer dans la génétique pour se fabriquer des enfants sans père, sans mère… et tout cela, disent-ils, “au nom de l’amour”.
Jésus, quand Il nous parle d’aimer, nous donne en fait deux commandements [et Il ajoute (Mt 22,39) que le second commandement est « semblable » (homoía) au premier]. D’abord, il y a l’amour de Dieu, « de tout son cœur, de toute sa force » ; puis ensuite, l’amour du prochain « comme soi-même ». Ce qui ne veut pas dire que l’amour de Dieu et l’amour des hommes soient en concurrence ; mais cela signifie que l’on ne peut aimer le prochain en vérité que si l’on aime Dieu, et si l’on reçoit de Dieu sa propre manière d’aimer. Nous devons aimer nos frères, mais seulement si nous les aimons comme Dieu les aime. Ce qui doit nous faire réfléchir sur ce que veut vraiment dire « aimer ».
Pour certains, « aimer » signifie surtout recevoir le plaisir d’aimer et d’être aimé ; pour d’autres, « aimer » veut dire faire plaisir à l’autre. Il y a du vrai dans tout cela, mais ce n’est pas le principal. Le Seigneur ne veut pas d’abord « nous faire plaisir » (et encore moins se faire plaisir à Lui !), mais Il veut nous sauver du mal. Aimer, c’est donc vouloir le bien de celui qu’on aime ; et vouloir le bien de l’autre, c’est une mission exigeante ! Ainsi, gaver de sucreries un enfant, c’est lui faire plaisir… mais est-ce vraiment l’aimer ? Autre exemple : quand des parents donnent un prénom bizarre à leur enfant, la plupart du temps ils se font plaisir, ils se rendent intéressants ; mais veulent-ils vraiment son bien, pensent-ils à son avenir ?…

Lorsque le Seigneur nous donne comme premier commandement l’amour, Il nous invite donc à un vrai discernement. Il s’agit d’aimer en vérité, comme Dieu Lui-même nous aime ; sinon, on se fait illusion. L’unique loi de l’amour, c’est bien cela l’essentiel : mais demandons surtout à l’Esprit saint de nous enseigner comment aimer !

image
Vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire — Seul Dieu comble le cœur de l'homme

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

Avez-vous noté cette phrase toute simple dans l’Évangile, dans ce dialogue, lorsque l’homme vient de dire à Jésus qu’il avait obéi aux commandements : « Jésus posa son regard sur lui, et Il l’aima ». Avec ce regard de Jésus, c’est une relation extraordinaire qui commence : Jésus a compris que la question de l’homme était une question sincère, une question sérieuse, une question qui engage toute sa vie. Jésus prend au sérieux cette demande ; Il pose son regard sur lui, Il l’aime, Il va lui révéler le grand secret de l’Amour de Dieu.

« Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? ». Ce n’est pas une plaisanterie, ni même une simple curiosité : cet homme veut s’engager pour avoir la vie éternelle. Mais que cherche-t-il exactement ? La vie éternelle n’est pas seulement une vie “après la mort” : c’est aussi une vie qui a un sens, une vie remplie, une vie en plénitude. Un homme d’aujourd’hui pourrait demander à Jésus : « Que dois-je faire pour être vraiment heureux, pour que ma vie ait un sens ? ». Car si nous le voulons, la Vie éternelle, le bonheur éternel, peut commencer dès maintenant. On peut vivre avec Dieu maintenant, comme nous sommes appelés à vivre avec Dieu dans l’éternité. Si nous faisons ce choix, notre vie sera transformée par le Seigneur ; et nous n’aurons plus peur de rien, pas même de la mort, car rien ne peut nous séparer de l’Amour de Dieu.
Alors comment faire, demande cet homme ? Que faut-il faire pour que notre vie soit pleine de sens ? Et aussi [messe des familles], que faut-il transmettre aux enfants ; comment leur donner la possibilité de grandir en plénitude, en vivant déjà de la Vie éternelle ? Dans le langage de la Bible, cette attitude de recherche s’appelle la Sagesse. Nous l’avons entendu dans la première lecture (dans le Livre qui porte justement ce nom de « Livre de la Sagesse ») : il s’agit de rechercher la Sagesse, de préférence à tout le reste. « Tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable »… Sans cette Sagesse divine, on peut bien s’enrichir, faire de grandes choses, mais rien ne comblera vraiment notre cœur. Avoir la Sagesse, c’est être à la recherche d’une vie différente : une Vie qui est éternelle car elle est pleine de la présence de Dieu. Si le Seigneur n’est pas présent dans notre vie, nos occupations ne seront « qu’un peu de sable », et nous serons toujours déçus. Dans le cœur nous portons l’image de Dieu, l’appel de Dieu ; et Dieu seul peut satisfaire cette soif !

C’est donc bien cela la quête de cet homme : j’ai soif de Vie éternelle, je veux que mon cœur soit comblé : alors que dois-je faire ? Évidemment, il a bien compris que tout dépend de notre manière de vivre. On ne vit pas de la même manière si l’on cherche la Vie éternelle, ou si l’on cherche à vivre dans le plaisir et la richesse ; si l’on veut faire le bien, ou si l’on veut écraser les autres…
Ce jeune homme semble pourtant bien parti : il obéit avec soin aux commandements de Dieu (les Dix commandements que Jésus lui a rappelés). Que demander de plus ? Et pourtant, il sent dans son cœur que cela ne lui suffit pas. Il y a des gens qui sont honnêtes, qui ne feraient pas de mal à une mouche, mais qui sont pourtant centrés sur eux-mêmes : je suis honnête, je suis gentil, je suis tolérant, je fais mes devoirs, j’obéis bien aux commandements, je respecte les limitations de vitesse, je m’admire dans le miroir… Mais cela ne suffit pas à donner un sens à ma vie ! La vraie Sagesse, ce n’est pas seulement faire des belles choses. C’est quelque chose de plus grand, de plus beau, d’infini ; car nous avons tous soif d’infini (particulièrement les jeunes, qui rêvent d’aller toujours plus loin pour accomplir leur vocation).

Et voilà que Jésus nous regarde, nous aime, et nous propose cette Sagesse nouvelle, de manière assez radicale : « Donne tout ce que tu as ; puis viens et suis-moi ». Cela peut paraître un peu dur… Et pourtant, Jésus nous invite surtout à briser nos chaînes. Nous mettons souvent notre sécurité dans nos richesses, nous croyons nous suffire à nous-mêmes ; et cela ferme notre cœur, cela nous empêche d’aller vers Dieu et vers les autres. Devant cet appel radical, nous sommes invités à nous poser la grande question : « En quoi mettons-nous vraiment notre sécurité ? » Dans mon bien-être, ma maison, ma voiture… ? C’est cela qui me rassure dans la vie ? Alors il n’y a plus de place pour Dieu ; et mon cœur sera toujours insatisfait.
« Tout quitter pour Jésus », cela signifie donc : mettre les bonnes priorités. Tant que je m’attache à mes biens, ou à mon image de moi-même, je n’obtiendrai pas la Vie éternelle, c’est-à-dire la plénitude du bonheur. Mais si je décide de laisser le Seigneur entrer dans ma vie, tout sera transformé. Que ce soit notre priorité, pour nous, nos familles, nos enfants : « car tout est possible à Dieu ».

image
Vingt-septième dimanche du Temps Ordinaire — La fidélité, chemin de bonheur (Journée de rentrée paroissiale)

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

Il y a un instant, nous avons entendu un récit extraordinaire : celui de la création de l’homme et de la femme. Ce n’est pas un récit scientifique, il ne décrit pas l’évolution des espèces… Dans la Genèse, Dieu ne nous raconte pas des histoires : Il nous explique l’essentiel, c’est-à-dire le sens du monde, le sens de l’homme et de la femme, le sens de notre vie. Ces lectures sont d’une richesse inépuisable, et nous rendons grâce à Dieu de nous les donner au jour de notre rentrée paroissiale ! Elles vont nous aider à fixer une direction pour notre Communauté paroissiale de Saint-Thomas.

Avant tout, le Seigneur nous dit, aujourd’hui comme hier : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Nous ne sommes pas faits pour la solitude, mais pour le dialogue, pour le face-à-face, pour l’échange ; c’est un premier élément essentiel de notre Communauté. À l’image de Dieu qui est Trinité, nous sommes nous aussi appelés à l’amour mutuel. Pas n’importe quel amour : un amour fraternel, un amour qui fait grandir, un amour qui respecte la dignité de chacun ; un amour qui reconnaît dans l’autre son semblable, comme Adam face à Ève : « Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! » L’homme a besoin de la rencontre, du dialogue ; et plus encore, nous avons besoin d’un engagement dans ce dialogue. La plus belle chose que nous puissions faire, c’est nous engager librement. On ne peut pas dialoguer en vérité si l’on change sans cesse ; comme dans ces conversations d’apéritif où on parle de tout et de rien, en allant de l’un à l’autre de manière superficielle. Le dialogue, cela veut dire : je m’arrête près de toi, je prends le temps de t’écouter, d’échanger avec toi, de t’aimer tel que tu es.
Dans le récit de la Genèse, ce dialogue se noue entre deux personnes en même temps semblables et très différentes : l’homme et la femme. Il ne peut y avoir un dialogue véritable, que s’il y a un engagement, une fidélité : quoi qu’il arrive, nous continuerons ensemble ; je m’engage à ne jamais couper le dialogue avec toi. C’est pourquoi, nous dit le Seigneur, « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un ». C’est ainsi qu’ils font alliance l’un envers l’autre, pour que jamais ce dialogue d’amour ne s’arrête.

Oui, ce récit est très riche car il ne nous parle pas seulement de l’amour entre l’homme et la femme. Il va plus loin : il nous parle de nous-mêmes (qui que nous soyons, les jeunes comme les vieux !), et de ce qui nous rend profondément heureux. Comment devenir de plus en plus ce que nous sommes, comment nous épanouir ? Dans le dialogue en vérité, dans le don de soi, et dans la fidélité. Et c’est vrai de toutes les dimensions de notre vie. Ce qui nous rend heureux, ce n’est pas le calcul (« Qu’est-ce qui est avantageux, de quoi vais-je tirer le maximum de profit ? »), ce n’est pas d’obéir à une loi, ni de chercher à être bien vu ; ce n’est pas non plus de rechercher le plaisir ou les richesses, et de marcher sur les pieds des autres pour y parvenir… Non, ce qui nous rend pleinement heureux, c’est de nous engager dans ce qui est bien, ce qui est vrai et beau ; et d’être fidèles à nos engagements. Le récit de la Genèse nous dit que parmi les engagements, celui du mariage (qui n’est pas le seul !) a une place particulière, et reflète le mieux cette vocation de l’homme à l’engagement et au dialogue. C’est cela le projet de Dieu sur l’homme, projet qui conduit au bonheur.

Pourtant, nous voyons bien que le projet de Dieu a été détourné par le péché ; que ce désir de dialogue et de fidélité n’est plus si évident. Jésus le constate dans l’Évangile : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs… que Moïse a prévu une loi sur le divorce ». Voilà pourquoi Lui, le Fils de Dieu vainqueur du péché par sa Résurrection, revient à ce projet initial en lui donnant la valeur d’un Sacrement. Jésus ramène l’homme et la femme à la joie de la Création ; et plus largement, Il donne la force de la Résurrection à toutes nos relations humaines. Le projet de Dieu sur l’homme est désormais renouvelé : notre communauté paroissiale de Saint-Thomas, elle aussi, doit vivre du Christ ressuscité, et retrouver un nouveau sens des relations fraternelles. Notre vie de frères et de sœurs est transformée par la présence de Jésus, et nous pouvons à nouveau vivre dans la fidélité, dans le dialogue. Bien sûr, nous aurons toujours la tentation du changement, de ne jamais être satisfaits là où nous sommes – « les paroissiens sont comme ci, le curé est comme ça… » –, et la tentation de “papillonner” d’une communauté à l’autre. Mais le Seigneur nous appelle à la fidélité, au service, au don mutuel.
C’est là où nous sommes, en famille, en Communauté, que le Seigneur veut nous donner sa Grâce ; avec nos richesses et nos pauvretés, notre variété d’âges et de sensibilités. Dieu nous a unis… et le péché ne doit pas nous séparer. Le bonheur se trouvera toujours dans le dialogue, l’accueil de l’autre tel qu’il est, en renonçant à toute tentation de dominer ou de critiquer. Que ce soit ainsi le programme de vie de notre paroisse : « ne faire plus qu’un » dans le Seigneur !

image
Vingt-sixième dimanche du Temps Ordinaire — Tout utiliser pour l'Amour de Dieu

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

« Mieux vaut pour toi entrer dans le royaume de Dieu », dit Jésus : notre désir le plus profond, c’est bien d’entrer dans le royaume de Dieu ! Et pour cela, il s’agit de nous laisser guider par le Seigneur Jésus, de L’écouter, de suivre ses commandements, de Le connaître, de L’aimer. Jésus nous parle du bien et du mal, de l’amour et du péché, et nous apprend à discerner les choses ; sans la Sagesse du Christ, nous nous trompons souvent, nous faisons des confusions et nous ne savons pas comment séparer le bien du mal. Il y a des choses qui nous semblent mauvaises simplement parce qu’elles sont contraires à nos habitudes… et il y a des choses qui nous semblent bonnes, mais nous ne nous rendons pas toujours compte de leurs conséquences ! Alors comment discerner le bien, qui nous conduit au royaume de Dieu, et le mal, qui nous en éloigne ?

L’attitude générale à laquelle Jésus nous invite, c’est d’abord la bienveillance. Car il y a des choses bonnes, qui se font au nom de Jésus, et que nous ne soupçonnons pas. Par exemple, cet homme dont parle saint Jean à Jésus, et qui « expulse les démons en son nom ». Il ne s’agit pas de faire cesser cette action immédiatement, même si les Apôtres y voient une usurpation du nom de Jésus : laissons faire, prenons le temps de comprendre avec bienveillance, de voir vraiment ce qui se passe…
Le mal n’est pas toujours exactement là où nous le pensons, et nous avons à convertir notre regard sur ce qui nous entoure. Le mal n’est pas dans les objets, ni dans ce que nous croyons savoir de nos frères ; il n’est pas non plus dans la nourriture, ni même dans les richesses. Le mal se situe d’abord dans notre cœur blessé par le péché ; et de ce mal, Jésus seul peut nous guérir. Il voit toutes choses et les accueille avec bienveillance : « Celui qui n’est pas [volontairement] contre nous, est pour nous. » L’Esprit souffle parfois à des endroits insoupçonnés, de manière imprévisible, comme Moïse le constatait tout à l’heure : « Le Seigneur peut faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! ».

Oui, c’est notre intention, en profondeur, qui fait que nous commettons le bien ou le mal ; c’est pour cela que nous ne pouvons jamais juger des intentions des hommes. Le choix de notre conscience est toujours libre ; le chemin que nous prenons ne dépend pas des circonstances extérieures, mais de notre décision. Si nous voulons suivre Jésus, nous le ferons même dans les difficultés ; si au contraire nous voulons nous séparer de Lui, nous n’aurons pas besoin d’excuses pour le faire !

Alors que nous dit l’Évangile sur la manière d’« entrer dans le royaume de Dieu » ? Jésus nous parle de la main, du pied, de l’œil, qui peuvent être des « occasions de chute », c’est-à-dire nous inciter au péché. Mais cela signifie d’abord que le principal est de rechercher le royaume de Dieu : toutes les autres choses ne sont que des moyens. Le choix à faire est celui de l’usage des biens, des dons que nous avons reçus. Et Jésus nous invite à faire bon usage de ces dons. Le bien ou le mal ne sont évidemment pas dans la main, le pied, l’œil : on peut tout utiliser pour l’Amour de Dieu et des frères. Avec une main, on peut relever quelqu’un… ou bien le frapper. Avec un œil, on peut voir les besoins des autres… ou l’on peut convoiter leurs biens. Avec l’intelligence, on peut chercher le progrès des hommes ; et on peut aussi planifier très intelligemment un vol ou un meurtre !
De la même manière, dans la deuxième lecture, saint Jacques prévenait les riches contre leurs propres injustices ; non pas que la richesse soit mauvaise en soi, mais parce qu’elle donne l’occasion de faire le mal, de « frustrer les ouvriers et les moissonneurs », de « condamner le juste ». On peut utiliser la richesse pour faire le bien et venir en aide aux pauvres, mais on peut aussi l’utiliser pour exercer un pouvoir injuste.

Tout ce qui nous est donné est pour le bien, et nous devons demander la sagesse pour discerner la manière d’agir ; car ce qui est donné pour le bien, peut aussi être mal utilisé. À ce sujet, saint Ignace de Loyola a écrit ceci : « Les choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de sa vocation. L’homme doit donc en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin, et s’en dégager autant qu’elles l’en détournent » (Exercices spirituels).

Nous pouvons donc nous examiner en vérité : quels dons, quels biens ai-je reçus ? Qu’est-ce que j’utilise pour le bien ou pour le mal ? Si nous voulons « entrer dans le royaume de Dieu », à nous d’écouter l’Esprit saint, de faire la vérité sur notre vie : pour tout utiliser pour l’Amour de Dieu !

image
Vingt-troisième dimanche du Temps Ordinaire — Consacrer son travail, l'ouvrir à Dieu

Avant de lire l’homélie, je médite les lectures du jour.

Jésus « fait entendre les sourds et parler les muets ». Jésus guérit, Jésus se penche sur toutes nos maladies et nos infirmités, pour les soigner. Comme le dira plus tard saint Pierre, Jésus « est passé sur terre en faisant le bien » (Ac 10,38) pour les hommes. Par ces guérisons si nombreuses, Il veut montrer qu’Il est venu parmi nous pour nous sauver ; Il n’est qu’Amour, sollicitude, générosité. Tout ce qu’Il nous demande, c’est de nous ouvrir à sa présence pour qu’Il nous guérisse.
Et justement, le passage que nous venons d’entendre nous parle d’ouverture. Jésus ouvre la bouche du muet, les oreilles du sourd, avec le geste qui nous est peut-être familier car l’Église l’a adopté dans le rite du Baptême : « Ephata, ouvre-toi ! », dit le ministre du baptême – comme Jésus – en touchant la bouche et les oreilles du futur baptisé. Ce geste nous rappelle que nous avons à nous ouvrir, à ouvrir notre cœur et notre esprit : non pas nous ouvrir à tout et n’importe quoi suivant les modes et les opinions, mais d’abord nous ouvrir à la Parole de Dieu. C’est Dieu qui donne sa Parole, et c’est Lui-même qui ouvre notre vie à sa présence. Sans Lui, nous demeurons fermés sur nous-mêmes et sur nos impasses.

L’Évangile nous est donné pour que notre vie s’ouvre à Dieu. Et si la vie s’ouvre à Dieu, elle prend une dimension entièrement nouvelle, qu’on ne peut même pas soupçonner si l’on n’a pas commencé à parcourir le chemin de la foi. Isaïe nous disait tout à l’heure : « L’eau jaillira dans le désert ; la région de la soif deviendra un lac ». Or c’est un peu ce que l’on ressent quand on fait la rencontre du Seigneur ! Ce qui était sec dans notre vie, devient fécond, joyeux. Les décisions deviennent paisibles, les peurs et les angoisses disparaissent dans la confiance en Dieu. Notre vie prend un nouveau sens, une nouvelle dimension qui nous ouvre à l’infini. Chaque événement prend une signification nouvelle, même les plus petites choses. Si le Seigneur ouvre nos oreilles et notre bouche (et aussi nos yeux) – « Ephata ! » –, nous commençons à ne plus vivre pour nous-mêmes, mais nous vivons pour l’Amour de Dieu et dans la charité fraternelle. Nous apprenons à pardonner, à faire la paix autour de nous. Rien n’était possible tant que nous avions le cœur fermé à l’action de Dieu, mais tout se transforme quand Il nous dit : « Ouvre-toi ! ». Beaucoup de personnes de foi pourront même nous dire que les événements douloureux, tragiques de l’existence, prennent une dimension nouvelle sous le regard du Seigneur.

Alors comment nous ouvrir à Dieu ? En ce temps de rentrée, nouvelle année pour beaucoup d’entre nous, l’accent est mis sur une dimension importante de notre vie : celle du travail. Trop souvent, on voit le travail comme quelque chose de pesant, ennuyeux, nécessaire mais fastidieux… [Et je pense d’ailleurs que nous, les adultes, nous avons une grave responsabilité envers les enfants : est-ce que nous ne contribuons pas à l’image négative qu’ont les jeunes du travail, par exemple en les plaignant lorsque les vacances sont terminées ?…] Mais ce travail, qui fait partie de notre vie, pourquoi est-ce que nous ne l’ouvrons pas à Dieu, comme les autres parties de l’existence ? Pensons-nous que le Seigneur ne s’intéresse pas à notre travail ? Qu’Il n’est là que le dimanche quand nous Le prions, mais pas le reste de la semaine quand nous travaillons ?
Eh bien, si. Le Seigneur est présent dans notre travail ; et là aussi Il nous dit : « Ephata ! ». Ouvre-toi, ouvre ton travail, tes occupations, à la dimension de l’infini. Quoi que tu fasses, tu peux le faire par amour et le consacrer à Dieu ! Dans le Royaume de Dieu, nous disait tout à l’heure saint Jacques, il n’y a pas de riches et de pauvres : de la même manière, il n’y a pas de travail noble et de travail indigne, de grandes choses et de choses inutiles. Tout ce que nous faisons est accueilli avec joie par le Seigneur, comme une offrande d’amour. Les choses les plus petites ont une dimension infinie, que nous ne soupçonnons pas, si nous les ouvrons à la présence de Dieu.

Et bien sûr, c’est ici même, dans l’Eucharistie du dimanche, que tout trouve un sens. Nos travaux (ceux des adultes, mais ceux des enfants aussi !) sont contenus symboliquement dans « le pain et le vin, fruits du travail des hommes ». Jésus accueille si bien nos travaux, qu’Il choisit de les consacrer : nos travaux deviennent le Corps et le Sang du Seigneur, et cette présence nous nourrit.
Notre vie n’aurait pas de sens, si nous ne venions pas – au moins le dimanche – présenter notre semaine laborieuse au Seigneur pour qu’Il la consacre, qu’Il la divinise, qu’Il l’ouvre à sa présence. Et ainsi, nous repartons tout transformés par ce don. Rien n’est inutile, notre vie tout entière est grande, belle, sanctifiée par le Seigneur : « Ouvre-toi ! ».