Mgr Jean-Marc Eychenne

Messages

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Chers amis, frères et sœurs,
Me voilà installé depuis quelques semaines en cette terre iséroise et au milieu du peuple qui y réside. Mettons le mot « installé » entre guillemets car le Seigneur, lui qui n’a pas une pierre où reposer la tête, ne semble pas souhaiter le confort douillet d’une situation sociale confortable : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Mt 8, 20). Comprenons donc ce mot en nous référant aux bergers de l’évangile qui partagent la condition de leur troupeau dans la montagne ou à la bergerie. Même si mon logement du centre-ville qui est maintenant ma résidence est un peu plus cossu qu’une bergerie…

Votre accueil est vraiment chaleureux, et je vous en remercie beaucoup. Cela m’aide à vivre ce temps de transition dans la paix et la sérénité.

J’ai commencé à aller à la rencontre de certaines et certains d’entre vous sur ce vaste territoire, sans plan préétabli en tentant de me laisser guider par une occasion qui se présente, une suggestion d’un collaborateur ou le sentiment intérieur (peut-être trompeur…) qu’il me faut aller en tel lieu. Je tente de faire cela sans précipitation, en gardant de longues plages pour la prière, le repos, le contact avec la nature, qui est si belle en ce territoire. L’avenir du monde et de l’Église - même locale - ne dépendent pas de moi, mais du Seigneur et de tous ses disciples missionnaires, dont je ne suis qu’un pauvre et modeste exemplaire.

La semaine dernière, je me rendais à Lourdes pour participer à l’Assemblée plénière avec mes frères évêques pour la première fois en tant qu’évêque de Grenoble-Vienne. Nous avions à cœur de traiter les sujets prévus à l’agenda de cette session : les nécessaires conversions missionnaires des diocèses, le chemin de transformation de la Conférence des évêques (afin qu’elle soit plus synodale et davantage au service des diocèses et de leur mission)… Mais comme vous le savez, l’actualité a remis au premier plan la lutte contre la pédocriminalité et les indispensables changements d’habitudes que nous devons mettre en place ; particulièrement au regard des informations auxquelles ont droit les personnes victimes et tous les baptisés. Je vous invite à consulter le message que nous avons élaboré ensemble : « Bouleversés et résolus ». Vous pouvez le trouver sur le site de notre diocèse ou sur celui de la Conférence des évêques de France.

Nous pensions avoir vraiment changé de culture et définitivement abandonné les logiques de contournement et de silence lorsque nous avions adhéré au mois de mars dernier aux conclusions du rapport Sauvé. Mais force est de constater que ce n’était pas le cas. Avec les personnes victimes, nous sommes atterrés et nous demandons si les choses finiront par changer. Pascal Wintzer, évêque de Poitiers, disait qu’il ne faudrait peut-être pas moins de 40 ans, après cette terrible séquence, pour que la confiance puisse éventuellement être retrouvée. Je partage ce point de vue. Il faut presque toute une vie à des personnes ayant été agressées pour retrouver un chemin pacifié ; et parfois la vie entière n’y suffit pas. Notre génération de responsables d’Église - imprégnée plus ou moins inégalement, et plus ou moins consciemment, de cette culture du silence qui a eu tant d’effets destructeurs - ne s’en relèvera sans doute pas de sitôt. C’est une génération en quelque sorte perdue. Il faut l’accepter et, simplement et humblement, mettre en place de nouvelles pratiques saines et vertueuses qui pourront permettre à la génération suivante de partir sur des bases nouvelles. Il nous faut travailler pour eux et pas pour nous ; pour nous il est probablement trop tard.

Ne nous berçons donc pas d’illusions, le chemin sera long. Il faut s’y engager résolument comme sur un chemin de croix, conscients que l’horizon de la Résurrection est encore bien éloigné… Mais cela ne doit pas affaiblir notre volonté de mettre en œuvre, résolument, tout ce qui est susceptible de nous rapprocher de cette échéance. Pour avoir la garantie la plus sérieuse de ne pas laisser de côté cette urgence, il nous faut certainement emprunter le « chemin des pauvres » ; de ces pauvres qui sont comme le quasi-sacrement de la présence du Seigneur. J’aime l’expression d’Erwan Le Morhedec qui, après avoir passé un long temps avec une personne touchée par le grand âge et la dépendance, l’avait vu passer d’un profond découragement à un émerveillement renouvelé face à la vie, disait : « Si tout se casse la gueule, il nous restera ça : être des tâcherons de la charité ». Dans ce temps de notre Église, au milieu de tous ces drames, si nous avons un témoignage à apporter ce sera principalement, et peut-être uniquement, celui de la diaconie, du service des plus fragiles. Tout en indiquant paisiblement, humblement, où cet amour puise sa source : en Jésus, le Sauveur. C’est sur ce chemin que nous risquons le moins d’oublier nos bonnes résolutions.

Mes amis, dans le temps de l’Avent, chacun d’entre nous, et tous ensemble, nous allons nous efforcer de renaître à une vie nouvelle avec le Christ. Il vient nous rejoindre au cœur de nos ténèbres pour les illuminer de sa présence. Laissons-nous emporter par son souffle d’amour et de paix et renaissons à une vie ecclésiale nouvelle.

Très fraternellement.

† Jean-Marc Eychenne
Évêque de Grenoble-Vienne

Homélies

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Homélie - cathédrale Notre-Dame

En entrant dans une nouvelle année pastorale, en assumant de nouvelles responsabilités, en accueillant de nouveaux collaborateurs, en arrivant dans un nouveau lieu de vie, les verbes qui nous viennent spontanément à l’esprit débutent souvent par le préfixe « re ». Il sera alors question de se remobiliser, de reprendre ses habitudes, de retrouver ses repères, etc. En deux mots, de tout faire pour que la nouveauté s’estompe et que nous retrouvions au plus vite le confort douillet de notre vie précédente.

Or, dans une approche évangélique, à l’appel du Christ, un changement est toujours l’occasion d’une conversion. Il s’agit de devenir un autre homme (ou femme), un autre chrétien (ou chrétienne) à la faveur de ce qui va, désormais, caractériser autrement notre vie et notre mission. C’est notre être même qui est appelé à une métanoïa et non pas seulement les conditions concrètes de notre existence. Les changements extérieurs auxquels nous sommes contraints deviennent alors l’occasion d’entendre un appel à une évolution intérieure beaucoup plus profonde et radicale.

Une personne nouvelle est appelée à naître et, ce faisant, notre agir concret, va s’en trouver lui aussi modifié. Cette évolution de notre comportement sera pour nous - et souvent aussi pour les autres - source d’étonnement. Un nouveau chemin s’ouvre devant nous. La romancière Virginie Grimaldi intitulait un de ses livres Le premier jour du reste de ma vie. Nous pourrions essayer « d’habiter » cette formule, qui exprime assez bien ce qui peut se jouer ici. La notion de nouvelle naissance est très importante dans la spiritualité chrétienne. Le dialogue de Jésus avec Nicodème est, sur ce point, fondateur : « Nicodème lui répliqua : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? » Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». » (Jn 3, 4-5) En effet, quel que soit notre âge ou notre situation, quelles que soient les joies ou les épreuves qui ont jalonné notre route, nous pouvons vivre une nouvelle naissance personnelle, communautaire, spirituelle, et pastorale. Nos habitudes, notre manière d’être au monde en seront alors inévitablement changées, même sans que ce soit notre intention explicite. Par exemple, le pape François dans sa première grande encyclique, La Joie de l’Évangile, dessinait ainsi la conversion pastorale qu’il appelle si souvent de ses vœux : « La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du « on a toujours fait ainsi ». J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés. » (n° 33). Nous n’allons pas vivre les mêmes choses que l’année précédente, pas seulement (et pas d’abord), parce que nous avons déménagé ou parce que nous avons reçu une nouvelle mission, mais parce que le Seigneur, avec la puissance de son Esprit, nous transforme en profondeur, nous convertit. « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » (Ap 21, 5)

De plus, le Créateur nous a fait à son image et à sa ressemblance et donc fait de nous aussi des créateurs. Nous sommes de ces artistes dont nul ne sait ce que produiront demain les pinceaux, burins, ou instruments, sous le coup d’une inspiration inattendue… Chrétiens, au-delà de nos caractères, de nos « dadas », de nos « pentes », souvent bien connus et repérés, et dans lesquels on voudrait nous enfermer, il est bon que nous restions en partie imprévisibles. Sinon cela voudrait dire qu’il n’y a plus de place en nous pour Dieu, l’Imprévisible par excellence.

Que nous commencions cette année comme si nous venions de naître, afin de ne pas céder à la routine en nous contentant de recommencer, encore et encore… Que le Seigneur nous accorde cette grâce.

† Jean-Marc Eychenne
Évêque de Grenoble-Vienne

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Homélie - basilique du Sacré-Cœur

Commentaire - Jn 21, 15-17

L’Évangile de ce jour semble vouloir attirer notre attention sur LA question essentielle que Jésus adresse non seulement à Pierre, mais aux apôtres, à tous les disciples, et sans doute à travers eux à tous les hommes. Et cette question de Jésus porte sur l’amour.

Qu’est-ce qui fait de moi un chrétien ? S’agirait-il du fait que j’adhère intellectuellement à un corps de doctrine (résumé dans le Credo), ce qui fait de moi un chrétien, c'est une vision de l'homme, une anthropologie parmi d'autres ? Ce qui ferait de moi un chrétien serait-ce aussi le fait que je mette en œuvre des comportements, une morale, en harmonie avec les attentes de ce Dieu auquel mon intelligence adhère ? Est-ce que le fait pour moi d'être un chrétien, cela se traduirait, par une manière de rendre un digne culte au créateur de toutes choses, dans des rituels personnels et collectifs, souvent compliqués ? Certes, c’est cela aussi, qui manifeste que je suis un chrétien, mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus fondamental, ce n’est pas cela qui est le fondement de mon être chrétien.

Le Seigneur interroge Pierre, m’interroge, interroge chacun et chacune d'entre nous, d’abord sur la nature de notre relation à Lui. Mon expérience spirituelle doit être une expérience amoureuse. Ai-je été saisi à un certain moment par la présence de Jésus au point que cela ait transformé en profondeur mon existence ? Sinon, certes, je peux être de culture chrétienne, très aguerri parfois en matière de théologie, ayant une vie somme toute assez honnête, pratiquant même régulièrement un culte, mais si je n'ai pas vécu cette expérience spirituelle, cette expérience de relation à Jésus, cette expérience amoureuse, alors je risque, même si j'ai une bonne doctrine, une bonne morale, une liturgie parfaitement huilée, je risque d'être une coquille vide. Une coquille vide, de noix, ça peut vouloir dire des choses sur ce territoire. D’autres, comme mon frère et ami, Mgr Gérard Daucourt, disaient que nous pourrions être des « athées pieux » ou des religieux sans Dieu. Sans cette expérience de relation avec celui que nous reconnaissons comme notre Dieu, mais aussi comme un frère, un ami qui nous accompagne sur la route.

Alors m’aimes-tu ? Voilà la question essentielle d’où découle tout le reste ! Alors bien sûr, il faut s’entendre sur la nature de cet amour. Dans notre langue en français, nous mettons bien des choses derrière ce mot, y compris parfois le contraire de l'amour. Alors l'amour serait dans le plan de Dieu pour nous, un amour qui nous fait aimer comme Dieu aime. Un amour totalement gratuit. Un amour d'agapé selon le mot grec. Donc s'agit-il de cet amour, qui est notre amour, ou s'agit-il seulement d'un amour dont sont capables les hommes, fait de réciprocité, un amour de philia, comme disent les scolastiques, un amour mutuel de bienveillance fondé sur quelque chose que l’on a en commun ? Mon amour est un amour à l'image de l'amour de Dieu ou c'est un amour humain parfois trop humain ou seulement humain ?

Quand on regarde bien le texte de l’Évangile et les verbes utilisés, nous constatons que dans les deux premières questions que Jésus pose à Pierre, le Christ l'interroge sur sa capacité à aimer comme Dieu aime. Il emploie le mot agapé. Et Pierre, étonnamment, lui répond avec le mot filia. Quand Jésus lui demande " est-ce que tu m'aimes, de l'amour même de Dieu ? ", Pierre lui dit : " je t'aime oui, mais d'un amour de filia ", c'est-à-dire d'un amour dont sont capables les humains. Mais dans la troisième question que pose Jésus, là il demande à Pierre : " m'aimes-tu d'un amour dont sont capables les humains ? ". Cette fois, il lui demande cela. Non plus un amour d’agapé mais de philia. Alors il semble ainsi douter, il donne l'impression de douter que Pierre soit durablement capable de cet amour, pourtant à la portée des hommes. Alors, Pierre s’attriste fortement, car il sait que Jésus a raison. Il a été capable de le renier, par trois fois... Il a nié avoir même une amitié simplement humaine pour lui. " Je ne connais pas cet homme. " Pierre n’a pas su aimer, ni à la manière de Dieu, ni même parfois à la manière des hommes.

Pourtant, par trois fois, y compris quand il pointe du doigt avec Pierre son manque d'amour, après chacune de ses questions, Jésus demande malgré tout à Pierre de prendre soin de son troupeau ! Il semble lui dire : " je sais que tu ne peux pas aimer de l’amour même de Dieu, et que parfois même un amour à la mesure de l’homme te sera difficile. Pourtant, ayant bien conscience de tes limites, je te confie le soin de mon troupeau, je t’institue apôtre de l’amour. Tu aimeras, imparfaitement sans doute, de façon quelque peu chaotique parfois, mais je te confie cette mission ; ne te dérobe pas ". Jésus dit à Pierre : " ne te dérobe pas à l'amour ".

Le rêve de Dieu en Jésus, selon la belle expression du pape François, est de contempler « une Église folle d’amour pour son Seigneur et pour tous les hommes, aimés par Lui » (messe anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II, le 11 octobre 2022, mémoire de saint Jean XXIII). Et pour que ce rêve se réalise, il prend tous les risques. Il confie ce projet à ces personnages si peu fiables que nous sommes.

Le pape François, le 10 septembre 2015 s’adressant aux évêques fraîchement nommés ou ordonnés, disait ceci : « En traversant les murs de votre impuissance, Il vous a rejoint par sa présence. Bien qu’il connaisse vos reniements et vos abandons, les fuites et les trahisons. Malgré cela, Il est arrivé dans le sacrement de l’Église, et a soufflé sur vous ».

C’est avec nos pauvretés que le Seigneur agit, et à n’en pas douter saint Jean-Paul II a autant fait pour l’Église, et même sans doute plus, lorsque sur son fauteuil de personne handicapée il ne lui restait que la vivacité de son regard et l’offrande de sa vie souffrante, que lorsqu’il était ce jeune pape d’une incroyable énergie.

M’aimes-tu ? Sois le berger de mes agneaux, sois le pasteur de mes brebis ! M’aimes-tu ? M’aimes-tu ? Que cette question du Seigneur ne nous laisse jamais tranquilles !

Amen.

† Jean-Marc Eychenne
Évêque de Grenoble-Vienne

Discours

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Discours - Espace diocésain du Sacré-Cœur

Mesdames et messieurs, soyez les bienvenus chacune et chacun selon vos « grades et qualités », et soyez remerciés d’avoir répondu à notre invitation.

C’est sans doute quelque peu présomptueux pour une institution comme l’Église qui est en Isère de se sentir encore autorisée à inviter les responsables que vous êtes, à l’occasion de la nomination d’un nouvel évêque. Déjà, en 1969, un certain Joseph Ratzinger (qui deviendra ensuite le pape Benoît XVI) dressait ce constat : « Dans la crise actuelle, une Église qui a beaucoup perdu émergera. Elle deviendra petite et devra recommencer plus ou moins depuis le début. Elle ne pourra plus habiter les bâtiments qu’elle a construits en période de prospérité. Au fur et à mesure que ses fidèles diminueront, elle perdra aussi la plupart de ses privilèges sociaux ». En nous accordant la sympathie de votre présence, vous pourriez vouloir nous réconforter en nous suggérant que nous sommes encore importants. Mais, au fond, n’est-ce pas en s’efforçant de préserver l’image d’une institution qui aurait du poids sur la société, que nous avons parfois perdu le fil (et combien gravement) avec le Christ et son message d’amour, de justice et de paix ? Alors c’est notre joie pour nous aujourd’hui de redevenir « petits ».

Pourquoi avons-nous programmé ce temps particulier, ce soir, alors que nous aurions pu nous contenter d’inviter tous ceux qui le souhaitaient, à la messe de ce matin ? Parce que cela nous semblait plus respectueux des convictions de chacun de ne pas « obliger » ceux qui voulaient se manifester, à s’associer à une prière et un rituel spécifiquement chrétien et catholique. Nous ne sommes plus en chrétienté et nous avons compris, après bien des résistances, qu’une saine conception de la laïcité était au service de la liberté de conscience et donc de la liberté religieuse de tous.

Nous nous retrouvons bien dans la récente définition de ce concept que donnait récemment le rabbin Delphine Horvilleur : « La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille et ceux qui croient aussi ferme qu’il est mort ou inventé. Elle n’a rien à voir avec cela. Elle n’est ni fondée sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu’il est habité... La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions, et elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. Elle empêche une foi ou une espérance de saturer tout l’espace... Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer ».

C’est au nom de cette conception de la laïcité que nous nous sentons, et même que nous nous faisons un devoir, d’apporter notre contribution à la « chose politique », au sens où l’entendait Václav Havel, ou encore le pape Pie XI qui la définissait comme étant « le champ le plus vaste de la charité ». Les chrétiens, alors qu’ils ont leur regard tourné vers « un royaume qui n’est pas de ce monde », seraient-ils de ceux qui renonceraient à̀ s’engager dans un effort de transformation de la société ? Non, nous croyons au contraire que la foi peut être un moteur puissant de changement social. L’Esprit de l’Évangile nous pousse à ne pas nous satisfaire de l’état du monde, et particulièrement de tout ce qui blesse l’être humain (image de Dieu) et son environnement (Création).

Comment alors, comme croyants, apporter notre part au débat public ? En nous engageant dans des échanges fondés en raison, car cette dernière est la langue commune qui nous permet de dialoguer, en allant au-delà de nos convictions de foi ou de non foi. Le pape Jean-Paul II, dont nous avons fait mémoire ce matin, dans un texte majeur sur les rapports entre la raison et la foi datant de 1998, précisait cette démarche : « Par une argumentation fondée sur la raison et se conformant à ses règles, le philosophe chrétien, tout en étant toujours guidé par le supplément d’intelligence que lui donne la parole de Dieu, peut développer un raisonnement qui sera compréhensible et judicieux même pour ceux qui ne saisissent pas encore la pleine vérité que manifeste la Révélation divine. Ce terrain d’entente et de dialogue est aujourd’hui d’autant plus important que les problèmes qui se posent avec le plus d’urgence à l’humanité — que l’on pense aux problèmes de l’écologie, de la paix ou de la cohabitation des ethnies et des cultures — peuvent être résolus grâce à une franche et honnête collaboration des chrétiens avec les fidèles d’autres religions et avec les personnes qui, tout en ne partageant pas une conviction religieuse, ont à coeur le renouveau de l’humanité. » (Jean-Paul II - 1998 - Fides et Ratio n° 104).

« Ont à cœur le renouveau de l’humanité »... Je conclus en mettant en relief cette dernière expression de Jean-Paul II. L’humanité, nos démocraties, notre démocratie, ont besoin de gens qui aient le « goût des autres » (petit clin d’œil au passage à ce film d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri qui porte ce titre).

Chacun et chacune d’entre nous fonde son engagement au service du bien commun, dans son propre champ de responsabilité, sur un « certain goût des autres ». Puissions-nous le garder toujours au cœur et à l’esprit et nous entraider à ne pas le perdre, chemin faisant.

† Jean-Marc Eychenne
Évêque de Grenoble-Vienne