Homélies

Evangile selon saint Matthieu (4, (12-23)

HOMELIE

 

Sale temps pour les prophètes!

Jean le Baptiste a été arrêté et jeté en prison.

Jésus, qui a sans doute été un de ses disciples [1], Jésus ferait bien de se tenir tranquille, se ranger à l'abri dans sa petite ville de Nazareth, à l'écart des voies de circulation et des courants de pensée.

Mais non, il fait tout l'inverse et prend la suite du Baptiste pour l'annonce de la Bonne Nouvelle.

Il s'installe à Capharnaüm.

Ce n'est pas un hasard.

Capharnaüm, c'est la grande ville de Galilée, le « carrefour des nations ».

 

Installée au bord du lac de Tibériade, c'est une ville frontière, toute proche des pays païens.

C'est surtout une ville étape sur une grande voie romaine qu'empruntent les caravanes venues de tous pays.

 

Dans cette ville de carrefours, Jésus va pouvoir annoncer la Bonne Nouvelle à toutes sortes de gens.

Il vient porter la lumière « au pays de l'ombre ». C'est cela, être missionnaire.

 

Capharnaüm, enfin, comme toutes la région de Galilée, est cordialement méprisée par l'élite, par l'intelligentsia de l'époque.

Les habitants de Jérusalem, la ville phare, la ville pure, là où se trouvent le Temple, le Culte, le Pouvoir, les habitants de Jérusalem ne manquent pas une occasion de se moquer des Galiléens [2], ne serait-ce qu'à cause de leur accent un peu rustique [3]

 

Mais la Bonne Nouvelle, aux yeux du Christ, n'est pas d'abord affaire de spécialistes, ou de bien-pensants: elle est offerte à tous, et prioritairement à ceux qui paraissent le moins aptes à en comprendre le sens et la portée.

 

D'où le choix de Capharnaüm.

 

 De même, et à une exception près [4], Jésus ne choisit pas ses disciples parmi les rabbins, les savants ou les célébrants du culte, mais tout simplement parmi ceux qui vivent et travaillent au bord du lac.

 

Les « moins doués », les moins préparés, seront les premiers à recevoir la lumière, les premiers à faire confiance à ce prophète marginal, immédiatement suspecté de déviance, et rapidement rejeté par tous les représentants officiels de la religion en place.

 

Simon-Pierre, André, Jacques et son frère Jean : de simples artisans-pêcheurs, sans doute illettrés.

Et pourtant, ce sont les premiers qu’il appelle pour devenir disciples, puis Apôtres : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ».

  

Et ce sont les premiers qui répondent avec confiance et courage : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent ».

  

N'allons pas croire que le Ressuscité fasse un choix différent aujourd'hui.

Il se révèle, il enseigne, il appelle sans tenir compte de nos critères ou de nos logiques.

 

Pas plus qu'hier, il n'est prisonnier des traditions humaines, du calcul des spécialistes, du jugement des puissants.

Il ne parle pas le langage de la sagesse humaine, mais le langage de la croix [5].

Il n'est pas davantage enfermé dans sa propre Eglise.

 

Ses disciples, ses Apôtres, il les recrute aussi bien chez les paysans du Togo ou du Mali, chez les parias de l’Inde ou les ouvriers agricoles d’Amérique Latine, chez les cabossés de la vie de notre vieux pays

 

… autant, et peut-être davantage que dans les couloirs du Vatican ou ceux de nos facultés de théologie.

 Au lieu de nous en désoler, d'en prendre ombrage, nous sommes invités à nous en réjouir:

"Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière".

 

Luc Mazaré, prêtre

  

[1] Jean 3,22 à 4,3

[2] cf. Jean1,46

[3] cf. Matthieu 26.73

[4] Nathanaël : cf. Jean 1,45 et suivants

[5] cf. 2° lecture

Evangile selon saint Jean (1, (29-34)

HOMELIE
 

« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »
 

Cette parole de Jean le Baptiste en St Jean a paru si importante qu’elle est présente en chacune de nos eucharisties quand nous proclamons : « Agneau de de Dieu, qui enlève le péché du monde… »


 

Un agneau… ce petit animal fragile et innocent…

Qui d’entre nous n‘a jamais rêvé d’en tenir un dans ses bras, ne serait-ce que quelques instants ?


 

Quand Jean le Baptiste évoque Jésus comme un agneau, ce sont au moins deux images bibliques qui « parlent » à ses interlocuteurs : l’agneau pascal et l’ agneau du Livre d’ Isaïe.

L’agneau pascal.

Dans le récit de l’Exode, l’agneau est intimement lié à la libération des Fils d’Israël de l’oppression égyptienne, et c’est le texte qui nous est proposé chaque année le Jeudi Saint 1:
 

Je cite : « Que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison (…) On mangera sa chair cette nuit-là (…) Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. »
 

Tiens… on mange l’agneau.

Et Jésus le Christ se donnera lui-même en nourriture – « Prenez, mangez, ceci est mon corps » - pour que sa vie devienne notre vie : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour que le monde ait la vie. » 2
 

Je cite encore : « On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et le linteau des maisons (…) Le sang sera pour vous un signe sur les maisons où vous serez (…) Je verrai le sang et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Egypte . »
 

Tiens… le sang de l’agneau est signe de salut : il fait échapper à la mort.

Le sang du Christ versé sur la croix nous libère de la mort, mais bien plus encore nous introduit dans sa propre vie. De son côté percé par le coup de lance, « il en sortit du sang et de l’eau. » 3

Cette eau, mêlée au sang, c’est celle du baptême qui nous introduit dans la vie même de Dieu .4

 

L’Agneau du Livre d’ Isaïe

A quatre reprises 5, le Livre d’Isaïe évoque la figure d’ un mystérieux serviteur de Dieu qui prend sur lui les péchés de son peuple.

Ce serviteur est comparé à un agneau qui est injustement sacrifié, mais qui, par ce sacrifice, sauve le monde :

« Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » 6

Les tout premiers chrétiens feront bien évidemment le rapprochement entre cet agneau sacrifié et la personne du Christ, mort sur la croix et ressuscité au matin de Pâques.

 

Ces deux images trouveront leur plein accomplissement dans le cœur des croyants bien après Jean le Baptiste, avec une nouvelle image :

L’Agneau de l’Apocalypse.

L’Agneau est évoqué à 29 reprises dans le livre de l’Apocalypse.

Il est l’Agneau égorgé qui est vainqueur 7 qui reçoit la puissance 8 et trône avec Dieu 9.

Les noces de l’Agneau 10 signifieront le plein accomplissement du mariage de Dieu avec l’humanité.

 

A travers ces différentes images, qui nous parfois peu familières, c’est une même parole qui nous est donnée, et elle est au cœur de notre foi : c’est par la faiblesse de la croix que le Christ a vaincu toutes les forces de la mort.

 

Pourrait-il en être autrement aujourd’hui ?

Comme il l’a fait hier pour ses disciples, le Christ nous invite aujourd’hui encore à vivre cette faiblesse qui est plus forte que la violence de la mort :

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » 11

Ne nous y trompons pas : les loups, ce ne sont pas « les autres », ceux en qui nous pourrions voir une menace.

Les loups, c’est nous-mêmes, ce sont les parts d’ombre qui restent en nous.

C’est donc à un combat intérieur que nous sommes invités, en pleine confiance en l’Agneau de Dieu, en celui qui a enlevé le péché du monde.

Luc Mazaré, prêre
 

1 1° Lecture du Jeudi Saint

2 Jean 6,51

3 Jean 19,34 (voir la note de la TOB)

4 Faire le rapprochement avec la vision d’Ezéchiel (Ezéchiel 47,1-12

5 Isaïe 42,1-9 / Isaïe 49,1-7 / Isaïe 50, 4-11 / Isaïe 52,13-53,12

6 Isaïe 53, 7…11

7 Ap 17,14

8 Ap 5,12

9 Ap 22,3

10 Ap 19,7

11 Luc 10,3

HOMELIE

Les fêtes de Noël sont finies: les lampions sont éteints, les enfants ont repris le chemin de l'école, les jeunes celui du collège ou du lycée, les commerçants font leurs comptes et proposent leurs soldes….

Nous voilà revenus à la banalité des jours?

Pas tout à fait: aujourd'hui, nous célébrons le baptême de Jésus.

Et dans le fond, pour les chrétiens, cette célébration pourrait ou devrait sans doute être plus importante que la fête de Noël.

A dire vrai, les récits de la naissance de Jésus à Bethléem sont comme des prologues aux évangiles de St Matthieu et de St Luc, mais c'est aujourd'hui que nous entrons réellement dans le vif du sujet.

Le baptême au Jourdain est le premier rendez-vous commun aux quatre évangiles.

Ce n'est pas un hasard: c'est le début de la mission de Jésus comme Christ, Messie, envoyé de Dieu, Fils de Dieu.

A Noël, nous assistions à la naissance de Jésus.

Aujourd'hui, nous découvrons qui il est.

 

Et, si nous y regardons de près, notre surprise sera aussi grande que celle des premiers témoins.

En effet, au temps de Jésus, ON ATTENDAIT UN JUSTICIER, MAIS C'EST UN SERVITEUR QUI EST VENU.

On attendait un justicier.

Depuis des siècles, le Peuple de Dieu était dominé par les puissances et les armées étrangères.

A peine un envahisseur avait-il quitté le pays qu'un autre prenait sa place.

Et le peuple rêvait de sa grandeur passée, ou supposée telle.

Et le peuple se nourrissait de rêves nationalistes… seule façon pour lui, croyait-il, d'exister vraiment comme Peuple de Dieu.

 

Mais Dieu, précisément, que faisait-il?

Pour l'instant, rien: il ne se manifestait pas, les cieux restaient fermés 1.

Mais c'est sûr, il allait venir et déployer son bras vengeur!

Toute une littérature –les récits apocalyptiques- embrasait les esprits, annonçant la fin des temps, le tri des bons et des méchants, le feu dévastateur et purificateur du jugement divin… le rétablissement d'une nation forte, puissante, indépendante, qui serait une fois pour toutes la nation de Dieu.

 

A sa manière, Jean-Baptiste se faisait, lui aussi, l'écho de ce courant de pensée: il prêchait l'urgence de la conversion avant l'irruption du Messie, le justicier de Dieu.

D'une certaine manière, nous partageons les mêmes rêves aujourd'hui.

Certains, quelques nostalgiques, rêvent d'une Eglise forte, puissante, installée…et oublient les déviations auxquelles ce type d'Eglise a toujours conduit: l'Inquisition, la Saint Barthélémy, les papes dévoyés, le clergé pourri par l'argent ou le pouvoir…

Plus sérieusement, nous rêvons d'un Dieu qui fasse justice.

Nous attendons de lui qu'il punisse le méchant et récompense le bon.

Et comme il ne répond pas à notre attente, eh bien, nous prenons sa place.

Puisque Lui ne le fait pas, nous nous instaurons comme justiciers, décidant qui est bon et qui est méchant, qui doit être récompensé ou puni.

On attendait un justicier, mais c'est un serviteur qui est venu.

 

Jésus de Nazareth est là.

Il a pris son tour dans la file des hommes qui s'avance vers les eaux du Jourdain, vers les eaux de la conversion.

Rien ne le distingue des autres.

Et pourtant, Jean-Baptiste, l'homme de Dieu, discerne en lui celui que tous attendaient: « C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi. »

Mais non, celui qui était attendu se comporte de manière inattendue: « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »

Jésus dans la file des hommes, Jésus qui reçoit le baptême d'un homme: c'est dans cette manière d'agir que la puissance de Dieu atteste la puissance du Messie.

 

Les cieux s'ouvrent, se déchirent, et Dieu se manifeste sous la forme d'une colombe.

Rappelez-vous la colombe après le Déluge, au temps de Noé: c'est un signe d'Alliance entre Dieu et toute sa Création.

Une colombe et une voix: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »

 

Ces paroles sont une citation du Livre d'Isaïe 2 dont la prophétie dressait la figure non d'un justicier, mais d'un serviteur, non d'un vengeur, mais d'un homme de Dieu prenant sur lui les fautes de son peuple.

 

Telle sera la mission de Jésus, annonçant la Réconciliation plutôt que le Jugement, acceptant sur lui la réprobation et le supplice, plutôt que de les infliger à d'autres.

 

Pas de doute: aujourd'hui encore, il nous reste à découvrir qui est le Christ et, puisque nous sommes son corps, à agir comme lui.

Luc Mazaré, prêtre

 

1 Ce qui signifie symboliquement qu’il n’y a alors pas de communication entre le monde de Dieu (« les cieux) et le monde des hommes.

2 Isaïe 42,1. Voir note de la TOB

Evangile selon saint Matthieu (2, (1-12)

HOMELIE

"Voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem..."

Qui sont-ils ces mages ? des prêtres, des magiciens, des astronomes, des astrologues ?

D’où viennent-ils ? De l’Orient : de Perse, de Mésopotamie, ou d’ailleurs encore ?

Et combien sont-ils ? L’évangile ne nous le dit pas…

 

Sans doute au VIII° siècle, la tradition a fait de ces mages les représentants de tout le monde connu à l’époque: l’Afrique, l’Asie, l’Europe, symbolisés par un noir, un jaune, un blanc.

Signe d’universalité, signe que le Christ n'est pas envoyé pour quelques-uns seulement mais pour tous les peuples, pour chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui habite notre terre.

 

Pendant longtemps, l’Église a vu dans ce signe d’universalité une invitation à porter l’Évangile au bout du monde, à soutenir l’effort missionnaire à travers les autres continents.

Et nous n’avons pas oublié cette dimension de la mission puisque chaque année, la fête de l’Épiphanie est l’occasion d’une prière et d’un soutien spirituel et matériel aux églises du continent africain.

 

Mais les immenses bouleversements que connaît notre monde changent la donne.

L’Épiphanie signe d’universalité n’est plus seulement une invitation à porter l’Évangile au bout du monde mais aussi, et peut-être d’abord aujourd’hui, un appel à porter l’Évangile au bout de notre rue.

 

L’étranger, n’est plus seulement de l’autre côté des mers, il est d'abord à notre porte, il est notre voisin.

Pas seulement parce que les migrations, les brassages de population, voire le tourisme, ont amené là où nous vivons des gens de tous pays.

Mais surtout, parce que la vie actuelle fait de nous des étrangers les uns aux autres.

Le seul souci de la liberté individuelle, le seul désir d'épanouissement individuel , ont pour conséquence de nous éloigner les uns des autres, parfois jusqu’au repli sur soi.

 

L’Église a pris cela de plein fouet. Nos contemporains sont plus en plus nombreux à être étrangers à l’Évangile et à son message, étrangers à l’Église, à ses paroles, ses gestes, sa prière, sa culture...

 

La fête de l’Épiphanie met en avant ce formidable défi auxquels, nous chrétiens, sommes confrontés : manifester Jésus le Christ au monde, à notre société, porter l’Évangile à la fois au bout du monde et au bout de notre rue, porter l’Évangile à nos voisins et nos amis, à nos enfants et petits-enfants.

 

 Formidable défi que de trouver les mots, les actes qui auront une résonance dans les cultures d’aujourd’hui; les mots et les actes qui permettront à des frères étrangers au Christ de le rencontrer et de le connaître, qui permettront que naisse la foi. L’Épiphanie est aussi une Pentecôte, un appel à ce que le souffle de l’Esprit nous aide à proclamer l’Évangile dans toutes les langues et les cultures de la terre.

 

Les mages étaient étrangers à la culture et à la religion juive.

Astronomes, astronomes, ils cherchaient Dieu dans les étoiles.

Et c'est ainsi que Dieu s'est manifesté à eux: dans leur culture, dans leur langage, dans leur manière de comprendre le monde.

Une étoile, une étoile nouvelle, signes pour eux d'un événement nouveau et important.

Une étoile qui les a guidés jusqu'à Bethléem, comme Dieu guide tous ceux qui acceptent de lui faire confiance, même ceux qui ne le connaissent pas.
 

Et nous, saurons-nous parler le langage de l'autre?

Saurons-nous trouver les mots et les gestes qui le rejoindront au plus vrai, au plus profond de son cœur?

L'autre, l'étranger, celui du bout du monde, celui du bout de la rue, saurons-nous l'entendre, saurons-nous le comprendre, saurons-nous le rencontrer dans son monde et sa culture?

 

Au contraire des mages, Hérode et les siens, n'ont pas bougé.

ils sont restés dans leurs palais, leurs temples, leurs certitudes.

Et nous, resterons-nous dans nos églises, nos chapelles, nos sacristies, nos certitudes?

En cette fête de l'Epiphanie, comme au jour de Pentecôte, le souffle de l'Esprit nous invite à sortir de nous-mêmes, à aller plus loin.

Oh, pas très loin: simplement jusqu'au bout de notre rue!

Luc Mazaré, prêtre
 

Evangile selon saint Matthieu 2,13-15.19-23)

HOMELIE

Déracinée…
 

Seuls les évangiles de St Luc et de St Matthieu évoquent la famille de Jésus avant son baptême par Jean dans le Jourdain.

Les deux récits sont très différents, mais il y a un point commun: dans les deux cas, il s'agit d'une famille déracinée.
 

Dans l'évangile de St Luc, l'enfant Jésus naît au hasard d'un voyage: Joseph et Marie doivent quitter Nazareth où ils habitent, pour aller se faire inscrire à Bethléem, ville d'origine de la famille de la Joseph.

Et c'est là, au hasard de ce voyage, que Jésus vient au monde.
 

Dans l'évangile de St Matthieu, à peine Jésus est-il né que sa famille doit s'enfuir loin de son pays natal, en Egypte.

Un peu comme les tout premiers patriarches qui avaient dû fuir en Egypte en raison de la famine qui sévissait chez eux.
 

Dans les deux cas, la famille du Seigneur apparaît comme une famille déracinée.

Déracinement géographique, mais aussi, et plus encore, déracinement spirituel.

Joseph, l'homme juste, a pris pour enfant celui qui n'était pas son enfant.

Et Jésus lui-même semble s'écarter de sa famille quand il déclare un jour:

« Qui est ma mère et qui sont mes frères? … Celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère.1 »
 

Le déracinement, c'est peut-être un élément fondamental de toute vie de famille.
 

Je pense d'abord bien sûr aux familles confrontées à l'épreuve de l'exil ou de l'émigration.

Qu'elles aient fui la guerre ou la misère, ces familles ont droit à notre respect, notre amitié, notre accueil.

Comme d'ailleurs nous le rappelle souvent la Bible:

« Tu n'opprimeras pas l'étranger qui vit chez toi.

Vous connaissez vous-mêmes la vie de l'émigré,

car vous avez été des émigrés au pays d'Egypte.2 »
 

Mais il y a aussi tous les déracinements que nous pouvons connaître dans nos propres familles.

Vivre ensemble, n'est-ce pas toujours découvrir que l'autre, le proche -le conjoint, l'enfant, le frère, le neveu- l'autre, le proche est toujours différent de ce qu'on croit de lui, voire de ce qu'on espère de lui ?

Vivre ensemble, c'est chaque jour se déraciner, sortir de soi-même pour aller vers l'autre, pour le comprendre, pour l'aimer.
 

Dans la nuit de Noël, en prenant chair humaine, Dieu lui-même s'est déraciné.

Il s'est arraché à lui-même pour se faire proche, pour se faire compagnon, pour se faire l'un d'entre nous.

Il s'est arraché à lui-même pour nous aimer.
 

A notre tour, notre foi nous invite à une telle démarche.

Sortir de nous-mêmes pour aller vers le Christ, vers notre Dieu, vers Celui qui est toujours différent de ce que nous pouvons croire ou penser.
 

De manière plus ou moins consciente, nous portons tous en nous le rêve d'une famille stable, presque immuable, où la place de chacun est connue de tous et intangible.

Mais c'est tout l'inverse puisque l'amour exige sans cesse le déracinement.
 

Y compris dans la Sainte Famille, notre famille, la famille des croyants, la famille de Dieu-avec-nous.

Luc Mazaré, prêtre
 

1 Matthieu 12,48-50

2 Exode 23.9 et //

Evangile selon saint Matthieu (1, 18-24)

HOMELIE

 

L'évangile nous donne aujourd'hui l'occasion de découvrir réellement un des personnages les plus méconnus du Nouveau Testament:

Joseph, le père de Jésus.

Au-delà des clichés , Joseph représente certainement une des figures les plus actuelles de la sainteté.

Mais qui est-il?

 

Qui est Joseph?

Il est, nous dit l'Evangile, descendant du roi David.

Ainsi, il appartient en ligne directe à cette longue chaîne de croyants sans qui la foi ne serait jamais parvenue jusqu'à nous.

L'Evangile nous dit encore que c'est un homme juste.

Quand il découvre que Marie, sa fiancée, attend un enfant, il décide de la répudier en secret plutôt que de la dénoncer.

Il lui permet ainsi d'échapper à la mort, châtiment des femmes adultères.

C'est un homme juste parce que, en agissant ainsi, il se conforme à ce qu'il pense être la volonté de Dieu.

Un homme juste: il abandonne son projet initial pour s'ajuster au projet de Dieu:

« Joseph, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse ».

 

Et voilà le premier aspect de l'actualité de Joseph: sa «justice »

il ne campe pas sur ses positions, il ne reste pas figé sur ses a priori.

Il comprend que le Dieu qui l'appelle est autre que le Dieu qu'il imaginait.

 

Pas facile d'accepter en soi un tel changement.

Ce n'était pas facile pour Joseph hier… ce n'est pas facile pour nous aujourd'hui.

Par exemple, à la suite du Concile Vatican II, l'Eglise a changé non seulement dans sa liturgie, mais surtout dans son rapport au monde.

Elle s'est voulue plus proche. Et elle a reconnu que Dieu s'adresse à tous les hommes, quels qu'ils soient, quelles que soient leurs convictions ou leurs religions.

 

Mais aujourd'hui encore, est-ce que nous avons pris la mesure de ces changements? Est-ce que nous avons compris que l'Eglise nous permettait ainsi de passer de l'image d'un Dieu un peu sectaire à un Dieu qui se manifeste en tous, parce que tous ont été sauvés par le Christ?

 

Sommes-nous comme Joseph, des justes, capables de nous ajuster au projet de Dieu, projet de salut, projet d'amour pour tous, sans exception?

 

Deuxième aspect de l'actualité de Joseph: sa paternité.

Cet enfant, Jésus, n'est pas de lui, il le sait bien, et pourtant il en est réellement le père.

Non seulement parce qu'il l'adopte en lui donnant son nom, mais aussi et surtout parce qu'il le prend avec lui comme membre à part entière de sa propre famille.

 

Aujourd'hui, Joseph nous fait découvrir ce qu'est vraiment un père: pas d'abord un géniteur, mais quelqu'un qui accepte de tout donner pour l'enfant dont il a la charge.

 

Enfin, troisième aspect de l'actualité de Joseph: sa discrétion.

Dans l'Evangile, Joseph se tait, il ne prononce aucune parole.

Il s'efface derrière son enfant, au point que nous ne savons même pas s'il était encore en vie quand Jésus a commencé son ministère public.

 

Aujourd'hui, au milieu du vacarme et des bruits, au milieu des déclarations aussi fracassantes que vides, le chemin de la sainteté passe peut-être bien souvent par la discrétion.

 

Discrétion de celui, de celle qui se met en silence au service de Dieu, au service de ses frères.

Non pour sa propre gloire, son propre mérité, mais simplement humble serviteur du salut de Dieu.

Comme Joseph, sans crier, sans se vanter, en se mettant au service de Dieu « non par des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité 1 ».

Et, précisément, ce sont des actes que les hommes attendent de nous.

 

Redécouvrir la figure de Joseph, descendant de David, père de Jésus, c'est redécouvrit que Dieu veut avoir besoin de nous, comme il a voulu avoir besoin de Joseph, pour que, dans l'humilité même de Jésus, la Bonne Nouvelle soit annoncée à tous, pour que la Bonne Nouvelle puisse naître en ce monde.

Luc Mazaré, prêtre

 

1 1°Lettre de St Jean

Evangile selon saint Matthieu (11 , 2-12)

HOMELIE

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
 

Nous comprenons le désarroi de Jean le Baptiste, et cela nous touche de près. Après tout, vingt siècles de christianisme, et rien n’a changé : c’est encore et toujours le règne de la violence, de la guerre et de l’injustice.

Comme si la venue du Christ n’avait rien changé, mais alors rien de rien !

Et dans dix jours, à Noël, qu’allons-nous fêter : une sorte de conte de fée, répété d’année en année, ou la Nativité du Sauveur du monde 1 ?

La tentation sera grande de nous réfugier, ne serait-ce que quelques instants, dans le doux folklore de la crèche, de l’âne et du bœuf 2, plutôt que de nous poser la question la que Jean le Baptiste, du fond de sa prison, pose à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
 

Jean, précisément. Nous l’avons entendu tonner contre l’hypocrisie des responsables religieux de son époque : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuit la colère qui vient », nous l’avons entendu annoncer « celui qui est plus fort que moi » 3.

Et il a reconnu l’Envoyé de Dieu en ce Jésus de Nazareth qu’il a baptisé dans le Jourdain 4.
 

Mais voilà… le Baptiste est maintenant plongé dans le doute radical, dans ce que certains mystiques appellent « la nuit de la foi » 5.

C’est qu’il y a un tel décalage entre le Messie qu’il attendait et ce que Jésus est ! Jean annonçait le Messie comme un juge terrible qui nettoie son aire à battre le blé, c’est-à-dire qui va juger de manière rigoureuse en séparant les bons des méchants, et en détruisant ces derniers.

Le Baptiste s’appuyait sur plusieurs textes des prophètes évoquant le jugement à travers des images agricoles 6.
 

Et Jésus fait tout autrement : il n’exerce pas le jugement, mais la miséricorde. Il va même manger avec des collecteurs d’impôts et des pécheurs.

Jésus ne condamne pas, il guérit :

« Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent , les lépreux sont purifiés,
et les sourds entendent, les morts ressuscitent,
et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. »

 

Et sans doute à l’intention de Jean lui-même, il ajoute :

«  Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »

Décidément, Jésus n’est pas le Messie que le Baptiste et ses contemporains attendaient. Et cela est vrai pour nous aujourd’hui encore !

C’est notre regard sur le Christ, notre regard sur Dieu que nous sommes chaque jour appelés à changer. Pour le connaitre Lui, plutôt que de lui demander de se conformer à ce que nous voulons qu’il soit.

Alors non, le Christ n’est pas venu avec une baguette magique pour changer les structures injustes de notre monde, ni hier ni aujourd’hui.
 

Pourquoi ?

Parce que c’est à nous que c’est à nous qu’il a confié cette mission.

Et cela dès les commencements.

Rappelez-vous ces phrases du Livre de la Genèse que nous lisons à chaque veillée pascale : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; il les créa homme et femme. Dieu les bénit et leur dit : remplissez la terre et soumettez-là. » 7

Dieu nous a confié le monde que y semions la vie et que nous la respections. Parce qu’il nous a créés à son image, il nous respecte trop pour nous reprendre ce qu’il nous a confié.
 

Et le Christ n’est pas venu pour le jugement, mais pour la vie, pour nous donner sa vie, pour chaque jour combler ce qui nous manque de vie, pour que les aveugles voient, pour que les boiteux marchent, pour que les morts ressuscitent.
 

Cela nous conduit à changer notre regard sur lui, mais aussi sur nous-mêmes.

Comment pourrais-je voir si je ne me reconnais pas aveugle, marcher si je ne me reconnais pas boiteux, être purifié si je ne me reconnais pas lépreux, éloigné de Dieu, entendre si je ne me reconnais pas aveugle aux besoins de mes frères, recevoir la Bonne Nouvelle si je ne reconnais pas ma pauvreté ?

Et comment pourrais-je être vivant, ressuscité si je ne reconnais pas en moi le péché qui me conduit à la mort ? Ce péché dont Jésus nous a libéré une fois pour toutes sur le bois de la croix, et dont il me libère jour après jour avec une infinie patience ?
 

Croire, avoir confiance, ce n’est pas camper sur ce que nous croyons savoir, sur nos soi-disant certitudes.

C’est au contraire accueillir chaque jour l’éternelle nouveauté de Dieu, comme, au fond de sa prison, Jean le Baptiste a été invité à le faire.

Pour avec lui entrer dans la joie de Dieu, de notre Dieu à la fois insaisissable et si proche.

 

Luc Mazaré, prêtre
 

1C’est le sens même du nom de Jésus : Dieu Sauve

2Ces animaux sont d’ailleurs absents des textes évangéliques de la Nativité !

32° dimanche de l’Avent

4Cette reconnaissance n’est pas explicite mais suggérée dans les récits de Matthieu (Mt 4,13-1), de Marc (Mc 1,9-11) ou de Luc (Lc 3,21-22), mais elle est soulignée avec force dans le 4°évangile (Jn 1,29-34)

5Par exemple, Mère Térésa qui écrivait : « Où est ma foi – tout au fond de moi, où il n’y a rien d’autre que le vide et l’obscurité – mon Dieu, que cette souffrance inconnue est douloureuse, je n’ai pas la foi »

6Par exemple Isaïe 27,12-13 ou Joël 4,12-13

7Genèse 1, 27-28a

Evangile selon saint Matthieu (3 , 1-12)

HOMELIE

Eux aussi, ils étaient venus dans le désert, peut-être attirés par la rumeur qui disait que le prophète Élie était de retour . De quoi aller voir ça de plus près.

Et d’ailleurs, Jean-Baptiste s’habillait comme autrefois le prophète Elie 1 

Alors les Pharisiens et les Sadducéens s’approchent, et se glissent dans la file des pénitents.

Mais voilà que Jean-Baptiste les pointe du doigt, et les insulte publiquement en tonnant : « Engeance de vipères ! »
 

Bigre ! Il va faire fuir tous ses fidèles s’il les apostrophe ainsi…

Mais il faut dire que les Pharisiens et les Sadducéens étaient là « pour voir », comme on  dirait au poker 2, pour ne pas rater les soldes de l’opération miséricorde dont ils ont entendu parler. Le Black Friday de la pénitence en quelque sorte.
 

Le risque est grand alors que leurs larmes de soi-disant repentance soient des larmes de crocodile. Et Jean-Baptiste le sait bien. Il n’a pas peur de leur puissance religieuse. Il dénonce avec force leur hypocrisie : comment osent-t-ils venir se faire baptiser dans le Jourdain et reprendre leur vie après comme si de rien n’était ?

Le baptême de conversion exige de changer de vie de retour chez soi. Tricher avec cette exigence, c’est creuser soi-même sa tombe.
 

Jésus lui aussi, et par deux fois, utilisera cette même insulte contre les pharisiens et les scribes.

La première fois, c’est pour disqualifier les paroles des pharisiens qui l’accusent d’appartenir au diable, alors qu’il guérit un sourd-muet : « Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire des paroles bonnes, vous qui êtes mauvais ? Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » 3 .
 

La deuxième fois, c’est pour leur reprocher d’aller à leur perte, car ils assassinent les prophètes comme leurs pères le faisaient avant eux : 

« Vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes ! Eh bien ! Vous comblez la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères, comment pourriez-vous échapper au châtiment de la géhenne ? » 4
 

Comment interpréter cette apostrophe ? Pourquoi Jean-Baptiste et Jésus l’utilisent-ils, sachant bien qu’ils vont insulter et blesser les notables religieux à qui elle s’adresse ?
 

Parler de vipères et de serpents renvoie inévitablement à « l’animal le plus rusé de tous les animaux des champs » 5, le fameux serpent qui a induit Adam et Eve en tentation.

Comment a-t-il réussi ? Par le mensonge. En suggérant que l’homme peut devenir Dieu par ses propres forces au lieu de recevoir cette divinité de Dieu lui-même.
 

Les pharisiens convergeant vers Jean-Baptiste au Jourdain font semblant de se repentir, en adoptant les signes extérieurs des pénitents.

Mais Jean-Baptiste sait bien qu’ils sont hypocrites : ils se revendiqueront de lui uniquement pour exercer du pouvoir et de l’influence sur les autres, sans rien changer à leur mode de vie.
 

Jésus, qui  sait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme , prévient également que les pharisiens venus à lui soi-disant pour en savoir plus sur lui, veulent en fait le piéger, et bientôt l’éliminer. Ils font semblant de s’intéresser à la guérison d’un sourd-muet, mais c’est pour l’accuser d’appartenir au diable.
 

En parlant d’« engeance de vipères », Jean-Baptiste puis Jésus dénoncent la logique meurtrière qu’engendre le mensonge.

Tous deux mourront de cette logique meurtrière, le premier la tête tranchée et Jésus sur la croix.
 

Jésus, lui vient inverser cette logique infernale, il est, lui « le chemin, la vérité et la vie » 6 .

Et à ses détracteurs, il répondra : « Qui d’entre vous pourrait faire la preuve que j’ai péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? » 7
 

Alors oui, si nous acceptons de mettre nos pas dans les siens, si nous acceptons de nous laisser modeler par lui, par sa vérité, par son amour, alors le masque du mensonge tombera de lui-même.
 

Alors se réalisera la belle prophétie d’Isaïe :

« Le loup habitera avec l’agneau, (…) Le nourrisson s’amusera sur le nid di cobra : sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. (…)

La connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »

Luc Mazaré, prêtre

 

1 2 Rois 1,2-8 : Le roi leur dit : « Comment était cet homme qui est monté à votre rencontre et qui vous a dit ces paroles ? » Ils lui répondirent : « C’était un homme qui portait un vêtement de poils et un pagne de peau autour des reins. » Alors il dit : « C’est Élie le Tishbite ! »

2 Je ne suis pas joueur de poker !

3 Matthieu 12,34

4 Matthieu 23,33

5 Genèse 3,1

6 Jean 14,6

7 Jean 8,46

Aujourd'hui, premier dimanche de l'Avent, premier dimanche d'une nouvelle année liturgique.

Cette année, nous la passerons essentiellement en compagnie de l'évangéliste St Matthieu.

St Matthieu va nous parler de la Loi Nouvelle, les Béatitudes.

Il va nous inviter à la perfection: « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » 1

Il va nous redire combien les actes du Christ sont en parfaite conformité à sa Parole, à tel point qu’on ne pourrait pas faire passer une feuille de papier à cigarettes entre sa parole et ses actes.

Il va nous montrer combien Jésus a récapitulé en lui toute l'histoire du Peuple Elu pour la mener jusqu'à son terme, pour la conduire jusqu'à la plénitude de la vie en Dieu.

Aujourd'hui encore, le Christ vient nous sauver, tous et chacun.

A tous il vient donner sa lumière.

Et il nous invite à marcher dans cette lumière.

Et nous invite à porter cette lumière à « toutes les nations ». 2

1 Matthieu 5,48

2 Matthieu 28,19

 

HOMELIE:

J'ai toujours eu quelques difficultés à comprendre ce passage de l'évangile de St Matthieu où le Christ nous invite à la vigilance: « Veillez ».

« Veillez ».. bon d'accord… mais… veiller sur quoi?

« Tenez-vous prêts ». bon d'accord… mais… prêts à quoi et comment?

Comment se tenir prêts pour des événements dont nous ne connaissons ni la nature ni la date?

Dans l'évangile, Jésus, à titre de comparaison, évoque ce qui s'est passé à l'époque de Noé: « Les gens ne se sont doutés de rien jusqu'à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis ».

Ah bon… Mais comment auraient-ils pu prévoir l'imprévisible?

C'est un peu comme dans notre vie…

Il y a quelquefois des événements qui surgissent d'on ne sait pas où et qui nous démolissent d'autant plus qu'on n'a évidemment pas pu s'y préparer….

Une trahison, un amour déçu, la perte d'un emploi, une maladie, la mort d'un proche... tout ce qui nous écrase beaucoup plus certainement qu'une catastrophe naturelle.

Des événements sur lesquels nous n'avons aucune maîtrise; alors comment aurions-nous pu nous y préparer, comment aurions-nous pu « veiller » ?

Deux pistes. Deux pistes quand même pour essayer d'éclairer un peu notre chemin aujourd'hui.

La première directement dans l'Evangile de St Matthieu.

Nous connaissons tous ce passage dans le récit de la Passion 1.

Après leur dernier repas, Jésus et ses disciples se rendent à Gethsémani, sur le Mont des Oliviers.

Là, Jésus prend avec Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les Fils de Zébédée.

« Mon âme est triste à en mourir. demeurez ici et veillez avec moi. »

Jésus s'éloigne un peu et prie:

« Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi ».

Revenant sur ses pas, il trouve ses disciples endormis:

« Ainsi, vous n'avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi. Veillez et priez. ».

Les disciples n'ont pas su veiller, êtres proches de Jésus au moment où celui-ci avait besoin d'eux.

Remarquez, ce n'est pas vraiment de leur faute: l'évangile prend soin de nous préciser que « leurs yeux étaient lourds de sommeil ».

Mais quand même, ils n'ont pas su être là, ils n'ont pas su être proches quand lui avait besoin d'eux.

Veiller, c'est cela: être proche.

Être proche de celui ou celle qui en a besoin, au moment où il en a besoin.

Ce n'est pas être là pour donner de "bons conseils", pour donner une solution.

Non, c'est simplement être là, être proche, veiller.

Aucun d'entre nous ne peut prévoir tel ou tel événement qui va bouleverser sa vie ou celle de ses proches.

Mais chacun d'entre nous peut veiller, se rendre proche de celui ou celle qui en a besoin.

Malgré la fatigue, et malgré les soucis de sa propre vie.

Deuxième piste: comme souvent dans l'évangile de St Matthieu, le Christ nous invite à être comme lui.

Il a cette audace de nous demander d'être à la même hauteur que lui, comme dans cette phrase que j'évoquais en début de messe:

« Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait ».

Celui qui veille, celui qui est attentif, celui qui se rend proche de nous, au point de se faire l'un de nous, d'épouser notre vie, notre travail, nos souffrances, nos doutes (« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » 2, criera-t-il sur la croix) : "le" Veilleur, c'est lui, c'est le Christ.

Lui, il se tient là, présent, à nos côtés.

Il se tient prêt dans les bons et dans les mauvais moments.

Il veille sur nous.

Il nous redit, comme il a dit à ses Apôtres au soir de Pâques :

« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » 3

Il n'attend qu'un geste de nous.

Un geste, pour que son Règne soit pleinement manifesté.

Pour l'avènement du Fils de l'Homme, pour la plénitude de la vie de l'homme en Dieu.

Luc Mazaré, prêtre

 

1 Matthieu 26,36 sq.

2 Matthieu 27,46

3 Matthieu 28,2

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